Kohima et Imphal

Au printemps 1945, les deux bases alliées de Kohima et d'Imphal étaient dangeureusement exposées à une offensive japonaise. Alors que le Japon recule partout dans le Pacifique, Tokyo voulait terminer le travail accompli depuis l'Opération U-Go de l'été 1944, c'est-à-dire de sécuriser la Birmanie et isoler la Chine en neutralisant ses aires de ravitaillement en sol indien. La Birmanie, qui avait été considérée comme un barrière défensive contre les efforts militaires alliés, devient le tremplin pour une autre action préventive japonaise, mais cette fois en Inde. Le général Slims, patron de la nouvelle 14ème Armée britannique, voyait ses projets de reconquête birmane retardés par ce coup de butoir japonais. Pour attaquer et occuper Kohima et Imphal, la 15ème Armée du général Yanagida disposait de 84,000 soldats japonais et de 7000 soldats indiens. Les Japonais divisent chacune de leurs divisions en trois colonnes de taille différente selon leurs armements et objectifs spécifiques. Ils disposaient également d'un bon apport en artillerie, ainsi qu'un régiment de chars. Du côté allié, le 33ème Corps britannique totalisait 75,000 soldats anglais, indiens et népalais, soit 2 divisions et 2 brigades indépendantes. Yanagida lance son attaque dans la nuit du 7 au 8 Mars 1945. Son avant-garde comprend les 214ème et 215ème Régiments. Le premier marche sur Imphal a partir de Tiddim. Le second traverse le fleuve Manipur et attaque la 17ème Division indienne.

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Se défendre ou attaquer?

Informé à la dernière minute, le commandant de la 17ème Division indienne, le général Scoones n'avait pas le choix que de se replier sur une meilleure position. Mais l'ordre mit cinq jours à rejoindre toutes ses unités; la confusion et la désorganisation gênèrent les manœuvre de Scoones. Mais cette division comprenait une forte proportion de Népalais (Gurkhas) qui parviennent à endiguer les premiers assauts du 214ème Régiment, lui causant de fortes pertes. Mais Scoones doutait que sa division pourrait conserver son intégrité s'il ordonnait une retraite de 100 milles dans une topographie de collines entrelacées de chemins tortueux. Scoones laissa une arrière-garde pour tamponner les Japonais à Torbung, et cela permit à sa division de se redéployer. Yanagida ordonne à ses unités de presser le pas et de pousser les unités britanniques jusqu'à ce qu'elles ne puissent marcher. Cependant, les troupes japonaises avaient déjà perdues leur momentum offensif, car les Britanniques les bombardaient des airs afin de gagner du temps.

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La route entre Tiddim et Imphal – Progressions japonaises vers Imphal

Sur d'autres chemins tortueux, les unités japonaises essuient les tirs des chars Grant et Sherman; elles ne disposent d'aucune arme antichar pour contrer de tels blindés. Le patron japonais en Birmanie, le général Mutaguchi, relève Yanagida mais ne parvient pas à lui trouver de successeur immédiat, ce qui affecte encore plus le moral des attaquants. Entretemps, une autre division japonaise commandée par le général Yamamoto progresse rapidement dans la vallée de Kabaw, malgré les raids d'interdiction des Hurri-Bombers britanniques, et talonne dangeureusement la 20ème Division indienne du général Gracey. Ce dernier se replie en hâte sur les hauteurs de Shenam près de la ville de Palel.

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Chars japonais cassés sur la route d'Imphal – La Birmanie en 1944

Plus au nord, la 32ème Division japonaise du général Sato traverse le Chindwin entre Homalin et Tamathi le 15 Mars et fait sa jonction avec d'autres unités japonaises sur la route d'Ukrhul. Cette division arrive près de Kohima le 27 Mars. Kohima était initialement défendue par une brigade de la 5ème Division, commandée par le général Warren. Lorsque le général Stopford prit le commandement de ce secteur à l'automne 1944 avec son 33ème Corps, il fit transférer Warren et ses hommes pour protéger la ville de Dimapur, jugée plus menacée. Ce transfert laissa Kohima dégarnie de tout effectif britannique. Les Japonais s'en aperçoivent, et envoient Sato occuper Kohima sans résistance; ce dernier y entre le 15 Avril. Le général Slims croyait – avec raison – que les Japonais ne seraient pas en mesure de cantonner plus qu'un régiment à Kohima, car ces derniers voudraient exploiter leur victoire en s'éparpillant – ce fut ce qui ce produisit. Mais les Japonais furent contraints à se cramponner dans et autour de Kohima. Les batailles de Kohima et d'Imphal diffèrent l'une de l'autre par deux aspects:

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Pillbox d'artilleurs britanniques – Des Japs ouvrent le feu

Quant à Imphal, le général Scoones avait identifié chaque point de défense dans la plaine entourant cette ville. Il établit un réseau défensif en échiquier: des villages fortifiés entre lesquels il serait difficile de passer. Il disposait de bons moyens de communication sol-air pour aguiller les frappes de l'aviation, tout en dirigant ses unités au sol. Malgré ses dispostions, Scoones devait faire face à des problèmes d'approvisionnement en cas d'attaque. Les Japonais lancent leurs attaques finales sur Imphal le 10 Avril. Initialement, les défenseurs britanniques tiennent bon, mais les pressions japonaises les forcent à rétrécir progressivement leur périmètre défensif. L'atout majeur défensif de Scoones était la maîtrise du ciel par les 27 escadrilles de chasseurs-bombardiers et de bombardiers. Celles-ci ont fait plusieurs centaines de sorties pour faire des frappes et attaquer au sol toutes les colonnes japonaises qui se laissaient voir dans la plaine d'Imphal. La présence aérienne britannique causa des pertes importantes à la 32ème Division japonaise de Sato à Kohima.

Dans le chaudron de Kohima

Le 33ème Corps britannique de Stopford était toujours planqué dans la vallée du Bramapouthre. Lorsque sa réorganisation fur complétée, il déploie ses unités de tête vers Kohima et Imphal. Cinq semaines avaient passées depuis que les Japonais étaient entrés en Inde, et ces derniers commençaient à manquer de vivres et de munitions. Les généraux Sato et Yamauchi devaient faire face à de nombreux problèmes dans leurs progressions:

Le général Sato informe son supérieur Mutaguchi que ses soldats en étaient rendus à manger leurs mules pour survivre; il lui demanda la permission de se replier en Birmanie pendant qu'il avait encore des mules pour porter son matériel. Mutaguchi fut sidéré, et ordonna à Sato de continuer à occuper Kohima et son pourtour. Il avait trouvé un remplaçant pour Yanagata en la personne du général Tanaka – un officier expérimenté par de longues années de guerre en Chine.

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Tract allié invitant les Japs à se rendre – Un Hurri-Bomber

De surcroit, Mutaguchi perd un autre général, Yamauchi, décédé à cause de la malaria. Il nomme le général Shibata pour le remplacer. Cependant, le progrès de sa division est plutôt lent. Mutaguchi s'aperçoit que non seulement son offensive ne va nulle part, mais que presque toutes les unités de la 15ème Armée japonaises sont menacées, à terme, d'être flanquées, encerclées, et détruites, après avoir été affaiblies des airs. Il sait qu'il doit la dégager, mais son orgueil militaire le lui interdit.

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La bataille de Kohima – Position défensive japonaise malmenée

Pendant que les combats font rage pour reprendre Kohima, Mutaguchi encourage ses troupes à tenir comme "si le trône de l'Empereur en dépendait". Mais de tels propos n'ébranlent pas le général Sato; ce dernier demande encore une fois à son patron la permission de se replier en Birmanie pour éviter l'encerclement. Mutaguchi lui réplique sèchement: si vous vous repliez, je vous ferai traduire en court-martiale. Sato lui rétorque: faites ce qu'il vous plaira et je vous entrainerez avec moi. Un tel état d'esprit en dit long sur les relations existant entre Mutaguchi et ses subordonnés. Les objectifs à conquérir étaient devenus des chaudrons dans ou autour desquels s'agglutinaient une concentration de plus en plus importante d'unités japonaises. Les soldats japonais avaient beau manœuvrer pour attaquer et/ou pour se redéployer, ils étaient repérés et ensuite pilonnés ou bombardés par les Britanniques. Le 20 Avril, Kohima est encerclée, tout comme ses collines avoisinantes. Les défenseurs japonais de Kohima en étaient réduits à manger des pousses de bambou et des racines pour survivre. Cependant, ils réussisent à tenir en joue leurs attaquants britanniques et indiens, en lançant occasionellement de petites charges banzai pour essayer de briser leur encerclement. La qualité de leurs attaques n'était motivée par l'objectif à conquérir, mais par la nécessité de faire main basse sur les stocks de nourriture et d'eau des soldats britanniques. Sato résiste durant deux mois. Le 1er Juin, il laissa une arrière-garde de 750 de ses meilleurs soldats dans Kohima, et réussit à briser son encerclement avec les restes de sa division, qui s'éparpillèrent vers la Birmanie.

Autour d'Imphal

Autour d'Imphal, les combats d'usure durent toujours. Des commandants d'unités britanniques sont usés et doivent être remplacés. Scoones possédait un atout important: un terrain d'aviation qui permettait aux transporteurs C-46 et C-47 d'acheminer les renforts et le ravitaillement requis pour résister au siège japonais. A partir de la mi-Avril, Scoones entreprend de mener des attaques réussies autour de certains points entourant Imphal et occupées par les Japonais.

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Soldats attendant l'ordre d'attaquer – Gurkhas au sommet de Scraggy Hill

Scoones ordonne à ses officiers subordonnés de pratiquer la même tactique que leurs adversaires soit l'infiltration des positions, suivie d'assauts massifs à courte portée. Cette tactique réussit. Mais elle dut être répétée d'une façon lancinante durant deux mois: tantôt une position était prise par les Britanniques pour retomber entre les mains des Japonais quelques jours plus tard. Les attaques d'inflitration britanniques les plus durent ont lieu à une vingtainne de kilomètres pour disputer deux collines appelées Nippon Hill et Scraggy Hill. Il faut mentionner que les officiers et soldats britanniques venus des autres théâtres d'opération européens ont mis un certains temps pour s'adapter au caractère fanatique des attaques japonaises, souvent ponctuées d'actions suicides.

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Commentaires de vétérans – Briefing avant une patrouille

De Londres ou de Washington, un dirigeant civil ou militaire pourrait dire que les Alliés ne mettent pas assez de nerfs pour venir à bout des Japonais. Mais sur place, il se serait trouvé beaucoup de soldats pour dire à leurs dirigeants que le Japonais se battait bien Cependant, les généraux Slims et Scoones devaient déployer et disperser leurs unités sur de nombreux point-clés, protéger des terrains d'aviation et des dépôts, dont certains avaient déjà été "visités" par les Japonais. En Juin, la 2ème Division britannique continue sa sortie dans la plaine d'Imphal afin de débusquer des unités japonaises et les exposer aux attaques aériennes. Cette division allait vers Kohima pour renforcer les assiégeants. Quant la 2ème Division arrive épuisée devant Kohima le 3 Juillet, au début de la mousson.

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Des milliers de corps japonais – Des soldats indiens attaquent – Prisonnier japonais blessé

Elle est rejointe par la 19ème Division indienne, et les deux unités forcent les Japonais à abandonner en douce la petite ville de Kohima rasée par les bombes et les obus. Lorsque ces deux divisions s'aperçoivent que le général Sato n'a laissé qu'une faible arrière-garde pour faire du bruit à Kohima et permettre le repli du gros de ses forces, il leur était trop tard pour poursuivre les débris de celles-ci. Quant aux auxilliaires indiens de l'INA de Chandra Bose, la mousson a dispersé leurs bataillons plus efficacement que la pression des soldats britanniques.

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Le bilan

Les batailles de Kohima et d'Imphal furent une succession d'engagements semi-statiques où la supériorité aérienne a jouée pour beaucoup. Tout comme les Américains dans les îles du Pacifique, les Britanniques ont pu constater jusqu'à quel point le soldat peut être coriace et résolu, autant dans la défensive que dans l'offensive. Ce fut une bataille où l'approvisionnement fut le facteur-clé: les Alliés ont été capable d'acheminer - surtout par air - un flot régulier de troupes et de ravitaillement qui ont permis aux troupes de Slims et de Scoones de maintenir la pression sur Kohima, tout en résistant à l'encerclement japonais à Imphal. Les Britanniques avaient réussi à acheminer plus de 18,800 tonnes de frêt pour approvisionner la 14ème Armée. L'appui aérien fut excellent, malgré la météo de Juin: 18,000 sorties entre le 10 Mars et le30 Juillet. Le prix à payer fut 170 appareils abbatus (130 de la RAF et 40 de l'USAAF) presque tous par des tirs anti-aériens. Les Japonais ne pouvaient se payer ce luxe. Leurs convois étaient soit perturbés par l'action des groupes de Chindits en Birmanie ou par les attaques aériennes alliées. Les pertes des belligérants se chiffrent comme suit:

Pour les Japonais: 30,502 tués, 4300 blessés et 12,705 prisonniers

Pour les Brits: 6601 tués et 9185 blessés

Pour les Indiens: 1033 tués et 900 blessés 30,502

Lorsque le général Sato revint en Birmanie, il accusa son supérieur, Mutaguchi, d'incompétence. Mais l'heure n'était plus aux court-martiales, car les Britanniques du général Slims se préparaient à les déloger de toute la Birmanie. Car ce dernier avait entrepris de regrouper ses unités après la victoire d'Imphal pour une pénétration prochaine en Birmanie. Slims et Scoones avaient accompli leur mission, telle que prescrite par Lord Mountbatten. Il ne leur restait qu'à recevoir les ordres pour entrer en Birmanie.

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