La Cyrénaique

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La chute de la France et l'Armistice de 1940 plaça l'Angleterre dans la position la plus critique de son histoire. Elle devait combattre pour sa survie sur son propre territoire, et en Egypte elle était en état d'infériorité numérique, prise en sandwich entre les possessions italiennes de Tripolitaine et de Cyréanique à l'Ouest, et à la Somalie et l'Abyssinie au sud. Dans ces territoires, l'Italie fasciste disposait de 236,000 hommes, 1800 pièces d'artillerie, 339 chars légers, et 150 avions de chasse de bonne qualité. Dans tout le Moyen-Orient, les Britanniques disposaient de 94,000 hommes, commandés par le général Claude Auchinleck, dont 36,000 en Egypte. Ces derniers formaient la Western Desert Force, composée de la 7ème Division blindée commandée par le général Neame, et la 4ème Division indienne, sous le commandement du général Pierse. Auchinleck savait que l'Égypte vivait sur du temps emprunté et que Mussolini voulait obtenir l'occuper pour s'emparer du canal de Suez et accéder sans problèmes à à Mer Rouge - et à ses colonies - de la Méditérannée.
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Les généraux O'Connor et Wavell – Autos blindées britanniques passant derrière des camions italiens abandonnés
Opérations initiales
Le 28 Juin 1940, lorsque le gouvernement italien apprit que l'Afrique du Nord française resterait loyale au maréchal Pétain, le Commando Supremo ordonna au général Balbo d'envahir l'Égypte avec toutes ses forces. Mais il n'a pas reçu l'ordre: son avion se fit abbatre par ses propres cannoniers anti-aériens au-dessus de Tobrouk dans la confusion d'une alerte aérienne. Il fut remplacé par le maréchal Graziani et reçut l'ordre d'attaquer le 15 Juillet suivant. Graziani était malaisé devant cette attaque, car il n'y avait qu'une seule route pour approvisionner son armée en marche: celle qui aboutit au poste côtier de Sidi Barrani. Il n'avança que lorsqu'il eut suffisamment de camions d'eau et d'essence. De plus, la température estivale était trop chaude pour des opérations offensives. Mussolini rétorqua qu'une attaque rapide mettrait l'Angleterre à genoux. Néanmoins, l'offensive ne débuta que le 13 Septembre. Quatre divisions et un petit groupe blindé traversa la frontière de Cyrénaique à Bardia et roula les 60 milles jusqu'à Sidi Barrani. Ces unités étaient commandées par le général Bergonzoli.

Semi-chenillés italiens
La progression fut difficile, surtout à cause de la chaleur de 50C et de certaines mines anti-chars. Trois jours plus tard, l'objectif était capturé au prix de 120 tués et 400 blessés. La 7ème Division blindée qui défendait le bled dut se replier; elle avait perdue 50 tués. Graziani pausa pour se ravitailler en eau, essence et munitions. Mussolini fut déçu de cette pause, mais il se consola en pensant que si les Italiens n'avaient pas été au-delà en Égypte, les Allemands n'avaient pas débarqués en Angleterre. Lui qui était entré en guerre pour s'asseoir à une hypothétique table de conférences se retrouve confronté à gérer le poids le plus sanglant de la lutte, lorsqu'il est informé de l'arrivée imminente de renforts britanniques. Devant ce danger, Graziani préféra aménager des défenses et tenir Sidi Barrani.
Un escadrille de trimoteurs italiens
L'opportunité de Wavell
En Décembre 1940, Churchill - rassuré sur l'abandon d'un débarquement allemand en Angleterre - mit sa confiance dans le général Archibald Wavell qu'il envoya en Égypte pour commander les renforts britanniques acheminés d'Angleterre: 76,000 hommes, d'Afrique du Sud: 27,000, d'Australie et de Nouvelle-Zélande: 50,000 hommes. Des renforts aériens furent également envoyés en Égypte, surtout constitués par une centaine de chasseurs Hurricane et quelques bimoteurs Blenheim. Qu'arriverait-il si les Italiens de Graziani n'attaquaient pas?, se demandait Anthony Eden, lorsqu'il visita l'Égypte le 15 Octobre 1940. Le général Wavell expliqua le plan d'encerclement stratégique prévu contre les Italiens terrés à Sidi Barrani. Mais ce projet d'attaque était ombragé par les requêtes du cabinet britannique pour que des renforts soient acheminés aux Grecs. Wavell put trainer d'excuses en excuses et se concentrer sur son projet d'attaquer les Italiens.
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Artillerie italienne transportée par camion – Renforts de "genoux blancs" du Commonwealth
Bataille de Sidi Barrani
Les forces italiennes de Graziani, de Bardia à Sidi Barrani, étaient égrainées dans une succession de postes linéaires
éloignées les uns des autres et incapables de s'appuyer mutuellement. Un tel égrainement rendait les postes italiens vulnérables à une attaque motorisée sur leurs flancs. De surcroit, la nature rocailleuse du terrain n'avait pas permis aux Italiens de creuser des fossés antichars. Ces derniers n'avaient que quelques canons antichars de 47mm avec peu d'obus. Wavell confia la force d'attaque au général O'Connor. Ce dernier divisa sa force en deux tronçons l'un progressant le long de la côte pour fixer l'attention des Italiens, et la force principale qui allait les attaquer de flanc par l'arrière. O'Connor savait que sa force était la seule unité motorisée d'Égypte, que ses tankettes utilisées depuis l'avant-guerre étaient usées à la corde, et que, surtout, il n'avait que le ravitaillement nécessaire pour une opération de quelques jours. Lorsque les navires britanniques pilonnèrent les positions italiennes, le général italien ne comprit pas les intentions britanniques et anticipait tout de go un débarquement. O'Connor envoya la Division indienne attaquer Nibeiwa pour fixer le gros du parc motorisé italien, pendant que la 7ème Division amorçait le mouvement tournant vers la côte pour encercler les Italiens. S'apercevant du danger immédiat, Graziani ordonna un repli urgent des unités restantes pour former une ligne défensive sur Hlafaya-Sollum-Capuzzo-Bardia en Cyrénaique. Ce fut une belle victoire pour O'Connor. Il prit 38,000 prisonniers, 235 obusiers et 73 chars, au prix de 200 tués et 400 blessés. Fort de cette victoire, O'Connor ne put l'exploiter à sa guise, car le général Wavell lui retira la 4ème Division indienne pour l'envoyer en Abyssinie. En fait, les Italiens d'Abyssinie étaient si faibles qu'ils auraient pu être vaincus avec les effectifs britanniques déjà alloués pour cet objectif. Cette erreur fut surtout celle du cabinet de guerre britannique, soucieux de l'Abyssinie. La 6ème Division australienne remplaça la 4ème Division indienne au sein de la force d'O'Connor, mais ce dernier n'attendit pas son arrivée avant de lancer une poursuite endiablée contre les Italiens désorganisés.
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Infanterie britannique avec ses tankettes Vickers – Quelques-uns des prisonniers italiens de Sidi Barrani
Le 14 Décembre, il entra en Cyrénaique au sud de Capuzzo, bifurqua ses tankettes vers le Nord et encercla Bardia. Le périmètre de Bardia était défendu par deux divisions italiennes potables; les attaques frontales britanniques sont repoussées. O'Oconnor isola les encerclés de leur ravitaillement, et les Italiens capitulèrent: 45,000 prisonniers, 430 obusiers et un stock de provisions interceptées. Le 10 Janvier 1941, O'Connor fut chargé d'appeler son groupe la "Western Desert Force" à la fois pour simplifier la chaine de commandement et surtout tromper le renseignement militaire italien quant à la taille des effectifs engagés contre les soldats italiens. Après avoir liquidé le périmètre fortifié, il ne lui restait qu'à prendre la ville du même nom. Le général italien Bergonzoli fut sommé par Mussolini de "résister jusqu'au dernier homme" dans la ville de Bardia. Le 3 Janvier 1941 à l'aube, des navires de la Royal Navy bombardèrent la ville de bardia. Les Australiens franchirent la tranchée antichar devant la ville, déminèrent un passage sous les tirs italiens, et les tankettes empruntèrent ce passage. Les combats furent intenses, et les défenseurs italiens furent isolés en deux tronçons qui furent tour à tour réduits. Le 5 Janvier, Bardia fut prise, et O'Connor captura 45,000 prisonniers, des provisions, du carburant, et surtout 700 camions.

Soldats australiens et chars Matilda devant Bardia
Il ne faut pas oublier le fait qu'O'Connor a transformé la nature de son offensive. Ce qui ne devait être à priori qu'une attaque de cinq jours sur un objectif bien identifié se transforma en une campagne de deux mois, alimentée en grande partie par le ravitaillement italien capturé. Il avait dégagé presque toute la Cyrénaique malgré son infériorité numérique.
La Cyrénaique ou la Grèce?
A cette étape de la campagne, le gouvernement britannique revint avec la question de l'aide à la Grèce. Durant sa visite au Caire du 20 Novembre 1940, Anthony Eden avait reçu un message de Churchill lui demandant l'envoi de renforts aériens britanniques au général Papagos aux dépends de l'inventaire aérien du Moyen-Orient. Eden répliqua que l'Égypte et la Cyrénaique étaient plus importants que la Grèce: enemy air power in Lybia unaltered, disait-il. Lorsque les Italiens furent refoulés en Albanie, la demande d'aide avait été tablettée. Entretemps, Eden avait changé de ministère et se retrouvait aux Affaires étrangères et fut forcé de retourner sa veste dans le dossier de l'aide à la Grèce. Après la chute de Bardia, Churchill affirma que la Grèce était plus importante que la Cyrénaique. Les opérations militaires britanniques seraient arrêtées après la prise de Tobrouk. Pour le général O'Connor, la prise de cette ville portuaire abritée dans une baie profonde offrait la possibilité d'être ravitaillé de la Méditérannée au lieu de dépendre sur les approvisionnements italiens capturés et les pièces de rechange acheminées d'Alexandrie, à 375 milles de distance. Un cargo jaugeant 6000 tonnes peut acheminer du fret pour 800 camions. De surcroit, la ville de Tobrouk dispose d'un aéroport, El Adem, qui serait fort utile pour la RAF. Les défenses entourant Tobrouk ressemblaient à celles autour de Bardia; mais, elles étaient encore en construction, et le premier périmètre inachevé ceinturait cette ville portuaire sur 40 milles. Tobrouk était défendue par une division d'infanterie commandée par le général Mannella.
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Britanniques devant Tobrouk regardant brûler le ravitaillement italien – Un chasseur italien CR-42 détruit
Avant même que la ville de Bardia soit prise, O'Connor avait envoyé la 7ème Division blindée (qui sera surnommée les Rats du désert) pour sonder les défenses et couper les communications de Tobrouk. Par la suite, cette division fut appuyée par la 6ème Division australienne, et ces deux unités attaquèrent la ville. Comme il ne restait que quelques tankettes et seulement 12 chars Matilda, O'Connor renforca l'attaque en utilisant des chars italiens M-13/40 capturés. Ces chars franchirent aiséments les barbelés et la tranchée antichar peu profonde, et détruisirent presque tous les obusiers italiens qui défendaient la ville. L'attaque débuta le 21 Janvier. Mannella fut surpris par la rapidité de la manoeuvre d'encerclement britannique. La progression britannique fut si rapide que l'usine de désalinisation qui approvisionnait la ville fut capturée intacte. La plupart du ravitaillement italien fut capturé, malgré qu'une partie fut brûlé par les assiégés. Malgré quelques contre-attaques énergiques bien menées, les Italiens se rendirent après une journée de siège. O'Connor put ajouter 25,000 autres prisonniers à son aquis, dont Mannella, de même que 200 obusiers, une vingtainne de chars et 200 camions. Tout cela au prix de 179 tués et 600 blessés. Les Britanniques étaient solidement implantés dans la Cyrénaique. Le maréchal Foch disait que la guerre se gagne avec des restants. O'Connor prouva la véracité de cette maxime.
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Les prisonniers italiens de Tobrouk – L'offensive Wavell de Tobrouk à El Agheila
Vers Tripoli
Malgré la précacité de la situation en Grèce, le gouvernement britannique ordonna à Wavell de poursuivre sans délais son offensive en Cyrénaique vers la ville de Benghazi; ce dernier cabla l'ordre à son subordonné O'Connor. Après le succès de l'offensive britannique, Graziani affirmait que la Cyrénaique ne pouvait plus être défendue et que la seule option défensive était de se replier sur Tripoli. Le Commando Supremo lui recommanda d'être plus optimiste et lui donna l'ordre d'effectuer un repli partiel "en escalier" parsemé de positions défensives pour endiguer O'Connor. Le dernier "escalier" défensif de Graziani était le 20ème Corps du général Cona; il tenait la ligne Mechili-Derna. Le 24 Janvier, la 6ème Division australienne arriva devant les positions de Derna. L'aviation italienne malmena quelque peu les éléments de tête britanniques, mais elle fut chassée du ciel par les Hurricane britanniques. La progression d'O'Connor resta inchangée et articulée sur deux colonnes: la première progressait sur la route côtière pour fixer l'attention des défenses, et la seconde filait à l'intérieur des terres parallèlement à la première dans le but de flanquer la position défensive et l'encercler. Lorsque une partie des défenses cède et recule à cause des coups portés par la première colonne, la seconde fait son mouvement tournant pour prendre au piège ces défenseurs. A Derna, ce fut la première bataille chars contre chars en Afrique du Nord de la Seconde Guerre mondiale. Malgré l'usure piteuse des chars britanniques, ils eurent le dessus sur leurs adversaires italiens et ces derniers réussirent à se replier rapidement pour éviter l'encerclement.
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Frantassins australiens et tankistes britanniques – Obusiers italiens capturés
Devant cette défaite de blindés, Graziani opta pour l'abandon de la Cyrénaique pour le 1er Février:
Derna subit le feu des artilleurs australiens (image ci-bas), et une arrière-garde italienne permit aux soldats italiens d'évacuer la ville avant qu'elle soit totalement encerclée.Le 30 Janvier, Derna se rendit. O'Connor rafla un autre 20,000 prisonniers, dont le général Cona. Les officiers italiens perdirent leur moral et leurs capacités à commander la troupe; un grand esprit défaitiste s'empara de tous les soldats italiens. En quatre batailles, il avait progressé de 560 milles, et malgré le fait qu'il n'a jamais eu plus que deux divisions sous son commandement, ses pertes totales se chiffraient à 500 tués et 1300 blessés. Il rafla 130,000 prisonniers Italiens, incluant un amiral et quelques généraux, ainsi que 380 chars. Pour la troisième fois durant la guerre, la maxime de Gudérian à Hitler fut confirmée: le char d'assaut est un outil offensif qui sauve des vies. Le 10 Février 1941, O'Connor prit le village d'El Agheila sur la frontière tripolitaine. Ce même jour, le maréchal Graziani fut relevé de son commandement et fut rapatrié en Italie. La conduite de ses opérations en Cyrénaique fut étudiée attentivement par une commission d'enquête qui fut très critique à son endroit. Il ne fut certainement pas responsable de ce désastre, mais il n'a pas excellé dans l'exercice de sa profession. De surcroit, il a souffert des mêmes carences que Gamelin en 1940: flexibilité opérationnelle et manque d'armements modernes.
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Derna sous le feu des obusiers britanniques – Le général O'Connor en 1973
Les renseignements militaires britanniques ont informé Wavell de l'arrivée de gros renforts italiens à Tripoli, de même que la présence de la Luftwaffe en Sicile pour aménager des terrains. La position militaire de la Grèce fut de nouveau menacé de débordement par d'autres renforts italiens et par l'imminence d'une intervention allemande dans les Balkans aux côtés des Italiens. Wavell ordonna à O'Connor d'arrêter son offensive et de rapatrier progressivement certaines de ses unités en Egypte pour une expédition de soutien à la Grèce. O'Connor pressa son patron Wavell de le laisser continuer à Tripoli, mais cela lui fut interdit. Ses hommes étaient épuisés et avaient besoin de repos et/ou de relève. Les Britanniques n'ont pas raté l'opportunité de chasser les Italiens d'Afrique du Nord, car à partir de Mars 1941, ces derniers avaient des troupes fraiches sur place pour s'opposer à des Britanniques victorieux mais usés par leur offensive. O'Connor se culpabilisa de n'avoir pas osé pousser jusqu'à Tripoli, tel qu'exprimé par le clip ci-haut.
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