L'Allemagne durant la guerre

La population allemande est étonnée d'apprendre que l'Angleterre et la France déclarent la guerre à leur pays, le 3 Septembre 1939. Elle avait pris l'habitude des victoires politiques gagnées sans combat, et d'approuver les efforts d'Hitler pour redessiner les frontières d'une Allemagne partiellement morcelée par le Traité de Versailles – sans pour autant désirer la guerre. Néanmoins, l'opinion publique allemande applaudit les premières victoires de ses soldats en Pologne, en Scandinavie, en France et dans les Balkans. Les parents sont fiers de leurs fils partis au front. Les pertes militaires sont faibles, comparées à celles de la Première Guerre mondiale. L'Allemagne contrôle son espace aérien, ce qui la protège contre toute menace aérienne crédible. Il n'y a pas de pénurie alimentaire. Les citoyens peuvent même acheter des produits de consommation et de luxe qui sont déjà rationnés dans les autres pays en guerre. Entre 1939-41, la population vit dans le climat d'euphorie d'un Reich triomphant. Pour un temps, elle perçoit même le rêve nazi comme réalisable. Mais à partir de l'automne 1941, cette perception va changer car la guerre devient mondiale. La démesure des ambitions hitlériennes va isoler l'Allemagne sur la scène internationale en menaçant d'associer le sort de sa population à celui de son régime. Les Allemands acceptent l'idée que la guerre est désormais le seul moyen d'imposer les revendications nationales en Europe. Cela veut dire qu'ils acceptent autant les buts de guerre du régime nazi que ses moyens. Le choc initial passé, la population devine rapidement que la nation est engagée dans un conflit qui doit se terminer par une victoire; cette perception ira en s'accroissant – surtout avec l'invasion de l'URSS en 1941 – pour faire l'unanimité à la fin de 1942.

__________

Le soutien populaire

Les foules qui avaient acclamé Hitler et son régime avant la guerre deviennent circonspectes dans l'expression de leurs sentiments. À l'exception du bien-amé Führer et peut-être de Goebbels, la population devient de plus en plus indifférente aux cadres du régime. La guerre accroît le sentiment de dépendance impuissante vis-à-vis de gens comme Hitler et Goering, car toutes les classes sociales veulent être reconnues dans leur contribution à l'effort de guerre. Ainsi, le discours d'Hitler au Reichstag du 1er Août 1940 remercie les efforts des ouvriers de l'armement, tandis qu'il néglige de parler les agriculteurs. Deux ans plus tard, c'est au tour de Goering de remercier le secteur agricole et les ouvriers de l'industrie se plaignent d'être négligés. L'indifférence populaire ne rime pas avec la confiance portée envers l'État et son régime. La population allemande manifestera une confiance résolue à l'égard d'Hitler, même durant les heures les plus sombres de la guerre. Les Allemands mangent à leur faim et ne font que peu de cas de ce qui arrive aux pays occupés. Cela s'explique par le fait que l'occupation allemande des vaincus varie selon les zones conquises. Elle est "correcte" en France et en Norvège mais brutale en URSS; les rafles de Juifs sont systématiques en Hollande mais épisodiques en Belgique, etc.

_

Les Berlinois en liesse en Août 1940 Le patron salue la foule berlinoise

Fait à noter, l'opinion publique allemande a toujours une certaine longueur d'avance sur la pensée des dirigeants nazis. Elle approuve la méthode forte pour administrer la Pologne, mais recommande la modération envers les Danois et Norvégiens car ces derniers sont perçus comme de "bons voisins" sympathiques à la cause du Reich. C'est exactement la politique qu'appliqueront les autorités allemandes d'occupation dans ces pays conquis.

Les victoires faciles de 1939-40 ont été bénéfiques autant sur le plan territorial que matériel. La solde militaire augmente et permet aux épouses de guerre de ne plus dépendre des allocations familiales du gouvernement ou du NSDAP. Après la chute de la France, l'Allemagne bénéficie de denrées alimentaires et de vins de ce pays conquis. Les boutiques regorgent de parfums français, tout comme de fourrures norvégiennes, du café belge, et de produits laitiers hollandais. Les soldats sont fiers d'avoir apporté ce bien-être matériel et la sécurité militaire à la population allemande. La réaction des soldats est très variable. Nombreux sont ceux, parmi les instruits, qui croient que la guerre va créer un nouveau rapport de force européen, et que la Wehrmacht mène le bal: nous possédons le chaos, disent les uns; ou qu'elle va dénaturer l'Europe en la détruisant: cette guerre n'a pas de sens et elle déplait à beaucoup d'entre nous, disent les autres. Quant aux soldats non-instruits, ils l'acceptent comme un pis-aller pour au nom de l'intérêt national. Les prétoriens du régime considèrent la guerre non seulement comme un devoir, mais une croisade.

_________

La fugue de Hess

Au début de la guerre, les civils allemands vaguaient non seulement à leurs occupations quotidiennes, mais pouvaient voir et même côtoyer les cadres du Parti ainsi que des ministres nazis – comme au début du régime. Mais à partir d'Octobre 1940, les dirigeants nazis qui aimaient serrer les mains et être autographiés comme des stars de cinéma vont presque disparaître de la vie publique pour adopter un style de vie reclus. On ne les verra que rarement en personne – sauf dans les actualités cinématographiques et dans les dépêches radiophoniques – à l'exception de trois personnages souriants: Goering, Goebbels et Hess. Quant aux gauleiters et autres larrons à l'allure sombre, voire sinistre, les citoyens ne s'en soucient guère. Mais, les "souriants" eux-mêmes vont s'éclipser progressivement:

 Le Reichmarschall Goering – un grégaire flamboyant qui aime la vie – adopte un profil bas suite à l'échec de sa Luftwaffe durant la bataille d'Angleterre, et préférera se montrer que sur le grand écran. Après le désastre de Stalingrad, il sera plus discret au fur et à mesure que sa position diminue à l'intérieur de la hiérarchie nazie.

 Le ministre Goebbels – un extraverti à l'intelligence vive et imaginative – conserve un charisme certain dans la population, malgré sa petite taille. Pour les uns, il est un pilier essentiel du régime, ainsi que le chantre articulé de la voix de son maître. Pour les autres, il est l'homme du Secours public – le Père Noël qui adore donner des cadeaux aux enfants. Il sera presque toujours accessible, mais il préférera s'éclater au microphone.

 Le dauphin Hess – un personnage aussi accessible que mystérieux pour l'opinion publique. Cet apparatchik s'est fait connaître comme un porte-voix tonitruant au verbe carré durant les meetings nazis de Nuremberg (voir Citations historiques), et est demeuré un politicien de la rue sensible aux soucis des gens. Ce n'est pas un intellectuel. Il gère le programme de Secours public pour familles nécessiteuses, mais il est moins verbomoteur que Goebbels.

__

Goering et son boss en 1937 Gobbels au Secours public Hess l'énigmatique

Rudolf Hess n'a pas occupé aucune fonction importante avant la guerre. Mais, en 1938, Hitler en fait son second dauphin, c'est-à-dire le troisième personnage politique du IIIème Reich. Hitler a nommé ce nazi loyal et très ordinaire pour modérer l'appétit politique de Goering. Lorsque la guerre éclate, la visibilité politique de Hess auprès d'Hitler est masquée par celle de Goering, de Ribbentrop, et même de l'architecte Speer. Hess, un anglophile, est ébranlé par la bataille d'Angleterre de 1940, et tourmenté lorsqu'il apprend que le Führer projette d'envahir l'Union soviétique, alors que l'Angleterre n'avait pas été vaincue. Vingt mois après le début de la guerre, Hess s'envole le 10 Mai 1941 de l'aérodrome d'Augsbourg sur un bimoteur Me-110 pour gagner l'Angleterre. Son pari, aussi dangereux qu'insensé, est de convaincre les Britanniques de signer une paix séparée avec l'Allemagne afin de permettre à la Wehrmacht de diriger la plus grande partie de son potentiel militaire contre l'URSS. Cette fugue inattendue du numéro deux de la hiérarchie nazie pose un problème historiographique:

  1. Le mobile – Hess a-t-il agi de sa propre initiative ou par ordre d'Hitler?
  2. Les sources – Les documents reliés à la fugue de Hess sont toujours classifiés par le gouvernement britannique.

Ce problème de documentation a amené les historiens à se fier sur le faible contenu de télégrammes (ci-bas) et de notes de service qui nous permettent de constater l'embarras des gouvernements britanniques et allemands – sans plus. L'épopée de Hess a été publiée en entrefilets dans les grands journaux américains et britanniques, de même que dans les éditions de 1943 des revues American Mercury et Reader's Digest – et ces dernières ne peuvent se targuer d'être des publications spécialisées en histoire.

Néanmoins, les écrits de l'époque nous laissent suggérer qu'Hitler aurait donné un ordre de mission à son dauphin. Le numéro de Mai 1943 de la revue American Mercury a publié un article intitulé The inside story of the Hess flight assez bien écrit et qui illustre cette hypothèse. Cette revue écrit que non seulement qu'Hitler avait donné une mission diplomatique à Hess, mais qu'une telle initiative était attendue par les Britanniques – ce n'est pas une preuve formelle, mais c'est mieux que rien. Le numéro de Juillet 1943 de Reader's Digest affirme que le but de Hess était de persuader les Britanniques de laisser à Hitler les mains libres à l'Est; après tout, selon le journaliste Allan Michie, l'Angleterre n'est-elle pas aussi antisoviétique que l'Allemagne?

L'OKW planifiait l'invasion de l'URSS malgré les avis de nombreux généraux et cadres du Parti nazi – dont Goering. Hitler sondait l'humeur du cabinet britannique depuis le début de 1941, non pas via des contacts diplomatiques directs, mais par une reprise de l'approche indirecte menée auprès du duc de Hamilton, tout comme avant Mai 1940. Hitler veut impressionner les Britanniques en leur envoyant un émissaire crédible (!?) pour leur vendre le bien-fondé d'une paix avec le Reich. Ribbentrop croit que leur meilleur atout serait le gauleiter Bohle, car ce dernier avait discuté de plusieurs dossiers avec Hamilton. L'ennui, c'est que Bohle n'occupait pas un poste important dans la hiérarchie nazie, et encore moins au ministère des Affaires extérieures (Wilhelmstrasse). Le Führer lui préfère son dauphin, Hess, car ce dernier est un anglophile qui se débrouille en anglais...

De son côté, Hess essaie d'entrer en contact avec l'ambassadeur britannique en Espagne, Samuel Hoare, ainsi que le gouverneur de Gibraltar pour les informer sur une proposition de rapprochement germano-allemande. Devant l'impossibilité d'établir des contacts, Hess opte d'aller lui-même en Angleterre. Cependant, le problème des sources resurgit de nouveau: les historiens ne disposent pas de documents pour déterminer:

  1. La date où Hitler a transmis l'ordre.
  2. La réaction du Foreign Office – y a-t-il eu une réponse britannique?

La fugue

L'Angleterre sort à peine de l'ombre incandescente du Blitz. Le 10 Mai 1941, Londres subit son plus gros bombardement nocturne de toute la guerre – the Big Fire. Jamais la capitale anglaise n'a connu un incendie aussi important depuis 1688. La chasse anglaise ne peut rien pour contrer les vagues de bombardiers qui se succèdent au-dessus de la ville, à toutes les 15 minutes. Les opérateurs-radars britanniques sont débordés.

_

Le Me-110 de Hess en Écosse La nouvelle fait manchette

Entre-temps durant cette nuit meurtrière du 10 Mai 1941, une station radar située sur la côte écossaise repère un petit écho provenant de la Manche. Le Fighter Command répond qu'il s'agit "d'un des nôtres". Cependant, l'avion non-identifié ne répond pas aux appels radio, et les opérateurs radars le considèrent comme "hostile". L'écho ne se dirigeait pas vers la fournaise londonienne avec sa multitude d'avions repérés, mais vers le centre de l'Écosse. L'appareil fut également suivi avec intérêt par d'autres stations radar. L'appareil leur semble être un chasseur, à cause de sa vitesse. Quelques Hurricanes décollent dans de mauvaises conditions pour essayer de l'intercepter; les pilotes se font curieusement ordonner de suivre l'appareil mais for God's sake, do not shoot him down! L'appareil ennemi toussa après avoir épuisé son carburant. Le pilote saute en parachute près du village de Paisley: c'est Rudolf Hess.

Un fermier avec fourche à la main se dirige vers le pilote et lui demande s'il est un Nazi enemy. Hess, qui a une cheville foulée, lui répond en anglais: Not Nazi enemy. British friend. Hess est transporté dans une maison de ferme où il s'identifie comme Jack Horn. Il demande au fermier de le conduite chez le duc de Hamilton dont le domaine n'est qu'à une dizaine de milles. Le visiteur s'attendait à être reçu. Intrigués, les fermiers le conduisent à la Home Guard de l'endroit. Rapidement, des membres du Renseignement militaire et de l'Intelligence Service qui attendaient à la petite piste privée de Hamilton arrivent à Paisley et amènent le mystérieux parachutiste. Les deux seuls faits à noter de l'affaire sont les suivants:

  1. La présence du Renseignement britannique chez Hamilton donne du crédit au fait que Hess était attendu.
  2. L'écrasement de l'appareil est le seul indicateur qui témoigne du caractère sensationnel de l'événement. S'il n'y avait pas eu d'écrasement, l'opération serait restée sous silence durant toute la guerre.

Hess est amené dans une base militaire près de Glasgow. Lorsque interrogé de nouveau, le prisonnier déclare qu'il est Rudolf Hess et qu'il "était venu pour sauver l'Humanité". Comme Hamilton est absent, le gouvernement britannique envoie un de ses meilleurs espions, Kirkpatrick, pour connaître les intentions du "visiteur". Ce dernier reconnaît Hess sans aucune possibilité d'erreur, et recueille la déclaration de paix recherchée par Hitler auprès des Britanniques dans plusieurs calepins sténographiques non-déclassifiés. Le cabinet britannique publie une note à l'effet que Hess était venu pour chercher sans succès une paix séparée afin de "partager l'Europe" avec l'Angleterre. Hess était pourtant certain de se gagner les faveurs des Britanniques, mais il y a deux hics:

  1. Le caractère secret de la fugue a été dévoilé par l'écrasement imprévu.
  2. La réaction à la fois incrédule et taciturne des Etats-Unis.

Selon le journaliste Mark Weber, la fugue de Hess reste incomprise parce que ni Roosevelt ou Churchill ne voyaient aucune utilité dans la pertinence d'en révéler tous les dessous publiquement. Hess fut interné dans la Tour de Londres, et son escapade restera incomprise durant toute la guerre. Hess continua d'être interrogé durant plusieurs semaines par le Renseignement militaire britannique, de même que par l'Intelligence Service. Certaines personnalités britanniques comme Lord Beavebrook, Alfred Duff-Cooper, étaient présents à la plupart des séances. Hess les informent de nouveau quant à "ses" intentions, et demande de rencontrer Churchill dans les délais les plus brefs. Dix jours après sa détention, les Communes sont informées de la fugue de Hess; cependant, Churchill refuse de rencontrer Hess. Le gouvernement britannique rejette l'idée de pactiser avec l'Allemagne pour faire front contre Staline. Hess est si ébranlé qu'il subit une dépression nerveuse légère. Désabusé, Hess exige son extradition en Allemagne parce qu'il affirme être venu "de bonne foi" en Angleterre à titre d'émissaire. Churchill refuse de l'extrader, car il est convaincu qu'il n'est pas l'émissaire attitré de la Chancellerie du Reich, mais qu'il ne parle qu'au nom de certains cadres non-identifiés du Parti nazi – peut-être même qu'en son propre nom . Dès lors, Hess devient un "prisonnier spécial de guerre". Il fut transféré de la Tour de Londres au manoir de Hamilton sous bonne garde. Sa détention fut presque agréable; le célèbre prisonnier avait une liberté limitée de mouvement. Il fréquentait des restaurants et lisait de très nombreux livres anglais et allemands. En 1945, Hess sera transféré à Nuremberg pour y être jugé avec d'autres cadres nazis.

Bormann!!

A Bertchestgaden, l'annonce de la défection de Hess réveilla tout le Berghof. Pétrifié, Hitler somma (cria, serait le mot le plus juste) Bormann - ainsi que de nombreux autres dignitaires - à s'habiller en hâte pour faire le point sur cette "catastrophe". Les archives allemandes ne dévoilent aucune indication d'un plan prémédité soit par le Führer, Ribbentrop, ou par des fonctionnaires de la Wilhemstrasse. Elles ne parlent que de la colère d'Hitler. Rudolf est fou, qu'est-ce qu'il espère accomplir en me trahissant?, dit-il. Le Fuhrer fut si outré de cette défection que des membres de son aréopage renommèrent leur prénom Rudolf pour un autre afin de ne pas rappeler la trahison de Hess. Des femmes renommèrent également leur prénom Hilsa (la sœur de Hess) en un autre pour éviter l'opprobre hitlérien. La famille de Hess fut dépossédée de ses avoirs et internée. J'aurais préféré qu'il se perde en mer, lance Hitler. Dans une lettre laissée au Führer, Hess a exposé ses intentions et ses motivations en lui disant qu'il n'a pas agi par lâcheté et que son initiative n'est pas une fuite. Hess désirait établir une sorte de contact personnel avec des personnalités britanniques connues Il avait fait le pari qu'Hitler désirait toujours parvenir à une entente anglo-allemande et que sa fugue pourrait être le catalyseur possible d'un tel rapprochement. Hess termine sa lettre à Hitler en lui disant: mon projet a peu de chances de succès. S'il échoue, cela n'aura aucune conséquence pour vous ou pour l'Allemagne: vous pourrez toujours me désavouer publiquement en me déclarant fou...

_

Goering, Hitler et Bormann Goebbels et Hitler au Berghof

Le vacuum laissé par la fugue de Hess est rapidement comblé par d'autres barons du parti. A Berlin, Goebbels avait annoncé la nouvelle de la défection avant la presse britannique, et il fit un effort très intelligent pour réduire la portée de l'événement dans l'opinion publique allemande. Sa prestation fut très appréciée d'Hitler. En fait, la fugue n'était pas, en soi, un geste important sur le plan politique. La position de Hess au sein du NSDAP n'avait cessé de chuter dès le début de l'entrée en guerre; de surcroît, il ne dirigeait aucun ministère "stratégique". Hitler le remplace par son protégé, Martin Bormann, qui deviendra son second dauphin (le premier étant toujours Goering). Durant toute la guerre, Bormann va s'imposer comme étant l'homme indispensable pour réaliser les desseins administratifs et politiques d'Hitler. Un autre personnage va également connaître une ascension suite à la fugue de Hess. Les pouvoirs intérieurs du Reichsfuhrer Himmler seront accrus dans le domaine du contre-espionnage. Le chef des SS et de la police allemande avait partiellement érodé l'autorité de Goering après la bataille d'Angleterre. La fugue de Hess lui donne l'opportunité de fouiner directement dans les affaires internes du Parti nazi et de monter des dossiers sur tous les dignitaires du régime. Sur le plan militaire, l'autorité de Himmler devient plus importante à cause de l'expansion de la Waffen SS (voir dossier Unités) celle-ci deviendra une armée prétorienne presque concurrente de l'armée régulière. De 1941 à l'automne 1943, Himmler se retrouve non seulement le patron de toutes les polices allemandes, mais à la tête d'une force militaire qui totalise une trentaine de divisons – incluant des Slaves, Croates et Indiens.

Une mission invraisemblable

L'hypothèse d'une fugue de Hess secrètement planifiée avec la bénédiction d'Hitler ne tient pas la route. Hess connaît très bien les méandres institutionnels du IIIème Reich – et ses plans de guerre – mais ignore à peu près tout sur la société britannique. Jusqu'à preuve de nouveaux éléments dans ce dossier, il est raisonnable d'affirmer que Hess a agi de sa propre initiative, tel que le constate l'historien français Françcois Kersaudy. Quoi qu'en disent les journaux américains, Hess n'aurait pas été un émissaire crédible pour ce genre de mission car il n'a aucune expérience diplomatique et savait beaucoup trop de choses sur l'invasion prochaine de l'URSS pour qu'Hitler le laisse partir. Le fuhrer avait imposé à Hess une interdiction de vol. Durant sa fugue, il n'a apporté aucun document officiel de la Whilemstrasse ou de la Chancellerie. Kersaudy souligne que les manigances de Hess pour se trouver un avion adéquat pour sa mission auraient été inutiles si Hitler aurait donné son aval pour une telle mission secrète. Le fuhrer lui aurait donné un avion avec équipage. Le moment de la mission était mal choisi: pourquoi envoyer un émissaire faire la paix en même temps que 500 bombardiers pour allumer un feu à Londres? Le message du messager n'est pas convaincant: il n'a pas dit à ses interrogateurs qu'il était venu avec la permission d'Hitler, et même si cela s'était avéré vrai, il n'avait aucune proposition concrète à soumettre aux Britanniques. Son idée d'approcher le duc de Hamilton l'aurait mis dans les mauvaises grâces de Churchill car ce dernier était un adversaire politique du premier-ministre. Si le MI5 britannique avait été réellement dans le coup, l'appareil de Hess aurait pu se poser à un endroit prédéterminé au lieu de s'écraser. Qui plus est, l'affollement exprimé des Britanniques par l'arrivée de ce visiteur impromptu et les discussions sur le meilleur moyen de s'en servir contre Hitler nous permettent de croire que la fuge de Hess était totalement improvisée. Et que dire de l'énervement causé chez Hitler et les autres larrons lorsqu'ils ont appris la nouvelle de la fugue. Hitler a du faire des pieds et des mains en rassurant ses alliés italiens, roumains et bulgares pour éviter d'être accusé de duplicité. L'initiative de Hess a été pour Hitler un affront personnel et un embarras diplomatique.

_________

Le système nazi

Quant on pense à l'Allemagne nazie, le modèle qui vient à l'esprit de tous est celui d'un régime hyper-centralisé avec une hiérarchie bien huilée et efficace. Rien n'est plus faux. L'Allemagne de 1871 à 1940 est une création étatique moderne, mais avec une tradition bureaucratique décentralisée (comme le Japon, et surtout l'Italie) qui ne lui permet pas de se donner une direction efficace, ce qui est essentiel pour gérer une économie de guerre.

Contrairement en Angleterre, l'Allemagne nazie ne s'est jamais donnée un cabinet de guerre, et ne possède pas de sous-comités attitrés pour coordonner l'action des ministères avec des mandats pré-établis. Dans le IIIème Reich, personne ne peut dire où débute et où se termine l'autorité d'un ministre. La nature même du régime nazi l'empêche de s'ajuster à la réalité de la guerre totale, à cause ses contraintes administratives et institutionnelles tantôt trop floues ou très rigides. La structure de gestion allemande ne permet pas la coopération entre les instances politiques, industrielles et militaires. Le système nazi est basé sur une politique de rivalités qui vise à se disputer les faveurs du Führer – diviser pour régner – entre les différents ministères et agences gouvernementales: le parti, les SS, les ministères de Goering, ceux de Himmler, de Sauckel, de Speer, etc. Qui plus est, la superposition des autorités concurrentes sur les zones administratives préexistantes complique l'exercice du pouvoir nazi:

  1. A la division territoriale en "Landes", se superpose celle des "Gaues", mais avec de nouvelles frontières (et de nouveaux patrons…)
  2. A la division en Gaues, se superpose les zones administratives des SS et de la Gestapo.
  3. S'ajoute ensuite celle des districts militaires de la Wehrmacht.
  4. S'ajoute ensuite celle des municipalités

 Le système nazi est une tour de Babel d'autorités divergentes jalouses de leurs petits pouvoirs, et qui ne réussira qu'à freiner à la fois l'exercice du pouvoir et la production industrielle. Ainsi, généraux, gauleiters, reichsleiters, maires et fonctionnaires vont rivaliser entre eux à la fois pour prouver leur loyauté à Hitler et afficher l'efficacité de leurs organisations/réseaux. Celui qui l'emporte a tout à gagner – y compris l'accès à Hitler. Celui qui perd peut perdre beaucoup plus que la disgrâce… Ce climat de rivalité ne se limite pas que dans le domaine politique et économiques:

Cette rivalité entre les différents services donnera lieu à des querelles pour l'acquisition des crédits et ressources – ce qui est la plus grande tare d'un pays en guerre. Le régime aura beau établir des régies pour contrôler l'appétit de pouvoir des uns et des autres, mais ces dernières seront ignorées par les petits barons du NSDAP qui se lanceront dans des initiatives souvent redondantes (n.b. cette situation est encore pire au Japon). Le Gau sera la structure dans laquelle évoluera l'Allemagne nazie. Le pays est divisé en 32 régions administratives dirigées chacune par un gauleiter qui gouverne comme un baron avec son pouvoir quasi-absolu. Les maires et fonctionnaires sont à sa merci, y compris les cadres régionaux de la Gestapo qui, pourtant, n'obéissent qu'à Himmler. Cette autorité régionale encourage le favoritisme et le patronage, masqués sous le manteau de l'efficacité patriotique. On doit tout au gauleiter: contrats, crédits, emplois, faveurs, une meilleure nourriture, protection et privilèges. Plusieurs d'entre eux s'enrichissent, souvent avec des pots-de-vin d'entrepreneurs et d'industriels. Kersaudy résume tout ce bazaar dans une expression lapidaire: une "boîte à scorpions". Cet historien souligne à juste titre les innombrables mesquineries et rancunes mortelles entre ces dirigeants arrivistes.

Dans cet univers, l'intrigue règne à souhait: Avant la guerre, Himmler essaie de mettre la main sur la Gestapo contrôlée par Goering; ce dernier qui ne peut pas supporter Himmler n'endure pas Hess non plus; Goebbels ne peut pas blairer Goering; Frank ne peut pas endurer Bormann. Le chef des Jeunesses hitlériennes, Von Schirach, est jalousé par Ley, hai par Bormann et bousculé par Goebbels, etc. Pour se protéger les uns des autes, les dirigeants nazis ont plusieurs moyens: ragôts et insinuations, le harcèlement et l'intimidation, la confection de dossiers compromettants, et les assassinats déguisés en "accidents". Les premiers servent à rendre un adversaire inconfortable; les seconds à le pressurer; le troisième à le dissuader d'agir, et le quatrième à l'éliminer du paysage politique. Ces gens s'espionnent et se surveillent mutuellement. Hitler exploite habilement cette politique de divison afin de se maintenir au pouvoir en neutralisant tout concurrent potentiel, tout en dissuadant toute opposition concertée à son autorité. Pour ces larrons du NSDAP, la priorité est d'accéder aux faveurs du furher. Ils sont prêts à toutes les bassesses pour obtenir sa bonne oreille. Mais n'accède pas à Hitler qui veut. L'accès à sa personne se limite en tout temps au "cercle rapproché" constitué de ses aides de camp, de chauffeurs, de secrétaires et de gardes du corps triés sur le volet. Seuls Goering, Himmler, Goebbels, Ribbentrop et Speer n'auront librement accès à Hitler, mais temporairement – et cela peut prendre du temps: de quelques jours pour les plus importants à plusieurs années pour les autres. Lorsqu'un larron parvient dans le bureau du boss, encore faut-il qu'il soit entendu par ce dernier... Hitler peut également exploiter les défauts physiques et psychologiques de ses subordonnés qui les rendent vulnérables devant son autorité: L'homosexualité de Funk, l'alcoolisme d'un Hoffmann ou d'un Ley, la petite taille de Goebbels, la fragilité de Himmler devant la vue du sang, l'incompétence crasse de Ribbentrop, la pédophilie de Steicher et le mysticisme de Hess. Le plus important pour Hitler est qu'aucun de ses caciques n'exerce assez de responsabilités pour constituer une menace à son autorité.

Devant cet univers dantesque, la population continue à vivre et subir cette autorité qu'elle juge parfois pesante, mais surtout rassurante: c'est quand même mieux que le communisme, disent les Allemands craignant l'anarchie, mais qui préfèrent l'ordre nouveau (si odieux soit-il) à la liberté. La guerre va rapidement isoler la population allemande de ses dirigeants. Pour de nombreux Allemands de cette époque, il valait mieux subir l'épreuve de la guerre "sans savoir" et surtout "sans voir" que risquer d'être dénoncé par un gamin à croix gammée, et de se retrouver sous surveillance policière. AInsi, malgré les épreuves, la conformité citoyenne se maintient: Ceux qui savent des choses n'en parlent pas; ceux qui ne savent rien ne se posent pas de questions, tandis que les autres qui s'interrogent n'obtiennent pas de réponses de leurs dirigeants... C'est une illustration parfaite du comportement de l'Allemand ordinaire en temps de guerre: celui qui défend une ignorance qui justifie sa fidélité au régime nazi.

Hitler s'isole

Il n'y a pas que la population qui ne veut rien savoir. Hitler, lui, va diriger l'Allemagne en isolement volontaire à partir de son quartier-général avancé de Rastenburg, en Prusse-Orientale. Il n'est entouré que des cadres de l'OKW et de ses plus proches collaborateurs. Les ministères demeurent à Berlin, et les ministres doivent régulièrement faire la navette entre la capitale et Rastenburg pour parler au boss. Ils doivent prendre rendez-vous avec Bormann, car c'est lui qui règle l'agenda personnel du Führer. Une seule exception toutefois; le ministre Speer a un accès direct auprès d'Hitler – ce qui indispose beaucoup de cadres nazis.

Ce régime fondé sur la compétition entre les cadres du parti et ceux de l'État ne sera pas un modèle de gestion harmonieuse:

  1. Au début de la guerre, Hitler ne se mêlait jamais des détails de gestion régionale civile et de production militaire, car il laissait le gros du travail aux gauleiters et ingénieurs.
  2. Au fur et à mesure que la guerre progresse, il va intervenir dans de nombreux dossiers et ralentir le processus décisionnel au lieu de l'accélérer – ministres, gauleiters, ingénieurs et généraux ne savent pas trop comment interpréter les ordres du Führer. Ce n'est ni du cirque ou de la mauvaise volonté, mais plutôt un cafouillage incohérent propre à l'exercice du pouvoir nazi, entre un Führer tout-puissant et des fidèles subordonnés apeurés à l'idée de ne pas lui plaire.

Fait à noter, non seulement il n'y avait pas de collaboration entre les différents ministères, mais il n'y en avait peu à l'intérieur de ces derniers – sauf entre technocrates de bas échelons hiérarchiques. L'autonomie des ministères réduit les contacts entre les ministres. Lors de réunions, ils ne parlent pas de sujets importants et préfèrent recevoir des ordres d'Hitler – mais ce dernier n'intervient pas souvent avant 1942 – avec pour résultat qu'ils sont condamnés à improviser. Sur ce dernier plan, le plus doué est le ministre Speer et il tirera parti de l'incompétence ou de l'indolence de ses collègues ministres. Ajoutons également cette peur de passer pour un "pessimiste" ou "défaitiste" en occultant des mauvaises nouvelles pour plaire à Hitler conduira à des dissimulations irresponsables de la part des cadres du NSDAP et du gouvernement.

_________

L'épreuve collective

Durant cette épreuve collective qu'est la guerre, les nazis essaient eux-aussi de conserver l'appui de la population allemande. Goebbels porte une attention particulière au sort de la famille par la distribution d'allocations, faveurs, cadeaux, etc. Les mères de familles sont encouragées à voir le film "l'Amour maternel" – un document de propagande exhortant le patriotisme via la filiation entre la famille et le régime. Les épouses méritantes aux yeux du régime – qui ont fait plusieurs enfants ou qui se sont distinguées par du bénévolat politique – sont souvent décorées publiquement de la Croix de la Mère, une sorte de certificat de reconnaissance nazi. La propagande de Goebbels invite le peuple à être "heureux"; chacun doit apprendre à jouir de son bonheur quotidien chez soi ou dans son milieu de travail. La radio dorlotait les citoyens par ses choix musicaux légers, par ses radio romans fantaisistes, et par les émissions à teneur patriotique.Cependant, les auditeurs étaient fatigués du répertoire classique et instrumental sirupteux qui les déprimait (cliquez lien ci-bas au centre), et exigeaient une plus grande variété dans les genres. Les bars, cinémas, et théâtres demeurent ouverts dans les grandes villes.L'écoute des radios étrangères était interdite sous peine de trois ans de prison. Les bandes d'actualités cinématographiques mettant en vedette deux comédiens de vaudeville d'avant-guerre – Tranz et Hiller – essaient de sensibiliser les gens sur cette interdiction (clip ci-bas).

_

Message interdisant l'écoute des radios étrangères Un peuple qui s'aide lui-même...

En fait, beaucoup d'Allemands écoutaient en sourdine les émissions étrangères diffusées en allemand. Ils apprennent ainsi que tout ne baigne pas dans l'huile dans l'administration de l'Europe occupée, et que la Wehrmacht éprouve quelques difficultés sur certains fronts. Néanmoins, même si une partie de la population sait qu'on ne lui dit pas toute la vérité, la grande majorité des Allemands garde la foi dans leur Führer et dans la puissance de ses forces armées. Il faut signaler que les pertes humaines ont été très légères – surtout si on les compare aux boucheries de la Première Guerre mondiale. Ces Allemands croient que le faible prix de sang payé semble prouver la faisabilité du projet impérial hitlérien.Le désastre de Stalingrad va évaporer la certitude de la victoire chez la majorité des Allemands. La population ne se contente plus de remâcher les discours de Goebbels, mais croit en ses propres illusions. Elle va rationaliser les revers ultérieurs de la Wehrmacht en URSS en les interprétant comme des stratagèmes qui visent à leurrer l'Armée rouge au centre de l'Europe pour la détruire. Lors du débarquement en Normandie, beaucoup d'Allemands vont exorciser le spectre d'une guerre sur deux fronts – la hantise de 1914-18 – comme le meilleur moyen de briser l'alliance alliée. Les Allemands espèrent qu'il en sera de même avec la mort de Roosevelt – puis avec l'anniversaire d'Hitler…

_

Défilé de Jeunesses hitlérienne à Carcovie Membres des Jeunesses hitlériennes

L'éducation continue d'être totalement prise en charge par le régime nazi. Le programme scolaire primaire et secondaire baigne dans la sauce hitlérienne depuis 1934. Le corps professoral a été épuré depuis longtemps, et les cadres nazis sont omniprésents. Avec l'entrée en guerre, l'encadrement idéologique des enfants est plus serré. Ces derniers apprennent, entre autres, les différences anatomiques dans "la mensuration des races"… Plus l'enfant est jeune et plus il est perméable à l'idéologie nazie qui l'invite souvent, pour des raisons de sécurité, à surveiller voire dénoncer les actions impropres de ses parents. Les Jeunesses hitlériennes, qui existaient déjà comme une composante du NSDAP avant la guerre, connaîtront une croissance importante à partir de 1939. Pour Hitler, cette jeunesse préparée au nazisme constitue non seulement un autre levier de contrôle social pour son régime, mais peut devenir une réserve stratégique, si besoin est. En 1940, le NSLB (l'Association des enseignants) constate une carence de scolarisation chez les étudiants formés quatre ans plus tôt. Une partie d'entre eux a déjà été conscrite dans l'armée et l'autre qui est inscrite à l'université est en congé. La situation est aussi dramatique chez les étudiants des collèges techniques qui se voient appelés à exercer leurs métiers dans les forces armées. Avec la guerre en cours, la qualité de l'enseignement ne cessera de diminuer, comme le confirme les rapports du S.D. De surcroît, la conscription va siphonner un très grand nombre d'enseignants dans les écoles d'officiers de l'armée et de la Luftwaffe. Cette masse de nouveaux officiers juniors (lieutenants, capitaines et majors) aura une formation militaire très limitée par rapport aux diplômés bien préparés d'avant-guerre, et cela se répercutera sur la qualité de leur leadership en situation de combat. D'autres enseignants vont accepter des promotions avec de meilleurs salaires dans leur ministère ou dans la fonction publique. Le vide créé par les départs massifs d'enseignants sera comblé par des auxiliaires d'enseignement; ces derniers n'auront ni la compétence professionnelle ni la patience requise pour exercer leur métier. Les parents seront nombreux à se plaindre de la piètre qualité du système scolaire nazi durant la guerre.

_

Les aliénés mentaux doivent être éliminés Leonardo Conti applique un programme de stérilisation

Le régime nazi stérilise et/ou envoie à la mort tous les malades chroniques, les handicapés, et surtout, les patients des ailes psychiatriques d'hôpitaux. Beaucoup seront gazés. Leur élimination est jugé essentielle à cause du souci de préserver la race aryenne de "souillures déviantes". Les actualités cinématographiques expliquent sèchement cette politique (clip ci-haut). Mais cette fois, une partie de la population urbaine proteste poliment – mais aucun journal allemand ne publie d'articles sur ces protestations. L'évêque de Munster, Callens, sera le premier prélat à prêcher publiquement contre les meurtres de malades mentaux, si bien que cette politique est temporairement arrêtée. Les journaux contrôlés par le régime balancent leur flot de demi-vérités et d'articles mensongers. Cependant, la population allemande était assez éduquée pour lire entre les lignes et deviner ce qui se passait vraiment. Au fur et à mesure que la guerre se prolonge, elle subira une pression de plus en plus lancinante qui lui interdit d'exprimer ouvertement ses interrogations et son désarroi, soit en écrivant dans les journaux ou en parlant à la radio. Beaucoup de civils – et pas seulement les jeunes – s'enrôlent volontairement dans les forces armées pour échapper à cette pression et, surtout, à ce curieux sentiment d'être constamment surveillé par la police: au moins, sous l'uniforme, nous n'aurons pas "ces gens" sur notre dos avec leur propagande, disent-ils, inquiets.

Les femmes et le Reich

Durant la République de Weimar, la réalité sociale féminine a été reconnue, que ce soit dans les arts, le cinéma et la littérature. Au niveau politique, les politiciens de Weimar leur ont concédé tout ce qu'elles demandent, mais les femmes élues ne peuvent pas modifier du jour au lendemain les dispositions misogynes du Code pénal ni contrer la discrimination qui continue à désavantager les femmes tant dans la formation professionnelle que sur le marché du travail. Dispersées dans divers partis dirigés par des hommes, les militantes manquent d'appuis pour faire entendre leurs revendications spécifiques. Dans la société allemande, les organisations de femmes les plus vastes sont confessionnelles, soit catholiques ou protestantes et que d'autre part, ce sont les ménagères qui constituent le plus grand regroupement dit professionnel. Il va de soi que dans ces milieux, la famille demeure la valeur fondamentale qu'il faut protéger contre les tendances déstabilisantes de la vie moderne. D'autre part, l'affluence des femmes vers de telles associations, qui se définissent comme apolitiques, illustre cette réalité. Durant les années 20, les nazis ne s'intéressent pas aux femmes car ils perçoivent la politique comme un monde d'hommes. De leur côté, les femmes qui se sentent attirées par les options de ce parti organisent des groupes völkisch axés sur l'entraide et contribuant ainsi à porter à l'intérieur des foyers l'idéologie nazie. C'est la phase héroïque d'une sorte de croisade que les militantes appellent "notre mouvement allemand pour la liberté" ou encore "le mouvement de Hitler"... Les femmes qui s'engagent dans ce mouvement sont doublement rejetées, et par les hommes du parti qu'elles appuient, et par toutes les autres femmes qui se moquent d'elles. Dès l'arrivée au pouvoir des nazis, la mise au pas de toutes les organisations de femmes et l'éviction généralisée des cadres féminins est foudroyante. Les regroupements féminins communistes, socialistes et juifs sont anéantis ainsi que le mouvement de libération sexuelle de Helene Stöcker et la Ligue des femmes pour la paix et la liberté. Leurs publications sont interdites, leurs biens confisqués et leurs membres persécutées, arrêtées et parfois assassinées. On presse les organisations bourgeoises de se déclarer soumises au régime et de se joindre à une organisation nationale dirigée par les nazis tout en excluant les Juives de leur rang – ce qui ne pose pas de problèmes aux organisations féminines plus conservatrices. Dès le mois de mai 1933, les mouvements de femmes indépendants disparaissent. Fait à noter, l'historienne Wendy Lower affirme que les femmes n'ont pas majoritairement voté pour Hitler aux élections présidentielles de 1932: 26% des femmes ont voté pour le NSDAP. Selon ses recherches, une plus grande proportion d'hommes ont voté pour Hitler.

__

Propagande: une mère et son fils – Une secrétaire au boulot en 1938 Filles de la BDM à l'exercice

Dans le IIIè Reich, les nazis ne veulent pas de femmes à des postes investis d'un pouvoir autonome ni en politique, ni en droit, ni dans les institutions d'enseignement supérieur. Un grand nombre femmes députées ou fonctionnaires ont été démises ou licenciées, incluant les femmes juges, les avocates, les conseillères juridiques, les femmes médecins, de rares théologiennes de même que la plupart des universitaires. Tout dépendant de leur attitude face au régime, elles sont licenciées, déplacées, mises à la retraite, bref il n'y a guère que la cinéaste Leni Riefenstahl et l'aviatrice Hanna Reitsch qui font une carrière connue durant les années 30. Les femmes n'ont plus de droits mais elles ont de nombreuses tâches à assumer. Les nazis remplacent habilement la notion d'égalité des droits. On fait appel à chaque femme pour un service utile à la communauté. Quatre grandes organisations accueillent les volontaires et coordonnent leurs efforts. Les militantes sont regroupées au sein de la NS-Frauenschaft (Nationalsozialistische Frauenschaft). L'Œuvre allemande des femmes, DFW (Deutsches Frauenwerk), coordonne toutes les autres associations féminines, tandis que les travailleuses trouvent à qui parler au Bureau du travail FAD (Frauenarbeitsdienst) ou encore à l'office féminin du Front du travail DAF (Deutsche Arbeitsfront). Le bénévolat à l'intérieur de ces organisations assure une promotion sociale et parfois l'accès à des tâches rémunérées. La structure hiérarchique de toutes ces organisations permet en tout cas à bien des femmes et des jeunes filles de développer leurs talents de chef et d'occuper des positions de dirigeantes auxquelles on n'avait pas coutume auparavant d'accéder en tant que femme. La conformité des femmes allemandes regroupées dans les associations patriotique sera un atout social considérable pour le régime nazi en réduisant le mécontentement et en favorisant par la bande la légitimité du pouvoir hitlérien. Pour les nazis, la femme allemande doit correspondre à des critères physiques, vestimentaires et comportementales. Le régime encourage la natalité et récompense les femmes qui ont plus de quatre enfants. L'organisation BDM, pour les filles de 14 à 18 ans, a non seulement pour but d'améliorer leur condition physique dans des camps de "vacances", mais elle a également une fonction de propager les idées raciales hitlériennes chez les femmes et de les conscientiser sur les dangers d'avoir des contacts sexuels avec les travailleurs étrangers ou déportés en Allemagne – car il faut protéger la pureté de la race. Avec la guerre qui approche, Hitler était conscient de la nécessité pour les femmes allemandes de faire des enfants à tout prix. La SS sera pionnière dans la mise sur pied d'un programme soi-disant philantropique appelé Lebensborn destiné aux jeunes allemands de "race pure". Il débute en Allemagne en 1936 et sera étendu en Scandinavie occupée.

__

Donner des enfants au Reich – Emblème du DFW – Auxilières affectées à une unité anti-aérienne

Après 1941, L'Allemagne nazie modifie sa politique à l'égard des femmes en les encourageant à s'enrôler dans les forces armées. Cependant, elles ne sont pas autorisées à participer directement aux combats mais deviennent des auxiliaires de l'armée de terre et de l'air (Lufwaffe). Les femmes sont employées dans les compagnies ferrovières, dans les services de transmission, centre météorologiques, de lutte contre les incendies, comme infirmières, et membres de la Croix-Rouge. En janvier 1943, un décret ordonne la mobilisation des femmes âgées entre 17 et 45 ans. En tout, envirion 1/2 million de femmes servent dans la Wehrmacht, la moitié d'entre elles étant des volontaires. Certaines femmes se joignent même à la SS après leur formation dans une école de l'Alsace occupée. D'autres devienent des louves redoutées dans des camps de concentration. L'identification féminine au conformisme couplé à l'épreuve collective de la guerre explique le faible nombre de femmes qui se sont opposées ouvertement au nazisme. Les Allemandes de cette époque ne se voyaient pas comme des résistantes. Après la guerre, l'appui des femmes au nazisme a été occulté sous prétexte qu'elles n'avaient peu de pouvoir politique. Selon l'historienne Gisela Bock, elles ont été confinées dans le rôle imposé par leurs maris. Cette explication n'est pas tout à fait satisfaisante. Une autre historienne, Claudia Koonz, conclut que les femmes allemandes étaient loin d'être innocentes et aveugles malgré leur rôle traditionnel valorisé. Elles ont facilité les meutres au nom de l'État et de son ordre établi et de leurs intérêts qu'elles définissaient comme maternels. Koonz affirme que les organisations de femmes (DFW, BDM, etc.) leur ont donné l'assurance d'affirmer leur identité en consolidant le système nazi en préservant l'illusion de l'amour dans un environnement de haine... L'historienne Wendy Lower a documenté de nombreux cas de femmes ayant participées à des atrocités; elle est catégorique: L'ensemble de la population féminine allemande (40 millions en 1939) ne peut pas être considérée comme une entité victimisée. Treize millions de femmes étaient membres du NSDAP et le membership féminin a augmenté jusqu'à la fin de la guerre.

_________

Une guerre totale inutile

Sur le plan économique, les relations germano-soviétiques étaient très bonnes avant l'été 1941. Les deux camps faisaient de bonnes affaires, puis ce fut la terrible nouvelle de l'invasion de l'URSS, qui prit une partie de la population allemande par surprise; l'autre partie s'était déjà résignée – elle avait sûrement lu le "Mein Kampf" d'Hitler… Pour la population allemande, cette guerre contre les Soviétiques apparaît non seulement dangereuse, mais inutile, comme le rappelle l'historien Audet (ci-bas au centre). Les Allemands se font présenter la guerre à l'Est comme une croisade antibolchevique, et beaucoup d'entre eux s'enrôlent volontairement ou sont amenés à le faire par le biais d'une sorte de service sélectif limité – puisque la conscription n'est pas encore généralisée.

Barbarossa: un pari périlleux

La conséquence la plus importante de l'offensive aérienne alliée au-dessus de l'Allemagne a été l'évacuation de millions de civils - incluant femmes, enfants, vieillards, et ouvriers d'usine - des villes vers la campagne. Il faut noter que le régime nazi a appliqué avec efficacité un programme bien élaboré par les différentes agences du gouvernement et du NSDAP; il produira, en fait, un véritable exode intérieur. Un des points majeurs de ce dit programme est que la relocalisation des bureaux a priorité sur celle des établissements industriels. Cette situation ne passe pas inaperçue dans les grandes villes allemandes. Les Berlinois se plaignent que le régime accorde plus d'intérêt au sort des bureaucrates de la classe moyenne et des enfants de familles aisées que de s'occuper des travailleurs de condition modeste ou pauvre. Il y a des déplacements mal gérés qui aboutissent à une anarchie dans la distribution des rations alimentaires quotidiennes. Des trains s'égarent, et les populations sont souvent aiguillées dans de mauvaises directions.

L'arrivée de dizaines de milliers de réfugiés urbains dans les campagnes crée un problème logistique et un choc culturel. Les gens des villes découvrent une réalité rurale oubliée ou folklorisée. Ceux qui sont hébergés chez des fermiers sont souvent choyés car la nourriture est abondante. Les invités urbains sont reconnaissant mais demeurent hautains envers leurs hôtes: ils mangent comme des rois mais vivent comme des porcs, disent-ils. Les villageois considèrent souvent les citadins comme des paresseux qui n'ont pas "d'esprit communautaire". Mais pour un bon nombre de réfugiés, c'est la découverte d'un univers alpin et calme ressemblant aux cartes postales, qui les protègent contre les bombes et les incendies. Un fait cocasse est que c'est le gouvernement nazi qui paie en partie pour la relocalisation temporaire et la nourriture des réfugiés urbains. Cela produit des rivalités entre les régions rurales pour encaisser les subventions et "loger" cette masse d'infortunés… Cependant, le programme d'évacuation interne va produire des effets indésirables sur le plan politique. Des réfugiés urbains rhénans plus ou moins imbibés de nazisme sont exposés à la piété catholique des villages alpins, et cela inquiète certains fonctionnaires du parti. Lorsque les attaques aériennes alliés s'accentuent sur les villes, le facteur religieux affecte les attitudes parentales non seulement à l'égard du régime, mais de sa politique d'évacuer en bloc toutes les écoles primaires. En effet, le mot d'ordre d'Hitler est "d'envoyer les enfants à la campagne" (kinder landesverschickung) - une consigne qui avait déjà été appliquée par la France et l'Angleterre au début de la guerre. Les parents n'aiment pas s'éloigner de leurs enfants d'âge scolaire, et ils sont contrariés par ce mot d'ordre hitlérien pour deux raisons:

Les parents qui hésitent à confier leurs enfants aux services d'évacuation sont accusés de "nuire à l'avenir" de leurs enfants. Ces derniers sont logés et nourris dans des camps où ils sont pris en charge par des instituteurs et moniteurs nazis qui les éduquent dans un esprit politique dans lequel toute notion familiale et religieuse est exclue. Les parents - eux-mêmes évacués - ne sont pas encouragés à visiter les camps de jeunes (ou KLV), afin de ne pas encombrer les transports publics ou inciter le jeune à "retourner à la maison".

Les tribunaux

Les tribunaux du Reich doivent non seulement traiter les nombreux cas de divorce et de droit civil, mais appliquer les lois de guerre nazies contre les trafiquants du marché noir, les pilleurs, et les sans-papiers. Le pillage d'immeubles endommagés par les raids aériens était très mal vu autant par les autorités que par la population; un tel crime était incompatible avec l'esprit communautaire. Les fautifs s'exposaient à des peines de prison et, à partir de 1944, à l'exécution sommaire. Le ministère de la Justice institue la notion "d'ennemi du Peuple" (ou Volksschlaedlinge) contre toute personne accusée des délits ci-dessus. Cela permet d'accélérer les procédures pénales et de réprimer les fautifs via des bourreaux SS. Les tribunaux encouragent les enfants à dénoncer leurs parents en cas d'activités jugées incompatibles avec la bonne conduite allemande en temps de guerre. Le cas de l'écoute des radios étrangères en est le meilleur exemple. Non seulement il y a eu des cas où des adolescents ont fait arrêter leurs parents surpris à écouter la BBC, mais des mères qui ont appris par les radios étrangères que leurs fils portés disparus étaient prisonniers de guerre.

La réduction et la suppression des bulletins de nouvelles produisent un regain de tension dans la population, et la laisse vulnérable aux ragots et superstitions. Les habitants de Dresde deviennent démoralisés par des rumeurs qui affirment que leur ville ferait partie de la Tchécoslovaquie après la guerre en cas de victoire alliée. Des milliers d'habitants se massent à genoux devant les églises et prient pour le retour du roi Frédéric II. Certaines rumeurs sont diffusées par le régime. A l'automne 1944, une partie de la population croit que les armes secrètes allemandes pourront à elles-seules gagner la guerre.

_

Le ministre Todt se tue dans un accident d'avion Albert Speer lui succède comme ministre

Alors que la guerre à l'Est amène les armées allemandes à s'enfoncer de plus en plus profondément en Russie et à subir des pertes humaines, un événement va secouer Hitler: la disparition de son ministre des Armements, Todt, dans un accident d'avion. Jusqu'alors, Hitler n'avait montré aucune sensibilité particulière à l'égard des premières pertes militaires en Russie. Avec le début de l'Opération Barbarossa, Hitler s'est cloîtré dans son repaire de Rastenburg en Prusse Orientale, en manifestant son insensibilité à son entourage. En revanche, la mort de Todt le touche personnellement, et lui rappelle humblement qu'il y a un prix à payer pour faire la guerre. Les funérailles de Todt sont grandioses, dignes d'une messe noire. Pour la première fois, la hiérarchie nazie constate un désarroi momentané chez le Führer, mais certainement pas au point de faire vaciller le régime. Les services de renseignement alliés ne font aucun constat sur la déprime passagère d'Hitler. Qui plus est, les circonstances de la disparition de Todt demeurent nébuleuses. Certains croient qu'il aurait été assassiné. Cependant, son remplaçant ne tardera pas à s'imposer et à réorienter l'économie nationale vers un effort total.

__________

L'économie de guerre

La caractéristique la plus étonnante des deux premières années de l'Allemagne en guerre a été le ralentissement de la production. Le régime nazi n'avait pas préparé ni son économie et son industrie militaire à mener un effort de guerre soutenu. Contrairement à l'industrie américaine, l'industrie allemande (et japonaise) ne s'était pas outillée pour produire rapidement des armements. Qui plus est, les industriels allemands d'avant-guerre se méfiaient de l'État dans la gestion de leurs affaires et redoutaient les cadres de l'armée qu'ils qualifiaient de clients insupportables – et ceux du Parti nazi ne leur apparaîtront pas du tout convenables (voir le film Les Damnés, du cinéaste Visconti). A partir de 1939, l'industrie du Reich sera confrontée à des problèmes que ne connaîtront pas leurs adversaires alliés. A partir du printemps 1940, les usines d'armement n'avaient pas reçu aucune commande d'obus et de munitions d'armes légères pour l'armée de terre. Les firmes Bussig, Skoda et MAN n'ont aucun carnet de commande pour des camions et véhicules semi-blindés, alors que l'armée en réclame à cor et à cri. Devant l'imminence d'une campagne militaire à l'Ouest, la Wehrmacht éprouve une pénurie de munitions presque analogue à celle des Britanniques en 1915. La production reprendra d'une manière chaotique durant l'été 1940, pour diminuer dangereusement à partir de la fin de l'automne. Celle-ci ne redémarrera qu'en Mars 1941.

_

Les ruines d'une ancienne usine de munitions Une usine BMW en pleine production

En fait, Hitler n'avait pas prévu de faire une guerre longue, et son réarmement datait déjà du milieu des années 30 – au moment où l'industrie allemande a donné son coup d'envoi. Lorsque l'Allemagne attaque la Russie, ni Hitler ou Todt n'avaient de plans pour mobiliser et accroître les ressources industrielles allemandes. Quand Hitler déclare la guerre aux États-Unis, les industriels allemands n'auront ni le temps ni les moyens pour suffire aux demandes matérielles de la Wehrmacht. Malgré le fait que la production allemande s'accroît en 1944, elle sera dépassée à la fois par celle de l'URSS et surtout des États-Unis. Fait à noter, l'industrie américaine ne mettra que 14 mois pour ajuster son outillage afin de produire de l'armement, et 30 mois en moyenne entre la construction d'une avionnerie et la sortie de ses premiers appareils de série.

La question de la main-d'œuvre a toujours été problématique et cela même au plus fort de la guerre. En 1942, la plupart des postes et tâches étaient comblées par des salariés et des volontaires. En 1943, des classes entières d'étudiants de niveau secondaire sont envoyées en usine et aux travaux communautaires jusqu'au début de 1945. Il est de même pour un grand nombre d'étudiants de 16 ans qui reçoivent la permission de s'enrôler dans les quatre services des forces armées. Les jeunes, toujours en quête de reconnaissance, sont attirés par la possibilité de se mériter des promotions au combat dans les unités de Flak ou des Jeunesses hitlériennes. Cependant, le spectre d'un enrôlement dans la Wehrmacht sonnait le glas pour tout espoir de promotion chez les cols blancs, fonctionnaires et enseignants. L'entrée en guerre amène une augmentation de la semaine de travail; elle passe de 42 à 60 heures dans la plupart des activités économiques - jusqu'à 72 heures dans l'industrie de l'armement. La main-d'œuvre salariée passe de 13.5 à 20 millions. Comme le pays est en guerre, le ministère du Travail essaie d'uniformiser les salaires et abolir les primes de surtemps sur les quarts de nuit; cependant, il doit faire volte-face, car Sauckel comprend les bonis sont le meilleur moyen de motiver un ouvrier et un employé à performer au travail. Tout comme en France, la conscription a raflé un grand nombre de travailleurs expérimentés dans la Wehrmacht, ce qui a nui à la production durant les deux premières années du conflit. Beaucoup d'entre eux seront rappelés dans leurs firmes et usines en Allemagne, et ils vont bénéficier non seulement d'un salaire décent, mais de bonis alléchants et de vacances.

Le succès de la production de guerre allemande est attribuable à trois facteurs:

Les raids aériens vont causer de nombreux dommages à l'industrie allemande; celle-ci sera contrainte à se relocaliser avec leurs travailleurs moins bien payés. Non seulement la production de guerre mensuelle devient erratique durant plusieurs mois, mais les ouvriers voient leurs conditions de travail s'aggraver. A l'image de plusieurs gestionnaires d'aujourd'hui, Sauckel exige le même rendement de ses ouvriers mais pour un salaire moindre. La grogne est minimale car les bonis en argent sont généreux. Au fur et à mesure que la guerre se prolonge, le travailleur/technicien spécialisé et expérimenté devient une denrée recherchée par de nombreuses firmes. Pour contrer le rationnement quotidien, les industriels allemands aménagent de nombreuses cantines pour bien nourrir leurs employés. Mais les travailleurs sont bien tenus en mains par le Reichsarbeitdienst:

Speer en charge

En Janvier 1942, Hitler nomme son architecte personnel, Albert Speer, ministre des Armements, succédant ainsi à Todt. Depuis le début de la guerre, nous savons que la production industrielle allemande était aussi désorganisée et parcellaire que l'effort de guerre limité du régime. Mais, en s'attaquant à la Russie soviétique, l'industrie allemande ne pouvait pas produire suffisamment d'armements et de munitions pour satisfaire aux besoins quotidiens des forces armées. La standardisation de l'équipement militaire était très imparfaite, ce qui compliquait la logistique, surtout lorsqu'il s'agissait de ravitailler les unités éloignées dans ce bourbier que semble devenir la Russie. A son arrivée au ministère, Speer constate la nécessité de réorganiser l'industrie de guerre sous une nouvelle autorité centralisée qu'il veut diriger. Sa première priorité sera de mobiliser la main-d'œuvre – ce qui n'a jamais été fait depuis le début de la guerre. A son grand ennui, Speer subit des délais d'allocation de main-d'œuvre de la part des petits barons du Parti nazi. Sauckel, ministre de la Main-d'œuvre, s'oppose à la requête de Speer qui vise à mobiliser les femmes pour le travail en usine. Goering également. Sur la question des femmes, Hitler approuve Sauckel et dit à Speer que la santé physique et mentale des femmes va se détériorer si elles travaillent en usine. Hitler affirme que la femme allemande doit être protégée et préservée pour des tâches essentielles, celles des "trois k":

  1. Kirche – prier à l'église.
  2. Kinder – prendre soin des enfants.
  3. Kuche – le lit.

En revanche, Hitler permet à Sauckel et Speer d'importer des milliers de femmes ukrainiennes pour servir de domestiques, et ultérieurement d'ouvrières non spécialisées. L'ironie de cette mesure risquait de transformer l'Allemagne en ce que les nazis ne voulaient pas – un Reich contenant un segment de plus en plus important d'étrangers non-aryens. Mais, ce ne sera pas la seule ironie de cette Allemagne en guerre. Le nazisme qui favorisait la fin du capitalisme et le retour à la terre se développe dans un pays qui renforce la production industrielle et qui concentre la plus grande partie de sa main-d'œuvre dans les villes. Entre 1942-44, Speer réussit à quadrupler la production militaire en préférant ignorer la bureaucratie étatique et gérer à partir de sa petite équipe de technocrates spécialistes. Le ministre avait à la fois l'énergie, l'imagination et la volonté nécessaires pour réaliser ses objectifs.

_

Sous Speer, la production augmentera Speer rencontre Galland

La productivité des travailleurs allemands est remarquable, car elle va augmenter de 230% entre 1941 et 1944. Ce rendement fait dire à Speer que l'effort de la main-d'œuvre a permis à l'Allemagne de retarder sa défaite de deux ans. La main-d'œuvre allemande était surtout motivée par la crainte de la prolétarisation: le spectre de l'indigence et du rejet social explique cette énergie à travailler. Qui plus est, une partie de la main-d'œuvre spécialisée et salariée va s'enrichir. Si l'Allemagne de 1914-18 avait connu ce que l'historien français Pierre Broué appelait une "aristocratie ouvrière" bien payée, celle de la Seconde Guerre mondiale connaîtra l'embourgeoisement d'une partie de sa classe laborieuse et technique par le système des bonis de production. Un travailleur bien payé reçoit non seulement des avantages pécuniers et matériels de son employeur, mais aussi une valorisation de la part du régime - ce qui facilite son intégration sociale. La guerre permet aux travailleurs salariés du IIIème Reich de s'identifier d'avantage avec le régime nazi qu'avec celui du IIème Reich ou de la République de Weimar.

Dans le secteur industriel, les salaires ont été remplacés par des bonis à l'effort, selon que la production hebdomadaire dépasse ou chute en-deça du niveau prévu. L'accroissement de celle-ci demeure surprenante en dépit des raids aériens, du couvre-feu, de la pénurie de matières premières, un réseau de transport surchargé fonctionnant cahin-caha, ainsi que de l'éparpillement de la main-d'œuvre. La relocalisation de plusieurs établissements industriels dans l'ensemble du pays rendait l'industrie moins vulnérable aux raids aériens, mais compliquait l'acheminement des matières premières vers ces nouvelles usines. Le réseau de transport - surtout ferroviaire - se gonfle de réfugiés qui doivent partager l'espace avec du matériel de guerre et des permissionnaires. Les gens sont nerveux et souffrent de fatigue chronique. Il y a de nombreuses engueulades entre civils et soldats dans les trains. Les militaires sont surpris et parfois choqués par l'impolitesse de la population - à un point tel que Goebbels est obligé de lancer une campagne de courtoisie publique. Cependant, la propagande officielle ne pouvait cacher une certaine détérioration du moral, tel qu'attestée par le grand nombre de divorces au sein des familles allemandes.

La recherche scientifique allemande était trop dispersée pour espérer donner des résultats concrets en matière d'armements – surtout lorsque l'industrie sera bombardée par les Alliés. Les ingénieurs et scientifiques sont plus ou moins à la merci des caprices des généraux allemands – quand ce n'est pas Hitler qui vient mêler les cartes – pour leur permettre de produire de nouvelles armes dans des délais raisonnables. La supériorité qualitative des armes allemandes ne se dément pas, mais elle se manifeste surtout sur le front de l'Est. Sur les front occidentaux, l'innovation technologique allemande et alliée s'équivaut, surtout dans le secteur aéronautique (la conception et le déploiement de l'avion à réaction dans les deux camps en est une preuve éloquente).

_________

La guerre totale

La population allemande ne fut pas trop affectée par la guerre jusqu'aux premiers raids aériens sur Cologne et Hambourg (voir dossier Bombardements stratégiques), et les villes ne sont que peu touchées par les bombes alliées. Elle avait jusqu'alors bénéficié d'un accès aux denrées fraîches, aux vêtements et produits de première nécessité. A partir de l'automne 1942, un rationnement commence à restreindre l'achat de nombreuses marchandises, car elles sont dirigées vers l'effort de guerre. Le choix et la qualité des vêtements diminuent rapidement, de même que la variété dans l'alimentation. Les défaites de Stalingrad et de Tunisie font comprendre à la population que son armée n'est plus invincible et que le régime lui ment. Une certaine amertume se développe dans les milieux cléricaux mais elle ne produit aucune opposition sérieuse (voir dossier Résistance & répressions). En Février 1943, la radio allemande informe la population que les Alliés n'accepteront rien d'autre qu'une reddition sans conditions du Reich – pas question de traiter avec Hitler ni n'importe quel autre nazi. Dure nouvelle pour les Allemands après le choc de Stalingrad: le Reich est isolé et est condamné à vaincre ou à périr. Pour éviter de perdre pied sur le plan politique et affecter le moral populaire, le Parti nazi organise un grand rassemblement au Palais des sports de Berlin pour dénoncer toute velléité de reddition sans conditions. Le discours des dirigeants est radiodiffusé dans tout le pays. Là, Goebbels "demande" à la population si elle veut une mener une guerre totale contre les Alliés (clip ci-bas), et termine son discours en criant que le peuple se lève et que l'orage éclate – le slogan anti-napoléonien de 1812.

_

Goebbels: voulez-vous la guerre totale? Conscrits maniant un petit affût anti-aérien

Quel est le réflexe d'une population ostracisée par une alliance ennemie? Elle se rapproche du régime plutôt que de s'en éloigner. La population sait, désormais, qu'il n'y a aucune alternative: ce sera la victoire totale ou la défaite totale. Elle comprend qu'il n'y a rien d'autre à faire que la guerre; alors, vaut mieux un succès militaire "à l'arraché" que de subir les conséquences d'un effondrement. Ce "que l'orage éclate" de Goebbels signifie qu'il faut porter les coups tout azimut avec des moyens puissants:

  1. Cela implique la conscription générale pour tous les hommes de 18 à 60 ans qui rejoindront soit les dépôts des unités régulières de la Wehrmacht ou les nouvelles unités de milice territoriale.
  2. La conscription est étendue aux femmes après les durs revers de l'été 1943. Celles-ci serviront surtout dans les bataillons anti-aériens (flak) de la Luftwaffe, et dans l'intendance.
  3. Les enfants de 13 à 17 ans embrigadés dans les Jeunesses hitlériennes formeront de véritables unités de choc dirigées par les SS.
  4. Les volontaires étrangers sont eux-aussi mobilisés, soit pour travailler en usine, déblayer les routes et villes bombardées ou serviront dans les bataillons anti-aériens.

Jeunes, vieux, hommes et femmes qui travaillent en usine ou mobilisés dans leurs unités trouvent ainsi un certain climat d'égalité – cher au fascisme – dans la volonté de vaincre les Alliés. L'épreuve de la guerre fit disparaître les barrières sociales comme en Angleterre durant le Blitz. Pour le reste de la population non-mobilisée, il valait mieux se distraire au cinéma, au théâtre, et écouter de la musique plutôt que des bulletins d'information. Les cafés, théâtres et dancings étaient pleins. Le slogan grinçant du moment était: profitez de la guerre car la paix sera abominable. Tout naturellement, les gens essayaient de se regrouper pour socialiser, et se donner du bon temps, car le lendemain, ils pouvaient périr des suites d'un bombardement aérien. Ceux-ci faisaient rager la population allemande, et ils renforçaient le moral des gens au lieu de le briser. Les raids aériens renforçaient la solidarité circonstancielle au lieu de l'étioler en individualisme – par le seul fait de se retrouver sous les mêmes bombes – peu importe qu'on soit nazi ou non. En revanche, la population trouvait les raids très durs, comme le rapporte Goebbels, lors de ses visites aux villes éprouvées.

_

La Croix-Rouge au secours des sinistrés Une famille évacuée vers un camp de réfugiés

Tout comme en Angleterre, les autorités du Reich entreprennent un plan d'évacuation des agglomérations urbaine jugées les plus menacées. De l'été 1942 à l'automne 1944, plus de 1.4 millions de personnes seront évacuées dans des camps de réfugiés et dans de nombreux villages. Un soin particulier est porté aux enfants en bas âge.

Sur le "relogement"

Le nouvel ordre hitlérien voulait créer une société homogène où la race aryenne pourrait s'épanouir et prospérer. Pour ce faire, elle devait se débarrasser de tous ses éléments disparates, dont les Slaves et les Juifs. Beaucoup d'entre eux avaient été chassés de la vie publique et leurs avoirs confisqués; d'autres avaient été déportés en masse vers les camps de l'Est et, bien sûr, les chambres à gaz de Himmler (voir l'univers concentrationnaire). Fait à noter, la plupart des civils allemands de l'époque entretenaient le pressentiment que les déportés juifs, slaves et tziganes étaient maltraités à l'Est. Cependant, la majorité de la population n'employait pas les mots "concentration" et "extermination", mais préférait parler de "relogement" des personnes déportées à l'Est.

Inévitablement, plusieurs Allemands furent informés de source sure (fonctionnaires et soldats du front) du sort des déportés dans les camps de concentration; ils ne réussirent pas à informer leurs concitoyens parce que ces derniers préféraient "ne pas savoir". Parler de l'extermination juive était tabou, et le risque de se faire dénoncer et arrêter était grand. En fait, les gens préféraient rabrouer leurs informateurs en leur disant des petites phrases perfides qui témoignent de l'impuissance populaire face au régime: écoutez monsieur xyz,vous ètes plutôt stupide de parler de telles choses. Ce sont des ragots colportés par des radios étrangères. Lorsqu'une personne insistait sur la réalité de ces atrocités, ainsi que sur le fait que le régime ment effrontément, elle pouvait se faire répondre une phrase du genre: mme abc, si vous ne cessez pas de répandre de tels insinuations, vous finirez vous-même dans un camp de concentration. Il serait faux, cependant, d'attribuer cette mesquinerie sociale à la grande majorité de la population. En fait, beaucoup d'Allemands ignoraient jusqu'à l'existence de camps d'extermination; mais, beaucoup d'autres savaient qu'il était dangereux de s'en prendre à un régime dictatorial si puissant. Ceux qui ont des doutes sur les activités scabreuses du totalitarisme nazi ne cherchent qu'à se protéger et à protéger certains de leurs proches trop informés et bavards: écoute, en t'attaquant à une dictature, tu affontes un serpent venimeux; tôt ou tard, tu t'exposes à te faire piquer. Nombreux seront ceux qui seront arrêtés pour avoir "répandu des ragots".

Alles klappt

La population essaie de gérer son stress du mieux qu'elle le peut dans l'humour, la dérision et le fatalisme. Malgré l'incertitude causée par le rationnement, les bombes et la relocalisation, il est erroné de parler d'un mécontentement généralisé. Le patriotisme authentique est toujours de mise - toutes classes sociales confondues - et cela malgré l'attentat contre Hitler du 20 Juillet 1944 (voir résistances et répressions). La réaction de l'opinion publique au geste du comte Stauffenberg à Rastenburg a été négative, car les gens perçoivent les conspirateurs comme des éléments dangereux qui veulent détruire l'Allemagne en guerre. Ces derniers ont agi dans l'isolement complet et n'avaient pas de liens avec la population. Même des socio-démocrates comme Leber et Mierendorff ont agi à titre individuel, plutôt comme des porte-paroles populaires. L'aristocratie qui s'était opposée à Hitler sera neutralisée par la répression qui a suivi le complot avorté. A l'automne 1944, population allemande tenait le coup malgré les dévastations. Une accalmie de quelques mois lui a permis de souffler un peu; mais, les raids aériens reprennent au printemps 1945. La résignation stoïque avait remplacé la détermination farouche de résister. Dans les immeubles éventrés, la vie quotidienne se concentrait dans les sous-sols. Désormais, les gens s'entraident du mieux qu'ils peuvent. Durant un bombardement, les gens comptaient les détonations de 8 bombes par avion avant d'être tranquilles; ils étaient souvent hébétés et fatigués de par leur manque de sommeil. Il n'était pas facile de quitter les villes sans sauf-conduits, et la destruction du système ferroviaire isolait les villes. Pis encore, la famine guettait certaines régions de l'Allemagne, surtout à cause de la sévérité du rationnement. Malgré l'embrigadement de la main-d'œuvre allemande, et la mise au travail forcé de 9 millions d'étrangers, l'Allemagne sombre progressivement dans une léthargie.

_

Raid de B-17 américains Usine de carburant synthétique bombardée

out comme les travailleurs, les pauvres ont été remarquablement loyaux au régime durant toute la durée de la guerre - contrairement aux craintes de la Gestapo. Il en est de même pour la grande majorité des classes moyennes - même si celles-ci savent que tout est fichu. Même au début de 1945, Speer est étonné par cette volonté populaire de soutien à Hitler. La peur n'explique pas tout. La conformité de la population allemande au régime nazi vient du fait que celle-ci vit dans une illusion teintée de délire collectif. Les historiens germanophones contemporains sont d'accord avec cette conclusion: Fest parle d'un "aveuglement de masse", et Grunberger d'un "réflexe hallucinogène" qui date depuis 1933.

A partir du printemps 1945, plusieurs dizaines de milliers d'hommes sont conscrits dans la Volksturm – ou armée du peuple – pour improviser des unités que la Wehrmacht va déployer devant les armées soviétiques. En 1945, la Volksturm est composée de tous les hommes inaptes au service militaire; ces derniers sont mal armés et aucunement entraînés à faire face aux divisions bien rodées de l'Armée rouge. On leur donne des armes dépareillées, des Panzerfausts, et des grenades. Les conscrits prêtent serment, parfois devant des personnalités du régime – comme Goebbels – et marchent stoïquement vers un sort incertain. La plupart d'entre eux se rendront sans même tirer un coup de feu, pressés d'en finir avec cette guerre. Les autres seront massacrés.

__

Vers un sort incertain Conscrits du Volksturm faits prisonniers Sacs de patates aux réfugiés allemands

Il ne faut pas oublier que malgré la désintégration du dispositif militaire allemand à l'Est comme à l'Ouest, le moral de la Wehrmacht ne craquera qu'à la veille de la capitulation. Le courage professionnel et la ténacité combattive allemande ont été surprenants. Contrairement à l'US Army, la Wehrmacht n'a jamais manqué de volontaires pour participer aux pelotons d'exécution contre des camarades reconnus coupables de trahison par les courts-martiales. Finalement, c'est dans un apathie parfois teinté d'incrédulité que la population allemande accueillent leurs envahisseurs. A l'Ouest, ceux qui craignent le plus d'être tués par les Alliés mettent des draps dans les fenêtres de leurs immeubles pour indiquer qu'il n'y aura pas de résistance. A l'Est, des centaines de milliers d'entre eux fuient la partie orientale de l'Allemagne dans le chaos le plus complet afin de franchir l'Elbe et se réfugier en zone anglo-américaine. Dans les deux cas, la population allemande est plus soucieuse de trouver de quoi manger et de rechercher leurs proches que de s'inquiéter du sort d'Hitler.

___________________________

© Sites JPA, 2021