Dunkerque

![]()
La poussée victorieuse allemande en direction des Ardennes trouve son aboutissement dans la capture des ports de la Manche avec l'enveloppement du Corps expéditionnaire britannique (BEF) et de plusieurs unités françaises autour de la ville de Dunkerque. Encerclés dans le port depuis le 25 Mai 1940, les Britanniques et les Français n'attendaient que trois choses: leur destruction, leur reddition, ou l'hypothèse peu probable d'un ré-embarquement. Lorsque la Belgique capitule, le sort de la 1ère Armée française postée à Lille semblait scellé. Sses deux flancs étaient exposées aux attaques allemandes du Groupe blindé de Hoth. L'étau se reserrait autour des Alliés qui avaient le dos à la mer. Depuis la contre-attaque française avortée devant Arras, récriminations réciproques gênaient la collaboration des armées britanniques et françaises; les premiers accusant les Français de manquer de nerfs au combat, les seconds accusant les Britanniques de sauver leurs fesses à leurs dépends... Mais un élément nouveau apparaît: l'armée allemande arrête ses combats et semble faire le siège des unités alliées encerclée. Que se passe-t-il dans la tête d'Hitler?
________
L'Opération Dynamo
Dès le 20 Mai, Churchill avait suggéré que l'Amirauté britannique envisage une "mesure de précaution" visant à sauver le Corps expéditionnaire par son rapatriement avec le plus grand nombre de navires et de barques en mains.
La BEF était la seule force terrestre organisée et l'Angleterre ne voulait pas la sacrifier. Rassembler en aussi peu de temps une petite armada n'est pas chose aisée. Qu'à cela ne tienne, la Royal Navy détache immédiatement 39 destroyers, des dragueurs de mine et quelques autres bâtiments. Mais c'est insuffisant, car la faible déclivité des plages oblige les navires de fort tonnage à mouiller au large. Il faut dès lors mobiliser des ferries, des chalutiers, des remorqueurs, des péniches, des yatchs et d'autres embarcations encore plus modestes – l'un d'entre, propriété d'un ancien officier du Titanic, Leightoller, ramena une bonne centaine de soldats... Il en vient 370 équipés tout au plus de deux mitrailleuses. Il faut ensuite organiser cette noria… Entre Dunkerque et Douvres, la route la plus directe est la route dite « Z », longue de 60 km, mais elle est à portée des canons allemands à la hauteur de Calais. La route « Y » évite cet inconvénient à ceci près qu'elle met Dunkerque à 130 km de Douvres ; qui plus est, elle constitue un terrain de chasse pour les vedettes lance-torpilles de la Krigesmarine. La voie la plus praticable est la route « X », longue de 80 km ; elle ne sera toutefois déminée que le 29 Mai. En tout, 850 esquifs escortés par une trentaine de destroyers allèrent tenter une opération risquée au nez et à la barbe de la Luftwaffe et vedettes rapides allemands, sans compter le danger des mines flottantes. Ce fut l'Opération Dynamo. Elle débuta dans la soirée du 26 Mai 1940. Les Britanniques espéraient rescaper 45,000 hommes; ils vont en récupérer presque six fois plus.
_
Français quittant leurs positions à Dunquerke – Une jetée improvisée servant d'embarcadère
Le gouvernement français ne fut informé qu'à la dernière minute de cette opération de ré-embarquement, et il ne put faire grand chose pour y contribuer. Le 28, l'amiral Landriau, commandant la flottille du Pas-de-Calais, engagea ses 15 destroyers et ses 300 autres esquifs réquisitionnés dans cette opération. Le gouvernement britannique fit savoir aux Français qu'il ferait tout ce qui était possible pour embarquer le plus grand nombre de soldats français possible. La curieuse accalmie dans la progression terrestre allemande, inexpliquée pour les Alliés, donna le temps à ceux-ci d'organiser leurs préparatifs d'évacuation. Ne pouvant prévoir la jauge des navires appelés pour les secourir, les encerclés improvisèrent à marée basse une jetée constituée de véhicules hétéroclites sur lesquels ils pourraient les atteindre à marée haute. Une telle jetée permettrait de récupérer certains matériels (motos, armes individuelles, fusils-mitrailleurs, mortiers) de faible poids (image ci-bas). Les encerclés ne pouvaient utiliser les installation portuaires, car elles étaient bombardées par les Stukas allemands, dont certaines bombes tombaient à proximité des soldats, causant morts et blessés. La propagande cinématographique allemande fait ses choux gras en présentant l'héroïsme de ses aviateurs qui font rétrécir le périmètre des encerclés – dans un film entièrement produit en studio (ci bas au centre). La majorité des ré-embarquements se font de nuit ou à la lumière crépusculaire pour éviter les coups des avions allemands, et presque toujours à marée haute
_ _
Brits défendant le périmètre – Les Stukas martèlent des encerclés qui essaient de ré-embarquer
Pendant que de nombreuses unités alliées cherchaient leur salut dans le ré-embarquement, d'autres résisient du mieux qu'elles le peuvent en maintenant leur périmètre. Cependant, les Allemands ne sont pas mordants, car ils avaient reçu l'ordre de laisser la Luftwaffe réduire la poche des encerclés par ses propres moyens. Ainsi, Malgré la vigilance de la RAF, le principal danger vient des airs. Le 29 mai par exemple, 400 bombardiers allemands, protégés par 180 Me-109 et 110, ont méthodiquement pilonné Dunkerque, tout en mitraillant les plages sans omettre de bombarder les bâtiments croisant au large. Ce jour-là, le bilan des pertes est tellement lourd que l'Amirauté décide d'arrêter l'opération : au total, près de 250 embarcations sont envoyées par le fond. Les vedettes lance-torpilles et les avions auront raison des contre-torpilleurs français Jaguar et Chacal, des destroyers Bourrasque, Siroco et l'Adroit. Le plafond des nuages, souvent très bas, et la fumée des incendies gênent toutefois la Luftwaffe, laquelle ne peut sortir ses escadrilles que les 27, 29 Mai et 1er Juin. Les pertes au sol auraient pu être encore plus dramatiques si les Allemands n'avaient pas bombardé par mégarde deux gros réservoirs de mazout, ce qui a obscurci le ciel. Qui plus est, l'efficacité des bombes aériennes ont été réduites par le fait qu'elles sont tombées dans le sable – plusieurs d'entre elles n'ont pas explosées.
_ _
Le port sous le feu des Stukas – Des rescapés à ré-embarquer
Le 30 Mai, 120,000 soldats – dont 6000 Français – furent ré-embarqués. Lorsque le général Gort céda son commandement au général Alexander, le nombre d'évacué passa à 150,000 soldats – dont 15,000 Français. Beaucoup ramenaient leurs carabines de service, mais guère autre chose. Tout ce qui était jugé trop lourd avait été laissé sur les plages. Cependant, les bombardements de la Luftwaffe avaient coulés beaucoup de navires et les soldats se plaignaient que la RAF ne les aidaient pas. De plus, la perte du port de Boulogne forçait les Alliés à accélérer leurs ré-embarquements. De précieux chasseurs Spitfire furent sacrifiés en tenant en joue les Stukas; de plus, les appareils britanniques n'avaient qu'une autonomie réduite au-dessus de la plage de Dunquerke, et le Fighter Command prit la décision de les rappeler. En fait, la météo fut la meilleure alliée des Alliés encerclés. Elle cloua au sol la Luftwaffe pendant quelques jours, ce qui permit à des navires de toutes jauges de s'approcher de la jetée improvisée pour ré-embarquer les soldats. Une aide particulièrement appréciée fut celle des bateaux à faible tirant d'eau – les "little ships" – conduits par des civils, et qui pouvaient s'ancrer qu'à quelques encablures du rivages et cueillir des "canards mouillés". Cependant, le ré-embarquement dut être cancellé le 1er Juin car le beau temps revint, ainsi que l'armée allemande qui reçut l'ordre de liquider la poche encerclée. La cannonade commençait à se rapprocher dangeureusement
_
On fait la queue de crocodile – Tous les esquifs sont requis
Lorsque l'Opération Dynamo se termina le 4 Juin, 338,226 soldats alliés avaient été évacués vers l'Angleterre, dont 113,000 Français. Durant les quatres derniers jours, 75,000 Britanniques et 98,000 Français furent évacués de nuit. Concrètement, le Corps expéditionnaire britannique fut presque sauvé, mais sans son armement et équipement. Le 5 Juin, les Allemands entrèrent à Dunquerke et firent 25,000 prisonniers. Pour la propagande britannique, ce fut un mine d'or à exploiter pour galvaniser l'opinion publique. Le gouvernement parlait de "l'esprit de Dunquerke". Cependant, il faut beaucoup d'imagination pour associer cela à une victoire...
_
Un groupe d'heureux ré-embarqués – Le destroyer Bourrasque va couler
_________
Interprétations
Le sort presque "miraculeux" des rescapés alliés de Dunkerque a sucité l'objet de plusieurs interprétations chez les historiens. L'argumentation est centrée autour de deux interrogations: Est-ce une bourde opérationelle de la part de la Wehrmarcht ou le fruit d'une décision politique préméditée?
Sur le plan opérationnel, l'ordre d'arrêt des divisions motorisées et blindées fut émis par le général Rundstedt, afin de permettre une période de repos aux éléments de tête qui en avaient fort besoin; cet ordre fut paraphé par Hitler. Pour Rundstedt, les Alliés encerclés n'auraient de salut que dans les camps de prisonniers. Les encerclés pouvaient être réduits par des moyens moins importants. L'État-major de l'OKH se désintéressa de Dunquerke et préférait accorder le maximum de ressources à la conquête de la France. La Luftwaffe pourrait faire ce job, mais elle ne le fit que d'une manière épisodique car elle devait appuyer les progressions allemandes en France. De surcroit, la météo et les brouillards ont beaucoup plus gêné leurs lâchers sur Dunkerque que la chasse anglaise. Sur le plan opérationnel, s'i l y eut une bourde, elle n'incombait pas à Hitler, mais autant à l'armée de terre qu'à l'aviation.
_
Richard Attenborough dans le film "Dunkirk" (1958) – La plage de Dunkerque aujourd'hui
Quant à affirmer que le "miracle" de Dunkerque ait été le fruit d'une décision d'Hitler, l'hypothèse est séduisante et presque crédible; cependant, elle n'est pas encore étoffée par des documents et des sources pour être affirmée. Dans son livre Mein Kampf, Hitler avait bien écrit que sa position à l'égard de l'Angleterre était bienveillante. Selon lui, elle devait être notre amie ou on devait la forcer à rester à l'écart des initiatives politiques et militaires sur le continent. A ce point de vue, la sincérité d'Hitler ne fait pas de doute. Il ne voulait pas qu'une Angleterre forte agisse dans son dos. Plusieurs historiens considèrent que cette hypothèse est crédible, et amènent comme "preuve" la fuite d'un Rudolf Hess vers l'Angleterre qui voulait négocier une paix séparée avec l'Angleterre. Mais, cela n'est pas encore prouvé. Le rapatriement réussi de la BEF permettra non seulement de défendre le sol britannique contre l'éventualité d'une invasion allemande, mais d'acheminer ultérieurement des renforts au Moyen-Orient lorsque les unités seront réorganisées et réarmées. En Juin 1940, la seule division organisée et armée sur le sol britannique était canadienne...
________________________
© Sites JPA, 2023