L'Allemagne

En 1918, Les Allemands se sont rendus aux puissances alliées sous une promesse ponctuelle de paix dans l'honneur et la dignité. L'opinion publique européenne criait vengeance et voulait que l'Allemagne paie pour son agression, et cela au grand dam des États-Unis qui auraient voulu des mesures moins sévères à son égard. L'Allemagne a été partiellement dépouillée de son territoire; des morceaux de celui-ci ont été distribués à ses voisins et elle a été obligée de payer des sommes énormes en réparations. En 1919, les plénipotentiaires allemands se sont présentés à Versailles, lieu ou le IIème Reich avait été proclamé en 1870, afin de signer ce qu'ils croyaient être une paix négociée. En fait, ils ont eu dix jours pour se conformer aux conditions des vainqueurs sans quoi c'était l'occupation militaire de leur pays. Ils signèrent mais, cependant, la population allemande – toutes classes confondues – était remplie d'amerturme. Le Traité de Versailles a créé un ressentiment qui allait devenir le fondement de la politique étrangère allemande pendant vingt ans. La population allemande ne comprenait pas pourquoi les vainqueurs de 1918 piétinaient une société déjà effondrée. Elle devenait une société proscrite mise à l'écart de l'Europe ou elle occupait une position centrale. Jusqu'en 1923, elle résista aux clauses du traité. Après cette date, le chancelier Streseman va préférer une politique plus conciliante. Le gouvernement allemand pensait que s'il montrait sa bonne volonté, il pourrait obtenir quelques concessions des vainqueurs. Entretemps, l'Allemagne a eu à gérer une succession de crises afin de retrouver une certaine stabilité: Une révolution communiste à Berlin menée par le mouvement spartakiste et une autre en Bavière matée par un corps franc. En 1920, Une tentative de coup d'État (putsch) d'extrême-droite mené par Kapp à Berlin ainsi que des contre-manifestations socialistes et communistes à Berlin, Hambourg et dans la Ruhr. En 1921, des interventions militaires françaises dans la Ruhr et en Silésie. Deux ans plus tard, il y aura une autre tentative de coup d'État d'extrême-droite menée par Hitler à Munich suivi d'une insurrection analogue de courte durée en Saxonie. Devant l'instabilité politique qui caractérisa la naissance de la République de Weimar, Américains et Britanniques ne voulaient pas presser trop durement une Allemagne dont l'unité semblait menacée par l'extension déclarée de la révolution russe. Déjà, les communistes avaient affaibli le gouvernement italien, tandis que d'autres avaient pris le pouvoir en Hongrie sous Bela Kun. Très tôt après la signature de Versailles, Les Anglo-Américains comprennent ce que sera le jeu géopolitique en Europe: Une Allemagne affamée et vaincue qui doit maintenir sa cohésion territoriale, sociale et économique pour servir de bouclier à l'exportation de la révolution bolchévique telle que préconisée par Lénine et Trotsky. Cependant, les Français insistent pour maintenir leur politique de fermeté èa l'égard de l'Allemagne de Weimar.

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La République de Weimar

L'abdication du kaiser Guillaume II, le 9 Novembre 1918 et l'armistice du 11 Novembre suivant laissaient en Allemagne un grand vide politique. Le désordre régnait partout, la population est affamée, les intellos démoralisés, et il fallait ramener au pays une armée autant amochée que discréditée. Dans un premier temps, les socialistes vont essayer de combler rapidement ce vide en rédigeant une Constitution et la mettre en pratique. Le temps presse... Un conseil politique provisioire de six membres a été organisé sous la direction d'Ebert, un patriote modéré dont les deux fils étaient morts à la guerre. Au pouvoir, Ebert applique des mesures démocratiques: droit de vote aux femmes et aux hommes de plus de 20 ans, la journée de 8 heures, et la formation de conseils ouvriers pour participer à la direction des usines et des entreprises. Ebert appartient à la tendance majoritaire et réformiste de la social-démocratie allemande. Il est hostile à toute révolution préconisée par l'extrême-gauche incarnée par le mouvement spartakiste. Ce mouvement communiste était dirigé par Rosa Luxembourg et Karl Liebenecht, et partageait les mêmes idées que les bolchéviques russes. Pour faire face à ces gens-là, Ebert (avec l'appui en sous-main du maréchal Hindenburg) s'efforce de rétablir l'ordre avec l'aide du général Groener.

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Rosa Luxembourg prisonière à Varsovie – Militants spartakistes – Clémenceau: chien de garde de la Ruhr

Socialistes contre socialistes

Ainsi, le pire ennemi de cette nouvelle république a été la lutte intestine qui déchire la gauche républicaine. Celle-ci éclate dès que la République est proclamée. L'unité socialiste s'était cassée durant la guerre. Les enjeux de cette lutte étaient cruciaux: les spartakistes veulent instaurer un régime de type soviétique tansi que les socialistes majoritaires choisissent une démocratie parlementaire. Le désavantage des spartakistes allemands étaient que leurs leaders organisaient leurs activités en Allemagne même et non pas à l'étranger, comme les bolchéviques russes d'avant 1917. Leurs actions armées bâclées n'ont donné aucun résultat. Le gouvernement d'Ebert n'aura aucune difficulté à leur mettre le grappin dessus, et au lieu de goûter au confort des prisons sibériennes à l'instar des prisonniers politiques russes, les cadres spartakistes sont arrêtés et exécutés entre le 6 et 11 Janvier 1919. Luxembourg et Liebenecht ont été retrouvés dans un canal. Si les hommes de main chargés de ces répressions étaient des militaires démobilisés, le cerveau de cette répression était le socialiste Noske, qui était à ce moment gouverneur de Berlin. En moins de six mois, tous les principaux cadres militants des organisations marxistes ont été exécutés, de même que 1000 ouvriers raflés à Lichtenberg.

L'Allemagne en 1920

Une Assemblée nationale de 421 membres a été élue le 19 Janvier 1919 et les socio-démocrates n'ombtinrent que 163 sièges. Ces députés ont été tenus pour responsables des difficultés de l'Allemagne durant la guerre. Afin de rester au pouvoir, les socio-démocrates se sont alliés aux partis bourgeois et conservateurs: ceux des milieux catholiques et du monde des affaires. Le 11 Février, Ebert est élu président. il le restera jusqu'à sa mort en 1925. Ebert confie la job de chancelier (premier ministre) au socialiste Scheidemann. Noske et le leader catholique Ezerberger font parti de ce gouvernement, le premier comme ministre de l'armée (Reichwehr) et le second aux Affaires étrangères. Les choses ne se présentent pas bien pour Ebert: Ezerberger est assassiné le 21 Février 1919 par des ultra-nationalistes pour avoir signé l'armistice de 1918. Avec l'instauration de la république dans la ville de Weimar (près de Bonn), une collusion d'intérêt va lier temporairement les socio-démocrates, les centristes et les conservateurs. Ainsi, la classe politique allemande va reprendre en mains la société pour neutraliser les extrémistes de gauche et de droite. Ebert s'efforce de nourrir sa population et d'endiguer le désordre. Lorsque le leader indépendantiste bavarois Kurt Eisner est assassiné par des militants communistes, la droite conservatrice donne la job de répression au corps franc du général Von Epp. Il y a eu de nombreuses arrestations et plusieurs centaines de communistes ont été fusillés.

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Policiers transportant des socio-démocrates – Achat de légume avec des corbeilles d'argent dévalué

La constitution de Weimar

La République de Weimar a une constitution fédérale. Elle comprend 23 États qui avaient rejeté leurs dynasties et adoptés des législations démocratiques. Ceux-ci envoient leurs délégués à une assemblée – le Reichsrat – ou chambre haute. L'essentiel du pouvoir législatif appartien au Reichstag – chambre basse et parlement – qui est une assemblée élue au suffrage universel et à la représentation proportionnelle. Les élus étaient, pour la plupart, de braves gens empêtrés et installés de longue date dans les habitudes confortables d'une opposition loyale, accablés d'exercer ce pouvoir qui leur tombait du ciel – et anxieux de s'en débarasser avec élégance au plus vite... Les ministres "improbables" étaient donc responsables devant le parlement: pour la première fois dans l'histoire allemande, un régime parlementaire est établi et des référendums pouvaient être organisés. Le président de la République sera élu pour sept ans au suffrage universel. Il est le chef de l'armée, choisissait les ministes, promulgra des lois et des décrets; de plus il peut dissoudre le Reichstag. Le chancelier élu aura un mandat de quatre ans. Le Reichstag a aussi le droit de décreté l'état se siège et de prendre toutes les musures requises pour la sécurité nationale. Il pouvait de facto instaurer une dictature temporaire. Sur la plan de la symbolique, le drapeau impérial de 1870 a été remplacé par celui de la Révolution de 1848 avec les armoiries de la nouvelle république (ci-contre). Ce sera le drapeau national allemand de 1919 à 1932: drapeau de la renaissance libérale et intellectuelle pour les uns, emblême de la médiocrité et de la déconfiture ambiante pour les autres... Ce régime de Weimar, apparament démocratique, doit faire face à des difficultés. D'abord, la coalition des modérés se heurte aux députés communistes et aux nationalistes. Ensuite, il doit régir le problème de ses frontières. Weimar doit encaisser l'occupation française de la Ruhr et de la Silésie. Finalement, c'est sur le plan économique que l'Allemagne va souffrir car l'inflation devient incontrôlable à partir de 1923 et cela sucitera mécontentement et précarité en Allemagne.

L'Allemagne de la République de Weimar

Cette République de Weimar est donc venue au monde presque par accident. Selon l'historien allemand Peter Gay, elle voulait incarner un régime "prudemment expérimental" cherchant à préserver les acquis d'hier et instaurer un État qui pourrait réconclier toutes les classes sociales du pays. Ce ne sera pas le cas. Son Parlement allait désilusionner une Allemagne peu réceptive au discours démocratique. C'était, en fait, un panier de crabes de vieux politiciens d'avant-guerre et de nouveaux élus gauchistes inexpérimentés qui seront incapables de gérer des années de crise presque ininterrompue: troubles civils, assassinats politiques, et dévaluations monétaires. La réémergence de l'armée comme entité politique aura pour résustat maintenir l'alliance entre l'aristocratie et l'industrie – et non pas de créer les conditions indispensables pour la naissance d'un régime parlementaire. Néanmoins, cette république offrait des possibilités nouvelles à des individus talentueux qui n'auraient pas eu droit à de hautes fonctions durant l'Empire. Malgré les efforts prometteurs de ministres comme Rathenau et du chancelier Gustav Stresemann, le défi démocratique républicain va échouer. Le régime a commis l'erreur de conserver le même appareil d'État qu'autrefois – c'est-à-dire ses fonctionnaires conservateurs – et sa magistrature complaisante à l'égard des exactions de l'extrême-droite. La reconstruction économique (handicapée par la dévaluation de la monnaie) est toujours remise à plus tard, pendant que l'égoisme, l'affairisme et l'anarchie règnent. Cette république connaîtra 17 gouvernements de coalitions sans consensus, ou la notion de volonté générale n'existe pas. La députation de Weimar manque d'idées, de courage et de poigne.

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Le chancelier Stresemann – Le Parlement de Weimar

Les socio-démocrates ne prêchent pas par l'exemple; certains de leurs députés sont plus occupés à défendre leurs petites combines qu'à oeuvrer pour le bien commun. L'anti-intellecualisme et le populisme règnent en maîtres. Les académiciens, professeurs et philosophes restent cloîtrés dans leur chapelles et ne s'impliquent pas dans la vie politique. Les poètes, comme Rilke, encore moins... Peu de gens les lisent. Leurs écrits et thèses richement documentées sont perçues comme l'expression d'une pensée "judéo-bolchevique". Durant cette période troublée, l'heure n'est pas au rationalisme ni à la réflexion empirique de haut niveau, mais aux gestes concrets donnant des résultats politiques. Le temps presse... Faute d'avoir une prise réelle sur les événements, l'historien Gay écrit que la République de Weimar ne réussira pas à réconclier les classes entre elles, les partis avec l'État, l'Allemagne avec le reste du monde – et eux-mêmes avec l'idée républicaine . L'historien allemand Freidrich Meinecke ajoute son grain de sel en affirmant dès 1933 que: le peuple allemand n'était tout simplement pas mur pour la démocratie parlementaire, en patriculer sous la pression du Traité de Versailles. Il lui faudra trouver autre chose pour le sortir du pétrin...

L'ère Briand et Stresemann

Lorsqu'il abandonne le poste de chancelier, Stresemann est recruté aux Affaires étrangères. Il fut amené àa traiter avec son alter-ego français, Aristide Briand. Les deux hommes étaient favorable à un rapprochement franco-allemand – le premier par idéalisme et le second par pragmatisme. Ce rapprochement s'est fait en deux étapes: le Traité de Locarno, signé en Octobre 1925, qui aboutit à une garantie mutuelle des frontières entre la France et l'Allemagne. La République de Weimar reconnaissait ainsi la perte de l'Alsace et de la Lorraine, et promettait de ne pas acheminer de troupes sur la rive gauche du Rhin – dite "zone démilitarisée". En échange, elle se voyait à l'abri d'une nouvelle occupation militaire de la Ruhr. Mais il y a un petit bémol. Stresemann refusa de garantir les frontières orientales de l'Allemagne avec la Pologne et la Tchécoslovaquie, comme l'aurait souhaité la France. Ce traité a été bien accueilli à Londres et Rome qui se portèrent garants de celui-ci. Sous les auspices de Briand, l'Allemagne a été accueillie à la SDN en Septembre 1926; une illustration symbolique de la réconciliation partielle entre les deux ennemis.

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La ratification des accords de Locarno à Londres – Aristide Briand signera le traité de Locarno

Ensuite, le Pacte Briand-Kellogg, signé en Août 1928 qui stipulait que l'Allemagne renoncerait à toute guerre, à la seule condition qu'il serve de base à un désarmement général en Europe. Stresemann en profita pour reposer la question de l'évacuation anticipée de la Rhénanie. Finalement, le Plan Young, régi par l'expert financier américain Young, pour élaborer une nouvelle manière d'étaler les réparations annuelles allemandes aux vainqueurs de 1918. Les paiements furent échelonnés jusqu'en 1983. Le gouvernement de Weimar est sidéré mais adopte le plan le 31 Août 1929 et, en échange, la France évacue ses troupes de Rhénanie en 1930 au lieu de 1935.

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Crises économiques

Durant les premières années de la République de Weimar, les milieux nationalistes conservateurs et d'extrême-droite ont fait de l'application maladroite du Traité de Versailles le bouc-émissaire par excellence des malheurs allemands. Ce n'était qu'une demi-vérité. En fait, l'inflation galopante de 1923 a conduit à une dépréciation rapide de la monnaie allemande – le mark. Elle engloutit soudainement des centaines de millions de marks qui constituaient les économies de la classe moyenne et va provoquer chômage et famine dans plusieurs régions d'Allemagne. La monnaie nationale ne vaut plus rien: 1 millard de marks pour un dollar US en 1923... Le gens ne font plus leurs achats et préfèrent piller les épiceries et les magasins. Rapporter quelques sacs de légumes et de pommes de terre à la maison est presqu'un exploit... Cette dévaluation va nuire énormément à la timide prospérité économique depuis 1925 parce qu'elle dépendait essentiellement des capitaux étrangers. A cette crise monétaire interne s'ajoute le coup de massue de la Crise économique mondiale d'Octobre 1929 – le Jeudi noir de Wall Street – qui va toucher l'économie allemande à partir de l'été 1930. A partir de 1931, les capitalistes étrangers retirent leurs capitaux d'Allemagne: 1.9 milliard de marks furent retirés et les réserves monétaires des banques allemandes disparurent.

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Attroupement de chomeurs allemands – Les banques allemandes ferment leurs portes

Deant cette crise économique, le chancelier Brunig essaie de stopper cette perte de capitaux. Il essaie une politique de déflation qui ne réussit pas. En Juillet 1931, la Reichsbank suspend ses paiements à l'étranger et la production industrielle s'effondre. Le chômage qui affectait 1.2 million d'ouvriers en Septembre 1929 atteint 3 millions en 1930, 4.1 millions en 1931, 5.1 millions en 1932, et plus de 6 millions en Janvier 1933. Cette misère qui s'abbatait sur l'Allemagne conduit la population allemande à ne plus avoir confiance au régime parlementaire de la République de Weimar. Ce sont les crises de 1923 et de 1929 qui vont paver la voie à l'istabilité politique et à l'arrivée d'un facisme allemand comme solution de rechange pour sortir le pays de la salle des soins intenssifs... On en avait assez du gouvernement de Weimar. A la mort d'Ebert, l'ancien généralissime Hindenburg est élu président avec 14.6 millions de voix contre 200,000 à son ancien adjoint Ludendorff, candidat de l'extrême-droite. Cependant, de 1925 à 1932, il est très difficile de faire fonctionner le système parlementaire. Des affrontements souvent quotidiens opposent nationalistes, socialistes et communistes dans plusieurs villes allemandes. Il y eut de nombreux morts et blessés. Durant cette période, les classes supérieures et la majeure partie des classes moyennes croient que l'Allemagne est à la veille de subir une sorte de coup d'État communiste. Mais, en fait, l'extrême-gauche communiste – déjà affaiblie par la répression de 1919-21 – concentrait l'essentiel de son énergie extra-parlementaire à taper sur les socio-démocrates au pouvoir à Weimar, plutôt qu'à prendre conscience du danger nazi qui commençait à se profiler à l'horizon.

De leur côté,l'instabilité parlementaire ne permet pas au parti au pouvoir de conserver sa majorité. Dès lors, des élections sont déclenchées à plusieurs reprises: en 1928, 1930 et 1932 afin de stabiliser le gouvernement de la république. Bien que Hindenburg conserve son poste de président, le Reichstag doit faire une place de plus en plus importante aux élus nazis.

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Le nazisme

En 1919, l'Allemagne vaincue fourmillait de "rédempteurs" et de petits partis nationalistes ou communistes. L'un de ceux-là était un parti nationaliste de droite, le Parti des travailleurs allemands (ou DAP), fondé par Anton Drexler. Son credo de base, élaboré par les frères Strasser, reprenait plusieurs perceptions, constats et doléances populaires dans une certaine couche de la population allemande: mépris des vainqueurs de 1918, valeurs patriotiques traditionnelles, et souci d'une stabilité sociale. Un ancien caporal de la Reichwehr, Adolf Hitler, est chargé par l'armée d'aller enquêter sur le contenu idéologique et de la structure de ce parti pour voir s'il était subversible pour l'ordre établi. Hitler fit son rapport à son supérieur, le capitaine Mayr. Ce dernier l'encourage à devenir membre de ce parti pour aider à son développement, tout en continuant à toucher sa solde. Pour Hitler, c'est une aubaine parce qu'il peut rester dans l'armée qui va le payer pour devenir l'agitateur au sein d'une entité nationaliste, populaire, anti-socialiste et antisémite.

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Une première réunion du NSDAP – Hitler entouré de deux S.A

L'arrivée d'Hitler va donner un souffle vigoureux à un parti fort peu remarqué dans la tourmente politique d'après-guerre. Le 12 Septembre 1919, Hitler parle pour la première fois aux réunions du DAP tenues dans les brasseries Sterneckebrau et Hofbraukeller de Munich. Hitler parvient à électriser son auditoire. Par la suite, de plus en plus de gens viendront l'écouter. En Février 1920, il fait le virtuose devant 2000 personnes à la brasserie Hofbrauhaus. Parmi tous les tribuns populaires et populistes de la droite radicale, Hitler s'impose sur tous les autres non pas par son contenu mais par son style oratoire. Il carbure à l'émotion plutôt qu'au rationnel. Des contemporains de cette époque présents à ses discours ont tôt fait de remarquer cet étrange phénomène d'interaction entre l'orateur et son auditoire. Certains parlent d'hyptnotisme, d'envoutement ressenti par la simple force de sa conviction qui ressemble à une "conversion religieuse"... Il sait comment toucher les jeunes, comme une étincelle électrique qui se propage sur tous ceux qui avaient la nostalgie d'un passé perdu et le désir de "faire bouger les choses"... Hitler s'adresse à ses auditeurs avec un langage simple et familier, sans sombrer dans la vulgarité. Il a le don d'exprimer exactement leurs pensées en se mettant au même niveau qu'eux.

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Hitler reprend légalement la parole à Nuremberg en 1927 – Alfred Rosenberg et Hitler

Le journaliste-historien Sebastian Haffner a écrit dans ses mémoires que: pour devenir une force historique qui mette les masses en mouvement, une idée doit être simplifiée jusqu'à devenir accessible è l'entendement d'un enfant. L'historien François Kersaudy résume cette fascination initiale des gens ordinaires pour Hitler: Il est un extraordinaire sismographe des âmes car il transmet l'infaillible diagnostic du mal dont souffre son auditoire. Cet assemblage du trivial et de l'extraordinaire, voilà l'insupportable dualité que l'on perçoit dès qu'on entre en contact avec lui, écrit-il. Haffner en rajoute sur le phénomène hitlérien: c'est la fascination qu'exerce précisément, dans son excès même, la lie la plus écoeurante, grogne-t-il. Aidé par le major Roehm en garnison à Munich, Hitler prend en main ce parti et lui donne un nouveau nom: Parti national-socialiste des Travailleurs allemands – ou NSDAP – dont on a tiré l'abréviation "nazi". Drexler céda sa place. Aidé par son éloquence, vivant de peu, Hitler parcourt l'Allemagne pour faire des discours, organiser son parti, et recruter des adhérents. Certains d'entre eux n'étaient pas des garçons tranquilles. Souvent vêtus d'un uniforme à chemise brune sanglé dans une ceinture Sam Browne britannique, les militants les plus radicaux s'étaient armés à leurs propres frais et s'entraînaient hebdomadairement sans être remarqué par la police.

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Gregor Strasser – Rudolf Hess – Kurt Ludecke – Josef Goebbels

Les meetings du NSDAP commencent à faire la une des journaux en 1921 et s'accompagnent de défilés et de quelques échauffourrées avec avec les communistes et la police. Parmi ses partisans, Hitler recrute des intellectuels en chômage comme le balte Alfred Rosenberg et Joseph Goebbels, ainsi que des officiers sans solde comme Hermann Goering et Rudolf Hess – deux anciens aviateurs. Il essaie de flirter avec les milieux dirigeants en s'acoquinant avec Joachim Ribbentropp. Sous la férule d'Hitler, le NSDAP passa de 200 membres en Janvier 1920 à 22,000 en Février 1923. D'autres joyeux drilles deviennent membres-cadres du parti: le pharmacien Gregor Strasser, le policier Wilhem Frick, l'éditeur Ernst Hanstaengl, le nationaliste Hans Frank, l'ingénieur Kurt Daluge, le lieutenant Max Amman (son ancien supérieur dans les tranchées de 1914-18), l'antisémite Julius Streicher, l'exalté Hermann Esser, le voyou Christian Weber, le colonel Von Epp, le photographe Heinrich Hoffmann, le lutteur professionnel Ulrich Graf, l'ancien consul Max Von Scheubner Richter, le comte Von Reventlow, l'horloger Emil Maurice, Ernst Poehner (le chef de police de Munich), l'aviculteur Heinrich Himmler, l'étudiant Baldur Von Schirach, l'industriel Fritz Thyssen et l'affairiste Kurt Ludecke. Soit un assemblage hétéroclite de personnes qui ne tarderont pas à se jalouser, mais tous réunis pour se dévouer à la personne d'Adolf Hitler. Le NSDAP achète un petit journal, "l'Observateur populaire" (Volksisher Beobachter) qui devient sa publication officielle. Le gros du programme nazi a été remodelé par Rosenberg, au-dessus duquel Hitler affichait sa promesse: du pain et des emplois.

Le putsch manqué de 1923

Les troubles fréquents de 1923 donnent à Hitler l'opportunité de prendre le pouvoir en Bavière ou les nazis étaient bien implantés. C'était trop tôt pour le NSDAP. Hitler essaie de gagner la confiance du commandant des troupes, le général Von Lossow, ainsi que le politicien Hans Von Seisser, afin d'organiser un coup d'État. Le général Ludendorff, dont le prestige était immense, se joint à lui. Le 8 Novembre, devant une assemblée nationaliste d'un autre parti, Hitler et quelques gorilles entrent dans la brasserie Burgerbraukeller, monte sur une table et tir un coup de pistolet dans le plafond: la révolution nationale est commencée... Un mouvement de foule va grossir les militants nazis (dont plusieurs sont armés) dans les rues de Munich. Le 9 Novembre (jour de la proclamation de la République allemande en 1919), il marche dans la rue à la tête d'un petit cortège, mais le reste de la foule ne le suit pas. La police tire sur les manifestants devant la Fredenhalle: 18 morts dont 14 nazis et de nombreux blessés. Hitler doit la vie sauve quand son garde du corps reçoit les coups de feu dirigés contre le chef du NSDAP (clip ci-bas). Goering est gravement blessé. Hitler et Ludendorff sont arrêtés, mais le célèbre général est vite libéré.

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Kriebel, Ludendorff, Hitler et Bruckner en Novembre 1923 – Hitler rate son coup d'État à Munich

Hitler fut condamné à cinq ans de prison, dont il ne purgera à peine neuf mois. Sa détention n'était pas celle d'un cachot. En fait, la cellule d'Hitler à Landsberg ressemblait plutôt à un sanatorium. Hitler ne peut plus haganguer les foules mais sa détention lui permet d'écrire son manifeste "Mein Kampf" (Mon combat). IL s'agit à la fois d'une autobiagraphie et d'un programme politique. Comme il s'exprime mieux qu'il écrit, les propos d'Hitler seront notées par Hess qui le visite comme secrétaire et remaniées par Goebbels. Le putsch de 1923 a nui considérablement aux nazis. Il avait été organisé d'une manière improvisée – pour ne pas dire bâclée, ce qui a conduit à une fragilisation du NSDAP à l'interne et une baisse de popularité électorale. D'abord, lorsque Hitler a été libéré, les autorités lui interdisent de parler en public, ce qui le prive de son arme la plus puissante: la parole. Le gouvernement de la République lèvera cette interdiction en 1927. Ensuite, aux élections de 1924, les nazis n'ont que 32 élus; et 14 à celles de 1928. Durant l'été 1929, le NSDAP voit son membership tomber à 120,000 membres. La Crise économique mondiale de 1929 allait changer tout cela.

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Des SA acceuillent Hitler à sa sortie de prison – Nazis arrêté par la police en 1930

La prospérité économique fragile mais bien réelle que connaissait l'Allemagne demeurait instable car, rappelons-le, elle reposait sur des capitaux étrangers. En 1931, tandis que l'excédent des exportations et importation s'accroit, les banques étrangères retirent leurs capitaux è cause des effets de la Crise. La misère rejetait des millions d'électeurs vers les partis extrêmes – communiste et nazi – aux détriments du Parti national allemand modéré mais qui n'avait pas de programme social précis. Le chancelier Brunnig dissout le Reichstag (relogé à Berlin), les élections de Septembre 1930 donnent aux nazis 6.4 millions de voix et 107 députés au lieu de 14. Le Parti communiste recolta 4.5 millions de voix et 77 députés au lieu de 54. Ce sont les partis centristes qui ont été les grands perdants. Depuis 1928, Hitler étonnait ses auditoires avec ses discours voulant changer l'ordre social afin d'en instaurer un qui soit plus compatible avec une renaissance nationale allemande. Il était un ultra-nationaliste qui, pour des raisons encore obscures, devint antisémite. Il voit dans les Juifs européens le plus grand facteur de corruption de la population allemande. Tous les produits culturels juifs – christianisme, marxisme – qui prêchent l'égalité dans la résignation, devraient être purgés de la conscience collective allemande puis européenne. Cette prise de position l'amène à élaborer une doctrine pseudo-scientifique du racisme, teintée de darwinisme. Pour Hitler, les hommes sont inégaux d'ou la lutte pour la survie qu'ils se livrent. Mais, comme les individus, les races sont aussi inégales. La race dite "aryenne" (grands, blonds, dolichocéphales) est destinée à prédominer sur toutes les autres. Ce serait, selon lui, en Allemagne que cette race est conservée "dans son état le plus pur". Le peuple allemand est donc un peuple supérieur. Sa position géographique centrale en Europe en fait une entité au-dessus de toutes les aures sociétés, au même tire que son industrie et son économie – même affaiblie. Avec ces sophismes condensés dans une démagogie efficace, le discours hitlérien passait bien chez les vaincus et proscrits de 1918. Mais il impliquait des conclusions redoutables. Il était inadmissible, selon Hitler, qu'un peuple supérieur vive dans une situation humiliée. Ce peuple allemand devait être regroupé en un seul État. Il aura tous les droits, y compris celui de dominer les peuples dits "inférieurs". Le nazisme se donne pour mission de défendre la pureté raciale allemande.

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Hitler et quelques acolyte bavarois en 1928 – Une affiche des S.A

Ce programme raciste impliquait, pour sa réalisation, une personnalité exceptionnelle et Hitler croyait être cette personnalité. Il se fait le champion de l'abolition du Traité de Versailles; puis de la création d'une "grande Allemagne" en voulant annexer les autres peuples germanophones dans une frontière commune. Il désire également conquérir un espace vital économique à l'Est, et finalement déposséder, persécuter et, s'il le faut, exterminer les peuples dits "inutiles" comme les Tziganes et les Juifs. Toutes les ambitions décrites ci-haut faisaient partie du livre Mein Kampf qu'Hitler avait écrit en prison. Comme le militantisme nazi est une affaire d'intimidation démagogique, Goering va créer les sections d'assaut (S.A) pour servir de "travailleurs d'élection". Ces chemises brunes (affiche ci-haut) ont été la première marque d'affirmation du nazisme militant alors que le NSDAP était dans l'opposition. Les S.A sont les propagandistes locaux des idées de Hitler et de Rosenberg dans une approche populiste et rude. La "première révolution" souhaitée par les militants nazis est de parvenir au pouvoir par les urnes – gagner les élections – pour éviter qu'il en ait plus jamais d'autres... Une fois au pouvoir, les nazis voulaient faire une "seconde révolution" pour mettre en place un régime populiste, plébéien et anti-conservateur: bref, créer une société authentiquement fasciste. La classe dirigeante allemande avait les nazis en horreur. Certains de ses éléments voulaient que la Reichswehr se débarasse de ces fauteurs de trouble en chemise brune. Sauf que les agriculteurs et les gens aisés étaient beaucoup plus terrifiés par le spectre d'une victoire électorale communiste que par les gesticulations des nazis. Voici la clientèle du nazisme:

Les anciens combattants – souvent délaissés par l'État et inclassables dans l'Allemagne de Weimar.

Les petits marchands – runiés par les crises de 1923 et 1929.

Les ouvriers artisans – Souvent déphasés par la grande industrie.

Les fermiers – toujours à la quête de subsides et craignant la dépossession de leurs terres par un gouvernement communiste.

Les nouveaux riches – hommes d'affaires arrivistes, certains ingénieurs, architectes et machinistes qui se cherchent un meilleur emploi.

Voilà la clientèle d'Hitler; une bonne partie de celle-ci est au chômage, et l'autre salive à l'idée de bénéficier d'une sinécure dans un éventuel régime nazi. Le NSDAP recrute autant dans les villes que dans les campagnes. Il est méprisé par les professions libérales, par le monde scientifique, par une grande partie de la classe dirigeante, par les anciens syndicats et par la hiéarchie militaire. En Avril 1932, Hindenburg arrive au terme de son septennat et se présente à nouveau aux élections présidentielles. Hitler décide de se présenté contre lui. Au premier tour du scrutin, le vieux maréchal obtient 18. 6 millions de voix, sauf qu'Hitler ramasse 11.5 millions de voix. Au second tour, Hindenburg est élu avec 19.2 millions de voix contre 13.5 millions pour Hitler – ce qui en fait un incontournable sur le plan politique. Sur les conseils des propriétaires terriens et des milieux d'affaires, Hindenburg décide ce confier la chancellerie à une homme habile et sournois, Franz Von Papen, lui-même aristocrate. Cependant, ce dernier a beaucoup de mal à gouverner car les nazis accroissent leur influence en Prusse au point ou le chancelier est obligé de dissoudre le Reichstag à deux reprises. Aux élections législatives de Juillet 1932, les nazis obtiennent 230 sièges sur 607 députés. Hitler en profite pour faire agir ses éléments paramilitaires – les S.A – dans un militantisme assaisonné de violence. Il y a eu de nombreux tués entre communistes, nazis et policiers durant les heurs quotidiens qui les opposent. Hitler veut que la population allemande, excédée par ces violences, constate que le gouvernement Von Papen est inefficace pour maintenir l'ordre et l'amener à croire qu'Hitler soit le seul rempart contre ce chaos.

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Campagne électorale de 1932 – Votez pour Hitler, c'est un soldat du front – Poster électoral de 1932

Une nouvelle dissolution du Reichstag amène une autre élection générale pour le 6 Novembre 1932. Les nazis perdent 34 sièges mais la situation politique reste la même. La classe dirigeante constate qu'elle ne peut pas maintenir l'ordre et gouverner ni sans les nazis, ni avec eux. La rue et les urnes avaient parlées. Hindenburg tente une dernière manoeuvre en nommant le général Von Schleicher au poste de chancelier. Mais Papen, furieux de ne pas avoir conservé son job, réussit à convaincre Hindenburg qu'il faut appeler Hitler au pouvoir. Le 28 Janvier 1933, Schleicher démissionne et Hindenburg nomme Hitler au poste de chancelier avec Von Papen comme vice-chancelier. Hitler rencontre Hindenburg à la cathédrale de Potsdam et s'incline "bien bas" devant le vieux maréchal. Ce dernier fit un discours en souhaitant bonne chance à la mère patrie – sans mentionner le nom d'Hitler (clip ci-bas). Néanmoins, ce compromis parlementaire convient à la classe dirigeante allemande, car celle-ci croit qu'Hitler ne sera pas un homme assez solide pour durer. Elle voit que le nouveau gouvernement est composé de conservateurs modérés qui vont baliser les actions d'Hitler. Elle sait également que sous Hindenburg, la Reichswehr (sous le commandement du général Von Blomberg) et les Affaires étrangères (sous la direction de Von Neurath) échappent au contrôle effectif d'Hitler. De surcroit, ces modérés étaient de vieux routiers de la politique, du monde des affaires, de la propriété foncière et de la diplomatie; ils avaient tous les contacts requis pour contrôler le nouveau chancelier. Mais ils ne savaient pas quoi faire...

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Roehm et Hitler avec des S.A – La rencontre à Potsdam – Hindenburg souhaite bonne chance au pays

L'établissement de la dictature nazie

Hitler tenait désormais les rênes du pouvoir dans un gouvernement fortement contrôlé par des éléments extérieurs de son propre parti et qui avaient tous les ministères importants. Cependant, la priorité d'Hitler était d'assurer le contrôle de la société en se ralliant les éléments de la classe dirigeante allemande, avant même de changer quoi que ce soit en Europe. La priorité du NSDAP au pouvoir sera la politique intérieure. A cette fin, Hitler prit grand soin de nommer Goering comme ministre de l'Intérieur et ce dernier s'empressa de créer une police secrète d'État: la Gestapo. Les conservateurs bien nantis ont sous-estimé Hitler car ils voient que le chancelier profite de toutes les opportunités pour consolider son pouvoir:

L'incendie du Reichstag – Février 1933 – Hitler en profite pour suspendre les libertés civiles de la constitution de Weimar et met hors-la-loi le Parti communiste

Des élections anticipées – Hitler voulait consolider sa légitimité. Il reçoit les pleins pouvoirs législatifs le 24 Mars 1934.

Un nouveau drapeau – Le drapeau de Weimar est remplacé par celui du Parti nazi: un drapeau rouge socialiste avec un cercle blanc dit "national" à l'intérieur duquel est placé une croix gammée légèrement inclinée. Ainsi, selon la pratique fasciste, le parti au pouvoir se substitue à l'État pour chercher à l'englober à moyen terme. Telle est la signification symbolique du nouveau drapeau. Le nouvel emblème nazi sera omniprésent, en forme rectangulaire, carrée, en oriflammes, en panneaux, et en affiches de propagande L'hyme national de 1871 – le Deutschald uber alles – n'est pas aboli mais tabletté au profit d'une chanson de ralliement du NSDAP: le Horst Wessel Lied, en l'honneur d'un S.A, Wessel, tué dans un combat de rue à Berlin en 1930. L'hymne officiel du parti devient officieusement celui de l'État...

Le lendemain de l'incendie du Reischtag, le président Hindenburg – et non pas Hitler et ses nazis – applique un décret qui supprime la liberté d'opinion, le secret postal et téléphonique, et donne à la police les pleins pouvoirs pour perquisitionner, confisquer et arrêter. La presse est considérée comme en liberté surveillée. Devant ces mesures, la population resta très tranquille. Elle accepte déjà que ses libertés civiles soient progressivement laminées sous le seul prétexte que le Reichstag sentait un peu le brûlé... Les historiens, journalistes et politologues s'attendaient à du mécontentement et/ou à des gestes courageux pour critiquer ce nouvel état de fait. Rien, nada. Pourtant, dès Mars 1933, une partie de la population allemande dégoutée était encore prête à s'opposer au nouveau régime par les urnes ou les armes. Du jour au lendemain, elle se retrouve sans chefs, sans moyens: trahie... Les députés du centre catholiques (zentrum) se conventissent subito-presto au nazisme. Les militants du Parti communiste allemand si vocaux (dont certains sont bien armés pour affronter les S.A) s'évanouissent dans la nature. Les cadres du Parti socio-démocrate ont fui à l'étranger; leurs militants repentis chantent le Horst Wessel Leid... L'autre partie de la population a peur et préfère manifester son instinct grégaire en hurlant avec les nouveaux loups. Les intellectuels, eux, sont abasourdis et complètement démunis devant cette nouvelle réalité. Les pays étrangers n'ont pas bougé. En gros, les Allemands ordinaires ont continué à vaguer à leurs occupations comme si de rien n'était: c'était déjà la première victoire du nazisme...

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L'incendie du Reichstag – Le magnétisme d'Hitler à la brasserie Burgerbraukeller

La disparition des autres partis politiques – Dans les semaines d'Avril et de Mai 1934, les autres partis s'épurent d'eux-mêmes

La centralisation des pouvoirs – Des gauleiters sont nommés dans chaque land allemand et la plupart des ministres non-nazis ont été exclus.

Des camps de concentration – Organisés par les S.A pour les opposants au régime. Un premier à Oriannenburg et un second à Dachau

La Nuit des long couteaux

Ainsi, la "première révolution" nazie de Janvier 1933 n'en n'était pas une, parce tout s'est passé dans la stricte légalité avec les moyens prévus par la constitution de Weimar – auquel Hitler avait prêté serment. Hitler est parvenu à prendre le pouvoir 1933 par une élection suivie d'un compromis parlementaire avec le président qui lui a donné la chancellerie. Bien que les chemises brunes S.A étaient désormais protégées par la loi, Hitler voulait se gagner tous les notables et ainsi dominer l'État. Les actions des S.A commençaient à gêner à la fois la classe dirigeante, de nombreux éléments au sein meme du NSDAP, et une population écoeurée par les excès des S.A. Les "échelons de protection" ou S.S voulaient casser toute excitation populiste, alors que les S.A désiraient débuter au plus tôt la "seconde révolution". En 1934, Roehm croit qu'Hitler veut "trôner" sur son nouveau pouvoir en hésitant "d'aller de l'avant". Il confie son désarroi à l'affairiste Ludecke: Hitler sait que je ne laisserai jamais s'éteindre la flamme de notre révolution. Il est confronté à un dilemne et hésite à trancher nettement. Il veut nous utiliser (les S.A) comme un moyen de pression sur la Reichswehr et les gros capitalistes, ici et à l'étranger. Mais s'il croit qu'il peut me manipuler indéfiniment pour servir ses intérêts, il se trompe. Les S.A peuvent aussi servir à contenir Hitler lui-même. Cette indiscrétion – suivie de plusieurs autres – vient aux oreilles des cadres du parti et de la chancellerie. C'en est trop. Roehm devient une menace. Une collaboration circonstancielle entre la classe dirigeante, la Reichswehr et les S.S s'organise pour épurer le NSDAP de son aile populiste, devenue désormais inutile. Les généraux allemands ne voulaient rien savoir de Roehm et de son désir de former une "armée populaire". Une telle épuration, même violente, passerait bien aux yeux de l'opinion publique allemande soucieuse de tranquilité dans ses rues... Il faut souligner qu'à ce moment, Hitler était très incertain de son avenir; il manifestait de la tristesse, voire de l'affolement quant à son avenir. Hitler craint que le président Hindenburg le démette de ses fonctions de chancelier s'il ne remet pas de l'ordre dans son mouvement. Le président n'hésiterait pas à décréter l'état de siège en faisant intervenir la Reichswehr: c'en serait fini non seulement des des S.A mais aussi du NSDAP. A Berlin, Heydrich et des fonctionnaires S.S montent des dossiers mi-vrai mi-faux sur Roehm et ses acolytes. Le 26 Juin, le général SS Josef Dietrich rencontre le général Reichenau pour lui demander des carabines Mauser et des mitraillettes Erma ainsi que des camions pour ses détachements de son régiment. Il les obtient.

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Roehm est de trop – Blomberg déteste Roehm – Les généraux Schleicher et Bredow sont éliminés

Les préparatifs pour l'épuration vont s'accélérer lorsque les deux bureaux d'espionnage nationaux – la Gestapo et le Forschungsamt – apprennent que Roehm a mobilisé ses effectifs autour de Berlin pour lancer un coup d'État. Certains fonctionnaires affirment même (cela restera à vérifier d'un point de vue historique) que Roehm aurait conclu un accord avec le général Von Schleicher et Gregor Strasser pour former un nouveau gouvernement. Apréhendant une révolte des S.A, des détachements de S.S en uniformes noirs arrêtent ceux-ci à Berlin, Breme, Hambourg et dans plusieurs autres villes allemandes. Ils ont été internés dans le camp de concentration d'Orianennbourg, en banlieue de Berlin (ci-contre). Hitler se rend lui-même à la pension bavaroise Hanselbauer de Bad Wiesse (en-haut à droite) et frappe à la porte de la chambre de Roehm: allez, habilles-toi et sort vite, tu es en état d'arrestation, hurle-t-il. Roehm est arrêté et conduit en prison. Hitler quitte l'auberge peu de temps après pendant que de nombreux militants réunis la veille avec lui se font sortir du lit et exécutés sur place (clip ci-bas). Les autres S.A arrêtés à Bad Wiesse et aux alentours de Munich sont conduits au camp des cadets de Lichterfelde et exécutés. Roehm est tué le 1er Juillet suivant. Environ 600 personnes ont été exécutées durant cette Nuit des longs couteaux. Cette épuration a mis au pas les S.A, rassuré les conservateurs, et créé une fousse à l'intérieur même du parti: fini les frondes et la délinquance. L'obéissance est désormais acquise. De surcroît, les S.S deviendront de plus en plus influents au sein du NSDAP et du gouvernement.

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Scène de la Nuit des longs couteaux (Visconti) – Hitler et Himmler passant en revue un détachement de S.S

L'épuration n'a pas visé seulement l'aile populiste du NSDAP, mais aussi des milieux conservateurs qui auraient pu nuire à Hitler. Ce dernier salivait à l'idée d'éliminer le vice-chancelier Von Papen, mais le furher savait que Hindenburg ne lui pardonnait pas un tel geste – ce qui n'a pas empêché les nazis de se débarasser de l'entourage du vice-chancelier: Le rédacteur Bose, le secrétaire Jung sont tués. L'ancien ministre-président de Bavière, Von Kahr a été retrouvé dans un marais près de Dachau, la tête taillardée de coups de pioches. Hitler avait calmé le jeu pour les nantis qu'il cherchait à rallier. Il est désormais sur du parti. Les S.A seront désormais réduit à des rôles subalternes et désarmés. Néanmoins, la classe dirigeante est un peu froissée d'apprendre que les généraux Von Schleicher et Bredow avaient été éliminés dans cette Nuit des longs couteaux. Désormais, le NSDAP pourrait courtiser à sa guise les affairistes, les industriels et les hoberaux terriens si influents. Fait à noter, la Reichswehr n'a pas jugé bon d'intervenir durant ce règlement de comptes politiques, malgré le fait que deux de ses généraux avaient été tués durant cette épuration. Quant au président Hindenburg, tenu un peu à l'écart de ces événements, il est très satisfait de l'épuration de ces fauteurs de trouble S.A. Il ne se gênera pas pour féliciter Hitler et Goering. Dès lors, l'avenir paraît tracé: avec la S.A éliminée comme force paramilitaire, l'armée reconnaissante va se soumettre inconditionnellement à Hitler.

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Les funérailles de Hindenburg – Août 1934: Serment personnel d'allégeance de la Reichswehr à Hitler

Le 2 Août 1934, le maréchal Hindenburg meurt. La présidence devient vacante. Hitler va ajouter la fonction de chef de l'État à celle de chancelier. Le 19 Août, il fait valider son choix par un référendum qui confirme cette décision à 90% des voix. Environ 4 millions d'Allemands ont voté non. Lorsque Hindenburg est enterré, l'armée est obligée à prêter un serment d'allégeance au régime nazi. Alors qu'autrefois, l'armée avait prêté serment à l'Empire, puis à la constitution de Weimar. Cette fois, elle est amenée à faire de même à un individu: Hitler. Les soldats doivent prononcer son nom comme seul dépositaire du pouvoir légal en Allemagne: Je fais serment devant Dieu – Ich furher bei Gott – que je serai loyal envers le guide suprême de l'armée du Reich allemand, Adolf Hitler (clip ci-haut). Groupés par régiments, ils proclament tous leur loyauté au nouveau chancelier et président du pays. La Reichswehr est piégée: elle ne peut pas légalement se débarasser d'Hitler sans trahir le pays... Avec l'appui de l'armée et la bienveillance de la classe dirigeante, Hitler devient désormais le maître de l'Allemagne: Le IIIème Reich est né.

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L'Allemagne nouvelle

Ce nouveau Reich est né à la fois de la trahison de ses adversaires et du sentiment de désarroi, de faiblesse et de dégoût qu'elle a suscité. Hitler ne perdit pas de temps à consolider son nouveau pouvoir. Il entreprend de redonner du travail à la horde de chômeurs par une série de travaux publics. Les gens qui ont participé à ces travaux – comme les autoroutes – ne répondaient pas à une simple offre d'emploi car ils faisaient partie d'un corps de travail obligatoire, mais tous étaient payés et parfois nourris sur les chantiers. Le furher mit la culture au pas et ordonne une purrge des livres, thèses et autres écrits qui n'e sont pas aussi pro-allemands qu'il l'aurait souhaité – en particulier ceux des auteurs juifs. Désormais, la distraction préférée des S.A épurés est les autodafés de livres. Étonnament, parmi ceux qui balancent les livres au feu ne sont pas des fonctionnaires nazis mais des profs et leurs étudiants. Cette prise en charge autoritaire de la culture va conduire beaucoup d'écrivains et de scientifiques à fuir en douce en Angleterre et aux États-Unis. Albert Einstein fut l'un de ceux-là.

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Les intolérances du nazisme se traduisent par les autodafés de livres et de défilés S.A

1933 – Hitler donne des journées fériées payées aux ouvriers syndiqués, et abolit les syndicats.

1934 – Goering, qui contrôlait le ministère de l'Économie, le cède à Frick.

1935 – Hitler confie à Goering le soin d'organiser une aviation militaire (Luftwaffe)

1935 – Toutes les organisations de jeunesse (y compris le mouvement scout) sont regroupées dans les Jeunesses hitlériennes.

1936 – Hitler confie à Himmler la tâche de centraliser toutes les polices allemandes.

Un point important est à souligner. En Septembre 1935, Hitler promulge ses premières lois antisémites lors d'un rallye du NSDAP à Nuremberg (clip ci-bas). Le furher prive les Juifs de la citoyenneté allemande, leur interdit de se marier avec des Allemands, et annule les mariages mixtes antérieur à sa loi. Hitler justifie cette loi comme un moyen de rétorsion contre le soi-disant boycott économique de l'Allemagne par la "juiverie internationale". Mais, en fait, il veut inciter le plus grand nombre de Juifs à quitter l'Allemagne. Ce sont les Lois de Nuremberg.

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La mise en scène d'une messe nazie: le congrès du NSDAP à Nuremberg en 1935

Réogranisation économique et conformité sociale

Le premier impact de la réorganisation économique entreprise par les nazis a été l'abolition des syndicats par le décret du 14 Juillet 1933. Pour les remplacer, Hitler crée un Front du Travail qui est en fait un super-ministère de gestion des relations de travail. Les employeurs et les salariés doivent s'y inscrire. le nouveau régime peut ainsi exercer directement son influence sur toute entreprise qui emploie plus de 20 personnes. Le droit de grève est aboli; tout conflit doit être réglé par le Front du Travail. En Septembre 1936, Hitler lance un plan de quatre ans pour remettre l'Allemagne sur pieds. Hitler désire que le pays devienne autosuffisant dans un grand nombre de secteurs, d'abord en sécurisant l'apport de matière premières, en subventionnant l'agriculture, et en aidant le secteur industriel. Des centaines de milliers de chômeurs sont embrigadés et payés pour contruire des réseaux routiers (autobahns), et des logements dans plusieurs villes. Hitler comprend instantanément les bénéfices de salarier cette main-d'oeuvre autant sur le plan économique que sur celui de la propagande. Un nouveau tronçon de route moderne est ouvert en 1934 entre Damstadt et Franckfort. Les travaux routiers se poursuivront jusqu'à la fin de la guerre; ironiquement, ils favoriseront les percés motorisées alliées jusqu'au coeur de l'Allemagne. En 1945, le réseau routier allemand totalisera 2100 km.

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Une autobahn près de Dessau en 1937 – La première station service moderne près de Darmstadt en 1936

Dans son célàebre livre Introduction de la vie politique, le politologue françcais Maurice Duverger explique que la lutte et l'intégration d'un parti politique qui a pris le pouvoir sont les deux faces d'une même médaille: toute lutte entraîne inévitablement l'intégration des anciens contestataires dans les rouages de l'État pour créer un nouvel ordre social. C'est ce qui est arrivé aux nazis lorsqu'ils ont pris le pouvoir. Ils se font les apôtres du changement, mais dans une certaine continuité. Hitler veut se faire rassurant et déclare solonellement à une population allemande un peu ébranlée qu'à partir de maintenant il n'y aurait plus aucune autre révolution en Allemagne. Il tient le même discours devant les représentants des classes dirigeantes, ainsi qu'aux hoberaux prussiens. Le pays qui a subi l'impopulaire République de Weimar peut enfin pousser un soupir de soulagement, d'autant plus que le chômage commence à baisser. Cette "paix sociale" est vécue par des citoyens qui sont optimistes maix encore anxieux devant l'avenir.

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La magistrature prête serment à Hitler – Un repas est servi dans une baraque du Reichsarbeitdienst

L'appui à Hitler et à son régime s'accroît considérablement dans l'armée, la fonction publique et chez les travailleurs. Socialement, les Allemands de cette époque ne redoutent pas d'être ainsi pris en main par un homme à poigne – surtout s'il fascine son auditoire en incarnant un curieux mélange de changement dans la continuité. Comme le notait l'écrivain italien Cuzio Malaparte dans son livre Technique du coup d'État, l'Allemagne avait enfin trouvé "sa femme" en Hitler – la marâte qui l'a sortie de la banqueroute et de l'isolement dans laquelle elle croupissait. Cette remarque machiste n'est pas satisfaisante, mais doit retenir l'attention du chercheur. N'empêche, aprèes l'incendie du Reichstag, les nazis au pouvoir vont utiliser trois moyens pour remodeler la société allemande:

    1. La dilution. 2. La décapitation. 3. La corruption

Cette méthode sera appliquée dans toutes les sphères de la société, à commencer par la police et les forces armées. de 1934 à 1939, l'influence nazie devient dominante dans les niveaux hiérarchiques inférieurs des entreprises, ministères et services. Lorsque la base de ces entités est ainsi inflitrée et acquise, le nazisme se fraie un chemin, place ses hommes, et vise le sommet de la hiéarchie pour limoger des dirigeants souvent réfractaires au nouveau régime – avec la complicité fréquente des cadres intermédiaires soudainement convertis au NSDAP et qui flairent la bonne affaire avec le pouvoir. De ce fait, la prise en charge de la société allemande par la nazis ne se fait pas brusquement: elle se rpéand graduellement, comme l'eau d'un robinet. Le film Les Damnés du cinéaste italien Visconti illustre ce processus d'infiltration et le noyautage pratiquée dans une grande entreprise industrielle familiale. La population constate qu'elle évolue dans la continuité des choses établies et cette perception rassurante est renforcée par le fait que les institutions publiques (fonction publique, universités, magistrature) évoluent à l'intérieur du nouvel ordre social. Celles-ci sont dirigées par des fonctionnaires nazis, des recteurs nazis, et des juges nazis... Les Allemands n'éprouveront aucune répugnance devant l'instauration d'un service national du Travail (Reicharbeitdienst) ou devant le rétablissement d'une conscription limitée en 1935, car le pays a toujours connu une forme ou une autre d'embrigadement civil ou militaire. Qui plus est, les Allemands sont convaincus que l'éducation scolaire n'est pas tout à fait complète sans un séjour dans les baraquements.

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Hitler à Darmstadt: vous construirez une belle route – Évolution du chômage en Allemagne

Le nouveau régime ne modifie pas la perception que les Allemands se font de leur État national; bien au contraire, le nazisme récupère à son profit les coryances populaires qui veulent que l'État incarne une entité vivante possédant sa propre morale, autant en politique intérieure qu'extérieure.

Il entretient l'ego particulier du peuple allemand qui participe à une "expérience unique", en lui greffant son idéologie et son mysciticme. L'attitude allemande vis-à-vis la politique intérieure de leur pays se résume à cette phrase du linguiste et poète Goethe: j'aimerais mieux commettre une injustice que d'endure le désordre.

L'électorat n'est pas fâché de constater que le nouveau régime est en bonne voie de régler de nombreux problèmes socio-économiques à court terme. son attitude concrète avant la guerre se résume à une seule phrase étonnante: si seulement on nous laissait vivre tranquillement nos vies sans avoir à prendre des décisions politiques, nous serions en paix avec nous-mêmes. Eh oui, le furher s'occupe de tout et veille sur tous, dormez... Cuzio Malaparte aurait-il raison? En fait, la grande majorité des Allemands préfère "ne pas savoir" ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir. Cette occultation (et déresponsabilisation) volontaire est illustrée par le fameux dicton je ne sais rien et ne ne vois rien de l'acteur autrichien Joannes Banner. Le climant de tranquilité rassurante a donc pavé la voie èa une indifférence politiquevis-à-vis la dissidence, et servira de socle au hideux système concentrationnaire nazi (voir dossier du même nom en page d'acceuil).

Nombeux sont les Allemands de toutes les classes sociales à se persuader que l'État peut agir préventivement contre les citoyens – même au risque de commetre des excès – parce qu'il gouverne sans verser le sang. En fait, jamais l'Allemagne nazie d'avant 1939 n'a connu un climat de terreur politique et sociale semblable à celui de la Russie stalinienne. Dans les villes soviétiques de cette époque, Staline exige que le NKVD (sécurité intérieure) applique un quota d'arrestations par quartier pour taire la dissidenc. Une pareille terreur n'a jamais été appliquée par la Gestapo ou la Kripo (police criminelle) parce qu'elle n'aurait pas permis aux nazis de consolider leur emprise sur la société allemande. les suspects et dissidents qui se font arrêter à cinq heures du matin ne représentent qu'une goutte d'eau dans l'océan du conformisme populaire allemand. Lorsque certains excès encadrés par le régime sont connus de tous par les journaux et la radio (comme la Nuit de cristal de 1938), le premier réflexe de l'opinion publique est d'absoudre le chef de l'État, enfaisant la distinction entre les responsables directs des gestes posés et le bien-aimé furher. L'homme de la rue exprime souvent des commentaires déroutants, comme ceux-ci: c'est très bien toutes ces arrestations, mais les brutalités inutiles sont le fruit des "petits Hitlers" qui nous cassent les pieds. Ou encore: Si seulement Adolf était au courant de tout ça...Les Allemands assument complètement leur conformité avec le nazisme. Ils ont très bien accepté la dissolution des partis politiques, l'élimination des syndicats, et la subordination de la presse comme étant la conséquence espérée de la prise du pouvoir d'Hitler. Cela s'inscrit, selon eux, dans une logique qui vise à "tranquiliser" la vie politique dans un système ou toute instabilité serait impensable. Les intellectuels qui n'ont pas quitté le pays après Janvier 1933, applaudissent. Les grands journaux allemands comme la Gazette de Francfort et la Gazette rhénane continues d'être publiés avec autocensure, et ils font état de la vie quotidienne sous le nazisme dans un style littéraire et bourgeois.

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Le furher visite la prison de Landsberg – Hitler exerce un pouvoir hypnotique sur les femmes – Jeune séduit par Hitler

Hitler sait sait galvaniser un peuple qui a besoin d’un chef. Il a un magnétisme qui fait un effet terrible sur les femmes et les jeunes. Il lui fallait rassurer les premières et fouetter l’ardeur des seconds. Beaucoup de témoins de cette époque ou la prospérité revenait progressivement affirmaient que le regard perçant d’Hitler exerçait sur eux un effet quasi-hypnotique. Lorsqu’on demandait à des jeunes pourquoi ils ont appuyé le führer, ils répondent : Hitler nous a trouvé sur sa route… A chaque année, Hitler visite les populations rurales durant la grande fête du solstice d’été. Durant celle de 1936, un demi-million de personnes étaient rassemblées. A cette occasion, il était même permis aux gens de s’en approcher, de le toucher… Des femmes se rappellent avoir été éblouies par Hitler; d’autres s’évanouissaient sur son passage. Le diplomate américain Henry Kissinger avait raison : power is the ultimate aphrodisiac... L’aspect le plus fascinant de la conformité allemande est son phénomène d’autosuggestion devant la réalité d’une dictature légale. Cette autosuggestion est l’élément crucial dans l’acceptation du totalitarisme par la grande majorité du peuple allemand. La population va s’ajuster à l’humeur et aux volontés de ses nouveaux dirigeants en anticipant leurs directives. Cette anticipation va de pair avec le sentiment d’anxiété devant un homme à poigne et explique la promptitude à obéir aux directives du régime – avant qu’elles ne soient connues…

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Hitler chez les ruraux – Hitler et un gamin

Ainsi, les Allemands réussissent de leur propre gré à restreindre leur sens critique avec une grande facilité. L’historien autrichien Richard Grunberger explique ce fait parce que, selon lui, l’estime de soi d’un Allemand de l’entre-deux guerres ne dépend pas de son autonomie individuelle et/ou de son sens critique, mais de son utilité professionnelle. Dans cette culture nationale, est utile ce qui est essentiel; et, inutile de dire que le nazisme va récupérer ce trait social à son profit. Personne ne veut être laissé à l’écart du IIIème Reich. Il y avait 6 millions de chômeurs en 1933, moins de 1 million en 1936 (voir graphique plus haut). Le citoyen ordinaire identifie son utilité personnelle dans l’image qu’il a de l’État et de ses dirigeants. Il aura une nette préférence pour un bon gouvernement – c’est-à-dire "efficace" – plutôt qu’un gouvernement responsable.

De surcroît, le citoyen ordinaire ne disposait d’aucune alternative idéologique et politique pour s’opposer au nazisme – tous les opposants sont soit en exil ou internés dans des camps. Fait surprenant, il est beaucoup plus libre et optimiste qu’il l’était durant la période de Weimar. Sa liberté n’a rien de comparable avec celle qui existe dans un autre pays occidental; ce n'est pas la "liberté de choix", mais celle d’être un Allemand et s’épanouir comme tel aux dépends des non-Allemands : Gott mit uns (Dieu est avec nous). C’est ainsi que 65 millions d’Allemands abandonnent tout sens critique en se prosternant devant Hitler, en acceptant son ordre nouveau, dans un acte de soumission collective au nom de la patrie. Dès lors, il serait faux d’associer la ruine ultérieure de l’Allemagne uniquement à l’action d’une poignée de nazis, comme l’explique l’historien Audet.

La politique extérieure

Le nazisme s'oppose à toute idée d'un pouvoir supranational tel qu'incarné par la Société des nations (SDN). Aux yeux d'Hitler et de bon nombre d'Allemands, cette organisation internationale n'a aucune crédibilité, car elle est jugée comme une excroissance du traité de Versailles, si honni en Allemagne. Le IIIe Reich ne se perçoit pas comme une partie d'un tout européen mais comme une entité unique, individuelle, vivante et inviolable : le charbonnier est maître chez soi, disait Goebbels à Genève en 1934.

Mieux encore, les Allemands se perçoivent comme une nation proscrite – qui a été mise au ban de l'histoire européenne et qui désire refaire sa place dans la vie internationale. Là encore, le nazisme renchérit un moralisme de circonstance qui affirme qu'il n'y a une objection d'ordre moral dans le réaménagement de l'espace national allemand. Les cadres nazis et les hauts fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères considèrent que le seul moyen encore à la disposition de l'Allemagne pour casser les machinations diplomatiques de ses voisons est la pression militaire – quitte à envisager un "usage honnête" de la force. En ce qui concerne les diplomates professionnels, la majorité d'entre eux se mettent au service du nouveau régime malgré le fait que ces derniers sont recrutés dans la frange la plus cossue et antinazie de la société allemande. Pour impressionner ses voisins européens, la nazisme a créé une ambiance optimiste en instaurant une conscription limitée, en remilitarisant la Rhénanie et en affirmant la fin du Traité de Versailles. Tandis que l'industrie de guerre allemande commence à tourner, Hitler en profite pour tester la résistance de ses adversaires. En janvier 1934, il signe avec la Pologne – alliée de la France – un pacte de non-agression qui constitue un véritable revirement. Inconscient de la menace que le pacte fait peser sur le Corridor de Danzig, le ministre des Affaires étrangères polonais, Beck, allait, pendant des années, appuyer la diplomatie nazie. En Juin 1935, la Pologne signe avec l'Angleterre un pacte naval qui aura pour conséquence malheureuse de permettre à l'Allemagne de se doter d'une marine de guerre (clip ci-bas). La diplomatie française est outrée de constater que l'Angleterre néglige le danger hitlérien en se portant encore garant de l'équilibre européen en signant ce pacte. Cet accord à trois (Mussolini, Hitler et la France) est rapidement brisé après la signature du Pacte naval le 18 Juin. Le 25 juillet 1934, le chancelier autrichien Dollfuss est tué par un groupe de nazis allemands avec l'appui secret d'Hitler. Le but est de s'emparer du pouvoir en Autriche et de proclamer l'union avec l'Allemagne. Mussolini est outré et envoie trois divisions au col du Brenner mais Hitler n'ose pas réagir.

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L'armée allemande occupe la rive gauche du Rhin – Hitler à Cologne – Sur le Pacte naval anglo-allemand

En 1935, Hitler veut s'assurer un succès politique interne. Le 16 mars, le plébiscite de la Sarre, prévue par le Traité de Versailles, donne 90% des voix en faveur du rattachement à l'Allemagne. L'opinion publique applaudit. Encouragé par ce succès, Hitler annonce publiquement que l'Allemagne s'est doté d'une aviation de guerre. Devant cet état de fait, la réaction des grandes puissances est mitigée. À Stresa, Mussolini se dit d'accord avec les démocraties pour arrêter Hitler. Mais les Français ne sont pas intervenus et en profitent pour compléter l’évacuation de ce territoire. De plus, le gouvernement français était à deux mois des élections. Cette première victoire politique donne à la fois l’assurance requise au nouveau régime pour consolider son pouvoir et fait l’unanimité dans l’opinion publique qui se croit en sécurité. Mais, tout le système d’équilibre de l’après-guerre établi par le Traité de Versailles est ainsi remis en question et accentue dramatiquement l’antagonisme franco-allemand.

La vie sous le nazisme

Dès que la majorité de la population allemande se soumet à l’autorité du nouveau régime, celle-ci se croit spiritualisée et entre dans une sorte de piété politique à l’égard de son führer. Les gens sont convaincus qu’il est une sorte de messie bienveillant qui apporte la nourriture, le pain, ainsi que la justice éternelle. De son côté, le régime fait tout ce qu’il peut pour encadrer ce comportement spirituel en instaurant un classicisme rituel dans toutes les manifestations culturelles et politiques :

* Les discours radiophoniques des cadres nazis sont précédés par de la musique de Beethoven
* La visite annuelle que fait Hitler sur la tombe de Wagner à Bayreuth devient un fait connu et médiatisé.
* La nouvelle chancellerie du Reich à Berlin est construire comme un temple antique
*Les banderoles, posters et timbres-poste affichent des scènes hellénistiques

Le citoyen ordinaire baigne dans ce classicisme qui lui fait croire qu’il n'a aucune prise sur sa vie. Il devient fataliste et s’en remet aux bons jugements de l’État qui lui fait croire que les événements sont dictés par le destin. Selon Grunberger, le IIIème Reich est une manifestation de la nature, au même titre qu’une éclipse ou une tornade. Un des premiers constats de l’instauration du nazisme en Allemagne fut la réduction de la criminalité après 1934. Il est très difficile pour des réseaux criminels de fonctionner dans un régime totalitaire et la plupart d’entre eux seront infiltrés et détruits. En ce qui concerne la criminalité dite ordinaire, la principale cause de sa chute a été la reprise économique à partir de l’été 1934, ainsi que le détournement des turbulents vers le service civil obligatoire – sans oublier la conscription limitée. Pour le reste, le nazisme va créer de nombreuses opportunités qui canalisent des énergies qui se seraient autrement manifestées par des activités criminelles : 691,921 contrevenants ont été jugés par les tribunaux allemands en 1932 contre 90,000 en 1934. Leur nombre diminue encore jusqu’en 1939. Parallèlement, le régime fait appel à l’esprit citoyen via ses institutions – surtout le Front du Travail qui dirige le Reicharbeitdienst. Le bien public passe avant la propriété individuelle, affirme le cadre nazi Robert Ley. Un secours d’hiver est créé avec une arrière-pensée politique, car il vise non seulement à garnir les banques alimentaires et vestimentaires mais de se gagner l’appui des nécessiteux. Goebbels se fait le porte-parole officiel de cette charité publique. Dès lors, il est bon ton pour les nantis urbains de se montrer généreux envers les pauvres et les ruraux, en passant le chapeau pour recueillir des sous – comme le ferait n’importe quel indigent. Les nazis jouent si bien avec les sentiments larmoyants de solidarité que même certains donateurs contribuables en ont les larmes aux yeux…

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Une collecte dominicale pour le Secours d'hiver – Procession pour l'ouverture de la Maison des Arts

Le régime nazi consacre un dimanche par mois entre Septembre et Mars pour collecter la nourriture, les vêtements, l’argent et les autres produits de première nécessité dans le cadre du Secours d’hiver. Il recommande fortement à la population de ne manger qu’un seul repas par jour durant ces dimanches afin de rappeler que les pauvres ne sont pas aussi bien nourris qu’eux. Évidemment, cette aide matérielle et monétaire n'est pas suffisante à elle-seule pour combler les besoins des pauvres, mais elle conscientise la population devant la nécessité de s’entraider – en faisant mine d’oublier les barrières sociales. Avant que la guerre n’éclate, les Allemands constatent que le climat social est plus paisible, et que leur vie n’a pas été bouleversée – tout au moins dans leur foyer – depuis qu’Hitler est au pouvoir. Mais à l’extérieur, seulement une minorité d’entre eux parvient à s’esquiver des contributions et participations obligatoires à ces réunions, défilés et conférences – surtout celles dictées par le Front du Travail. Chez eux dans leur quotidien, les Allemands ne sont très peu gênés par les fonctionnaires nazis. Bien sûr, il y a le lancinant percepteur "têteux" du Secours d’hiver, mais quant aux autres – comme les surveillants d’immeubles et les indicateurs de police – ils demeurent plutôt discrets. Les visites inopinées de ces derniers deviendront de plus en plus fréquentes durant les premiers mois de la guerre, car celle-ci est le prétexte idéal pour venir fouiner chez les gens.Cependant, certains Allemands vont se réfugier dans les stations balnéaires et les lieux de repos peu fréquentés. Comme le notait Ley, la seule personne qui peut avoir une vie privée en Allemagne est celle qui dort… Mais le sommeil n’est qu’une échappatoire fragile et de courte durée. Aucuns rêves de dissidence et de subversion ne pourront se traduire en manifestation hostile à l’égard d’Hitler. En cet été 1939, ils vivent souvent une sorte de schizophrénie inconfortable caractérisée par la contradiction entre leurs sentiments et leurs paroles. Comme ils ne peuvent pas exprimer leurs doutes en public, ils essaient entre eux de garder un équilibre psychique en faisant semblant de croire les litanies du régime.

La population poursuit son trip émotionnel avec Hitler. Cette sanctification du leader n’est pas nouveau dans la culture allemande. Le leadership d’un individu hors du commun est atavique; que l’on pense à la perception des Allemands à l’égard du kaiser Guillaume II avant 1914, de Scharnhorst en 1803, ou de Frédéric II en 1740. Les Allemands ont cette prédisposition sociale de personnaliser le pouvoir en lui donnant une dimension mythique, hors de tout examen rationnel. Les Allemands vont manifester leur confiance dans le régime via une série de plébiscites qui ne sont, en fait, que des indicateurs pour mesurer l’humeur populaire, et cela jusqu’en 1939. En fait, le meilleur indice de cet optimisme est la hausse du taux de natalité de 22% entre 1933 et 1939; il ne fléchira pas sous la barre des 20% avant 1942. Un autre indicateur est l’accroissement du niveau de vie, suite à la reprise économique et aux travaux collectifs rémunérés. L’argent circule et la consommation de biens individuels augmentera jusqu’en 1940. L’intérêt des consommateurs s’accroît suite à la nouvelle de l’ingénieur Porsche de construire une voiture pour tous – une voiture du peuple (Wolkswagen) en 1938.

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Exemplaires de pré-production de la Wolkswagen et de la Kubelwagen

L'achat de motos et de véhicules est un excellent baromèetre de l'état de santé d'une société industrialisée. Jusqu'alors, ces derniers étaient trop chers pour le citoyen ordinaire affligé par la crise économique. Tous les modèles anciens disponibles pour la revente étaient souvent en mauvais état. Porsche propose une voiture simple de conception et capable d'être produite en série à un prix unitaire très bas. Le hic pour le consommateur est qu'il doit payer d'avance la modique somme de 1430 Reichsmarks avant d'en revecoir une. Néanmoins, plus de 300,000 clients avaient déjà déboursé et réservé leurs Wolkswagen avant la fin de 1940. L'usine de Porsche est inaugurée deux mois avant l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne, et les premiers modèles sont exposés aux foires commerciales de Munich et de Vienne. Le véhicule ne sera pas produit durant la période nazie, à la grande frustration des acheteurs, car Porsche reçcoit l'ordre de concentrer sa production sur la version militaire du produit: la Kubelwagen.

La reprise économique

Néanmoins, le phénomène Wolkswagen illustre également deux traits communs aux sociétés industrialisées: l'économie de consommation et la mentalité technocratique. les deux exemples les plus éloquent demeurent l'influence exercée par Porsche, l'ingénieur Todt, et l'architecte Speer auprès d'Hitler et de son cercle dirigeant dans la production de routes et de biens de toutes sortes. qui plus est, ces trois personnages ont déjà u nrôle important dans le réarmement des forces armées allemandes. le regain de l'activité économique au niveau civil et militaire a produit une hausse du niveau de vie de la population: il y a plus de salariés que de chômeurs. Le développement urbain se poursuit. la construction domiciliaire et de lofts s'accroît. L'Allemagne exporte à des clients internationaux. Le rendement de l'économie impressionne non seulement les autres pays européens mais également les Allemanfs qui sont encore réfractaires au nazisme. Le conservateur anti-nazi Carl Gordeler – qui deviendra ultérieurement un des principaux conspirateurs contre Hitler – affirme que le nazisme a du bon, car il a tranquilisé le climat politique, réveillé notre fierté, et augmenté le pouvoir d'achat des citoyens.

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Des ouvriers construsient une route secondaire – Goebbels dans une assemblée publique à Berlin

Un autre aspect du regain économique sous le nazisme est la consommation élevée d'alcool. Aprèes 1934, les vente de bière augmentent du quart, celle du vin double, et celle du champagne va quintupler. les historiens et sociologues ne sont pas unanimes à expliquer ce phénomène. Certains attribuent cette vente d'alcools èa l'anxiété qui prend une allure fébrile au fur et à mesure que la guerre approche; d'autres croient qu'il s'agit d'un signe de bien-être acquis sur le plan matériel. C'est probablement le cas chez les cadres et amis du NSDAP et des affairistes de tout crin qui mènent la bonne vie en gravitant autour des cercles du pouvoir.

Un aspect plus troublant est l'augmentation du taux de suicide entre 1933-39. Il se hausse à 28.6% dans chaque tranche de 100,000 habitants pour la seule année 1936, pour ensuite se réduire radicalement en 1942. En comparaison, l'Angleterre affiche un taux de 12.4% et les États-Unis de 14.2%. Nous devons constater que des gens ont opté pour cette porte de sortie, peut-être pour échapper à une conjoncture qui leur apparaissait sans issue. Assurément, le régime nazi et sa prospérité économique ne font pas que des heureux.

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Nouveau quartier résidentiel à Stettin – Maisons métalliques à Koenigsberg

Les jeux olympiques

La ville de Berlin a été choisie en 1931 pour les Jeux olympique de 1936, soit deux ans avant l'arrivée des nazis au pouvoir. Pour l'Allemagne, la tenue de ces jeux sur son territoire est une opportunité de propagande. Hitler voit ce choix comme une vitrine internationale pour démontrer la renaissancenationale allemande, ainsi que l'efficacité de son régime. les jeux attirent la communauté sportive internationale,malgré l'antisémitisme qui sévit sous le nazisme. Ces jeux sont un triomphe pour l'Allemagne. Les événements sont télévisés en cirqui fermé dans le village olympique, ainsi que dans les squares publics berlinois - plus de 100,000 personnes sont rivés au petit écran. Les actualités cinématographiques sur les jeux sont égalemnt diffusées dans les cinémais partout en Europe, de même qu'en Amérique. les résultats des jeux sont transmis par lélex dans toutes les capitales occidentale. Pour conserver une trace de cette colossale manifestation de propagande, le gérime confie à Leni Riefenstahl, cinéaste officielle du IIIème Reich, le soin de tourner le film officiel. Ce documentaire, "les Dieux du Stade", demeure ancore aujourd'hui un témoignage historique de ces jeux et une illustration du talent de la cinéaste.

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Le stade de Berlin en 1938 – Les olympiques sont une vitrine nazie – La cinéaste Riefenstahl au travail

Ces jeux ont permis de montrer une Allemagne en paix avec elle-même. Quelle aubaine pour Hitler de voir défiler devant lui les athlètes d’une France qu’il venait d’humilier, lui faire le salut olympique que rien ne distingue du salut nazi. Les athlètes allemands performent bien, mais Hitler a la fâcheuse surprise de voir un sprinter noir américain, Jesse Owens, gagner l’épreuve du 100 mètres. Le führer quitte précipitamment le stade.

La communauté du peuple

Cette croyance, très présente dans la culture allemande, a été le point d’ancrage des États germaniques avant l’unification de 1871 et le gîte spirituel du peuple allemand après la défaite de 1918. Durant la période de Weimar, un grand nombre d’Allemands croit qu’il faut renier le parlementarisme de la nouvelle république, avec ses éternelles chicanes de partis, pour se réfugier dans le giron sécuritaire de la communauté. Il faut rappeler au lecteur que le deuxième souci des Allemands de l’entre-deux guerres est de se protéger contre l’instabilité politique – le premier étant de se nourrir… Malgré le fait qu’une minorité importante d’Allemands éduqués considère la communauté du peuple comme un archaïsme social trop plébéien, la majorité demeure sensible à cette croyance – toutes classes confondues. Elle croit que le repli sur soi est le meilleur moyen de lécher les plaies de la défaite et de réduire toute source de conflits internes – entre patrons et employés; entre la ville et la campagne; l’industrie et l’artisanat; les producteurs et les consommateurs – par l’instauration de lois à la fois rapides mais complexes. Les Allemands de cette époque veulent réglementer le fonctionnement de leur société comme un mouvement d’horlogerie. Que ce soit risible ou non, ils y croient. Les nazis ne sont pas dupes : ils observent ce phénomène idéaliste et le récupèrent en lui donnant un statut officiel à partir de 1934 :

Hitler et ses nazis font la distinction entre deux notions :
1. La société (geselshaft) qu’ils veulent prendre en mains ;
2. La communauté (gemeinshaft) dont ils se prétendent les guides.

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Une politique allemande pour le peuple – Discours d'Hitler à Essen en 1936

Leur tour de force politique sera d’arrimer les deux notions par des moyens autoritaires afin de donner une signification idéologique au pouvoir nazi. La dictature hitlérienne va réussir là où la république de Weimar a échoué, en utilisant les mots "révolution" et "sécurité" non pas pour terroriser, mais rassembler une grande partie de la population autour d’un projet national et social (national-socialiste). Un tel projet veut ainsi filtrer les extrémistes, ainsi que tous les réfractaires à une renaissance nationale allemande :
1. Les grands capitalistes qui ne veulent pas "passer le chapeau";
2. Les centristes, dont la mollesse fait, dit-on, le jeu des Franco-anglais;
3. Les syndicalistes, jugés comme antinationalistes;
4. Les Juifs, qui symbolisent un certain capitalisme marchand;
5. Les communistes – qui sont déjà internés depuis 1933.

Le fascisme allemand devient, en fait, une grande entreprise de nivellement social par le bas de la société allemande. Il est composé d’un mélange de promesses quasi-socialistes et de réalisations quasi-capitalistes, sous la férule d’un parti unique et de son boss : die partei ist Hitler; und Hitler ist Deutschland, criait Rudolf Hess durant les grands rassemblements de Nuremberg (voir citations historiques) : en gros, une Allemagne au-dessus de tout et de tous… Pour Hitler, cette communauté du peuple (ou volksgemeinshaft) incarne la volonté populaire d’agir et de réaliser des objectifs politiques communs, « ensemble », en groupe, en "gang". Ainsi, le groupe aura préséance sur l’individu; tout comme le bien public passera avant l’intérêt privé. Dès lors, le slogan ein volk, ein Reich, ein Führer prend toute sa dimension et sa signification : un énorme attelage bien tenu en main par le pouvoir d’un seul homme, muni du fouet de l’État.

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Discours de Hess dans une réunion du parti en 1935 – Affiche des Jeunesses hitlériennes

Inutile de dire que la communauté du peuple s’arrime très bien avec les efforts d’embrigadement de la main-d’œuvre via le service national du Travail dirigé par Ley. Hitler croit que c’est le meilleur moyen de diriger la société en imposant une solution idéologique venue d"en haut" pour éviter les soubresauts venus "d’en bas". Sur ce point, Hitler a la même attitude que Bismarck. Au nom de la solidarité nationale, tous les Allemands se doivent d’adopter un "look" plébéien. Hitler conserve ses habits froissés dans de nombreuses rencontres populaires, mais ni lui ni ses adjoints n’adoptent des postures arrogantes qui auraient irrité les riches industriels et les hobereaux terriens. L’élite aristocratique et financière allemande comprend le message et laisse faire : elle reçoit déjà les dividendes de la reprise économique. Dans beaucoup d’événements où il y avait des rassemblements, Hitler encourage patrons et employés à s’asseoir aux mêmes tables, à manger la même tambouille et à causer de ce qui les rapprochent. Les industriels suivent la consigne sans s’appauvrir pour autant. Cependant, les promesses d’égalité sociale dans une communauté du peuple demeurent symboliques. Les classes moyennes – la clientèle de base du nazisme – ne sont pas pleinement satisfaites faute de se tailler une part du gâteau dans les sphères économiques et foncières détenues par l’élite financière et terrienne. Hitler est dans un dilemme:

a) S’aligner ouvertement sur les intérêts de l’élite, au risque de perdre l’appui de sa clientèle politique au sein des classes moyennes;
b) Appuyer trop ouvertement l’appétit des classes moyennes au risque d’irriter à la fois l’élite et les milieux populaires.

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Un camp de Jeunesses hitlériennes – Travailleurs alignés pour féliler dans la rue

Hitler choisit d’appuyer les classes moyennes en élargissant le spectre des opportunités d’emploi dans le secteur civil et militaire, ainsi que dans la bureaucratie. Cela lui permet de les intégrer définitivement à la cause du nazisme. Pour le reste, Hitler sait qu’il peut compter sur la complaisance d’une élite qui a pratiquement perdu ses instruments politiques suite à la purge des S.A en Juin 1934. L’essentiel étant de ne pas mécontenter trop de gens en même temps. Comme les Allemands aiment agir en groupe, Hitler ne doit pas décevoir une frange importante de ses supporters qui ne demandent pas mieux que de le suivre : Führer marche! Nous te suivrons, disent-ils.

Gare aux intellectuels

Dans son souci de communauté du peuple, Hitler et les cadres nazis lancent une campagne de dénigrement dirigée contre les intellectuels de la classe moyenne qui se méfient du pouvoir nazi. Hitler qualifie les intellos réfractaires de " rejets de la nature", et Goebbels de " parasites". Pour donner un petit velours aux gens modestes, la S.S fait une corrélation gratuite entre le quotient intellectuel et la fertilité masculine : comment les intellos peuvent-ils justifier leur existence alors qu’ils ne font que très peu d’enfants? Les SS croient que les intellos sont inutiles. Ils font la distinction entre l’intelligence (qui est bien vue et encouragée) avec l’intellectualisme – ce dernier étant associé à une forme dépravée de réflexion mentale parce que nuisible à l’ordre établi. L’esprit de la communauté du peuple s’étend également au système d’éducation publique. La Ligue des femmes nazies encourage les épouses d’enseignants à donner de leur temps dans les familles modestes ou nécessiteuses. Dans les écoles primaires, les écoliers participent à des activités en portant la même casquette pour démontrer qu’ils sont issus d’un moule commun – une façon d’esquiver les différences sociales. Le mouvement scout allemand est aboli au profit des Jeunesses hitlériennes, ce qui permet de créer des assises solides pour le nazisme. Là-aussi, les jeunes baignent dans un environnement encadré et sont abreuvés par des discours populistes de leurs chefs de groupe. Leurs camps d’été essaiment en Allemagne. De son côté, Hitler s’efforce d’être présent partout, surtout habillé en civil; on le voit se promener auprès des dockers, des ouvriers de chantiers navals. Fait inusité, il se permet de relâcher avec une grande publicité (tout comme Staline) des prisonniers politiques désireux de retrouver leur liberté dans "l’esprit de la communauté"…

Un symbole associé à la mobilité sociale dans le nazisme d’avant-guerre est le port de l’uniforme civil – la salopette bleue avec une casquette souple – dans un grand nombre de métiers et de professions. Ley décrète que l’uniforme bleu doit être porté par tous les civils embrigadés et payés par le Reicharbeitdienst. L’uniforme n’a pas qu’un but pratique ou économique; il donne une apparence d’égalité aux employeurs et employés durant les défilés, pelles à l’épaule. L’uniforme apporte et inculque un caractère martial durant le travail quotidien – manuel ou clérical. Il prédispose celui qui le porte à recevoir des consignes et ordres venus "d’en haut" et d’afficher un comportement quasi-militaire. Il est aisé de comprendre la réaction de la haute société à la fois ébahie et réticente à devoir soutenir "un gouvernement issu de l’égout" : c’est la revanche de la rue plébéienne, grommellent les nantis et les expatriés.

Cynisme et favoritisme

Malgré ce bel esprit communautaire affiché, le régime nazi est une entreprise qui favorise ses petits copains. Le NSDAP impose à ses membres de céder les salaires de leurs jours fériés à la caisse du parti – une partie importante des sommes retenues sont empochées par les cadres du régime. La S.S de Himmler commence à établir ses propres jalons économiques dans le pays, ce qui lui permet de se financer sans rendre de comptes aux gaues (districts régionaux nazis) ou à la population. Un des faits les plus étonnants du nazisme d’avant-guerre est la perception populaire vis-à-vis ses dirigeants :

1. D’une part – les chefs (Hitler, Goering, Goebbels, Hess) sont aimés et idolâtrés;

2. D’autre part – les cadres intermédiaires (ministres, gauleiters) sont boudés.

Ainsi, la personnalisation du pouvoir par les figures dirigeantes a pour effet d’isoler et de minimiser le rôle très réel des fonctionnaires du parti et de l’État. La population admire les réalisations du régime, mais n’a que faire de ceux qu’elle appelle les "petits bonzes" du NSDAP. La frange éduquée rigole en silence de l’utilisation outrancière du mot "travailleur" pour entretenir le mythe d’une communauté du peuple. Lorsqu’Hitler fait un discours au Reichstag en 1938, il affirme sans gêne qu’il a été un travailleur durant les cinq dernières années. Lorsque la nouvelle chancellerie est terminée en 1939, Hitler l’inaugure officiellement en recevant les ouvriers de la construction avant d’inviter les diplomates. Le ministre de l’Agriculture, le nouveau riche Darré, oblige ses subordonnés à l’appeler "travailleur" en public.


1. Les S.A s’appellent "camarades" durant leurs activités;
2. Les fils d’aristocrates sont obligés de s’appeler "camarades" au travail »;
3. Les femmes de notables se sont appeler "travailleuses" domestiques;
4. Les restaurateurs doivent réduire le choix de leurs menus et baisser leurs prix;
5. Les pompes funèbres sont incitées à n’offrir qu’un enterrement à bas prix.

Le discours nazi passe très bien dans les campagnes, où il est gobé presque intégralement. En revanche, l’opinion publique urbaine éduquée est amusée par les paradoxes de la communauté du peuple animée de ce grégarisme frugal vanté par le nazisme. Elle ne comprend pas pourquoi les cadres du parti doivent être accompagnées de jolies femmes très bien vêtues (qui souvent ne sont pas leur épouse), alors qu’on incite la gent féminine à s’habiller sobrement. C’est un Goebbels un peu embarrassé qui répond aux journalistes en leur disant qu’une femme élégante peut transformer un gauleiter plébéien en notable épanoui et travaillant, en autant qu’il contribue au bien commun… Le régime a catalysé une certaine mobilité sociale en Allemagne. Le moteur principal du changement est le parti lui-même, dont dépend l’accès à l’emploi selon le militantisme politique et non pas la fortune ou la scolarisation de ses sympathisants. Malgré le fait que le parti a échoué à intégrer complètement l’État, il a créé des institutions qui reflètent un certain nivellement social. Le personnel paramilitaire de la S.S (ou verfugungstruppe) est beaucoup plus plébéien et égalitaire que celui appelé à servir dans l’armée de terre (ou heer). Le parti a créé des emplois dans l’administration publique où les candidats aux Affaires étrangères, auparavant refusés à l’examen d’entrée, ont pu se trouver un job en prenant une carte du parti, comme ce fut le cas de Von Ribbentropp. D’autres candidats ayant échoué à l’université se sont trouvé des emplois de niveau universitaire en militant dans le parti.

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Une visite de Goering est toujours remarquée – Une ode aux agriculteurs

Ce favoritisme a été remarqué à l’étranger et qualifié "d’école de ratés" par plusieurs journalistes et historiens occidentaux. Le favoritisme et le patronage a à la fois permis au NSDAP de grossir son appareil politique et bureaucratique dans les services régionaux et absorber dans ses rangs près d’un million d’employés membres d’origine modeste. De 1933 à 1939, la mobilité sociale sous le nazisme a été le double des dernières années de la république de Weimar. Un salarié d’origine pauvre ou modeste qui veut postuler un emploi détenu habituellement par un autre appartenant aux classes moyennes ne peut réussir qu’à condition de démontrer un zèle politique remarqué par les cadres du parti. Cependant, la mobilité demeure faible dans le secteur technique et industriel à cause de l’importance du curriculum académique et de l’expertise requise pour occuper de tels emplois. Ne dessine pas une autoroute ou ne construit pas un avion qui veut…

La population accepte la communauté du peuple surtout parce qu’elle bénéficie de produits de consommation autrefois réservés aux riches : autos, motos, radios et meubles à bas prix. Même l’armée (Heer) s’y montre sympathique. En 1935, le ministère de la Guerre demande aux commandants régionaux de la Wehrmacht de sélectionner leurs invités de soirées de mess dans un éventail social plus plébéien qu’auparavant. La communauté du peuple devient beaucoup plus qu’une initiative partielle d’un nouveau régime; c’est le cri de ralliement qui a fusionné un peuple à son führer.

La bureaucratie et le NSDAP

Les relations entre le parti et la bureaucratie étatique sont un autre volet tortueux du régime hitlérien d’avant-guerre. Les fonctionnaires professionnels deviennent l’une des trois entités qui ont bénéficié de l’arrivée au pouvoir du nazisme – les deux autres étant les industriels et les généraux. Plusieurs fonctionnaires ont signé tout de go leur carte de membre au NSDAP et d’autres ont été achetés par des pots-de-vin. Néanmoins, en échange de leur coopération, les bureaucrates ont non seulement été protégés mais ont reçu diverses promotions. En acceptant le nazisme, les fonctionnaires font preuve d’une servilité consciente teintée d’un certain masochisme. La bureaucratie allemande a toujours eu un processus de sélection rigide basé à la fois sur l’origine sociale des candidats et de leur niveau de scolarité. C’est particulièrement le cas aux Finances et aux Affaires étrangères. Avant 1933, un postulant devait détenir un doctorat pour exercer un emploi de cadre supérieur, et une maîtrise pour occuper un poste administratif. Après 1933, la bureaucratie exige toujours un doctorat pour les postes cadre, mais elle est contrainte d’ouvrir ses portes à des gens moins instruits, voire d’authentiques plébéiens du NSDAP. Cette politique aura pour effet d’hypertrophier la bureaucratie nationale en l’entremêlant avec celle du parti. Tout comme en Italie fasciste, une frontière floue se dessine entre les politiques du NSDAP et les prérogatives des fonctionnaires professionnels. Cette confusion crée une rivalité entre deux hiérarchies – le parti et la bureaucratie – pour gérer le pays et plaire à Hitler.

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Réunion de bureaucrates nazis – Archétype d’une secrétaire allemande de l’époque – Un gauleiter

Hitler entreprend de déléguer un grand nombre de responsabilités à ses proches collaborateurs tous avides de pouvoir, de sinécures et de richesse. Petit à petit, ils se construisent des «fiefs» à l’intérieur même du parti et agissent en sorte que leur service soit le plus performant comme preuve de fidélité à Hitler. Le nazisme au pouvoir devient un petit monde d’intérêts divergents et concurrents dont Hitler demeure l’arbitre suprême. Désormais, le critère d’embauche sera la durée de service au sein du parti. Une fois embauchés, les membres du parti étendent leur influence jusqu’au sommet de la pyramide bureaucratique en délogeant des aristocrates qui occupaient les postes cadre. Hitler prévoit que ses « vieux lutteurs » du parti auront de bonnes jobs. Le problème, c’est que la majorité d’entre eux ne sont pas assez compétents pour les exercer. En 1935, le führer décrète que 10% des postes de niveau ordinaire et de supervision laissés vacants doivent être comblés par les membres qui sont entrés au NSDAP avant 1930. Ainsi, la symbiose s’annonce orageuse entre le parti et la bureaucratie.

Le NSDAP établit sa propre structure administrative dans tout le territoire allemand et cela va créer des problèmes avec les bureaucraties locales et régionales préexistantes. Un gruppenfurher du parti peut exercer les fonctions d’un maire – ce qui crée des frictions avec ce dernier. Au printemps 1936, les ¾ des 52,000 fonctionnaires de niveau intermédiaire dans les petites villes et campagnes sont des membres du parti; le quart d’entre eux avaient signé leur carte de membre en 1933. Cette propagation du nazisme dans la bureaucratie inquiète le ministre des Finances, Frick, qui veut tout faire pour la freiner. Bien qu’il soit lui-même un nazi convaincu, il applique le principe administratif qui veut que les critères d’embauche soient liés à la compétence académique. Frick craint qu’un trop grand nombre de plébéiens engourdissent la bureaucratie nationale; il n’a pas tort. Ce conflit entre le favoritisme et l’expertise se poursuivra durant toute la durée de la guerre.

Cette dualité administrative devient un des handicaps majeurs du régime nazi parce qu’elle double tous les niveaux de gestion au niveau local et régional. Les maires et les préfets élus redoutent l’influence des gauleiters non-élus, car ces derniers obéissent au parti et ignorent souvent l’État. Qui plus est, le régime sous-paie ses gauleiters et certains d’entre eux arrondissent leurs fins de mois en empochant des dividendes sur les expropriations de familles juives dans les régions qu’ils administrent et/ou en détournant les fonds du parti pour usage personnel. Seulement quelques gauleiters bien payés, comme Julius Streicher, possèdent des gagne-pain légitimes; ce dernier ayant fait fortune avec la publicité commerciale annoncée dans son journal Der Sturmer; ou Robert Ley comme patron du service du Travail obligatoire.

Les gauleiters Streicher et Ley ont un trait commun : ils ont plus de pouvoir et moins de scolarité que les membres ordinaires du NSDAP, pour ne rien dire des fonctionnaires professionnels. La dualité administrative de l’époque nazie se caractérise par une relation inversée entre la scolarité et le pouvoir – ce qui, encore une fois, confirme que l’Allemagne nazie est dominée par des plébéiens.

Les cadres du NSDAP et de sa bureaucratie élargie se divisent en trois groupes :
1. Les administrateurs;
2. Les propagandistes;
3. Les hommes de main.

Alors que les propagandistes sont des diplômés, un seul administrateur sur quatre possède un diplôme universitaire. Cela s’explique par le fait qu’ils proviennent des classes moyennes urbaines et aisées, alors que la majorité des autres administrateurs sont d’origine modeste et habitent des petites villes. C’est le cas des reichsleiters (gouverneurs) et gauleiters (responsables d’un district). Sur 30 gauleiters, 27 d’entre eux proviennent de familles pauvres, et 23 d’entre eux n’ont qu’une éducation primaire; 3 seulement sont des universitaires. Plusieurs autres dirigeants nazis ont fait des études universitaires, mais ont préféré « décrocher » pour se lancer dans l’activisme politique. Fait à noter, 60% de ces « petits chefs » nazis proviennent des régions rurales et appartiennent soit à la classe pauvre ou moyenne-basse. Leurs parents étaient soit des enseignants au primaire, des inspecteurs de douane, des boutiquiers ou des fermiers.

La composition sociale du NSDAP ressemble étrangement à celle de ses dirigeants :

  • Ouvriers 30%
  • Cols blancs 20%
  • Travailleurs autonomes 20%
  • Fonctionnaires 12.5%
  • Agriculteurs 10%

    Néanmoins, ce sont les fonctionnaires et les cols blancs qui sont surreprésentés dans le leadership politique du régime – soit 32.5% des membres du parti. À la fin de 1937, le nombre de fonctionnaires de tous niveaux grimpe à 700,000 et le tiers de ceux-ci sont soit des enseignants ou des bureaucrates. Être fonctionnaire ou enseignant était très valorisé en Allemagne et donnait au NSDAP un certain air de respectabilité aux yeux de la classe dirigeante vu leur nombre élevé.

    Ces postes ont permis à un certain nombre d’aristocrates (qui n’aiment pas Hitler) de faire cause commune avec le nazisme. Des hobereaux comme le prince Guillaume-Auguste Hohenzollern, le beau-fils du roi d’Italie et le prince de Hesse, de même que le duc de Cobourg et le duc de Brunswick signent leur carte de membre du NSDAP. Cette conversion partielle de l’aristocratie à la cause nazie va à la fois plaire et indisposer Hitler. Le führer n’est pas à l’aise d’inviter ces gens riches et bien vernis aux meetings très plébéiens du parti. De surcroît, les vieux militants croient que les aristos n’ont pas leur place dans un parti "de travailleurs"; c’est presque un sacrilège de voir les aristos tout sourire et bomber le torse devant Hitler. Il est évident, conjoncture oblige, qu’une partie de l’aristocratie allemande – à l’image de d’autres groupes sociaux – ne veut pas être laissée pour compte par le nouveau régime : elle veut aussi faire partie de " la gang".

    Malgré le fait que plusieurs cadres du NSDAP ne sont pas scolarisés, ils ne sont pas dénués d’intelligence pour autant. Outre les simples militants, le niveau hiérarchique le plus bas du NSDAP est celui de surveillant d’immeuble – un rôle analogue à celui exercé par les comités de défense révolutionnaire de plusieurs pays communistes. Ces gens sont détestés par la population car ils servent de mouchards officiels du régime. Au fur et à mesure que la guerre approche, leur importance s’accroît. Le ressentiment populaire envers cette surveillance augmente graduellement.

    Certains dirigeants nazis sont des plébéiens très représentatifs des milieux modestes ou pauvres. Bien qu’étant universitaire, Goebbels appartenait à l’aile populiste du NSDAP de son ancien camarade propagandiste Strasser. Il en est de même pour les gauleiters Koch de Prusse orientale, Hildebrandt de Mecklenburgh et Hanke de Silésie. Ces derniers administrent des régions rurales en leur imposant une férule quasi-féodale. D’autres, en revanche, sont des hobereaux ou des fils de bonne famille qui ont à la fois l’éducation et les relations avec les milieux d’affaires ou aristocratiques. C’est le cas de Goering, fils d’un ancien administrateur colonial – un flamboyant qui aime attirer l’attention des foules partout où il va. Le ministre Von Neurath est un homme élégant soucieux de bien faire paraître le régime chez les diplomates étrangers. Baldur Von Schirach, gauleiter de Vienne, est un autre flamboyant qui adore organiser des célébrations tant pour Hitler que pour les personnalités du monde artistique. Il est presque comique de constater que les nazis, éduqués ou non, s’émulent mutuellement dans leur désir d’évoluer dans une communauté du peuple : les riches essaient de se faire pauvres et les plébéiens essaient de cacher leurs attitudes frustres pour devenir respectables… Les fonctionnaires pauvres cherchent à épouser une fille riche. Pourtant, les réunions et activités régionales du NSDAP dégénèrent souvent en beuveries et les aubergistes doivent payer les frais de la casse. Plusieurs « petits chefs » locaux et même des gauleiters se conduisent très mal durant les occasions mondaines… Cette situation désespère Goebbels qui affirme que durant les douze années du régime, la plupart des cadres du parti n’ont pas réussi à faire autre chose que de dissoudre dans l’alcool ce qui leur reste de matière grise.

    Les femmes

    Les femmes représentent le dixième de l’électorat allemand en 1933, et le cinquième des étudiants. Néanmoins, elles ne forment que 1% des enseignants universitaires, malgré le fait que les universités allemandes sont mixtes depuis 1901. Le thème central de la pensée d’Hitler sur les femmes repose sur l’idée que l’inégalité des sexes va de pair avec celle des races. Le nazisme n'a jamais dégradé la femme au rang d’un sous-produit – comme c’est le cas des Juifs ou des Tziganes – mais il la confine dans le créneau des tâches domestiques. Un des premiers règlements en vigueur dans le NSDAP en 1921 était l’exclusion des femmes dans la hiérarchie du parti. Hitler associe l’émancipation des femmes à une dépravation morale aussi sérieuse que celle du parlementarisme ou de la musique de jazz. Le rôle de la femme est d’être liée à son mari et de lui donner des enfants. Une affirmation surprenante pour un célibataire. Le ministre de l’Agriculture, Darré, associe l’émancipation féminine à un dérèglement du cycle menstruel. Goebbels croit que la femme doit s’éloigner de tous les débats publics afin de restaurer leur dignité. Frick croit que l’égalité des sexes signifie que les femmes doivent recevoir l’estime qu’elle mérite dans le seul créneau domestique.

    Le régime nazi sera une société essentiellement masculine et chauvine au sein de laquelle les femmes – en particulier celles des cadres du NSDAP – n’auront que très peu de visibilité. Contrairement aux épouses de premiers ministres occidentaux, les épouses de personnages comme Goering, Hess ou Ribbentrop ne participent à aucune organisation ou manifestation caritative. Elles ne visitent jamais les écoles, les hôpitaux, orphelinats, ou foyers pour aînés. La seule femme d’un dirigeant nazi à être connue du public est Emma Goering, surtout à cause de ses mensurations plantureuses : elle "passe bien" aux actualités du grand écran et dans les journaux. La femme incarne aux yeux du NSDAP le fruit de la mobilité sociale d’un dirigeant – un acquis, un bibelot, au même titre que la richesse et le pouvoir. Certains cadres nazis sont accompagnés de leur épouse dans les soirées mondaines, alors que d’autres préfèrent la compagnie de starlettes et de maîtresses durant ces occasions. La femme de Goebbels (un infidèle chronique), Magda, se plaint souvent d’être laissée à l’écart durant les soirées officielles, au profit d’une chanteuse autrichienne. Le ministre Ley est accompagné de plusieurs jeunes femmes. Même Hitler se trouvera une compagne qu’il veut aussi jolie qu’insignifiante.

    Au moment de la reprise économique, la force de travail féminine augmente dans les usines à cause de la disparité des salaires – elle est payée 60% moins qu’un homme. Les employeurs continuent de privilégier l’embauche masculine. Celle-ci va décliner de 31% à partir de 1937. Les femmes obtiennent des jobs dans la métallurgie et occupent toujours le 2/3 des emplois dans le secteur textile. Celles qui sont raflées par le service obligatoire du Travail exerceront des tâches agricoles et domestiques – dans le secteur hospitalier : 200,000 travailleuses rémunérées apportent un salaire supplémentaire à leur famille. Certains dirigeants nazis se désolent de voir autant de femmes salariées travailler en usine, faire de la comptabilité, conduire des tramways et de la machinerie agricole, alors qu’elles étaient si belles dans les bras de leur mari

    Etcetera...

    Fait à noter, il est relativement facile d’être exclu du NSDAP. Beaucoup redoutent l’expulsion car elle signifie la perte d’un emploi, souvent offert par le parti. Elle est automatique pour tout fonctionnaire qui exprime une lassitude au travail et/ou des récriminations face aux politiques du régime. Les nazis ont cherché à étendre cette mesure d’expulsion à l’ensemble des professions, sans succès. Un jugement rendu par le tribunal de Kottbus stipule qu’aucun travailleur – membre ou non du parti – ne devrait perdre son job uniquement parce que ses activités menacent directement les actions du gouvernement nazi. Une autre question juridique débattue concernait les membres du parti accusés d’un délit à savoir s’ils devaient être punis plus sévèrement que les autres citoyens de la "communauté". Hitler affirme que les membres du NSDAP doivent prêcher par l’exemple et qu’en cas de faute, le membership et les états de service au parti doivent être considérés. Lorsqu’un vieux militant S.A reçut une sentence sévère pour défaut de paiement de l’immatriculation de son automobile, l’accusé alla en appel au NSDAP et le parti réduit le verdict du tribunal.

    Les rituels nazis

    Rien n’illustre mieux le totalitarisme du régime nazi que ses manifestations politiques qui tiennent lieu de rites annuels. Le nazisme au pouvoir devient une sorte de pseudo-religion qui essaie d’imposer une attitude révérencielle à l’égard de son ordre nouveau. Il devient un catholicisme déchristianisé. Alors que les sociétés traditionnelles occidentales catholiques – comme le Québec – connaissent un encadrement rigoureux par le clergé, symbolisé par l’année liturgique, les activités civiles de l’Allemagne hitlérienne sont régies par une série de congés fériés payés et chômés qui balisent l’activité sociale et économique :

    Date
    JJour férié
    30 janvier La prise du pouvoir par Hitler
    24 février la fondation du parti nazi
    20 Avril L'anniversaire d'Hitler
    1er mai La Fête du Travail
    21 Juin Le solstice d'été
    1er Août Le grand meeting annuel èa Nuremberg
    9 novembre Commémoration du putsch raté de 1923
    21 décembre Le solstice d'hiver

    Des fêtes légales préexistantes sont récupérées par le nouveau régime, comme le Jour du souvenir commémorant les morts de 1914-18. La Fête du Travail se voit dépouillée de son caractère syndical et elle est désormais arrimée aux idéaux nazis. Les nouvelles fêtes sont célébrées avec pompe. L’anniversaire du führer est une occasion pour la population de montrer son affection envers le régime. Les maisons s’ornent de fanions et de bannières faisant l’apologie de la communauté du peuple. Il y a des pèlerinages devant la maison d’Hitler à Berchtesgaden (voir en bas de page), de nombreux défilés et une cérémonie qui marque l’entrée de nouveaux membres dans le NSDAP. Celle du solstice d’été associe la tradition paganiste avec l’espoir incarné par le nouveau régime : de nombreux feux de joie, activités foraines et défilés nocturnes avec torches célèbrent ainsi l’espoir retrouvé. A Berlin, la fête du solstice d’été attire plus de 130,000 personnes au stade olympique. Le rituel nazi atteint son paroxysme durant le grand ralliement annuel du NSDAP à Nuremberg.

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    Le ralliement de Nuremberg est le rituel le plus important du régime nazi

    Cette grande messe nazie veut incarner le mariage du parti avec le peuple. La particularité de cette fête est non seulement son intensité mais sa durée – soit du 1er Août au 10 Septembre. Il y a de nombreux discours souvent radiodiffusés où on entend Hitler, Hess et quelques autres dignitaires ainsi que des défilés soigneusement chorégraphiés autant pour la consommation interne qu’externe. La cinéaste Leni Riefenstahl accepte de tourner pour Hitler un film sur le congrès du NSDAP tenu à Nuremberg en 1934. Durant le ralliement de 1937, plus de 100,000 membres du NSDAP ont défilé devant le führer avec 32,000 fanions et bannières, au son de la musique militaire. Les salopettes bleues du Front du Travail défilent, pelles sur l’épaule, avec des détachements de S.S et de l’armée de terre. Les cérémonies se terminent par un spectacle nocturne illuminé par de nombreux projecteurs (ci-contre). Le ralliement de Nuremberg est une parodie où les cultes chrétiens alternent avec le paganisme. C’est à ce moment que Hitler "bénit" annuellement le drapeau des martyrs de 1923 dans une gestuelle digne d'un pontife. Quelques semaines après Nuremberg, Hitler se rend à Buckeberg pour l'Action de grâce pour une tournée des villages avoisinants au moment des récoltes automnales. De nombreuses fermes rivalisent afin de produire la meilleure récolte de céréales pour la présenter au führer. Toutes les fêtes nazies ont leurs propres rites qui conditionnent le réflexe identitaire de la population envers l'ordre nouveau. Elles créent une fausse atmosphère de calme et d'introspection chez le citoyen et le prépare à être en "état d'alerte" permanent. Le nazisme amène la population à réagir massivement à tout ordre donné par son bien-aimé führer. Toute la vie politique du pays se fait dans un climat d'urgence qui ne laisse pas le temps à la population de souffler – et encore moins de réfléchir. Les Allemands se plient et obéissent non par peur mais parce que leur conditionnement collectif ressemble, en fait, à un lavage de cerveau. Les chants, hymnes et défilés divers sont assimilés par leur psychisme. Il n'y a pas que les fêtes publiques et les ralliements du NSDAP qui servent d'outils de propagande, d'encadrement et de soumission. La radio a aussi une importance capitale. Le personnage d'Hitler prend une dimension particulière lorsqu'on l'entend dans les émissions radiophoniques. L'auditeur est en contact mental direct avec le boss et boit ses paroles intoxicantes. L'écoute commune dans les bars et les petits hôtels est obligatoire, tout comme dans les usines et bureaux. Les restaurateurs doivent s'efforcer de calmer les conversations de leurs clients et le service aux tables s'arrête le temps d'écouter le discours avec révérence. Le ritualisme des activités et des discours nazis se targue d'appellations soignées; c'est le cas du mot allemand "appel" qui peut signifier selon le cas un rassemblement ou un appel à la conscience…

    Pour le régime, rien ne vaut les camps "éducatifs" – ou Lager – pour endoctriner les citoyens; ils vont jouer un rôle clé dans l'inculcation des rituels nazis. Ces camps de jeunes ou de travailleurs dépersonnalisent ceux qui y séjournent en affaiblissant leurs liens familiaux. L'éducation politique des jeunes prend un caractère quasi militaire. Les gens sont amenés à participer en groupe, agir en groupe, et deviennent facilement plus malléables. Ce processus de conditionnement vise à évacuer toute notion de vie privée. L'individu citoyen peut être appelé à servir à tout moment.

    L'uniforme est un autre instrument qui vise à dépersonnaliser la personne endoctrinée. Que ce soit la salopette bleue du service du Travail ou une autre tenue paramilitaire, celui qui le porte est amené d'emblée à obéir aux consignes et ordres reçus. Il vise non seulement à niveler toute individualité mais à l'isoler de ses références familiales et sociales. La prise en charge de la population par l'État atteindra son point culminant avec le Secours d'hiver. Cette institution devient le symbole de la générosité étatique par excellence. Elle sert ses propres intérêts en créant un état de mobilisation et agira avec grande ingéniosité. Comme nous l'avons vu plus haut sur cette page, le rituel principal associé au Secours d'hiver est la grande collecte dominicale. Elle était un bon moyen pour le citoyen d'être bien vu du régime, car ce rituel était médiatisé par les journaux et la radio. Ainsi, l'homme de la rue pouvait non seulement participer à la collecte, mais côtoyer des cadres du régime, des journalistes, des actrices et des sportifs.

    Le furherprinzip

    Aux rituels nazis s'ajoute le style de leadership qu'Hitler veut exercer. Il exige une obéissance totale de ses subordonnés parce c'est la meilleure garantie de conserver l'appui de la population. L'autorité hitlérienne n'est pas qu'une simple verticale du pouvoir – c'est-à-dire une transmission d'ordres de haut en bas – mais une interaction entre le boss et le reste de la population. Le rituel associé à ce style n'est pas électoral mais s'exprime par des doléances populaires qui sont comblées par des dons – des largesses du régime – ponctuellement distribués aux couches sociales concernées. Si tu es sage, tu auras ton os bien garni. Il est important de ne pas "faire de peine" aux Allemands. Mais ces cadeaux ne sont que des leurres, car ils cachent la véritable nature du pouvoir hitlérien. Pour le reste, Hitler gouverne personnellement. Il est le seul dépositaire de l'autorité et de la légitimité étatique et donne des consignes aux strates inférieures concernées. Bien que l'exercice de l'autorité soit un peu plus compliquée au niveau de la base, nous savons qu'Hitler est le seul arbitre de toutes les initiatives de ses subordonnés. Ce leadership personnalisé ira en s'accroissant : chef du gouvernement en 1933; chef de l'État en 1934; commandant en chef des forces armées en 1938; et patron direct de l'armée de terre en 1941. Il a une mémoire phénoménale des personnes, lieux et événements et déteste être contrarié par des subordonnés qui le questionnent.

    La corruption est le principe organisateur du nazisme au pouvoir. Hitler a instauré un régime encourageant l'extorsion, l'envie et le favoritisme à un point tel que les scandales de la République de Weimar apparaissaient bénins. L'historien Alan Bullock – qui a écrit sur Staline et Hitler – qualifie le régime nazi de "gouvernement de gangsters". Il n'est pas ce pouvoir austère et moral qui solidifie la société contre l'anarchie. Les dirigeants nazis utilisent le pouvoir non seulement pour redresser l'Allemagne mais pour s'en mettre plein les poches. La foi idéologique n'est qu'une des motivations qui les animent; la principale étant la cupidité. Les nazis dupent la population en se présentant comme plus blancs que blancs. Les dirigeants ont beau médiatiser des procès de fonctionnaires accusés d'évasion fiscale alors qu'ils garnissent leurs comptes bancaires avec le fruit de leurs rapines. L'irrégularité dans l'application des lois nazies contribue à désensibiliser la population devant les accusations portées contre des individus. Elle permet à l'aristocratie et à l'élite financière de sécuriser leurs intérêts dans le nouveau régime. Celui-ci est non seulement un terreau fertile à la corruption généralisée, mais à l'enrichissement individuel illicite.

    Le cas de Goering

    Le meilleur exemple de corruption individuelle dans le nazisme est celui d’Hermann Goering. Ce vieil acolyte d'Hitler a consolidé son pouvoir personnel dans la hiérarchie du NSDAP par le biais de toutes sortes de sinécures qui se sont greffées à ses fonctions officielles. En plus d'être le numéro trois du régime, Goering est à la fois premier ministre de Prusse, responsable économique du Plan de quatre ans, ministre de l'Air, chef de la nouvelle Luftwaffe, président du Reichstag, et ministre des Forêts. De surcroît, il dirige plusieurs entreprises et régies d'État – dont des journaux, des usines de machines-outils, la firme BMW, et possède des actions majoritaires chez quelques avionneurs. En plus de ces revenus, Goering reçoit un salaire gouvernemental de 1.2 millions de Reichsmarks. Son principal moyen d'évasion fiscale est dans l'industrie du tabac. Il parvient à détourner 3 millions de Reichsmarks pour ses propres caprices. Il devient un négociant de tableaux à partir de 1935 dans toutes les galeries d'art européennes. Goering ne fait pas seulement s'enrichir mais affiche sa richesse dans des occasions mondaines. La cérémonie de son mariage en 1935 (ci-bas) se déroule dans un faste qui aurait fait l'envie de n'importe quelle famille princière. Elle attire une foule qui applaudit béatement le nouveau seigneur. Comme premier ministre de Prusse, il administre plusieurs domaines terriens. Il fait construire une luxueuse villa sur l'un d'entre eux et emploie plusieurs milliers de travailleurs forestiers et journaliers à ses propres fins, payés par le Trésor public. Cette villa dessinée par l'architecte Speer sera aménagée comme une énorme loge de chasse aristocratique richement décorée de nombreux tableaux de Rembrandt, avec des maçonneries extérieures de style classique.

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    Le mariage de Goering – Le palais de Goering à Carinhall

    Le cas de Goebbels

    La moralité du petit ministre de l'Information, Josef Goebbels, laisse à désirer. En 1938, il est le numéro quatre du régime et le plus généreux de son temps pour se gagner les faveurs d’Hitler. Bien qu’articulé et intelligent, il n’était pas un homme d’affaires au sens propre du terme. Il reçoit un salaire annuel de 230,000 Reichsmarks qui le fait bien vivre, mais ne parvient pas à s’enrichir comme les autres dirigeants nazis. Néanmoins, sa fortune personnelle va grandir au moment où il collectera des taxes spéciales à titre de gauleiter de Berlin. Il détournera une partie des recettes du Secours d’hiver pour son propre compte. Goebbels encaisse également des revenus aux dépens d’affairistes juifs dépossédés par les lois de Nuremberg, ainsi que via les studios de cinéma. Les milieux d’affaires ne lui font pas confiance. Goebbels n’a aucun investissement direct dans l’industrie allemande.

    Hitler, bien sûr...

    Le boss lui-même est à la tête de ce régime corrupteur. Hitler a toujours vécu dans la dèche depuis qu’il a quitté l’armée en 1921. A partir d’Août 1934, son statut financier passe de celui d’un chef de parti sous-payé à celui de multimillionnaire. Hitler veut projeter l’image d’un chef d’État ascétique qui se présente comme le premier serviteur de la population allemande. Il n’a aucune sinécure ni empire financier, ni aucun investissement direct dans l’économie nationale. Avant 1933, il vivait des dividendes de son livre Mein Kampf et, après la prise du pouvoir, renonce à tous les avantages fiscaux reliés aux fonctions cumulées de chancelier et de chef de l’État. Cependant, la fortune personnelle du führer provient d’une taxe municipale spéciale destinée directement à sa personne.

    Les autres larrons

    Quant à Robert Ley et Walter Darré, ils détournent des sommes importantes grâce à leurs fonctions officielles, et cela sans aucune pénalité. Leurs ministères étaient à l’abri de toute vérification comptable. Certains autres caciques du parti et haut-fonctionnaires, qui ne possèdent pas de grandes propriétés ou de sinécures semi-légales, utilisent la flatterie et la corruption pour promouvoir leurs intérêts personnels. C’est le cas du ministre Von Neurath, qui recevra un don non-imposable pour rénover sa maison dans le style "aryen". Son successeur, Ribbentrop, est encore plus tordu car il utilise son pouvoir pour déposséder un hobereau prussien, Von Remnitz, afin de s’installer chez lui… Remnitz disparaîtra anonymement à Dachau… Le nouveau chef des S.S et de la police allemande, Himmler, était un éleveur de poulets très ordinaire qui a fait de sa ferme familiale bien gérée une entreprise avicole très prospère. Il se servira de son poste de Reichsfuhrer pour se construire un petit empire financier à l’automne 1936; celui-ci englobera plusieurs secteurs industriels et commerciaux autant en Allemagne que dans les pays conquis par le Reich durant la guerre. L’empire S.S de Himmler rivalisera économiquement avec celui de Goering.

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    Fonction publique, enseignement et culture

    La bureaucratie allemande était généralement intègre et efficace, mais son hypertrophie décrite plus haut dans ce dossier la rend vulnérable à la corruption de ses chefs. Elle est ternie par la création de ministères exigeants, comme celui de l’Information, qui l’amènera à s’inféoder au NSDAP. Un grand nombre de fonctionnaires professionnels entreprennent des poursuites contre des cas de corruption à l’intérieur de l’appareil d’État mais celles-ci avortent à cause du favoritisme politique. En fait, plus il y a de poursuites, plus la corruption gouvernementale s’accroît. Il ne sera plus possible pour un fonctionnaire intègre de débusquer et de rapporter des employés corrompus, de traquer leurs trafics et sinécures. La pression des gauleiters sur la bureaucratie explique l’impotence de cette dernière à lutter contre la corruption.

    Le système d’éducation a formé le patriotisme allemand depuis l’époque des kaisers. La territorialité et l’appartenance à un groupe s’apprennent à l’école, et sur ce plan, les enseignants ont toujours été plus proches du roi de Prusse que des élus du Parlement. L’élite traditionnelle considère les enseignants comme des soldats. En ce sens, ils se dévouent pour la patrie, même s’ils sont mal payés. Le réseau scolaire et universitaire fonctionne bien (il a produit de nombreux prix Nobel) et remplit sa mission éducative. Il est une composante essentielle de la société. Lorsque les nazis prennent le pouvoir en 1933, ils ne voient pas la nécessité de réformer le système éducatif. Hitler sait que la continuité est à la fois le meilleur moyen de protéger les jobs des enseignants ainsi que le caractère conservateur de l’éducation des enfants. Le nazisme ne fera pas de changements structurels au niveau du primaire et secondaire. Il n’y aura qu’une seule réforme au niveau supérieur chez les étudiants de la classe aisée : décongestionner les collèges techniques et les facultés en gelant l’admission des étudiantes à 10% du nombre d’inscrits. Le régime invite le corps professoral à se joindre à l’Association des enseignants nazis – ou NSLB – ce qu’ils font sans rouspéter. Cette association n’est pas une composante du parti mais une guilde professionnelle. En 1936, 32% des enseignants inscrits au NSLB avaient leur carte de membre du NSDAP. Il y a 14% d’enseignants dans la hiérarchie du parti dont 6% de fonctionnaires, 87 cadres locaux et 7 gauleiters. Les nazis ne se donnent pas la peine de jeter un œil sur les plans de cours des profs car le patriotisme enseigné par ces derniers est compatible avec le nouvel ordre établi. Cela ne veut pas dire que les profs allemands affichent le même conformisme à l’égard du régime. Par exemple, un enseignant en histoire dans une école primaire de Munich qui ne blaire pas l’activisme politique hitlérien n’est pas obligé de faire l’éloge du putsch raté de 1923 ou d’auréoler un individu comme Horst Wessel. En revanche, il doit insister sur la répression du putsch communiste bavarois en 1919 et écorcher la République de Weimar.

    Les salles de classe ne sont pas surveillées mais il est impossible pour un étudiant d’éviter l’endoctrinement. Avant la guerre, le corps enseignant fréquente les camps éducatifs nazis un mois par année où il marche au pas, subit des cours d’éducation politique, etc. Le rythme de vie au camp éreinte physiquement les profs dont l’âge moyen frise la cinquantaine. Dans les écoles, le régime, par la voix de son ministre de l’Éducation, Rust, privilégie l’enseignement sportif au détriment de la religion : jogging, soccer et boxe deviennent des matières obligatoires au niveau universitaire. La gymnastique est pratiquée à tous les niveaux scolaires. Une campagne fructueuse est lancée par les Jeunesses hitlériennes pour influencer écoliers et étudiants à délaisser la religion. Le curriculum change aussi au niveau de la biologie et en histoire. Ces deux matières ont été revues pour incorporer l’empreinte idéologique et raciste du régime. En histoire, les profs sont "invités" à verser dans la "teutomanie". Ils doivent faire l’apologie des sagas nordiques et de la germanisation des événements contemporains. En biologie, les nazis insistent sur la primauté donnée à la "race aryenne". Les enfants apprennent à mesurer leur tête et visage pour se "classer" les uns les autres (ci-contre), comme le faisaient les "ethnologues" racistes à la fin du XIXème siècle. Ils se font dire que certaines minorités ethniques européennes sont jugées inférieures et même nuisibles au bien-être de la race aryenne. L’éducation sexuelle est interdite en milieu scolaire et chez les Jeunesses hitlériennes – quoique les jeunes soient avisés sur les conséquences néfastes de l’homosexualité. Le nazisme insiste sur la beauté et la santé comme un gage de succès matrimonial et de reproduction : la santé est la première condition de la beauté. Choisissez-vous un partenaire qui soit d’apparence décente et qui deviendra un/une camarade marital qui vous donnera beaucoup d’enfants..,en santé.

    La prédominance du nazisme dans le système d’éducation à partir de 1936 engendre une dépréciation de l’enseignement dans une partie de la population allemande, car celle-ci n’aime pas le caractère anti-intellectuel du NSDAP qui boude certaines références traditionnelles. Cependant, l’égalitarisme prôné par les nazis est bien reçu chez les profs ruraux pour deux raisons étonnantes :

    1) Elle élève l’estime des villages à celui des villes;

    2) Elle abaisse l’image des profs au niveau de celle des gens ordinaires;

    Profs vs élèves

    L’éducation nazie va mettre en conflit deux visions de la relation entre prof et étudiant :
    1. La première est basée sur les critères académiques;
    2. La seconde est basée sur des critères raciaux.

    Elle va opposer deux ministères :
    a) Celui de l’Éducation – qui s’occupe des programmes, du personnel et des locaux;
    b) Celui de la Jeunesse – qui encadre les écoliers ainsi que les Jeunesses hitlériennes

    Elle va également opposer deux méthodes d’encadrement et d’enseignement :
    a) L’enseignement traditionnel et intellectuel;
    b) L’enseignement politique et anti-intellectuel.

    Bien entendu, le respect des élèves est de mise à l’égard de leurs profs, mais ces derniers doivent agir avec tact lorsqu’ils traitent de cas problématiques concernant des écoliers inscrits aux Jeunesses hitlériennes. Il arrive parfois qu’un jeune en uniforme envoie paître son prof; ce dernier se plaint à sa guilde, avec pour résultat des chamailleries entre les ministères de l’Éducation et de la Jeunesse. Les profs n’aiment pas organiser des cours de rattrapage pour reclasser les cancres des Jeunesses hitlériennes. Fait à noter, il y a une baisse marquée des résultats scolaires entre 1934-38 ce qui amène le ministre de la Jeunesse, Von Schirach (aussi patron des Jeunesses hitlériennes) à mettre la pédale douce sur le credo anti-intello, au profit d’une meilleure approche académique. Au début de 1939, Hitler décrète la Loi sur la Jeunesse hitlérienne qui exige de meilleurs résultats scolaires chez les jeunes en uniforme – mais la guerre est proche et la législation ne sera pas appliquée.

    L’Association des enseignants n’est pas la seule à constater les mauvais résultats scolaires des écoliers du primaire et du secondaire. La Wehrmacht constate également que ses recrues ne sont pas suffisamment scolarisées pour exercer certains métiers techniques. Le patron de l’OKW, le général Keitel, écrit que : malgré le fait que notre jeunesse est en santé et bien éduquée, elle semble refuser cérébralement de s’instruire. Nos jeunes sont-ils stupides? Qui plus est, de nombreux jeunes profs de 18 à 22 ans n’ont pas suffisamment de connaissances pour donner des cours de grammaire ou de maths. Le matériel pédagogique date souvent de l’époque de Weimar.

    L'éducation élitiste

    Bien qu’il favorise une éducation plébéienne et anti-intellectuelle pour la grande majorité des étudiants, le régime nazi insiste autant sur le volet élitiste de l’éducation que sur celui de la race. La clientèle visée est celle des milieux aisés et des dirigeants civils et militaires du Reich. Les jeunes de l’élite fréquentent les écoles privées Adolf Hitler et sont formés par la crème des enseignants allemands – tous membres du NSDAP. Ces écoles servent d’incubateurs pour former la prochaine génération de chefs nazis, et sont placées sous le contrôle des S.S depuis 1936. Le curriculum est à la fois académique, technique, sportif et paramilitaire. Les étudiants sont groupés en pelotons et non par classes. Le vouvoiement est obligatoire. L’esprit intellectuel classique est de rigueur. Pour inculquer l’esprit de la "communauté du peuple" à ces étudiants privilégiés, Hitler leur ordonne de séjourner un mois chez un fermier ou dans une mine de charbon. Les critères d’admission des enfants des familles aisées aux écoles Adolf Hitler sont les suivants :


    1. Il doit être un membre des Jeunesses hitlériennes;
    2. Il doit avoir une excellente santé;
    3. Il doit avoir une excellente vitalité physique;
    4. Il doit avoir une origine aryenne incontestable;
    5. Il doit avoir été parrainé par un cadre local du NSDAP;
    6. Ses parents doivent payer des frais annuels de 1200 Reichsmarks.

    Ces étudiants sont obligés de peiner pour obtenir des résultats scolaires satisfaisants et ils sont jugés selon la qualité de leur leadership. Les meilleurs peuvent ainsi espérer obtenir des postes cadres dans la fonction publique, au NSDAP, dans la Wehrmacht ou la S.S.

    Le volet culturel

    L’instauration du régime nazi a été nuisible à la culture allemande. L’art sous le nazisme devient essentiellement politique. En 1937, le régime institue la Société national-socialiste pour la Culture germanique. Son but n’est pas de faire la promotion de la culture nationale mais de stopper la "corruption de l’art" en faisant un rapprochement entre la race et la production culturelle. Dès 1933, les nazis fraîchement arrivés au pouvoir ne se gênent pas pour dénoncer l’art moderne en le qualifiant de "bolchevique" et de "juif", ou plus généralement de "dégénéré". En 1937, les nazis retirent des musées les œuvres d’art considérées comme offensantes aux yeux du régime. Plusieurs milliers de peintures et sculptures sont envoyées à la casse, mais quelques centaines d’entre elles sont spécialement conservées et exposées au public munichois pour illustrer la dégénérescence de l’art moderne. L’exposition est appelée Entartete kunst et est montrée dans une dizaine de villes allemandes et autrichiennes. Les présentateurs se moquent des œuvres présentées.

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    Une exposition d’art "dégénéré" – Goebbels visite une exposition "dégénérée"

    Parmi les artistes proscrits, il y avait Marc Chagall, Max Ernst, Vasili Kandinski, Paul Klee, Emil Nolde, Franz Marc, et plusieurs autres. L’exposition ne comporte pas seulement les œuvres des artistes considérés comme dégénérés mais aussi celles d’artistes classiques connus et appréciés du public, comme la sculpteure Kaethe Kollwitz. Cette femme fut la première artiste allemande à être élue à l’Académie prussienne des Arts de Berlin. Kollwitz est connue depuis les années 20 en exprimant son art via des scènes de la vie quotidienne. Plusieurs villes allemandes ont des rues nommées en son nom. Mais cette artiste est une critique du régime hitlérien, ce qui lui vaut d’être expulsée de l’Académie en 1934. Kollwitz croit que l’art doit exprimer la conjoncture sociale d’une époque donnée. Ses œuvres sont retirées des galeries en 1937 pour les parquer dans le grenier du palais du Kronprinz. Les nazis affirment que contrairement à ce que Kollwitz affirmait dans les journaux, que les mères n’ont pas besoin de protéger leurs enfants car c’est le IIIème Reich qui s’en charge. Une de ses sculptures (ci-contre), qui rend hommage à la mère, est présente dans l’exposition des "dégénérés". Beaucoup d’artistes qui ne se sont pas exilés à temps seront arrêtés et internés.

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    Le führer parle – Scène d’une rixe durant les années d’opposition

    D’autres peintres, comme Adolf Reich, s’inspirent de la communauté du peuple pour dessiner des tableaux à la gloire du régime – et boucler leurs fins de mois. Le plus connu est celui qui illustre une collecte de vêtements et de lainages divers par des S.A locaux (ci-bas à gauche). Il montre que les jeunes et les plus âgés – hommes et femmes – peuvent s’entraider pour le plus grand bien de la société. Le régime s’intéresse aux scènes qui ont marqué la vie politique allemande durant l’entre-deux guerres. Ainsi, il encourage les peintres comme Rudolf Hermann à diffuser leurs toiles portant sur la lutte politique des nazis, comme les rixes de brasserie et autres combats de rue entre S.A et communistes. D’autres peintres inspirés par les Jeux de 1936, s’intéressent aux thèmes de vigueur athlétique et de beauté classique. Tel est le cas d’Albert Janesh, qui réussit à traduire l’énergie musculaire des rameurs en compétition – soit la nécessité de la communauté de voguer, de "trimer" collectivement dans la direction souhaitée par Hitler. Fait à noter, ses toiles ne portent aucun symbole associé au nazisme, et elles reflètent l’énergie dans un esprit compétitif pour réaliser un but commun.

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    La communauté du peuple selon Adolf Reich – L’effort aquatique selon Janesh

    Le sculpteur Arno Brecker représente à la fois ce que le régime a fait de meilleur et de pire dans son expression artistique. Sa technique professionnelle est excellente, tout comme le choix des sujets et des thèmes. Cependant, il se laisse gagner par l’idéologie nazie et deviendra le sculpteur officiel du IIIème Reich. Brecker aime surtout sculpter des personnages martiaux nus munis de sabres illustrant à la fois les vertus de la force physique et le degré de préparation militaire du pays. Son œuvre la plus célèbre est sa double sculpture intitulée "Le Parti et l’Armée" qui va orner l’entrée de la nouvelle chancellerie en 1939. Brecker idéalisera tous les thèmes totalitaires associés au nazisme.

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    Le tambour de Spetzler – Un esprit préparé selon Brecker

    D’autres peintres et sculpteurs travaillent de bon gré pour les nazis, comme George Kolbe, qui devient un protégé du régime qui met ses studios à la disposition du NSDAP. Il n'est pas facile pour un artiste de concevoir à l’auréole de la conformité. Il lui faut beaucoup de démarches pour qu’une œuvre – peinture, sculpture, maçonnerie, script, disque et émission radiophonique – soit acceptée par les caciques du parti et les fonctionnaires du régime. La conformité est requise pour être inscrit sur la liste des approuvés…

    Le Parti et l'Armée, selon Brecker

    Les artistes sont d’abord, et avant tout, des gens qui veulent être connus, compris et acceptés par la société dont ils font partie – peu importe quoi et qui gouverne. L’artiste est un grand sensible : il redoute autant d’être muselé qu’ignoré. Il sait ce qu’est un chèque, une subvention, une critique ou la dèche. La conformité des artistes au régime hitlérien est représentative de celle du peuple allemand : une minorité dissidente qui noie son chagrin dans l’alcool ou qui se cherche une porte de sortie dans le suicide, versus une majorité qui produit ses œuvres dans le moule politique dominant. Pour éviter toute forme d’art dégénéré, le classicisme est encouragé et surveillé par les fonctionnaires. Les artistes, eux, plient l’échine et encaissent leurs chèques. Malgré cette conformité, la Gestapo évalue le nombre d’artistes dissidents – surtout les peintres – autour de 10,000 mais leur dissidence n’effraie pas le régime puisqu’elle a trois moyens de leur faire entendre raison :

    1. L’interdiction d’enseigner – le lehrverbot;
    2. L’interdiction d’exposer – le ausstellungverbot;
    3. L’interdiction de peindre – le malverbot.

    Les artistes allemands vont préférer vivre leur art sous le nazisme que d’immigrer à l’étranger. Peu d’entre eux partiront avant la guerre, et un certain nombre de ceux qui sont déjà partis reviennent au pays. Certains verront leurs ateliers saccagés par les S.A et d’autres se suicideront de chagrin – comme Schlemmer – parce qu’ils ne sont plus autorisés à pratiquer leur métier.

    La musique

    L’Allemagne de l’entre-deux guerres a été l’âge d’or de la musique allemande, avec le genre atonal, un certain style jazz de Krenek et l’affirmation de compositeurs chevronnés comme Hans Pfitzner et Richard Strauss. Plusieurs musiciens et de maestros classiques se font les porte-étendards de la modernité, comme Berg, Hindemith et Schoenberg. Il y avait de nombreux festivals musicaux qui font l’apologie de Wagner et de Mozart. Des arrangeurs comme Kestenberg popularisent la musique dans les écoles et collèges. En général, le monde musical allemand (surtout berlinois) est une pépinière de talents coiffée par la réputation internationale de cinq grands chefs d’orchestre : Kleiber, Weingartner, Klemperer, Walter et Furtwängler (ci-contre). Le nazisme va mettre la hache dans cette pépinière et, de ce fait, cadenasser la musique allemande dans une immobilité classique et romantique. Tout genre musical dit moderne est jugé subversif et condamné : l’atonalité, le jazz et l’instrumental stylé. Cette politique conduit trois chefs d’orchestre à s’exiler : Walter, Klemperer et Kleiber. Furtwängler se range du côté des nazis et Strauss s’affiche publiquement comme hitlérien mais quitte le monde musical en 1935 à cause d’une bouderie sur un musicien juif qu’il voulait garder. Pfitzner devient membre du NSDAP et compose une ôde appelée "l’Âme allemande" qui fait le lien entre les nazis et la tradition. Ainsi, le nazisme se veut l’héritier du romantisme musical allemand et croit que la musique est un moyen individuel et collectif d’atteindre l’infini; celle-ci devient un instrument politique.

    Le IIIème Reich fait l’apologie des "poteaux" de la tradition musicale allemande : Bach, Beethoven, Bruckner, Orff, Strauss et, surtout, Wagner, dont la musique est omniprésente – que ce soit dans les actualités cinématographiques, les émissions de mélomanes ou même les "jingles" des stations radio. Il purge toutes les œuvres des compositeurs juifs du répertoire national. Celles de Mendelssohn sont interdites. La question juive va embêter la vie de plusieurs musiciens allemands pour diverses raisons reliées à la filiation : Strauss a une belle-fille juive qu’il protège. La soprano Leider reste mariée à un Juif émigré. Le compositeur Lehar a une femme juive, etc. La discrimination musicale ne s’arrête pas qu’aux œuvres et thèmes juifs, mais également à des compositeurs comme Mozart. Hitler est étonné par cette hargne et ordonne à ses militants réunis à l’assemblée annuelle du NSDAP en 1938 de calmer leurs ardeurs à l’égard du compositeur de la Flûte enchantée : seul un ignorant manquant de respect national peut critiquer Mozart, même si certaines de ses œuvres déplaisent à certains d’entre nous. Le régime ne se contente pas d’interdire des auteurs ou des œuvres, mais aussi d’en réécrire un certain nombre afin qu’elles soient conformes à "l’éthique" nazie. Un fonctionnaire zélé du nom de Burte est chargé de revamper l’opéra Judas Maccabeus de Händel en lui donnant du texte "nordique".

    Les musicologues nazis sont également perturbés dans leurs débats sur l’importance de privilégier les arrangements en majeur et en mineur… Plusieurs d’entre eux croient qu’un véritable musicien est celui qui peut composer et interpréter une œuvre écrite en clefs majeures (notes blanches). Ces fonctionnaires s’alarment devant un trop grand nombre de pièces écrites en clefs mineures – ce qui leur est synonyme de faiblesse raciale, car cela leur rappelle les affinités avec la musique nègre et les rythmes "de la jungle". En particulier, le si bémol doit être évité car incompatible avec l’ordre nouveau… Les esthètes nazis n’ont pas une opinion commune sur ce qu’est l’inspiration artistique. Plusieurs fonctionnaires croient en une certaine forme d’égalitarisme entre l’artiste et son public – surtout dans l’esprit de la "communauté du peuple", tandis que d’autres y voient l’expression créatrice individuelle. Ils théorisent sans arrêt sur ce qui doit être exprimé ou non dans le domaine artistique. Hitler perçoit l’artiste comme un individu possédant un talent presque surnaturel.

    Sur le plan musical, le régime ridiculise les œuvres et styles dits "déplaisants", en particulier les airs de Blacher que les nazis considèrent comme du "miaulage". Les arrangements semi-classiques internationaux de la musique populaire sont tolérés car ils ont un effet quasi soporifique sur les auditeurs. La chansonnette satirique populaire est permise, en autant qu’elle n’égratigne pas le gouvernement. Quant à la chansonnette populaire, Goebbels encourage les radiodiffuseurs à ne diffuser que des airs gais et vocalement inoffensifs – tout en les entrecoupant de musique classique.

    Ainsi, le classique règne en roi et maître sur les ondes du IIIème Reich. Le régime commandite les travaux des compositeurs Orff et Egk. La promotion de ce genre musical va bon train mais elle ne se fait pas harmonieusement à cause des rivalités et des dédoublements d’autorité au sein du régime nazi. Le ministère de la Propagande, dirigé par Goebbels, contrôle non seulement l’information mais aussi la radio et les studios de cinéma. Cependant, il doit rivaliser avec Goering et Schirach qui dirigent les maisons d’opéra et les troupes théâtrales de Berlin et Vienne; tandis qu’Hitler dirige celles de Munich, Weimar, Linz et Bayreuth. Le festival de musique de Bayreuth demeure le favori d’Hitler qui le financera durant toute la guerre avec des subventions exemptes d’impôt. Cette préséance à l’égard de la musique classique s’explique non seulement par le désir "d’apporter l’art au peuple", mais d’exercer un contrôle sur la pensée culturelle de la population.

    La danse

    Les nazis considèrent la danse comme un sujet délicat, autant sur le plan musical que sociologique. Ils la perçoivent comme un agrégat d’influences étrangères – à l’exception du folklore traditionnel – dominées par les arrangeurs juifs et ponctuées par des rythmes négroïdes. Les Allemands dansaient beaucoup durant l’entre-deux guerres, mais les nazis considèrent que cette activité représente une manifestation bourgeoise qui n’a rien à voir avec l’esprit communautaire. Qui plus est, la danse populaire peut perturber les bonnes mœurs et encourager les comportements libidineux. Le régime interdit à tout danseur professionnel (classique ou autre) de s’exhiber dans un spectacle solo. Quant aux danseuses, leurs numéros sont strictement revus par des censeurs nazis pour approbation. De surcroît, la conduite des "hôtesses" dans les bars, cabarets et cafés sont surveillés pour limiter les "déviations". Tout comportement déplacé rapporté à la police était passible d’amendes ou de prison.

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    Le ballroom jazz est populaire – Une danse traditionnelle Achte

    Le régime dénonce le jazz afro-américain comme étant une musique de danse "perverse" et il l’interdit officiellement des ondes en 1935. Néanmoins, un grand nombre des bars et de cabarets continuent de jouer cette musique jusqu’en 1937 – spécialement la variété dite "ballroom" ou "swing" populaire aux États-Unis et en Angleterre pour faire vibrer les pistes de danse. Eva Braun, la future compagne d’Hitler, était friande de ce genre musical, en particulier du chanteur blanc Al Jolson (un Juif lithuanien) qui se peignait le visage en noir avec lèvres blanches pour imiter les chanteurs afro-américains. Pour récupérer partiellement l’engouement de nombreux Allemands pour ce genre musical, des arrangeurs nazis comme Kreuder, Mackeben et Geczay créent le "jazz allemand" – une sorte de version syncopée et diluée du jazz original. Les fonctionnaires du ministère de la Propagande et de la Jeunesse cherchent à réduire l’influence du jazz dans les salles de danse, en allant jusqu’à suggérer aux proprios et tenanciers d’entremêler les pièces jazzées par des danses classiques ou folkloriques. Ainsi, un programme dansant devrait idéalement comporter:

    Une Polonaise comme danse d’introduction.
    Une Marche comme danse de rassemblement.
    Deux pièces jazzées pour la continuité du rythme
    Une valse lente pour calmer les esprits
    Une polka rhénane pour secouer les esprits
    Deux autres pièces jazzées
    Une danse traditionnelle appelée Achte qui se danse avec quatre couples

    Au fur et à mesure que la guerre approche, les autorités du Reich deviennent plus sévères en ce qui concerne la danse, surtout dans le NSDAP. Le ministre Schirach veut que la Jeunesse hitlérienne délaisse la musique de ballroom pour privilégier celle du folklore traditionnel. Ces danses exigent un réarrangement musical en éliminant les saxophones à cause de son association avec la musique afro-américaine. L’intensité des instruments de percussion doit être réduite au minimum – pas question d’effets de "tam-tam"… Notons que la population allemande diverge d’opinion avec la politique des soi-disant esthètes nazis en matière de musique de danse. Sur le plan culturel, l’Allemagne nazie vit une sorte de renaissance gréco-germanique subventionnée par le biais de 200 compétitions artistiques pour les musiciens, peintres, graphistes, architectes et sculpteurs, dont les prix totalisent 1.5 millions de Reichsmarks en 1938.

    L'architecture

    La frénésie du nazisme ne se limite pas aux arts, elle touche également l’architecture. Rappelons-nous qu’elle est la conséquence directe de la reprise économique depuis 1935. Le régime encourage les banques à prêter aux grands fermiers, aux PME et à relancer la grande industrie. Les établissements à moderniser doivent désormais respecter des normes architecturales particulières. Les immeubles construits ou réparés depuis 1934 sont parmi les meilleurs des pays industrialisés et les plus imposants du IIIème Reich. En fait, la fonctionnalité dans le design des usines allemandes n’a pas changé depuis le début des années 20. Les ponts et routes construits sont également impressionnants autant sur le plan architectural que technique. La fonctionnalité moderne est de mise pour les nouveaux HLM.

    Cependant, les autres types de logements sociaux doivent répondre aux exigences de la "communauté du peuple", surtout dans les zones périurbaines et rurales. Le sentimentalisme nazi (?) s’exprime par la transposition des styles architecturaux qui n’ont rien à voir avec les réalités régionales concernées – ce qui suscite l’ire ou l’amusement de la population. Les nazis exigent que le style bavarois soit privilégié dans la construction résidentielle. Les campagnes vont pulluler de petites maisons avec des toits pointus, balcons boisés et poutrelles apparentes. Schirach est un peu étonné de ce diktat architectural en confiant que ce choix n’a pas sa place dans les grandes banlieues urbaines du pays. En effet, les urbains sont étonnés de retrouver de nouvelles maisons tyroliennes dans leurs quartiers de HLM. Hitler s’intéresse aux idées de l’urbaniste Bruno Haupt, car ce dernier veut rénover les petites villes en remodelant leurs rues et places publiques selon les esquisses du Moyen-âge. Des plans ont été dessinés, mais peu de villes ont subi ce genre de "rénovations".

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    Maquette de la Koenigsplats de Munich, de Troost – La nouvelle chancellerie de Speer en 1939

    L’un des architectes préférés d’Hitler est Wilhem Kreis, car ce dernier fait l’apologie du gigantisme dans les projets urbains. Il éveille en Hitler le désir de remodeler les villes allemandes (et européennes) en laissant "l’empreinte" du Reich : les gens naissent et meurent, mais les grands immeubles sont les seuls témoins d’une réalité glorieuse. Regardez les pyramides et l’acropole, dit le führer. Hitler prévoit de refaire Berlin, Munich et Linz qu’il rêve de transformer en capitale culturelle d’une Europe nazie avec le plus grand opéra jamais construit, ajoute-t-il. L’architecte personnel d’Hitler, Troost, a déjà mis en maquette la nouvelle place centrale de Munich. Même Kreis voulait construire d’énormes ossuaires pour les soldats allemands de la Première Guerre mondiale, ainsi que les militants morts pour la cause avant la prise du pouvoir. Kreis propose des columbariums de style médiéval qui laisse suggérer une sobriété dans les lignes et un désir de défier le temps. Cependant, l’entrée en guerre ne concrétisera aucun de ces projets issus de la mégalomanie hitlérienne.

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    Troost et Hitler – Speer et Hitler

    C’est dans ce foisonnement que va s’illustrer celui qui deviendra le futur architecte personnel d’Hitler : Albert Speer. Ce protégé de Troost se fera connaître par des travaux pour le compte du NSDAP – d’un balcon modeste jusqu’à la nouvelle chancellerie à Berlin. Cet édifice gigantesque jumelant les styles prussiens et de l’époque hellénistique lui attire la bienveillance d’Hitler. Speer aménage et décore le nouveau bureau du führer – le plus grand bureau d’un chef d’État de l’époque – en le décorant de fresques et de tableaux reliés aux mythes populaires et symboliques du nazisme. L’édifice de la chancellerie émeut tellement Hitler que ce dernier confirme Speer dans sa position d’architecte officiel, en remplacement de Troost. Speer parviendra à être plus convaincant que Kreis dans sa volonté de redonner à Berlin une flamboyance inégalée en Europe. La plupart des édifices officiels du gouvernement et du parti auront un style dit "gréco-prussien" avec façades colonnées symbolisant le pouvoir du régime, des lignes fonctionnelles, et seront garnies de jardins aménagés avec goût – incluant des sculptures viriles et les inévitables fanions du NSDAP.

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    L'antisémitisme

    Le sentiment antisémite chez les germanophones est un phénomène surprenant autant sur le plan historique que sociologique. Lorsque le Saint-Empire romain germanique (ou 1er Reich) éclate en une myriade d’États, districts et villes libres, des populations juives importantes ont été autorisées à s’installer dans plusieurs de ces nombreux territoires. Ils y ont vécu plus longtemps que les minorités juives de France et d’Angleterre. Néanmoins, ces Juifs allemands ont subi de l’ostracisme et des persécutions au Moyen-âge et durant la Réforme protestante. Ce n’est qu’après 1812 que les autorités prussiennes accordent aux Juifs un statut civique presque identique à celui des autres germanophones. Le XIXème siècle verra tour à tour les minorités juives allemandes s’émanciper culturellement et économiquement, avant d’être progressivement snobées à partir de 1890.

    C’est la révolution industrielle allemande, basée sur les grandes unités de production, qui va attiser la méfiance envers le Juif dans certaines couches sociales. L’antisémitisme allemand d’avant 1914 n’a pas de racines raciales. Il est avant tout un phénomène économique appartenant aux classes moyennes qui sont menacées de prolétarisation – voire mises au chômage – par les bas prix de la grande industrie. Il leur fallait un bouc émissaire. Quoi de mieux pour ces artisans, horlogers, boutiquiers, épiciers et petits entrepreneurs que de s’en prendre à la minorité juive qui occupe le même créneau économique que ces derniers. La vague d’antisémitisme qui sévit en Allemagne entre 1890 et 1920 a également un courant intellectuel qui réagit contre la modernité, le rationalisme, l’intérêt individuel et le parlementarisme. Il se veut le prétexte pour des auteurs racistes provenant des classes moyennes comme Lagarde et Langbehn d’attiser un populisme autoritaire et "communautaire" (tiens donc…) qui veut exclure les Juifs et les étrangers de la société allemande. L’étudiant et le lecteur devinent que même à cette époque, le populisme idéaliste et la haine du Juif vont construire le socle de ce qui sera l’idéologie nazie. La Première Guerre mondiale occulte cet antisémitisme car la patrie accueille toutes les recrues valides : on est tous Allemands, disent les Juifs patriotes. Plusieurs officiers juifs se battent bravement et sont décorés par la hiérarchie militaire. La politique allemande sur le front de l’Est protège les Juifs d’Europe orientale de la brutalité des Russes, tout en mécontentant les Polonais… Mais en 1917, le moral des armées allemandes commence à flancher et l’antisémitisme – associé au bolchevisme – renaît et gagne certains milieux dirigeants qui veulent attribuer la défaite de 1918 à une minorité juive qui a "poignardé dans le dos" une Allemagne affaiblie par la disette. Durant l’entre-deux guerres, la République de Weimar sera discréditée, entre autres, parce que la population croit qu’il s’agit d’une "république juive" et parlementaire.

    Lorsque les crises économiques de 1923 et 1929 dévaluent le mark et volatilisent les économies des classes moyennes, l’agitation d’extrême-droite – dont celle du NSDAP – va stimuler cet antisémitisme. Les Allemands croient que la minorité juive exerce une influence très néfaste dans la vie économique du pays. Elle est perçue comme trop riche. En fait, ce ne sont pas tous les Juifs qui sont prospères; beaucoup font partie du prolétariat urbain. En 1934, un contribuable juif sur trois a un revenu annuel inférieur à 2400 Reichsmarks; un Juif berlinois sur quatre vit de la charité publique. Quant aux boutiquiers et artisans précités, ils sont majoritairement sous-représentés dans les activités commerciales rentables.

    Métier %
    Courtage
    11
    Commerce en gros
    9
    Commerce de détail
    25
    Vêtement et textiles
    30
    Magasins à rayons
    79

    Nous avons vu en haut de page que l’arrivée d’Hitler au pouvoir s’est traduite par une série de mesures contre les Juifs allemands : ils ont été exclus des ministères, du commerce et expulsés d’Allemagne. Le régime hitlérien pratique une persécution graduelle contre les Juifs. Les universitaires, fonctionnaires, avocats et intellos d’origine juive ont été évincés et emprisonnés quelques semaines après la prise du pouvoir nazi. En revanche, Hitler permet aux médecins, économistes, techniciens et journalistes de bénéficier d’un certain répit avant d’être proscrits. Le régime ne permet pas aux entrepreneurs de liquider leurs biens et entreprises de crainte de freiner la relance économique du pays vers le plein emploi. Cependant, il ne se gêne pas pour harceler et limoger les cols blancs juifs jugés non essentiels. Un grand nombre de Juifs allemands n’ont pas compris la véritable nature du régime nazi; ils ont trop tardé à réagir devant les menaces de persécution qui se profilaient. Leur attitude a été influencée par deux facteurs :

    1. La réticence des autres pays à recevoir des immigrants
    2. Le patriotisme élémentaire des Juifs à l’égard de l’Allemagne

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    Des S.A militent pour le boycott des commerces juifs – Der gilpilz : les signes du Juif – Un S.A en surveillance

    Ironiquement, une certaine partie des Juifs allemands de la classe moyenne – ceux travaillant dans le textile et le vêtement – vont bénéficier de la relance économique en vendant non seulement leurs produits au NSDAP (salopettes bleues, uniformes bruns, casquettes, gants de travail et chaussures) mais en ranimant le commerce de détail… Ces commerçants juifs vont rester en affaire jusqu’en 1939! La clientèle allemande des grandes villes reste fidèle à ces commerçants. Le régime poursuit sa persécution inexorable de la minorité juive allemande :

    a) Les élèves juifs sont renvoyés des écoles publiques;
    b) Tous les Juifs sont bannis des parcs, gymnases et piscines publiques;
    c) Les Juifs ruraux et périurbains subissent du vandalisme, certains sont tués;
    d)Les actifs des Juifs nantis non essentiels sont saisis.

    L’intensité de l’antisémitisme nazi varie d’une région à l’autre. Les endroits les plus chauds sont la Silésie, la Franconie, la Poméranie et le Hesse. Trois de ces régions sont en Europe orientale et les persécutions y sont plus élevées. Règle générale, la haine du Juif est plus forte dans les campagnes qu’en ville, et plus répandue à l’est qu’à l’ouest du pays. Les deux principales villes allemandes – Berlin et Hambourg – sont celles qui ont le moins de manifestations antisémites organisées. La grogne contre les Juifs est plus présente à Munich et Nuremberg, où l’héritage antisémite date de la Réforme protestante. Au moment de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938 (l’Anschluss), les Autrichiens sont plus antisémites que les autres germanophones. Comme la minorité juive est surtout concentrée à Vienne, il était plus facile de les identifier et de les ostraciser : ils sont si sales, disent les Viennois. Les nazis ont exproprié et dépossédé les Juifs. Certains d’entre eux ne pouvant concevoir l’expulsion vont se suicider en masse. D’autres seront arrêtés et obligés de nettoyer les pavés de Vienne avec des brosses – pour être ensuite fouettés et détenus dans de mauvaises conditions.

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    La Nuit de cristal – Des Berlinois constatent les dégâts

    La Kristallnacht (Nuit de cristal) a été une grande manifestation antisémite organisée dans les grandes villes allemandes les 9 et 10 Novembre 1938. Au début des années 30, beaucoup de Juifs polonais ont fui leur pays dirigé par une dictature antisémite pour s’installer en Allemagne et en France. Chassés d’Allemagnes par les lois nazies, ces réfugiés ont erré le long de la frontière germano-polonaise; plusieurs ont été tués. Le fils de l’une de ces victimes, un dénommé Gryspan, se venge en blessant grièvement un diplomate allemand, Von Rath, à Paris. A ce moment, Goebbels saisit l’occasion pour pousser les militants en annonçant un "complot juif" imminent en Allemagne. Avec la permission d’Hitler, Goebbels organise un grand pogrom. Les S.A, les S.S et les Jeunesses hitlériennes s’en prennent aux locaux, magasins et synagogues juives. Plusieurs milliers de vitrines sont brisées, une centaine de personnes tuées, et 7500 synagogues incendiées. De surcroît, 35,000 Juifs sont arrêtés puis relâchés moyennant une amende pour "tapage nocturne"…

    La Nuit de cristal devient le facteur culminant de l’antisémitisme d’avant-guerre. Elle marque le point de non-retour pour la minorité juive, tout comme la concrétisation de caractère abominable du régime. Certes, on est loin des camps de la mort et de l’extermination préméditée, mais il illustre le fait que la population favorisait l’exclusion juive de la société allemande. Malgré les éclats de verre et les bastonnades, l’homme de la rue approuve les buts de cette manifestation énergique. Le citoyen ordinaire ne fait pas la distinction entre l’antisémitisme abstrait et concret.

    a) Le premier est une expression de frustration économique datant du XIXème siècle;

    b) Le second veut prendre des moyens concrets contre les personnes et leurs biens.

    Le régime nazi a beaucoup à gagner en exploitant cette ambigüité, car il peut élargir son appui populaire sans entreprendre une persécution sanglante (pogrom), comme dans la Russie d’autrefois.

    L'échec du désarmement

    Le Traité de Versailles prévoyait qu’une fois la sécurité assurée, le désarmement de l’Allemagne serait suivi d’un désarmement général, du moins en Europe. Après de longs travaux préparatoires, 62 pays – dont les États-Unis et l’URSS – se réunissent à Genève pour une conférence sur le désarmement. Tous les plans présentés de bonne foi par ces pays ont été rejetés. Le Pacte dit Briand-Kellogg n'aura été qu'un voeu pieux. Devant cet échec de la SDN, Hitler est désormais libre de réarmer. Son argument principal est l’article de Versailles qui considérait une Allemagne désarmée comme une condition essentielle à un désarmement général : les autres pays n’ont pas voulu désarmer, alors nous serons libres de développer nos forces armées, affirme Hitler.

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    Les Occidentaux sont de mauvaise foi – Serrer la main de Dieu ou du Diable?

    Les Allemands acceptent d’autant mieux l’idée d’un réarmement car ils croient être encerclés par des voisins comme la Pologne et la Tchécoslovaquie réarmés jusqu’aux dents par la France. Hitler opte pour une conscription limitée qui permet de doubler la taille de l’armée de terre en lui fournissant un bon lot de sous-officiers. Ce réarmement partiel est non seulement une bonne affaire pour l’industrie, qui empoche des millions de Reichsmarks et permet à celle-ci de financer directement le NSDAP. Martin Bormann était redoutable lors de ses tournées des usines avec son calepin, notant les "dons volontaires" des patrons d’industrie aux caisses du parti.

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    Le Berghof

    Le 3ème Reich n’a que quatre années d’existence, mais il apparaît déjà bien installé, presque "éternel" aux yeux de ses dissidents expatriés. La prospérité économique est retrouvée, le chômage a baissé, la consommation augmente et les institutions du NSDAP poursuivent la prise en charge de la société allemande. Hitler a fait entrer son armée en Rhénanie un an plus tôt sans que la France ne lève le petit doigt. Les milieux dirigeants conservateurs sont soulagés : les communistes sont emprisonnés et les ministères de la Guerre et des Affaires étrangères sont dirigés par des "gens sûrs" à leurs yeux – le général Von Blomberg et le ministre Von Neurath. Les choses vont changer rapidement. Entretemps, pour fuir temporairement la vie politique berlinoise et munichoise, Hitler achète une petite maison dans les Alpes bavaroises près du village de Berchtesgaden. Cet immeuble appelé Haus Washenfeld a été construit en 1916 par le banquier Winter. Il comportait seulement deux grandes pièces. Onze ans plus tard, Hitler l’achète pour 40,000 marks. Lorsqu’il devient chef d’État en Août 1934, Hitler engage l’architecte Degano pour agrandir la maison en lui ajoutant deux autres pièces, un patio et un garage. Il prévoit ajouter d’autres annexes pour les cadres de son régime. Les travaux sont complétés à l’automne 1934 et ils reflètent le style architectural qu’Hitler croit compatible avec la "communauté du peuple".

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    Haus Wachenfeld en 1927 et après sa rénovation en 1934 (Courtoisie: Georff Walder)

    Hitler entreprend une seconde rénovation en 1936 sous les auspices de Delgano. La maison du führer devient officiellement une résidence d’État privée, avec l’ajout d’une aile supplémentaire contenant quelques pièces, et un plus grand garage. Hitler renomme sa maison Berghof. Les revêtements extérieurs sont faits de maçonnerie, les plafonds en madriers de chêne massif et l’ensemble des travaux est terminé au début de 1939. L’entrée extérieure donne dans un grand hall arc-bouté au bout duquel se trouve une salle à dîner pour les réceptions officielles. La grande salle du Berghof sert autant à la tenue de conférences avec les cadres et ministres qu’avec des représentants étrangers. Elle est richement décorée de plusieurs peintures classiques. L’énorme fenêtre donne sur une vue alpine splendide.

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    Les fonds pour la rénovation du Berghof ont été amassés par Bormann qui devient l’administrateur du domaine et le secrétaire privé du führer. Bormann s’y installe et se fait construire de petites résidences annexées pour Goebbels, Himmler, Goering et quelques autres larrons. Les visites personnelles à l’intérieur de la résidence sont réservées au cercle restreint d’Hitler. Le visiteur le plus fréquent est Goebbels et sa famille; vient ensuite Eva Braun, suivie du photographe Hoffmann, ensuite Ribbentrop, Himmler, l’interprète Schmidt et, ultérieurement, Speer. Hitler recevra plusieurs diplomates et hommes d’États étrangers : Chamberlain, Ciano, Mussolini, Boris de Roumanie, le roi Édouard VII, Daladier, et même Mackenzie-King.

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    Avant la guerre, le Berghof était un endroit relativement accessible pour la population. Un grand nombre de visiteurs de toutes les classes sociales déambulaient aux pieds de la résidence officielle du führer, soit comme simples curieux ou dans le cadre de pèlerinages organisés par le NSDAP. Par beau temps, il y avait souvent foule sur plusieurs kilomètres mais les gens ne pouvaient pas visiter le Berghof et ses annexes.

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    Goebbels et sa famille au Berghof – Hitler signe des autographes devant sa résidence

    Cette résidence est non seulement un lieu de repos et de rencontres officielles mais également un outil de propagande qui permet à Hitler de se donner un visage familier au peuple allemand. Bien que le führer soit le maître de l’Allemagne, il veut être présenté aux actualités cinématographiques comme un Allemand ordinaire. On y voit Adolf qui dort, Adolf qui mange, Adolf qui aime les enfants, Adolf qui aime les chiens, Adolf qui lit les journaux avec une grosse loupe, etc.

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    Une ode à Hitler – Hitler est prêt pour la suite des choses..

    Au printemps 1939, l’accès au Berghof devient très restreint. Fini les circuits de visiteurs en bus, car l’activité diplomatique qui s’y déroule va amener l’Allemagne aux portes de la guerre. Des réunions s'y tiennent pour faire suite à la rencontre discrète, tenue en 1937 dans la chancellerie berlinoise, afin de réaliser l'espace vital allemand entre 1943 et 1945 – et peut-être même avant si les conditions sont propices...

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