La forêt de Hurtgen

Après la défaite des Alliés à Arnhem durant l’opération Market Garden, une autre bataille va se jouer presqu’au même moment à la frontière allemande, et se déroulera presque dans l’indifférence des correspondants de guerre alliés : celle de la forêt de Hürtgen. Ce sera la plus longue bataille sur la terre allemande durant la guerre et la plus dure menée par l’US Army dans son histoire moderne. La forêt de Hürtgen se caractérise par des vallées escarpées, creusées au milieu de larges plateaux avec peu de routes, tenant dans un triangle formé par Aix-la-Chapelle (Aachen), Monchau et Duren. La rivière Roer marque sa limite orientale. Le but du commandement américain était de fixer des forces allemandes dans ce secteur de Hürtgen pour les empêcher de renforcer le front plus au nord, entre Aix-la-Chapelle et la rivière Roer, où les Alliés étaient en train de livrer une guerre de tranchée face aux Allemands repliés dans un réseau de villes et villages fortifiés reliés par des fortifications de campagne, pièges à tanks, des mines et autres attrape-nigauds. Une seconde raison consistait à pouvoir déborder la ligne de front. Dans cette bataille, l'objectif initial des Américains était de prendre Schmidt, de nettoyer Monchau et d'avancer sur la Roer. Le maréchal Model tentera de stopper la poussée alliée, bien qu'il intervînt moins dans les mouvements des unités au jour le jour qu'il ne le fit à Arnhem. Il va se maintenir pleinement informé de la situation des opérations en confiant l’effort défensif au général Von Gersdorff qui prendra les mesures pour retarder la progression alliée en lui infligeant de lourdes pertes, tirant plein avantage des fortifications de la ligne Siegfried.

_ _

Les généraux Hodges, Gersdorff et Schmidt

Les Allemands défendirent férocement la région pour deux raisons : a) elle servit de zone de passage pour la bataille des Ardennes qui était alors en préparation ; b) elle donnait accès au barrage de Schwammenauel à l'extrémité du lac de la Roer (Rurstausee). S'ils avaient été ouverts en grand, ils auraient pu inonder les basses terres en aval et empêcher ainsi toutes traversées de la rivière. Les Alliés comprendront cela qu'après plusieurs sévères revers. Les Allemands, de leur côté, ont été capables de tenir la région jusqu'à leur dernière offensive majeure sur le front Ouest, à savoir, celle des Ardennes.

La zone de combat

Il faut se rappeler que la progression alliée vers la frontière allemande en Août-Septembre 1944 avait été ralentie à la fois par le manque de carburant et par la réallocation de ressources destinées à pénétrer en Hollande. Cependant, certaines unités américaines mieux loties que d’autres – comme celles de la 1ère Armée US du général Hodges – avaient progressé jusqu’à Aix-la-Chapelle, et avaient bousculé les Allemands encore plus vers l’Est. La question pour les Alliés était de savoir quoi faire et où aller après que Hodges ait atteint la frontière allemande. Hodges voulait se cantonner dans la forêt de Hürtgen et de s’en servir comme d’une base pour contrôler les voies d’accès vers l’Allemagne et de prendre le contrôle du barrage de Schwammenauel pour éviter que les Allemands ne le fassent sauter. Sauf que cette région frontalière et forestière ne se prête pas aux passages rapides de grandes unités motorisées et blindées. Qui plus est, la forêt de Hürtgen n’était pas totalement sous contrôle allié. Elle s’étend entre Aix-la-Chapelle et la rivière Roer, et de dispose que de quelques routes de campagnes plutôt étroites, ainsi que quelques pistes forestières boueuses qui en fait le paradis du défenseur résolu à tenir le terrain – comme les Finlandais l’ont prouvé en 1940. Il y est hasardeux d’y envoyer des chars non protégés par des rideaux de fantassins. De surcroît, la météo de l’automne 1944 est pluvieuse et parfois neigeuse. Les Allemands avaient aménagé l’endroit en positions défensives depuis le début de l’été : bunkers cimentés, pillboxes en bois rond, trous individuels, champs de mine, pièges antichars, et réseaux de barbelés partiellement cachés dans le feuillage ou la giboulée. Certaines granges ou maisons abandonnées ont été transformée en redoutes garnies d’armes automatiques – tout comme durant la Première Guerre mondiale. Comme les défenses forestières sont construites en profondeur, elles permettent aux défenseurs de mener des attaques de flanc contre les attaquants. Bien que les Américains disposent de la maîtrise quasi-complète du ciel, la couverture forestière et les brouillards occasionnels ne permettent pas d’utiliser l’appui aérien avec efficacité. Les Américains ont une supériorité matérielle de 5 contre 1 en hommes et matériels, mais cet avantage est nullifié par la topographie forestière dans laquelle une unité importante peut être stoppée par un nombre restreint de défenseurs résolus. Ces derniers avaient eu tout le temps de bien ajuster leurs canons, mitrailleuses et mortiers pour recevoir leurs invités indésirables. Les Allemands disposent aussi du Panzerfaust, une roquette antichar individuelle à usage unique. Ils sont protégés des tirs américains par la forêt qui absorbe une grande quantité d’éclats d’obus ou de mortiers. La forêt de Hürtgen sera donc une bataille de fantassins.

La forêt de Hürtgen enjambe la ligne Siegfried

Les Allemands disposent de 14 divisions plus ou moins dotées intégralement. Les Américains disposent, eux, de 14 divisions pleinement dotées, de même que le 2ème Bataillon de Rangers utilisé pour la reconnaissance en force. Bien que les divisions allemandes soient mal dotées, elles sont pleinement préparées à la tâche qu’elles doivent accomplir : tenir le terrain – et elles pourront compter sur des renforts au fur et à mesure que la bataille va s’enliser.

Combats initiaux

Le premier combat débute le 19 Septembre pour la prise du village de Schmidt situé sur le flanc sud de ladite forêt. Un régiment américain essaie de s’y aventurer, mais il est repoussé. Gersdorff ordonne à son subordonné, le général Hans Schmidt d’acheminer rapidement tous les renforts qu’il peut trouver. Le 5 Octobre, le village est attaqué de nouveau par deux régiments de la 9ème Division d’infanterie US qui coupent la route reliant Monschau et Duren mais, à la grande surprise des Américains, la résistance est tenace et les pertes de GI’s augmentent : un bataillon du 60ème Régiment d’infanterie est réduit aux deux tiers ; des tirs en enfilades neutralisent le 39ème Régiment. Cette situation oblige les Américains à progresser de pas à pas. Ils subissent tirs de mitrailleuses, l’explosion de mines qui cassent la cime des arbres qui s’abattent sur eux, et marchent sur des traquenards explosifs… Chaque piste devient un calvaire. Chaque clairière peut être un guet-apens. Les lucarnes des maisonnettes abandonnées sont toujours suspectes. La progression à pieds dans cetteforêt est difficile car les brouissailles ralentissent les fantassins. Mais à certains endroits, l'absence de brouissailles au sol peut s'avérer aussi dangereux, car les attaquants font des cibles faciles, surtout s'ils sont groupés (ci-bas à droite). Le 16 Octobre, les Américains n’ont progressé que de 2 milles en territoire ennemi au prix de 1800 tués 2700 blessés. La 9ème Division d’infanterie est si amochée qu’elle est relevée par la 28ème Division. Celle-ci attaque Schmidt et Vossenack le 2 Novembre et trébuche dans un champ de mines qui permet aux Allemands de converger leurs tirs et de lancer de petites contre-attaques. Hodges commet l’erreur stratégique de concentrer initialement son effort principal pour prendre ces deux villages, négligeant ainsi d’attaquer plus rapidement par le nord avec le gros de son armée. Eisenhower lui fera la remarque ultérieurement…

_

Obusier court allemand de 105mm – Petite embuscade

Des combats vicieux ont lieu près des pistes du ruisseau Krall, un endroit difficile d’accès pour les véhicules. Le 3 Novembre, le 112ème Régiment d’infanterie US est cloué au sol par des tirs tout azimuth sur une piste menant à ce ruisseau, mais prend le village de Schmidt. Les Américains n’ont aucun renfort massif pour exploiter leur petite victoire, si bien qu’ils doivent évacuer Schmidt devant une contre-attaque d’unités de la 116ème Division blindée allemande. Il y a de nombreux corps-à-corps. Les tireurs embusqués ne pardonnent pas. Un cessez-le-feu temporaire est négocié entre les Américains et un officier médical allemand au ruisseau Krall pour évacuer les nombreux blessés des deux camps. Entretemps à Vossenack, le 2ème Bataillon du 112ème Régiment est neutralisé par des tirs concentrés et doit sa survie à son repli précipité. Leur retraite est couverte par les tirs d’automoteurs antichars M10. Les Allemands se sont tenu à leur maxime : tenir le terrain. Si bien que les villages de Schmidt et Vossenback ainsi que le ruisseau Krall ne seront pris qu’en Février 1945.

_

Une piste du ruisseau Krall – Une petite pause

Crucifix Hill

Entretemps, la 1ère Division US (surnommée la Big Red One) s’approche d’Aix-la-Chapelle, mais ses abords sont protégés par des défenses allemandes, y compris une colline de 239 mètres de hauteur sur laquelle il y a une grande croix. Mais le pourtour de cette colline était parsemé de bunkers cimentés et de pillboxes bien défendus par les soldats de la 246ème Division de Volksgrenadiers. Le travail de prendre la colline est confié à un régiment de cette division, le 18ème, commandé par le lt-colonel Leonard. Les attaquants sont munis de lance-flammes et de bangalores, de charges de démolition en havresacs. Ils sont appuyés par des automoteurs M7 Priest et des automoteurs antichars M10. Durant les combats du 3 Octobre pour s’emparer de la colline, un officier junior, le capitaine Bob Brown fit preuve d’un grand courage au feu : il détruisit 3 bunkers avec des bangalores malgré de nombreuses blessures. Il reçut la Médaille d’honneur du Congrès.

_

La colline dite Crucifix Hill – L’assaut de la colline selon Don Stivers

Pour éviter des pertes inutiles, les Américains utilisent leur automoteurs M10 ainsi que leurs bazookas pour neutraliser les pillboxes moins visibles. Quelques chars allemands PZKW-VI Tigre 2 donnent temporairement la frousse aux GI’s, car leurs bazookas étaient inefficaces sur le blindage. Mais ils ont été repoussés par les automoteurs américains. Deux jours plus tard, la colline est prise et la route d’Aix-la-Chapelle est ouverte.

Vers la Roer

Au début de l’attaque, la tâche de la 4ème Division d’infanterie US était d’atteindre la Roer le plus rapidement possible. Ce ne fut pas le cas. Ses meilleures unités léchaient déjà leurs plaies suite aux défaites à Schmidt et Vossenback, si bien qu’il n’y avait que deux régiments pleinement dotés pour atteindre son objectif de campagne. La 1ère Armée US attaqua tardivement, soit le 16 Novembre et tombe elle-aussi sur des Allemands biens préparés à la recevoir. Elle arrive à déloger, non sans peine, les Allemands de presque toute la forêt de Hürtgen avec 6 divisions groupés en deux corps d’armée. Le village de Duren est pris, et celui de Hürtgen menacé. Beaucoup d’Allemands sont faits prisonniers. La résistance allemande est dure à la chute Rother Weh et oblige les Américains à se replier. La communication entre les unités demeure difficile car les estafettes se font souvent tuer. Les walkie-talkies fonctionnent mal en bois couvert… Durant les combats, du 20 Novembre, un ingénieur du nom de Russel York se mérite la Silver Star pour avoir installé une sorte de ponceau mobile sous le feu ennemi.

_

Soldat allemand en attente – Un blessé traité sur place

Le 21 Novembre, la 8ème Division US entre dans la vallée de Weisser Weh et va se heurter aux défenses allemandes autour de Hürtgen. Malgré un appui de blindés, les Américains avancent à peine de 600 mètres par jour. Hürtgen est prise le 29 Novembre et la bataille se transporte au village voisin de Kleinhau. Durant ces combats, les divisions de la 1ère Armée US sont successivement relevées par d’autres afin de maintenir la cadence de l’offensive. Le 6 Décembre, le bataillon de Rangers prend la Côte 400 tenue par les soldats du 980ème Régiment. Le 12 Décembre, les villes de Gey et Strass sont prises par les Américains. Le dernier combat dans la forêt de Hürtgen se déroule pour la capture du village de Merode, sur le nord-est de cette forêt. Deux compagnies américaines prennent le village et son château, mais sont détruites par une contre-attaque allemande.

Bilan

La bataille de la forêt de Hürtgen a coûté la vie à 10,650 soldats américains et environ 12,000 soldats allemands. La plupart des pertes américaines appartiennent aux unités de la 28ème Division qui fut l’unité la plus amochée de l’US Army durant la guerre. Qui plus est, la 4ème et la 9ème Division ont été retirées du front avec un tas de blessés. Beaucoup de soldats des deux camps seront affectés soit par le PTSD (le stress post-traumatique), le gel de tranchée, et la pneumonie. Plusieurs compagnies de fantassins exposés à cet environnement sont évacuées avec les nombreux blessés. Parmi les perturbés, il y a le soldat Donald Slovik qui sera le premier GI fusillé pour désertion depuis la Guerre civile américaine. En revanche, le lt-colonel Maltby et le soldat McGraw recevront la Médaille d’honneur du Congrès. Du côté allemand, on dénombre 95,000 prisonniers, la plupart blessés et gelés. Bien que les Américains contrôlent la forêt, ils n’en contrôlent pas moins les villages clé de Schmidt et de Vossenback. Le général Hodges ne peut pas non plus empêcher les Allemands d’inonder la vallée de la Roer, ce qui retardera les avancées alliées vers le Rhin.

_

Des ennemis fatigués et gelés mais résolus

L’écrivain Hemingway, alors correspondant de guerre, compara la bataille de la forêt d'Hürtgen à la bataille de Passchendaele pendant la Première Guerre mondiale. Beaucoup de généraux allemands compareront également cette bataille à celles de 1917-1918 et le général Von Gersdorff dira qu'elle était plus horrible que tout ce qu'il avait connu sur le front russe. Les discussions des historiens tournent sur le fait de savoir si cette bataille avait un sens stratégique ou tactique. Une des analyses est que la stratégie sous-estima la force et la détermination des soldats allemands, croyant que leur esprit de combat s'était effondré totalement après les combats de Normandie et le stress de la fuite lors de la réduction de la poche de Falaise. Le commandement américain ne prit pas non plus la mesure de l'impénétrable forêt et ses effets sur la réduction de l'efficacité de l'artillerie et l'impossibilité d'un support aérien. En plus, les forces américaines se concentrèrent sur le village de Schmidt et n'essayèrent pas de conquérir les stratégiques barrages sur la Roer, ni ne reconnurent l'importance de la Côte 400 jusqu'à un moment avancé de la bataille.

_

La ligue Siegfried sera pour plus tard – Un enfer pour les héros??

Ainsi, le général Hodges ne pourra pas déborder sa ligne de front et devra s’efforcer de tenir le terrain qu’il a conquis au prix fort. Le SHAEF ne pourra l’aider avant le printemps 1945, car ça chauffera bientôt dans les Ardennes où les Allemands préparent à jouer – le mot n’est pas trop fort – leur dernière carte stratégique à l’Ouest.

________________________________

© Sites JPA, 2020