Bagration

L'été 1944 sera une étape importante dans la guerre à l'est, car l'URSS va chasser les Allemands de son territoire. Cela va se concrétiser par la défaite du Groupe d'armées Centre. Sur le plan militaire, Staline peut se permettre une offensive de grande envergure grâce à ses réserves inépuisables, et la motorisation de ses divisions d'infanterie. Qu'est-ce que la Wehrmarcht pouvait faire en 1944 contre 500 divisions d'infanterie, 40 d'artillerie et 300 autres motorisées et blindées totalisant 9000 chars, appuyées par 16,600 avions? Que valait la logistique allemande vis-à-vis un tel rouleau-compresseur disposant d'une industrie qui travaillait d'arrache-pied dans un climat de guerre totale en fournissant tout ce l'Armée rouge avait besoin, avec de meilleurs délais? Peu de chose, si ce n'est que d'essayer de jouer au pompier avec des moyens de plus en plus réduits. Le taux de production industrielle soviétique dépassait depuis plus d'un an celui de l'Allemagne. L'aide occidentale acheminée via l'Iran et Mourmansk apportait des compléments forts appréciés: rations, produits médicaux, avions, pneus, poudre sans fumée pour propulser les roquettes Katioucha, machines-outils, et surtout des camions. L'Armée rouge avait considérablement améliorée sa technique d'entrainement et ses efforts de réoganisation. Un choix judicieux de promotions a mis en sellette plusieurs officiers généraux talentueux pour commander les divers fronts. Ils ont gagné la confiance de Staline et de la Stavka qui à leur tour, leur lâchent la bride; ce qui contraste avec les généraux allemands qui se retrouvent de plus en plus muselés et baillonnés par le despote de Berchestgaden.

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La Carélie

Le premier coup de massue assénée par l'URSS durant son offensive de l'été 1944 fut en Finlande. Au printemps de 1944, l'armée finlandaise n'était plus l'élément motivé, entrainé et homogène de 1939. La levée du siège de Léningrad et la défaite du Groupe d'armées Nord du maréchal allemand Kuchler fragilise le gouvernement finlandais de Mannerheim en lui interdisant toute aide militaire allemande. Mannerheim savait qu'il aurait à trinquer. Il divisa le gros de ses forces en deux tronçons: sur la Carélie où il place 6 divisions et autour du lac Ladoga. Il établit une série de défenses en escaliers sur 75 milles de large par 100 de profondeur. Cependant, ce dispositif était trop modeste pour espérer tenir devant le rouleau-compresseur soviétique. Selon les sources finlandaises - car on ne connaît pas les sources soviétiques dans le dossier finlandais -, l'Armée rouge oppose 24 divisions dont 4 blindées, appuyées par près de 1000 avions. Tout comme en Novembre 1939, le renseignement militaire finlandais signale que les soldats soviétiques travaillent à construire des pistes forestières et des ponts de fortune pour faciliter ses déploiements. Le 9 Juin, le Front de Léningrad commandé par le général Gussev lance son attaque par le traditionnel barrage d'artillerie violent, mais bref, d'une densité de 250 pièces au mille sur un front de dix milles. De surcroit, la flotte russe de la Baltique opéra sur les côtes pour aider dans un rôle d'appui-feu. Les fusiliers-marins soviétiques déjà présents sur l'île de Hanko, tirent sur des positions côtières finlandaises (ci-bas).

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Canon russe côtier sur l'île finlandaise de Hanko — L'artillerie soviétique ouvre le bal...

Les unités finlandaises sont rapidement débordées, non sans avoir furieusement résistées, car elles combattent pour leurs vies. Bousculés, les Finlandais sont contraints de se replier en abandonnant toute leur artillerie. Le 13 Juin, la Carélie fut complètement occupée. Une contre-attaque courageuse menée par une division blindée finlandaise repoussa temporairement quelques unités soviétiques, mais elle ne servit à rien: cette division se fit hacher des airs par les avions d'attaque au sol. Le sacrifice de cette division blindée finlandaise permit à Mannerheim de faire replier 4 divisions d'infanterie menacées de fractionnement et d'encerclement. La coordination des unités soviétiques ne laisse pas de temps à Mannerheim pour redéployer ses forces. Le 20 Juin, les unités de la 21ème Armée soviétique font leur entrée à Viipuri. Par la suite, l'offensive prend un mouvement tournant. Une pince traverse la Svir en direction nord pour en rejoindre une autre arrivant de Masselskaya. Mais les Finlandais ont pu se replier à temps pour éviter l'encerclement tant redouté. Ils tiennent une sorte de ligne de front de 45 milles entre les lacs Ladoga et Loymola. Mais entre le lac Ladoga et le Golfe de Finlande, les Soviétiques ont d'autres succès car ils établissent une tête de pont sur la rive nord de la Vuoksa, ce qui leur permet de menacer une autre ville finlandaise, Taipale. Cependant, les progressions russes sont ralenties par l'excellente défense finlandaise.

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Char russe en Carélie — Les Soviétiques entrent à Vipiurii

Malgré les pertes qu'ils infligent aux soldats soviétiques, les Finlandais n'ont plus de carte à jouer sur le plan diplomatique car ils ont perdu la Carélie. De surcroit les Soviétiques tiennent toujours leur tête de pont à l'extrême-nord, soit la ligne de chemin de fer entre Mourmansk at Léningrad, ce qui facilite les déploiements de leurs troupes. Quant aux Finlanais, ils se retrouvent avec des unités amoindries par la perte de leurs matériels lourds. Cependant, les Finlandais continuent encore de bien manœuvrer sur le terrain; ils lancent de petites contre-attaques coûteuses pour leurs adversaires à chaque fois qu'ils en ont l'occasion. Peu de Finlandais furent faits prisonniers. Staline et la Stavka conclurent que la sécurisation à outrances du territoire finlandais ne valait pas la vie d'un trop grand nombre de soldats soviétiques; après tout, la Finlande n'avait pas l'importance du Caucase, de l'Europe orientale ou même de la prise de Berlin. Malgré ses déboires, Mannerheim sauva son pays de l'occupation militaire soviétique.

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Potolsk

Pour célébrer l'anniversaire de l'invasion allemande de la Russie soviétique, Staline lança intégralement Bagration. L'Armée rouge disposait en première ligne de 166 divisions d'infanterie dont la moitié était motorisées sur 25,000 camions de 2.5 tonnes et de 1 tonne; 83 divisions blindées totalisant 5200 chars et automoteurs divers, appuyées par 31,000 pièces d'artillerie tractées et 6000 avions. Le reste de l'inventaire pré-cité ci-haut reste en réserve. La zone à reconquérir s'étend de Polotsk au nord jusqu'aux marais du Pripet au sud. Les groupes d'armées soviétiques engagés sont les suivants:

Le premier groupe d'armées nommés ci-haut devait progresser sur l'axe Polotsk-Vilno-Kaunas.

Le second groupe devait progresser sur l'axe Pinsk-Brest Litovsk-Varsovie.

Le troisième groupe devait franchir la Priona et la Bérézina pour encercler des forces ennemies à Orsha.

Le quatrième groupe devait assister le troisième en fixant sur place ces-dites forces ennemies à encercler

L'attaque

Le début de l'offensive soviétique du 22 Juin fut précédé d'une offensive majeure de 240,000 partisans qui contrôlent les forêts de Biélorussie. Bien encadrés par des officiers réguliers, ils attaquent toutes les lignes de communications du Groupe d'armées Centre à 10,000 endroits différents sur une grande étendue de territoire qui s'étend même jusqu'à Minsk (image ci-bas). Leurs attaques perturbèrent sérieusement les communications et le ravitaillement ponctuel des divisions allemandes. Un terrain d'aviation fut même attaqué et mis hors-service par un groupe de partisans. A l'aube du 22, l'attaque générale débuta par la clameur terrifiante habituelle des batteries d'artillerie et de Katiouchas. Bagramyan et Tchernakosvsky se sont donnés pour objectif initial de capturer la ville de Vitebsk par un double mouvement tournant; cela permetterait de gagner le temps nécessaire à leur camarade Rokossovsky pour percer les positions de la 9ème Armée allemande dans la région de Bobruysk. Les progressions furent époustouflantes surtout en comparaison avec les valses-hésitations britanniques en Normandie. Lorsque les deux généraux atteignent leurs objectifs, il se préparent à lancer une seconde offensive à double pince en direction de Minsk. Ils ne prirent que 48 heures pour percer les lignes allemandes et désorganiser la 3ème Armée blindée au nord-ouest et sud-ouest de Vitebsk. Des renforts allemands furent ponctuellement envoyés pour tenter de boucher les brèches; ils infligèrent des pertes aux Soviétiques, mais cela dégarnissait d'autres secteurs, et Busch fut contraint d'observer les Soviétiques passer là où la ligne de front avait été dégarnie. Le 4ème Corps allemand fut frappé de front et quasi-exterminé. Son commandant, le général Pfeiffer, fut tué au combat. Les Allemands étaient stupéfaits d'observer les unités soviétiques capables d'opérer avec une capacité manœuvrière égale à la leur; la coopération aéro-terrestre soviétique fut très bonne. Durant l'après-midi du 24 Juin, Zeitzler appela le général Rheinhardt

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Encore ces damnés partisans... — Soviétiques allant vers leurs aires de départ

Au Berghof pour lui demander s'il considérait si cela valait la peine de faire cramponner des troupes allemandes dans la région de Vietbsk. Rheinhardt lui répondit que les forces en question étaient dans un danger imminent d'être encerclées. Lorsque Zeitzler lui fit remarque qu'Hitler craignait de perdre des ressources en matériel dans cette région, Rheinhardt fut cinglant: si la trappe russe se referme, nous ne perdront pas seulement ce maudit matériel, mais un autre corps d'armée avec ses cinq divisions. Malgré les arguments et les appels à la raison, Zeitzler reçut un message du boss: le furhrer a décidé que Vietbsk devait être défendu "à tout prix". Rheinhardt fut pétrifié à l'annonce de ce message. Mais trois heures plus tard, Hitler se ravisa et permit à ce qui restait de la 3ème Armée blindée de se replier à l'exception d'une division pour couvrir la retraite. Compte tenu de la puissance du rouleau-compresseur soviétique, l'ordre du furhrer était d'autant plus absurde, que le corps d'armée en question - le 52ème - venait d'être écrabouillé par de multiples attaques. Le général Gollwitzer se rendit au général Rodtmistrov avec seulement 200 hommes. Tous les autres sont morts. Plus au sud, les mêmes attaques soviétiques produisent les mêmes effets. Le général Jordan, commandant la 9ème Armée allemande, ne fut pas plus chanceux que Rheinhardt; son 35ème Corps qui défendait la ville de Bobruysk fut lui-aussi quasi-exterminé. Rokossovsky avait pris la peine de ne pas lancer ses forces sur le dispositif le plus puissant de la Wehrmarcht à l'Est; il préféra le bousculer le dos à la Bérézina pour obliger sa capitulation. Au bout de trois jours de rudes combats - qui fauchèrent une division soviétique -, Rokossovsky fut victorieux: il parvient à bousculer le 41ème Corps blindé et acheva le 35ème Corps qui se rendit avec 144 survivants. Tous les autres sont morts. Le 29 Juin, le 41ème Corps avait perdu tous ses chars et semi-chenillés, et 16,000 Allemands furent faits prisonniers. Il laissait plus de 19,000 tués à proximité des rives de la Bérézina.

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Les roquettes Katioucha sont toujours redoutées — Les Soviétiques progressent

Destruction du Groupe d'armées Centre

Ce sera la grande affaire militaire sur le front de l'Est durant tout l'été 1944. Pendant que les alliés essaient de consolider leurs avancées en Normandie, les Allemands, eux, vont perdre la dernière grande unité durant d'incessants combats d'encerclement. Durant l'Opération Bagration, la Biélorussie était le plat de résistance convoité sur le plan territorial. Au même moment, une poussée aéro-terrestre du général Pliev atteignit Ossipovichi à huit milles au sud-ouest de Minsk; elle prit les villes de Lepel et de Borisov. La situation de la 4ème Armée allemande était précaire, surtout face à un tel déploiement de forces. Le général Von Tippelskirch dut utiliser tout le tact nécessaire pour convaincre l'OKW de faire replier ses forces sur la rive gauche de la rivière Proina vers le Dniepr. Les zones défensives que les Allemands avaient aménagées - terrain d'aviation inclus - à Mogilev et Orsha furent encerclées par les forces combinées des généraux Zakharov et Tchenakovsky (voir carte ci-haut). Les soldats soviétiques firent la même politesse que les Allemands leur avait fait en Octobre 1941, lorsque ces derniers avaient encerclés leurs forces sous-équipées en Octobre 1941. Cette fois, les poches d'Allemands encerclés furent réduites à la mi-Juillet, à fort prix: deux divisions soviétiques furent quasi-exterminées dans les combats. Peu après, Tippelskirch brisa son encerclement sous les bombes et roquettes des bimoteurs Pe-2 qui trainent au-dessus du champ de bataille. Il se retrouva dans des zones marécageuses semi-boisées infestées de moustiques et de partisans. Comme la résistance allemande avait été importante à Mogilev et Orsha, il n'est pas surpenant que Pliev arriva à Minsk avant Zakharov et Tchenakovsky - la Stavka aimait beaucoup faire concurrencer ses généraux entre eux. Le 3 Juillet, Pliev réduisit en ferraille deux corps blindés allemands (les 27ème et 34ème) dans une curée aéro-terrestre aussi intense que durant la bataille de Koursk: plus de 390 chars et automoteurs furent détruits. Mais au sol, la curée ne fut pas économique: elle coûta 8000 hommes et 150 chars à Pliev - des pertes qui furent comblées en deux jours par des unités de réserve de l'arrière. Devant le rouleau-compresseur soviétique de l'Opération Bagration, Hitler mit six jours avant d'admettre que la campagne de Biélorussie était autre chose qu'une diversion.. Il limoge le général Busch - en pleine bataille - et le remplace par le maréchal Model, qui fit de son mieux pour se faire une idée du désastre anticipé.

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Tout comme a Koursk, les Pe-2 ne sont jamais loin — Assauts de chars T-34

Il ordonne à la 3ème Armée blindée de se départir de trois divisions blindées pour colmater une brèche de 185 milles de large, causée par Rokossovsky, et qui ouvrait la route de toute la région du Pripet. Les Soviétiques y engouffrent 126 divisions et 62 brigades blindées totalisant 2500 chars. Cette force cassa toutes les petites contre-attaques allemandes dès que celles-ci se formaient en ordre de bataille: l'infanterie était tapée par l'artillerie et les Katiouchas, et les chars allemands encore en état de marche se faisaient rotir du ciel, bien avant d'être en mesure de batailler avec des engins soviétiques. Tout comme à Mogilev, les unités allemandes furent tassées en des poches qui résistèrent quelques semaines avant que leurs tranchées fraichement creusées et leurs autres positions de fortunes soient culbutées par les T-34 et par une infanterie qui attaque en vagues humaines (clip ci-bas). Devant une telle intensité, même les unités les plus aguerries auront beau infliger des centaines de tués aux Soviétiques, elles sont submergées par le nombre. Devant les déferlements, les soldats allemands sont contraints de ne tirer qu'un nombre limité d'obus de canons ou de mortier avant de fuir en abandonnant leur matériel. Un officier allemand fait prisonnier avait écrit dans son carnet personnel: nos troupes qui attaquent ou se défendent en Russie sont comme des éléphants qui attaquent une fourmilière. Les éléphants pourront tuer des centaines voire des milliers de fourmis, mais à la fin, ils seront submergés par le nombre et rongés jusqu'aux os.

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Blindés allemands détruits à l'est de Minsk

La ligne entre Minsk-Baranovichi et Brest-Litovsk céda, et les unités avancées des trois fronts soviétiques convergèrent le 6 Juillet. Pour éviter d'être encerclées dans une nasse gigantesque, de nombreux commandants de division allemands font passer la Bérézina et le Niémen à leurs unités, en prenant grand soin de dynamiter les nombreux ponts encore en état de supporter les véhicules lourds sur ces deux fleuves. La tactique fonctionna, mais elle condamnait de facto plusieurs dizainnes de milliers d'hommes à l'encerclement ou à l'extermination sur la rive droite de ces fleuves. Quant aux sapeurs et pontonniers soviétiques, ils firent de vrais miracles avec presque rien. Bien qu'ils ne bénéficiaient pas d'ensembles préfabriqués comme les ponts Bailey britanniques, les Soviétiques excellaient dans l'art de construire des ponts solides avec des matériaux de fortune. Moins de 72 heures après la destruction d'un pont routier ou ferroviaire, il n'était pas rare de voir s'ériger et terminer une construction alternative tout à fait fonctionnelle. Le 8 Juillet, une grande poche allemande encerclée se rendit, après avoir essuyée de nombreux bombardements et pilonnages. Cela conduisit à la destruction du Groupe d'armées Centre: sur ses 37 divisions valides en ordre de bataille au 22 Juin, 28 furent pratiquement anihilées. Le nombre de morts excédait celui des prisonniers: 190,000 tués et 95,000 prisonniers - incluant dans ce dernier lot 19 généraux de division et de corps d'armée. Plus de 400 véhicules, 1300 canons et 285 chars furent détruits.

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Corps-à-corps dans des tranchées allemandes — Matériel allemand détruit

Ce désastre allemand en Biélorussie fut pire que celui de Stalingrad et Koursk combinés. Mais curieusement, il stabilisa le front de l'Est durant plusieurs semaines, car les divisions soviétiques amochées avaient besoin de souffler et de se ravitailler. N'empêche, Staline célébra cette victoire avec pompe, en faisant défiler 57,000 prisonniers de guerre à Moscou, généraux déchus en tête. Le journaliste Alexander Werth du Sunday Times décrit l'humeur de la population moscovite à la vue de ces vaincus: les prisonniers allemands passaient en colonnes serrées dans les rues de la capitale; ils étaient flanqués par une foule de curieux, en particulier des jeunes qui les huaient, les invectivaient, et leurs crachaient dessus. Les prisonniers marchaient hagards, regardant devant eux. Certaines vieilles femmes éprouvaient de la compassion à la vue de ces misérables; elles en avaient les larmes aux yeux. J'entendis l'une d'endre elles murmurer: "ils sont comme nos gars, entrainés dans la fournaise de la guerre - tozhe pognali ne voinu.

La destruction du Groupe d'Armées Centre

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Les Allemands ont fait sauter tous les ponts — Prisonniers allemands à Minsk

La Vistule

Staline donna la permission aux généraux Rokossovsky, Bagramyan, Tchenakovsky et Zakharov d'exploiter leurs victoires de Biélorussie le plus rapidement possible. La logistique soviétique a pu, grâce aux camions américains, ravitailler et réarmer les divisions soviétiques de ces quatres généraux. L'offensive reprit le 13 Juillet, dans la même pétarade de préparation habituelle. Au nord, les forces de Tchernakovsky prennent Vilno; le 14, Rokossosky prend Pinsk; le 15, Tchenakovsky prend Alytus, pendant que Zakharov prend Grodno et ses villages avoisinants. Du 28 au 31 Juillet, Rokossovsky prend Brest-Litovsk, traverse la Vistule et prend péniblement Praga, aux portes de arsovie. Le 1er Août, Tchenakovsky arrive à 15 milles de la Prusse orientale; le lendemain, ses forces prennent Kaunas. Sur sa droite, les forces de Bagramyan se jettent dans la brèche ouverte entre les débris allemands des Groupes d'armées Nord et Centre produits par la catastrophe à Vitebsk. Ils essaient de repousser les Allemands, mais la facture en vies humaines commence à monter. Dans ce secteur, les Allemands ne peuvent plus endiguer les poussées soviétiques avant les pluies automnales. Le général Lindemann fit passer plusieurs divisions sur la rive gauche de la Dvina, uniquement pour les céder à un Groupe d'armées Centre qui n'existe plus. Mais il ne le sait pas encore… Sur le plan politique, Hitler ne veut pas se résoudre à abandonner les pays baltes, car cela serait interprété, selon lui, comme un abandon de la Finlande.

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Les attaques soviétiques sont irrésistibles — De la Vistule à l'Oder

Mais cette dernière n'est que trop soulagée d'avoir signé avec le diable une paix séparée qui garantirait sa survie, après la guerre. Mais Hitler ne le sait pas. Le 11 Juillet, Bagramyan traversa la Dvina à Drissa et poussa plus à l'Ouest sur sa gauche et entra en Lithuanie. Il fit sa jonction avec le général Yémérenko qui venait de repousser à fort prix la 16ème Armée allemande du général Loch. Il faut souligner que depuis le 10 Juillet, la résistance allemande est plus vigoureuse et cause un plus grand nombre de pertes humaines et matérielles aux Soviétiques. Quant à Hitler, il était ébranlé aux larmes devant l'efficacité du rouleau-compresseur soviétique. Il assura le général Friessner - qui avait remplacé Lindemann, limogé - de sa "plus totale coopération", mais le releva à son tour de son commandement, le 23 Juillet. Le Groupe d'armées nord fut désormais dirigé par un général zélote et membre du parti nazi: Schorner.

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Artilleurs allemands délogés de leurs positions — Unité polonaise montant au front

Malgré son zèle nazi, les talents exécutoires de Schorner ne purent faire grand chose pour changer radicalement la position plus que précaire des unités allemandes entre la Vistule et les pays baltes. Des tankistes de chars Tigre, comme Wittman, auront beau détruire autant de chars et de véhicules qui leur tombent sous la main, ils setont tout simplement submergés par le nombre. Les unités du 3ème Front de la Baltique se lancent au feu le 25 Juillet, tout comme celles du Front de Léningrad. Schorner avait à s'opposer à une attaque concentrique de 80 divisions avec leurs appuis aériens. Le 21, les Soviétiques entrent à Pskov; le lendemain, Yémérenko contrôle toute la rive gauche de la Dvina, mais perd les 2/3 d'une division à cause d'une résistance régionale acharnée allemande, et entre en Lettonie. Tassé le dos à la Baltique, Schorner fera une retraite en escaliers, et sera plus chanceux que Paulus; car, il demande d'être évacué par voie maritime.

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Le tankiste Wittman est décoré par Hitler — Un char Staline traverse la Vistule

L'attitude des généraux soviétiques se résumait dans la déclaration de Rokossovsky dans l'édition du 26 Juillet du Exchange Telegraph: ce qui importe, maintenant, n'est plus de prendre telle colline ou telle ville, mais de ne donner aucun répit à l'ennemi. Les Allemands s'usent mortellement à courir à l'Ouest, à un point tel que leurs troupes perdent souvent le contact avec leur commandement. Le lendemain, la Stavka parle le même langage lorsqu'elle déclarait: l'OKW ne sera pas en mesure d'ordonner à ses troupes de tenir une ligne sur la Vistule, pas plus que sur le Bug ou la San. C'est toute l'armée allemande qui se fait battre à plate couture. Au même moment où s'amorçait l'attaque sur la Vistule, le maréchal Koniev et ses forces du 1er Front ukrainien se lança dans une offensive destinée à mopper les dernières divisions du Groupe d'armées Centre qui avaient survécues à l'encerclement. Il disposait également d'une force énorme, irrésistible: sept armées, totalisant 1570 chars et automoteurs d'artillerie, 3200 avions de tout types, et la bagatelle de 16,200 pièces d'artillerie tractées et de lance-roquettes Katioucha. Qu'est-ce qu'un Model essouflé et échaudé pouvait faire pour contrer un tel inventaire? Model perdit sa dernière grande unité blindée, la 8ème Division, uniquement par l'action des avions d'attaque au sol; cet incident lui enlevait ipso facto tout moyen de contre-attaquer et même de tamponner les divisions soviétiques. Les forces de Koniev étaient si nombreuses et si puissantes qu'il pouvait même se permettre d'opérer sur deux centres de gravité: Sur sa droite - il attaque sur toute la zone au nord de Lutsk, exploitant ses percées au sud-ouest. Sur sa gauche - il attaque avec deux armées blindées sur Tarnopol et embouteillera l'ennemi. Les éléments du 1er Front ukrainien poussent rapidement des divisions allemandes dans une poche où elles sont encerclées entre Brody, Lvov et Ternopol.

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Ravitaillement soviétique sur un pont de fortune — Les combats sont incessants et coûteux

Model se replie

Enfoncé de toutes parts, Model cabla à l'OKW qu'il lui restait encore un peu d'énergie et de volonté pour essayer d'endiguer les forces de Rokossovsky et de Koniev sur la rive ouest du Bug. Mais cela était une tâche bien au-dessus de ses moyens. Il avait 30,000 soldats allemands tués sur les bras et toute la Galicie était ouverte aux Soviétiques. Il profita de la nomination du général Guderian à à tête de l'OKH (Zeitztler avait été démis après le 20 Juillet) pour faire replier ses troupes au-delà de la Vistule, sur une ligne de front plus petite et plus facile à défendre. Il n'avait qu'à attendre d'autres renforts allemands pour renforcer la Galicie.

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Soviétiques accueillis en libérateurs — Faibles enforts allemands en Galicie

informé sur l'envoi de renforts allemands vers la Galicie, Rokossovsky et Koniev prirent Model de vitesse en consolidant toute leur emprise sur la rive gauche de la Vistule et atteignant la San entre le 28 et le 31 Juillet. Certaines avant-gardes de fantassins traversent le fleuve à Pulawy (ci-bas) en amont de la capitale polonaise. Quant au 1er Front ukrainien, il réussit à parcourir et à presque sécuriser un front de 125 milles de profondeur par 250 milles de largeur. Toute la zone entre les Carpathes et la Galicie avait été dégagée des forces allemandes; cela fit refluer les Hongrois et Roumains dans leurs pays respectifs. Le 7 Août, Koniec occupait les petits champs pétrolifères de Boryslaw et de Drogobycz. Les deux camps étaient littéralement épuisés par plus de trois mois de conflits acharnés et quasi-incessants. Le général Rokossovsky avait plus de 122,000 depuis le 22 Juin; 17 divisions soviétiques avaient été anéanties, et 6 autres étaient dans un tel état de délabrement, qu'elles durent être retirées du front. Quant à la Wehrmarcht, elle avait perdue 60 divisions depuis ce même 22 Juin; son nombre de tués excédait celui des prisonniers: 380,000 contre 150,000. Il est cependant impossible de chiffrer les pertes allemandes en chars et automoteurs, mais elles furent très sévères.

Automoteurs allemands Wespe sur la rive ouest de la Vistule

A à fin de Juillet, le rythmne de la retraite allemande ralentit considérablement. L'OKH a amené de fortes réserves dans les secteurs galiciens du front de l'Est. Les Soviétiques sont également essouflés, et leur ravitaillement est à plus de 600 milles sur leurs arrières. Chez les Allemands, ce sont les divisions blindées et d'infanterie qui ont le plus souffert. Les bataillons d'artillerie demeurent homogènes, mais ils ont abandonné une grande quantité de matériel. Partout, les vivres, carburant et munitions manquent. Comme l'écrivait Model dans son carnet: l'infanterie et les blindés ne reçoivent plus d'appui d'artillerie. Quant à la Luftwaffe, elle est handicapée par ses nombreux déménagements de terrains d'Est vers l'Ouest. Au début de la campagne de Biélorussie, nous avions encore la maîtrise du ciel dans de nombreux secteurs; en ce début d'Août, cette supériorité s'est évanouie. Dans le secteur couvert par le 1er Front biélorussien, les Allemands firent 3170 sorties, contre 3316 pour les Soviétiques.

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Fantassins soviétiques - Je n'ai plus de peine car tu reviendras...

L'opération Bagration s'est soldé par un succès total. Sur un front de plus de 1000 km de large, l'Armée rouge avait avancée de 600 km en deux mois. La Biélorussie, la Lithuanie et une partie de l'Esthonie avaient été libérées, ce qui amène les Soviétiques aux frontières de la Prusse Orientale. La destruction du Groupe d'armées Centre sera une blessure ingérissable pour la Wehrmacht: 17 divisions et 3 brigades anéanties, soit 290,000 tués et environ 200,000 blessés, dont les deux tiers faits prisonniers. Les auxiliaires de la Wehrmacht ont été massacrés. Parmi les morts, on retrouve 8 généraux tués et 22 faits prisonniers. Les pertes soviétiques, toujours incertaines, sont évaluées à 381,000 tués et 158,000 prisonniers. Comme nous l'avons constaté, les causes de la défaite allemande étaient multiples: obstination d'Hitler à fixer les unités sur place, ce qui permettait leur encerclement; la supériorité numérique et matérielle de l'Armée rouge, ainsi que le transfert d'unités allemandes sur le front de Normandie et d'Italie. C'est la première fois que l'Armée rouge a réussi une offensive motorisée et blindée en profondeur. Aux dires de plusieurs généraux allemands, les Soviétiques avaient la même capacité manoeuvrière que la Wehrmacht. Au niveau géopolitique, la réussite de l'opération Bagration permettra à Staline de pressurer les Anglo-Américains à la conférence de Yalta. A court terme, les Soviétiques pourront se frayer un chemin jusqu'à Berlin...

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