La France et la guerre

L'Occupation est le chapitre le plus noir de l'histoire de la France contemporaine. Ce pays a subi sa plus grande défaite militaire et disparaît comme puissance européenne. C'est le prix qu'il a du payer pour vingt ans de divisions politiques et de vacuité stratégique. Tous les Français sont dépassés par les événements; certains sont découragés et d'autres soulagés. La France est coupée en deux zones administratives; une sous contrôle direct allemand, et l'autre sous celui du régime vassal de Vichy. Cette barrière géographique isole les Français de leurs amis et de leurs familles de l'autre côté de celle-ci. Qui plus est, elle se sent isolée sur la scène internationale et sèche ses larmes sur l'épaule du maréchal Pétain: notre sort nous échappe, écrit Jean-Paul Sartre. Certains intellectuels, comme Gide, expriment leur désarroi devant l'incurie qui a produit cette débâcle. La France occupée renvoie les Français à eux-mêmes, à leurs contradictions, à leurs interrogations sur ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent devenir dans cette nouvelle conjoncture de guerre. Ce n'est pas un sujet facile à étudier et à jauger pour un Québécois.

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Durant les deux premières années de l'occupation allemande, les Français se questionnent sur l'attitude à adopter à l'égard de leurs occupants: collaborer ou demeurer réservés. Il y a eu quelques précédents historiques d'occupation partielle et temporaire du territoire: en 1815 et 1871. Mais en 1940, la claque a été beaucoup plus sévère: la population demeure traumatisée par la débâcle et manifeste une passivité nonchalante vis-à-vis des autorités allemandes. Quant à ces dernières, elles essaient d'établir des relations harmonieuses en donnant aux Français l'impression que cela va de soi; mais, le cœur n'y est pas. Fait à noter, le comportement des Allemands en France durant les six premiers mois de leur occupation fut correct - parfois même courtois et désintéressé. Affiches et posters apparaissent sur les murs. Le plus connu d'entre eux montre un soldat allemand tout souriant qui distribue du pain aux enfants et qui demande aux "populations abandonnées" de lui "faire confiance". Hitler nomme Otto Abetz comme ambassadeur à Paris, surtout parce que cet homme cultivé pourra promouvoir un climat cordial entre Français et Allemands. La cordialité relative ne dura que le temps d'un automne calme. En Novembre 1940, le climat change lorsque apparaissent d'autres affiches rappelant aux Français qui sont leurs nouveaux maîtres.

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Une des affiches allemandes les plus connues de l'Occupation – Une sentence de mort affichée

Tous les observateurs politiques français savaient que l'Allemagne deviendrait maître de l'Europe. L'Angleterre était isolée et la capitulation britannique apparaît prochaine. Les États-Unis semblent se ficher de ce qui se passe en Europe. Certains chantres de la collaboration s'aperçoivent que la France n'a plus d'appuis ni d'options sur la scène internationale. Ils recommandent de collaborer avec l'occupant allemand au nom du "réalisme". Sur le moment, leurs arguments sont plausibles, car le pays a déjà subi la foudre militaire de la Wehrmacht et doit accepter l'offre d'amitié que lui tend Berlin. Les intérêts immédiats de la France seraient mieux servis dans un climat de paix que par la défiance des ordres hitlériens. Ces Français croient que la collaboration poserait les jalons pour la reconstruction de la France. L'historien Benoist-Méchin croit qu'il est possible et souhaitable de collaborer afin d'être dans les bonnes grâces de l'Allemagne; il s'explique dans son livre La moisson de quarante, publié en 1941. Il décrit sa condition de prisonnier de guerre dans une plume patriotique, et présente une vision romantique de paysans français et soldats allemands travaillant, moissonnant ensemble. L'argument de cet historien - qui deviendra celui de la collaboration - est le suivant: nous avons toujours été voisins, face à face, et maintenant nous devons travailler côte à côte.

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Hitler, l'amiral Darlan et Benoist-Méchin à Berchtestgaden – Otto Abetz

Une France morcelée

Après la signature de l'armistice, la France a été divisée en deux zones séparées par une ligne de démarcation. En effet, le gouvernement français s'était réfugié d'abord à Tours, puis à Bordeaux, avant de choisir la ville de Vichy - surtout à cause de la qualité de son infrastructure hôtelière Comme l'écrira plus tard Charles Tillon, l'État français va pouvoir s'installer en meublé. Il est évident que les autorités allemandes auraient le dernier mot quant à la survie de la zone contrôlée par Vichy. De surcroît, l'Allemagne annexe officiellement l'Alsace au gau de Baden dès Septembre 1940. Une petite partie du nord sera donnée à la Belgique, et les Italiens grignotent un morceau contigu à leur frontière (image ci-contre). Le Reich crée une autre zone de contrôle dans son espace occupé, entre l'estuaire de la Somme via Abbeville, Amiens, Soissons et Laon jusqu'au sud de Dôle. Ce territoire est contrôlé par le général Von Falkenhausen - grand patron occupant des Pays-Bas et du nord de la France. Cette zone correspondait à l'ancienne province de Lotharingie du Saint Empire Romain germanique. L'Allemagne prévoit séparer cette énorme portion de territoire français pour l'annexer à l'Allemagne lorsque le Reich aura remporté la victoire finale sur ses ennemis.

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On doit montrer patte blanche pour entrer en zone occupée – Soumis au contrôle

Le 20 Juin 1940, le maréchal Pétain, le héros de Verdun en 1916 - appelé pour prendre en mains les destinées d'un pays vaincu, explique les raisons de la défaite dans un discours radiodiffusé: trop peu d'enfants, trop peu d'hommes, trop peu d'alliés. Il représente ce que la population française attend: un bon père de famille capable de s'imposer pour remettre de l'ordre dans la maison. Il a fait à l'État le don de sa personne, et veut rechercher un arrangement dans l'honneur avec l'occupant allemand, et donne l'ordre de cesser le combat (voir citations historiques). Le nouveau régime est dirigé par trois militaires - Pétain, le général Weygand et l'amiral Darlan - et un civil, Pierre Laval. Tous quatre ont fait carrière sous la IIIème République; ils se connaissaient mal et n'avaient jamais travaillé ensemble avant la défaite. A retors, Pétain choisit Laval comme son premier ministre, car ce dernier était le seul des quatre à avoir une longue expérience politique; de surcroît, Laval était un manipulateur très habile. Cependant, les relations entre les deux hommes étaient loin d'être cordiales, comme le rappelle l'historien Chotard (icône). Pour l'historien Renaud Meltz, Laval demeure un "mystère français": La haine de soi, le complexe de sa laideur étrange, étrangère, la violence qui sourd dans la vie de cet homme caractérisent une vie de revanche. Revanche personnelle et sociale d'un fils d'aubergiste auvergnat devenu un homme politique et d'affaires parisien riche, très riche, écrit-il. Toujours selon Meltz, Laval va puiser dans son impopularité une "conviction particulière": je ferai le bonheur des Français malgré eux, affirme Laval.

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Laval, Pétain et Weygand – Pétain, tel que perçu par le communiste Jacques Duclos

Néanmoins, Laval a vu dans la défaite une sorte de "crise ministérielle": les faucons ont perdu trop de plumes pour poursuivre la guerre, et les colombes se voient dès lors portées sur l'avant-scène. Les quatre hommes ont des idées différentes et vont essayer de coopérer en gouvernant - tout en essayant de s'éliminer réciproquement, comme dans la politique française de l'entre-deux guerres. Le 10 Juillet 1940 marque la fin de la IIIème République instituée en 1875. Pétain et Laval désirent asseoir leur autorité sur un vote massif de la représentation nationale, afin de réaliser une transformation profonde du système politique français. L'Assemblée nationale s'était prononcée unanimement en faveur d'une révision constitutionnelle majeure. Lorsque Laval précise qu'il a l'intention d'aligner le nouveau régime sur ceux d'Hitler et de Mussolini, l'Assemblée et le Sénat accordent les pleins pouvoirs à Pétain et Laval par 569 voix contre 80 et 17 abstentions. Il est difficile de parler de gouvernement illégitime même si encore de nos jours, il subsiste une polémique sur la légalité de ce vote. Qu'importe, le nouvel État français est né, et il met au rebut la République; au lieu du traditionnel "Liberté, Égalité, Fraternité", ce sera la devise "Travail, Famille, Patrie".

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Pétain et Darlan – Affiche vantant la Révolution nationale

Le régime de Vichy est un fourre-tout qui s'alimente surtout chez la droite classique, incluant les adversaires de la République, le haut-clergé, les milieux financiers et industriels, les cadres de l'armée et, dans une moindre mesure, des éléments d'extrême-droite fascisants qui voient le nouveau régime comme un canevas pour mousser leurs propres idées autoritaires: en gros, des gens qui essaient de profiter de la nouvelle conjoncture. Devant la faiblesse de l'ancien gouvernement, la droite demande un pouvoir fort. La priorité de Pétain est d'instaurer une "révolution nationale" dans une mouvance nationaliste, anti-républicaine et anti-sémite. Pétain crée une nouvelle constitution qui établit un ordre quasi-monarchiste. Bien que Pétain légifère comme un souverain, il veut créer un organisme intermédiaire entre lui et le peuple. Il serait composé "d'aristocrates du courage", c'est-à-dire les pères de famille nombreuse, des notables qui incarnent des valeurs patriotiques et religieuses. Cependant, Pétain affirme qu'il faudra attendre la paix finale (allemande) pour que cette constitution ait lieu. Entre-temps, son régime va prendre des mesures provisoires qui vont lui donner un autre visage: la primauté de l'administration sur la vie politique. En clair, les élus seront remplacés par des fonctionnaires. Dans les communes de plus de 2000 habitants, les maires sont nommés par le gouvernement. Néanmoins, le régime de Vichy ne réussira pas à atteindre son objectif principal: la stabilité. En plus d'être surveillé par l'occupant qui contrôle la partie nord de la France, Pétain constate que son gouvernement est rongé par des rivalités entre factions: les ministres se succèdent à un rythme plus élevé que durant l'entre-deux guerres. Selon l'historien Paxton, Vichy sera un panier de crabes.

a) D'une part, il y a les attentistes sensibles à l'évolution de la conjoncture de la guerre.

b) D'autre part, il y a les sympathisants qui croient que la France devrait profiter de l'Armistice pour s'intégrer au nouvel ordre hitlérien, avant d'être devancée par une Angleterre qu'ils croient vaincue.

La collaboration

Si l'on se fie à la définition du dictionnaire, le verbe "collaborer" a des connotations positives. On y retrouve: coopération, travail commun, réciprocité, et aide mutuelle. La politique de collaboration sera le pivot autour duquel s'activera le gouvernement de Vichy durant la période que plusieurs appellent "les années noires". Le régime vichyste est convaincu que les intérêts de la France seront sécurisés en appuyant une Allemagne qui a déjà conquis l'Europe et qui s'apprête à repousser la Russie en Asie… Il prend pour acquis la position de Benoist-Méchin: la France et l'Allemagne comme étant deux États qui travaillent ensemble, côte à côte, pour un meilleur avenir européen. Cependant, la définition du dictionnaire ne traduit pas la portée réelle du verbe "collaborer" en France occupée. Lorsque apparaît la véritable nature du régime de Vichy, ce verbe deviendra synonyme de trahir, de se vendre à l'ennemi et d'appuyer sa cause aux dépends des intérêts de la France. Un nouveau mot va s'ajouter à la réalité de l'occupation: celui de "collabo" associé à celui de "vendu" et de "sale". Ce sera une grave insulte de se faire traiter de "collabo" dans la France d'après-guerre.

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Accueil triomphal de Pétain à Marseille – Et à St-Étienne – Pétain à Montoire

Les connotations différentes de la collaboration sont au cœur des dossiers qu'étudient les historiens depuis 1945. Dans quelle mesure et à quelle échelle la collaboration vichyste a-t-elle été un arrangement de bonne foi entre la France et l'Allemagne? Quelle a été la nature de la collaboration du gouvernement de Vichy? Quel intérêt sert-il? Écoutons ce qu'en dit l'historien Chotard (icône). es historiens spécialisés dans l'histoire de l'Occupation font la distinction entre deux formes de collaboration:

  1. Collaboration d'Étatun comportement pragmatique sur le plan politique et économique avec le Troisième Reich dans le but immédiat de préserver les intérêts français.
  2. Le collaborationnismeune coopération idéologique avec le Troisième Reich, dans le but de préserver l'Europe du communisme.

Le drame de Mers-El-Kébir du 3 Juillet 1940 sera un catalyseur important pour le nouveau régime, car ce dernier demandera à la Commission allemande de l'armistice à Wiesbaden de développer des liens avec le Reich dans un effort de collaboration avec lui. soit d'aller au-delà des clauses de la capitulation française. Le 11 Octobre 1940, le maréchal Pétain fait un discours radiophonique où il fait allusion à la nécessaire coopération franco-allemande, surtout lorsque l'Europe aura retrouvé la paix (celle du Reich). Pétain utilise le mot "collaboration" et le lie avec l'idée de signer un traité définitif avec l'Allemagne. Dix jours plus tard, Pétain rencontre Hitler à la gare de Montoire, accompagné de son premier ministre, Laval, et de l'ambassadeur allemand Abetz. Durant cette réunion, Pétain et Laval discutent du degré d'ouverture que pourrait offrir la France à l'Allemagne dans le but de se concilier la bienveillance du Führer. Hitler ne savait pas comment répondre aux doléances du maréchal Pétain, et ce dernier ne sait pas ce que Hitler réserve à la France. C'est dans cet état d'esprit que s'est tenu la rencontre d'Hitler avec Pétain à Montoire. Par contre, Pétain croit que la collaboration rapportera des dividendes à court et moyen terme:

  1. La libération des 1.6 million prisonniers de guerre.
  2. La protection de la population française.
  3. La réduction de l'indemnité de guerre exigée par l'Allemagne.
  4. La reconnaissance de la souveraineté de la zone contrôlée par Vichy.

La collaboration avec l'Allemagne permet au maréchal Pétain d'essayer de construire un régime centré autour de son concept de "révolution nationale"; de son avis, le moment ne pouvait être plus propice. En collaborant, Pétain cherche à gagner du temps aux dépends de l'Allemagne nazie. L'historien Audet est catégorique sur ce point (icône). Néanmoins, la France avait signé un armistice, ce qu'il l'oblige à collaborer avec son occupant. Les conversations étaient bonnes car Hitler croyait que Laval était vraiment un germanophile. Les autorités allemandes ont le dernier mot sur leurs auxiliaires français en zone occupée. Les autorités allemandes ont un veto sur toutes les initiatives du régime de Vichy. En fait, Pétain n'a pas le choix que de coopérer, mais il va déchanter. L'Allemagne ne libérera pas les prisonniers de guerre français, car ils sont la meilleure garantie de la bonne conduite du régime vichyste. Les Allemands ont déclaré qu'ils n'avaient pas l'intention de se charger de l'administration civile. Mais, dans les faits, ils interviennent dans tous les domaines, et cela va rapidement conduire Pétain et son régime à appliquer eux-mêmes les mesures décidées par l'occupant. Ce dernier veut être si complaisant à l'égard des Allemands qu'il va au-devant de leurs demandes; les lois antisémites surtout le Statut des Juifs en seront des exemples éloquents. En zone dite libre, l'indépendance de Pétain est théorique. En réalité, les commissions d'armistice possèdent un droit total de perquisition. La ligne de démarcation entre les deux zones du pays devient une véritable frontière que les Allemands ouvrent ou ferment à leur gré. Là où la bât blesse, c'est que les deux zones sont complémentaires sur le plan économique. Toute fermeture de la frontière condamne la zone libre vichyste à la paralysie. C'est dans cette camisole de force que le régime de Vichy va s'affaiblir de jour en jour. Il n'exerce aucune autorité dans les zones annexées par l'Allemagne et l'Italie, et elle n'existe en zone occupée que si elle sert l'occupant. Les Français se voient pris dans un engrenage dont ils ne pouvaient plus se dégager, et qui les broyait peu à peu.

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Abetz, Pétain et Goering – Assermentation d'un préfet devant Pétain – Pétain et ses ministres

L'Allemagne et le collaborationisme

Bien que le régime de Vichy souhaite collaborer de bonne foi avec l'Allemagne, les autorités nazies demeurent plus réservées. Il y a des francophiles comme Abetz et Ribbentrop qui favorisent une approche conviviale; mais, la majorité de la hiérarchie nazie reste anti-française: aucun de traitement de faveur. C'est, entre autres, l'opinion de Goering, qui favorise l'exploitation économique systématique de la France. Il y a chez les Allemands cette vision qu'ils sont les conquérants, et que la France doit payer le prix de sa défaite en payant un tribut au Reich. Beaucoup de cadres nazis reprochent encore aux Français d'avoir été les signataires du traité de Versailles. La défaite française plaît à Goebbels, qui aimerait réduire la France à une "Suisse élargie" pour les touristes allemands - après tout, on y boit bien et elle a de si bons couturiers, dit-il… Quant à Hitler, il est heureux de voir vaincu cet ennemi historique qu'est la France: c'est la plus grande victoire de l'Allemagne, écrit-il. Il désire collaborer avec elle uniquement pour la maintenir hors de la guerre - car son potentiel militaire (notamment sa flotte de guerre) est encore important. Hitler n'a pas intérêt à soutenir fortement un allié qui se veut sympathique ou encore à établir un régime fasciste en France. Selon le Führer, la France occupée doit se subordonner à la réalisation de son propre agenda.

Hitler veut ménager la France afin d'éviter que les forces qui lui restent passent du côté britannique. C'est pourquoi il se garde bien de dévoiler ses buts de guerre, d'autant plus qu'il était, au Maroc, en rivalité avec Franco et, dans une moindre mesure, avec Mussolini. Pour Hitler, la France est hors-jeu; elle a perdu la guerre et doit payer sa défaite. Il n'a d'ailleurs aucune confiance dans les Français – sauf en Pétain et, dans une moindre mesure, en Darlan – mais il méprise Laval. Plus précisément, Hitler n'a pas besoin d'ouvrir avec la France de nouvelles négociations – l'application de l'armistice va lui suffire pour obtenir d'elle tout ce qu'il a besoin. La population française s'est accommodée durant ces "années noires" par souci de conformité avec l'occupant. Il y a plusieurs niveaux de collaboration:

a) Dénonciations plus ou moins anodines d'individus pour des raisons personnelles

b) Lettre aux autorités allemandes ou vichystes pour identifier des gens reliés au marché noir, aux résistants, ou qui pourraient être d'origine juive.

c) Une presse collaborationniste, avec des revues comme Au Pilori ou Je suis partout avec un tirage important qui encouragent ces dénonciations.

Fait à noter, la plupart des formes de collaboration n'étaient pas motivées par des facteurs idéologiques ou par une prédisposition particulière pour le fascisme. Néanmoins, il y a une minorité d'individus qui entrent dans "Le champ magnétique des fascismes" tel qu'étudié par l'historien Burrin, dans son livre publié en 1984. Ces Français calquent leurs idées sur les nazis, et plusieurs d'entre eux vont jusqu'à porter des uniformes paramilitaires et faire le salut fasciste. Selon Burrin, leur vision d'une société française dite dégénérée ressemble beaucoup plus à l'interprétation nazie qu'à celle de la révolution nationale désirée par Pétain. Ces activistes et sympathisants pro-nazis perçoivent la France "gangrenée par le socialisme" comme un pays enjuivé et négrifié; son seul salut passe par l'établissement d'un régime construit sur des bases nazies, plutôt que sur celui du maréchal Pétain. Un contemporain de l'époque, Marcel Bardet, qui a milité dans les Croix de Feu, résume ainsi sa propre préférence politique(icône). La débâcle et l'occupation de la France conduit la population française à se polariser sur trois questions essentielles, comme le rappelle l'historien Audet (icône).Malgré tout cela, la droite classique demeure l'entité la plus réceptive au vichysme. La revue Action Française joua à Vichy un rôle considérable, au point où l'ambassadeur Abetz s'effraie de ses tendances anti-allemandes. Entre 1941-43, Charles Maurras prône un appui inconditionnel au maréchal Pétain, car il est, selon lui, le souverain sauveur.

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La revue Je suis partout – Un des premiers journaux de la collaboration – Pétain reçu par le cardinal Gerlier

En Février 1941, Marcel Déat fonde un parti du Rassemblement National Populaire (RNP). C'est un groupe fascisant qui favorise l'intégration de la France dans l'Europe allemande. C'est lui qui est l'auteur d'un article portant le titre "Faut-il mourir pour Dantzig?". Il publie un journal, L'Oeuvre. Le plus important groupe fascisant français est le Progrès Social français (PSF) dirigé par le colonel de La Rocque. Ses écrits exercent une influence en Afrique du Nord, et il approuve les mesures conservatrices à l'égard de la famille; il recommande de suivre Pétain. La presse de la collaboration dénonce autant le régime de Vichy que la France libre gaulliste; mais, elle n'attaque pas la personne du maréchal Pétain, préférant plutôt lacérer le premier ministre Laval. Certains journaux plus proches du nazisme reprochent au régime d'être clérical, réactionnaire, et "insuffisamment gagné au national-socialisme". Elle veut que Pétain s'allie sans réserves au IIIème Reich. Pétain est sensible à ces attaques qui diminuent son aura en zone occupée. Les partisans de la collaboration se rejoignent dans le rejet de la France libre gaulliste et du communisme. Cependant les dirigeants de Vichy, constamment accusés de jouer un double jeu par les Allemands, devront s'en défendre et pour cela, multiplier auprès de ces derniers les manifestations de leur bonne foi. Selon l'historien Duquesne dans son livre Les catholiques français sous l'occupation, l'église catholique française avait rompu avec la république laïque aussi rapidement que le nouveau régime. Elle était séduite par le respect que Pétain manifestait à son égard, les subventions qu'il octroie aux écoles privées, ainsi que la valeur éducative qu'il attribue au sentiment religieux. Cardinaux et évêques affirment leur "loyauté complète et sincère" à l'égard du pouvoir établi. Le cardinal de Paris s'affiche ouvertement pétainiste. Il en est de même pour son homologue de Lyon, le cardinal Gerlier qui déclare publiquement que Pétain, c'est la France, et que la France c'est Pétain. Cependant, d'autres cardinaux considèrent que Pétain est un "libertain" à cause du choix de ses pafrums... Néanmoins, le régime de Vichy a quelques différends avec l'Église, notamment à propos des syndicats chrétiens et du mouvement scout. Fait à noter, c'est le sort réservé aux Juifs qui finira de creuser le fossé entre Vichy et l'Église. Les archevêques Liénard et Salièges vont protester avec courage contre un régime qui se fait complice des déportations. Quant aux protestants français, la grande majorité d'entre eux vont passer du côté de la Résistance.

Les forces armées

Avec une armée de terre démobilisée et réduite à un faible noyau permanent, les officiers supérieurs n'avaient pas d'autre choix que de se rallier à Pétain. La marine se voit séduite par l'importance soudaine que prenait leur arme dans la défense du pays et de son administration. Qui plus est, le nouveau régime met l'emphase sur la défense de son empire colonial – empire que les militaires avaient conscience d'avoir conquis dans l'indifférence des pouvoirs publics. Malgré l'armistice, la défiance à l'égard de l'occupant allemand restait grande chez les gradés français, nourris d'anti-germanisme à l'académie de St-Cyr. Les officiers français voudront croire que le maréchal joue une sorte de double jeu ou qu'il est trompé par son entourage. Conséquemment, c'est comme pétainistes qu'ils reprendront le combat contre l'occupant.

La bourgeoisie

Le régime de Vichy était une dictature prudente et paternaliste hostile à tous les internationalismes – capitalistes ou communistes. Rappelons que son principe dictatorial était qu'un État fort ne doit pas dépendre d'aucun groupement particulier. Dès le 11 Juillet 1940, Pétain dénonçait la ténébreuse alliance du socialisme et du capitalisme qui tout en s'opposant l'un à l'autre, se ménageaient secrètement. Le 12 Août, le maréchal déclare que la France doit être débarrassée de la tutelle la plus méprisable, celle de l'argent. Vichy s'en prend aux "puissances d'argent" par une série de mesures fiscales. L'État veut contrôler l'activité bancaire, puis celle des trusts et autres sociétés anonymes, mais tout en ménageant le patronat français. Ces mesures ne s'inscrivent pas dans une réforme du capitalisme français, mais dans son encadrement par le haut.

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Les gens aisés continuent de bien manger – Les cafés restent ouverts pour servir l'ersatz

Selon l'historien Paxton, qui s'est fait connaître par son ouvrage fouillé sur Vichy, Pétain instaure un corporatisme d'État qui a pour résultat de mettre toute l'économie française dans les mains du patronat – lui-même complaisant, voire complice de l'occupant. Le grand capital est à son aise dans le nouveau régime, car il peut évoluer sans craindre les pressions socialistes et communistes. Il pourra signer des contrats avec les Allemands, tout en se flattant de concilier l'intérêt national avec celui de son porte-monnaie. Ce que dit le patronat français de cette époque ressemble à ceci: fermer l'entreprise ou l'usine voudrait dire mettre les ouvriers au chômage ou à la famine; pis encore, les remettre à Sauckel comme des chevaux de trait, et priver la population de salaires et produits indispensables? Cependant, le patronat n'était pas homogène; il y a une certaine partie qui établit rapidement des contacts avec la Résistance, et pas pour faire preuve de patriotisme ou de lui donner des renseignements: il favorise les sabotages afin d'éviter que leurs usines subissent des bombardements alliés…

Les paysans

Le régime de Vichy, et surtout Pétain, considère la paysannerie comme "la sève de la nation": le dur labeur, la stabilité et le patriotisme. L'ambassadeur Abetz s'inquiète à l'idée d'une France rurale, voulue à Berlin, car elle serait un terroir au patriotisme. Il n'a pas à s'inquiéter car, dans la plupart des régions, les ruraux subissent l'influence tranquillisante de l'Église et du patronat. A cette époque, les ouvriers agricoles ne sont pas organisés et les grèves sont inconnues à la campagne. Les paysans et agriculteurs ont le beau rôle car la conjoncture de guerre favorise une augmentation de la production agricole, tant pour nourrir les Français que pour satisfaire l'occupant. Ils sont, en fait, les chouchous du maréchal qui, canne à la main, s'entretenait familièrement avec ceux qu'il rencontrait.

Les agriculteurs n'étaient pas exempts de difficultés:

  • Le prix des engrais avait augmenté.
  • L'essence rationnée manquait pour la machinerie agricole

    Il leur manquait des chaussures et vêtements.

  • Cependant, en temps de guerre, les paysans découvrent qu'ils possèdent la seule vraie richesse du moment: la nourriture. Jusque-là, ils devaient l'apporter au marché pour la vendre, où ils la cédait à des intermédiaires, sans être sûrs de défendre leurs intérêts. Dorénavant, ils vont attendre le client chez eux, à domicile, et c'est eux qui fixent les prix. Mais le paysan est souvent amené à se brouiller avec les fonctionnaires de Vichy:
    1. Les agents du ravitaillement général qui réquisitionnent partiellement ses récoltes.
    2. Le réfractaire du S.T.O qui veut se cacher chez lui

    Durant la guerre, le paysan français n'est pas violent mais plutôt bon-entendeur. Son sentiment patriotique sera alimenté par les émissions françaises de la BBC, ainsi que par les abus commis par les S.S dans plusieurs villages – dont celui d'Oradour. La révolte des maquis bretons en 1944 sera essentiellement un soulèvement d'agriculteurs, alors que leurs voisins normands resteront plutôt tranquilles.

    Les ouvriers

    Comme tel, le paternalisme du régime de Vichy ne veut que du bien à l'ouvrier. Pétain stigmatise les mauvais patrons qui, par leurs abus, font les mauvais ouvriers. Il veut rééduquer ces derniers en les intégrant dans un nouveau contexte économique et social, et, surtout, les empêcher de nuire tant qu'ils n'auront pas changé. En fait, les ouvriers sont les mal-aimés du vichysme; les moins bien protégés, respectés, et les plus décriés. Ils sont souvent victimes du discrédit des milieux de droite ou de gens aisés: n'étaient-ils pas à l'origine des troubles sociaux, du Front populaire de 1936; n'avaient-ils pas suivi les "brebis galeuses" communistes et socialistes avant la guerre? Durant la guerre, les ouvriers sont privés des partis pour lesquels ils votent, socialiste et communiste. Bien qu'ils aient encore des syndicats, ils ont perdu le droit de grève, ce qui leur enlève tout moyen de protestation et de riposte. De surcroît, leurs délégués syndicaux leurs apparaissent suspects. Là où le bat blesse, c'est que la condition ouvrière ne cesse de se décroître durant la guerre: leurs salaires sont bloqués alors que leurs difficultés matérielles s'accroissent. Ils sont les citadins les plus malheureux, et ils n'ont pas toujours les moyens de se nourrir. La semaine de travail est passée de 35 à 46 heures. Il est faux d'affirmer que les ouvriers ont été les premiers à prendre parti contre Vichy et les Allemands. Ils sont trop occupés par leurs dures conditions d'existence et coupés de leurs leaders traditionnels pour être utiles à la Résistance:

  • Nombreux sont les ouvriers qui acclament fortement Pétain au cours de ses visites.
  • Nombreux seront parmi eux les premiers volontaires pour le S.T.O
  • La protestation ouvrière contre Vichy et le S.T.O va diminuer progressivement à partir de l'automne 1943 lorsque les ouvriers s'aperçoivent que la majorité des appelés travaille en France et non en Allemagne.

    Les intellectuels

    Les artistes et les intellectuels préfèrent généralement ne pas s'engager dans une crise politique. Le petit monde des intellos français de cette époque est trop isolé et diversifié pour faire corps en quelque circonstances que ce soit. Bien qu'il ait toujours une minorité non conformiste qui rompt avec les tendances de son époque, le monde des intellectuels - ces spécialistes de rien - est si sonné par la débâcle qu'il donne sa confiance à Pétain (voir dossier Résistance et répressions), y compris l'Académie française - à l'exception de François Mauriac. La collaboration aura ses écrivains et ses chantres, comme Céline, Brasilliach, Bonnard, Blond, Châteaubriand, Chack, Massis, Maulnier, qui écrivent des articles et multiplient les conférences favorables à l'occupant (clip ci-haut). D'autres sont ambigus, comme Anouilh, dont le Créon sera le héros sous l'occupation et Antigone à la Libération. Plusieurs choisissent de la boucler (Valéry, Duhamel, Martin du Gard) ou de s'exiler (Focillon, Bernados, Maritain et Bloch). Fait intéressant, il faut noter que ces exilés préfèrent s'installer aux États-Unis ou en URSS plutôt que de rallier de Gaulle à Londres. Cependant, une minorité grandissante passera dans l'opposition, voire à la Résistance, devant l'évolution du régime de Vichy. Les universitaires ne tardent pas à combattre les politiques de Pétain et de Laval. Le cas de Louis-Ferdinand Céline est patent. Pacifiste radical devenu anticommuniste et antisémite, Céline se fera le chantre de la croisade antiblochévique à la sauce hitlérienne.

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    Les balivernes de Châteaubriand – Le retour de Maurice Chevalier est bien arrosé – Paris sera toujours Paris

    Quant aux artistes, nombreux sont les acteurs et chanteurs qui continuent de travailler en France malgré l'occupation. Plusieurs iront même tourner en Allemagne. Le cinéma français a des budgets réduits, mais produit un répertoire différent, avec des films comme Le Corbeau, Les visiteurs du soir, Les enfants du paradis, etc. Les chanteuses et chanteurs comme Rita Ketty et Maurice Chevalier poursuivent leurs tours de chants. Des peintres tels que Braque et Matisse exposent au Salon d'Automne. Selon l'historien Hervé Le Boterf dans son ouvrage La vie parisienne sous l'occupation publié en 1997, les contraintes de l'occupation n'empêchent pas les comédiens, chanteurs, intellos et littéraires de se réunir entre eux, malgré le couvre-feu, pour festoyer et palabrer avant de se précipiter sur les victuailles et de boire comme des trous. Il y aura toujours une activité artistique et littéraire dans les villes de la France occupée et un public pour y assister. La vie nocturne parisienne est aussi trépidante et, de l'avis de plusieurs contemporains de l'époque, aussi "trippante" qu'avant la guerre. Dans le documentaire Le Chagrin et la Pitié tourné en 1969 par le cinéaste Marcel Ophuls, Christian de la Mazière affirme que la vie parisienne est tout aussi vivante qu'autrefois; il n'y manque que Régine

    Collaboration économique

    Le volet le plus important de la collaboration française a été sa contribution économique à l'effort de guerre allemand. En zone occupée, les Allemands agissent en fonction de leurs besoins de guerre. Ils n'ont pas à tenir compte de l'opinion de Vichy quant à la mobilisation des ressources économiques françaises; ils vont exploiter la France au maximum:

    1. Les occupants s'adressent directement aux producteurs français pour recruter de la main-d'œuvre pour aller travailler en Allemagne.
    2. Ils fixent les salaires, les prix et les frais de transport.
    3. Ils imposent des réquisitions matérielles – y compris le démontage d'usines.
    4. Leurs courtiers français raflent pour eux des produits au marché noir.
    5. Ils colonisent des terres en Lorraine

    L'Allemagne va appliquer les clauses financières et économiques de l'armistice qui vont se révéler très dures pour la France. En particulier, le 8 Août 1940, l'indemnité d'occupation – le tribut – est fixé à 400 millions de francs par jour. Fait à noter, les Allemands n'en ont pas un besoin immédiat, et ils l'accumulent à leur compte spécial à la Banque de France. Les autorités d'occupation ont non seulement un moyen de provoquer une crise inflationniste très grave, mais s'en servent pour acheter la France – notamment dans le marché des actions à la Bourse de Paris. Les Allemands, riches de l'argent français, achètent et paient à des prix supérieurs à celui de la Bourse – ce qui fragilise les grandes entreprises françaises. Le gouvernement de Vichy proteste, et leur délégué à Wiesbaden, qui demandait à son homologue allemand ce que l'Allemagne voulait, se fait répondre: nous voulons tout! Quant à la zone sud, elle ne subit pas une emprise aussi dure que celle occupée par les Allemands. Ces derniers peuvent compter sur de nombreux trafiquants qui y opèrent. La zone vichyste subit un étouffement économique progressif, car elle est souvent coupée de la zone nord. Elle reçoit le beurre, le blé, le charbon et la viande du nord. Les Allemands voudraient bien vouloir l'écrémer elle-aussi, car on y retrouve de la bauxite dont ils ont un grand besoin en avionnerie. De surcroît, la plupart des usines aéronautiques y ont été transférées. Comme en zone nord, les Allemands traitent directement avec les industriels français sans passer par le gouvernement de Vichy. C'est ainsi que dès Septembre 1940, un contrat prévoyant la fourniture au Reich de 3000 tonnes d'aluminium par mois.

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    Des affichent vantent le plein emploi – Le raid aérien sur l'usine Renault è Billancourt

    l'aéronautique. Plusieurs entreprises privées sont amenées à collaborer avec l'occupant de crainte de faire faillite et de voir leurs biens saisis par les Allemands. D'autres craignent que les firmes allemandes leur enlèvent des contrats. Les industriels comprennent que la collaboration est une nécessité peu plaisante, mais indispensable pour la survie de leurs usines. Certaines firmes françaises sont prêtes à collaborer pour encaisser des profits immédiats. En guise d'exemple, la compagnie Photomatron propose rapidement ses services aux Allemands pour l'identité photographique des Juifs internés dans les camps. L'historien Hirschfeld a publié une étude en 1989 qui atteste que la production industrielle française (et ses profits) a plus que doublé entre 1941-43, essentiellement à cause des contrats allemands. Malgré le fait que l'industrie française se modernise durant les années 50, elle a été relancée durant la guerre grâce à la collaboration. Cette collaboration économique se fait aux détriments de la France. Bien que les industriels français jouent le jeu en espérant que les vendeurs allemands cèdent aux acheteurs français autant de marchandises que les Allemands en recevront, ces derniers achètent beaucoup et cèdent fort peu. Vichy accepte que les avionneurs français construisent des avions de transport et d'entraînement afin de permettre aux 250,000 ouvriers de ce secteur de conserver leurs emplois. L'industrie française produira 2000 avions, 6000 hélices et 10,000 moteurs - environ 6% de la production allemande totale. Les usines Renault et Michelin fabriquent un grand nombre de camions et de pneus pour l'armée allemande, surtout depuis le début de l'été 1941. Elles seront les premières cibles de frappes aériennes britanniques, notamment à Billancourt, le 3 Mars 1942: 623 personnes sont tuées et 1500 autres blessées.

    Le S.T.O

    La collaboration économique du régime du Vichy prend une dimension originale avec le recrutement de travailleurs français pour l'Allemagne. Cette idée prend forme en 1942, au moment où le ministre du Travail allemand, Sauckel, s'aperçoit qu'il va manquer de main-d'œuvre servile polonaise et russe. L'Armistice français lui interdit de rafler une telle main-d'œuvre en France, ce qui oblige Sauckel à recruter des travailleurs français en chômage ou démobilisés. Il fait une demande en Mai au gouvernement de Vichy qui accepte en rechignant. Trois mois plus tard, un premier contingent de 100,000 travailleurs part pour l'Allemagne. Le premier ministre Laval présente le recrutement de travailleurs à son opinion publique comme une "relève": Pour chaque trio de volontaires désireux de travailler en Allemagne, un prisonnier de guerre français sera libéré.

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    Affiche encourageant le vonlontariat en Allemagne – Jeunes recensés dans une mairie – Pétain se veut rassurant

    Un an plus tard, de nombreux français travaillent en Allemagne, mais Sauckel juge leur nombre insuffisant et exige que le gouvernement de Vichy instaure une sorte de conscription civile limitée à salaire réduit pour augmenter le nombre de travailleurs: ce sera la genèse du Service du Travail obligatoire. Bien que le nombre d'appelés passa à 480,000 à la fin de 1943, beaucoup de Français préfèrent se cacher ou s'engager comme travailleur minier – un des rares secteurs économiques non touchés par le S.T.O, avec de meilleurs salaires. L'historien Pryce-Jones estime qu'il y a près de 9 millions de Français qui travaillent directement pour l'occupant allemand jusqu'en 1944 – que ce soit dans des travaux routiers, agricoles, avicoles, miniers, en usine, et bien sûr dans la préparation de défenses militaires. Fait, à noter, il ne s'agit pas d'une main-d'œuvre servile mais engagée et rémunérée pour ses travaux. Son emploi est régi à la fois par la bureaucratie de Vichy au sud et celle de l'occupant au nord – y compris ses salaires, primes et pensions. Toute une frange de la population française est amenée, directement ou indirectement, à collaborer – ou tout au moins à participer - èa l'effort de guerre du Reich, ne serait-ce que pour manger. La contribution de la France dans l'effort de guerre allemand est considérable. Dans son étude publiée en 1988, l'historien démographe Atkins estime que 650,000 hommes et 44,000 femmes ont été recrutés et/ou appelés pour travailler en Allemagne. La France a été le plus grand fournisseur de main-d'œuvre spécialisée de l'économie allemande, et le second en main-d'œuvre non-spécialisée – après la Pologne. Atkins affirme que 40% des acquis économiques provenant des territoires occupés proviennent de la France. Cependant, les ratisseurs du S.T.O deviendront de plus en plus impopulaires dans plusieurs régions françaises, car bien des jeunes préféreront fuir dans les maquis que d'être obligé d'aller travailler en Allemagne. En fait, la véritable naissance d'un esprit de résistance à l'occupant prendra son essort avec le S.T.O...

    Une collaboration militaire

    Les Protocoles de Paris de 1941 sont signés par l'amiral Darlan et équivalent à une entrée de la guerre de la France aux côtés de l'Allemagne. Les nationalistes de Vichy, avec à leur tête Weygand, s'y opposent et font avorter les-dits protocoles. D'autant plus que les dirigeants de Vichy sont divisés quant à la nécessité de déclarer ouvertement la guerre contre les Britanniques – même après Mers El-Kébir. Les généraux Weygand et Huntziger croient qu'en s'alliant officiellement avec le IIIème Reich, cela pourrait amener autant les Allemands que les Alliés à intervenir dans l'empire colonial français et le charcuter à leur profit. Pétain est de cet avis. Il ne faut pas oublier que Vichy a été obligé de donner la permission aux Japonais de débarquer des troupes en Indochine. L'amiral Darlan, un anglophobe affiché, souligne à Pétain qu'une rupture avec les Britanniques nous ferait perdre les Antilles, St-Pierre et Miquelon, Madagascar, la Réunion, sans pouvoir porter de coups sensibles à l'Angleterre. La hiérarchie militaire française se campe dans un attentisme prudent - ce qui n'empêche pas des activistes comme Jacques Doriot de faire pression pour ne pas signer un traité de paix définitif avec l'Angleterre (ci-bas).

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    Doriot: pas de paix blanche avec les Britanniques – Jeunes s'engageant dans la L.V.F

    Le premier ministre Laval ne connaît rien aux questions militaires et n'interviendra pas dans ce débat. S'il l'avait fait, l'aboutissement de sa politique aurait été de coopérer militairement. Fait étonnant, Laval demeure prudent: il sait que frapper l'Angleterre lui attirera ultérieurement des ennuis de la part des États-Unis. Quant à Pétain, il voudrait bien collaborer militairement, mais il n'aime pas la guerre: Il n'a pas sorti la France d'une guerre contre l'Allemagne pour en commencer une autre contre l'Angleterre. Pétain veut tirer profit du temps gagné par l'armistice afin d'assurer la survie de la France, même sous l'emprise allemande. L'armée française démobilisée n'intéresse pas Hitler, et il ne veut pas l'utiliser en Afrique. A ses yeux, elle serait dévorée comme de la mie de pain par l'armée britannique. Qui plus est, une collaboration militaire française créerait un autre front dont il ne veut pas, surtout après s'être enfoncé en URSS. Il y aura bien une Phalange africaine qui sera engagée contre les Anglo-Américains en Tunisie, mais elle ne groupera que 300 hommes. En définitive, la collaboration militaire de la France ne joua d'une manière limitée que contre l'URSS, et sans la participation de troupes régulières. La Légion des volontaires français contre le bolchevisme (L.V.F) a été créée à l'instigation des collaborateurs de la zone occupée – mais sous l'approbation en douce du gouvernement de Vichy. Il faudra attendre l'automne 1943 avant que Laval autorise des Français à combattre sous l'uniforme allemand. Beaucoup de collabos notoires rêvant d'en découdre avec le bolchevisme ne se feront pas priés pour s'enrôler, comme Joseph Laporte et bien d'autres. Le gros des efforts portera sur la constitution d'unités de Waffen S.S, dans lesquelles iront les volontaires de la L.V.F.

    S'adapter dans la désillusion

    Depuis l'armistice de Juin 1940 jusqu'au début de 1942, les Français vivent une certaine euphorie parce que la guerre semblait finie. Dans la zone vichyste la population remercie le maréchal de l'avoir préservée de l'occupant. L'appel du général de Gaulle n'a presque pas été entendu. Au gouvernement, le duo Pétain et Laval besogne. L'alliance de ces deux hommes est intéressante car elle fait le lien entre le passé acceptable et l'avenir souhaité. Laval devient premier ministre le 23 Juin et a les coudées franches pour agir car il n'a aucune responsabilité pas plus dans la débâcle que dans l'armistice. Les deux hommes se concertent sur deux points essentiels:

    1- S'entendre avec l'occupant pour administer la France et maintenir l'ordre

    2- Redonner à la France une société traditionnelle

    Le 12 Juillet, Pétain fait de Laval son héritier, et le charge de traiter avec l'occupant par-dessus de la tête du ministre des Affaires étrangères, Beaudouin. Entre-temps, la brutalité avec laquelle les Allemands appliquent les clauses de l'armistice apparaît rapidement aux Français:

  • Refus de rendre les prisonniers de guerre.
  • Imposition d'une importante indemnité d'occupation.
  • L'intérêt exagéré des Allemands vis-à-vis les ressources économiques et industrielles françaises.
  • Suite à l'entrevue de Montoire, Pétain a nommé Laval comme ministre des Affaires étrangères. Cependant, toutes ses démarches ultérieures auprès des Allemands échouent. Outré, le gouvernement de Vichy essaie d'impressionner les autorités d'occupation en suspendant le paiement des indemnités d'occupation; la menace allemande d'occuper toute la France remet Pétain et Laval au pas. Cependant, ce dernier, dans ses pourparlers avec l'occupant, ne parle presque pas de ses autres collègues de Vichy, et même du maréchal. Tout ce qui les oppose et les sépare éclate lors de la crise ministérielle du 13 Décembre. Pétain démet Laval de ses fonctions, le renvoie, et va même jusqu'à le mettre en arrestation. L'ambassadeur Abetz est furieux. Pétain s'empresse de rassurer Abetz et Hitler que ce renvoi n'aura aucun effet sur sa volonté de collaborer. Depuis le début de l'occupation, la situation économique de la France se détériore, sauf dans les secteurs industriels que les Allemands jugent importants pour leur effort de guerre. Il y a beaucoup de chômage parmi les ouvriers et les soldats démobilisés, peu de charbon pour se chauffer par temps froids, et les restrictions alimentaires et matérielles imposées par l'occupant affectent beaucoup de Français. En réalité, l'Allemagne n'accorde rien à la France, parce qu'elle ne peut rien lui donner. Durant l'hiver printemps 1941, les deux soucis de la population n'ont rien à voir avec l'occupation, comme le rappelle l'historien Chotard (icône).

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    Un mariage presque obligé –Transport improvisé – Plus de pain?

    Les magasins se vident, le pétrole est rare, ce qui amène les gens à acquérir de nombreux produits sur le marché noir à des prix plus élevés. Les queues s'allongent devant les boutiques, les médecins craignent des épidémies, et l'absentéisme s'accroît dans les usines et dans la fonction publique. La France ressemble désormais à un lieu où tout le monde semble chercher quelque chose pour survivre. Les autorités d'occupation et le gouvernement de Vichy s'aperçoivent que la population exprime son mécontentement, en se permettant même de dénoncer les Allemands et railler le maréchal. Au début de 1941, l'amiral Darlan remplace Laval au gouvernement de Vichy. Il cumule les postes de ministre des Affaires étrangères, premier ministre, ministre de l'Intérieur, ministre de l'Information, tout en conservant son job de commandant de la flotte. De surcroît, Darlan est désigné comme le nouveau dauphin de Pétain. Pour palper le pouls du régime de Vichy, le président américain Roosevelt envoie l'amiral Leahy comme émissaire personnel auprès de Pétain. L'historien Chotard explique ci-contre la mission de Leahy. Comme le pouvoir légal n'a jamais quitté la France, les Américains n'ont pas d'objection à traiter avec Pétain pour essayer de le raisonner, et ils persistent à ignorer "l'huluberlu de Londres" qui se prétend le chef de la France libre.

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    Pétain cause avec l'émissaire américain Leahy – Laval reprend son job – Robert Murphy avec Eisenhower

    L'essentiel de la politique roosveltienne s'explique par l'importance que présente le poste d'observation de Vichy, du point de vue du renseignement et de l'action politique. Il s'agit:

    1. D'éviter un alignement accéléré du régime sur le Troisième Reich – ce que ne désirait pas le maréchal.
    2. Protéger la couverture en Afrique du Nord du diplomate Robert Murphy dans la préparation d'un débarquement.

    Durant l'été 1942, l'amiral Leahy informe le ministre suisse Walter Stucki que les Etats-Unis éprouvent une "méfiance insupportable" à l'égard du gouvernement français – surtout contre Laval. Darlan déclare aux Américains que la France restera neutre; mais, il leur affirme sa conviction que l'Angleterre a perdu la guerre. Cependant, il souhaite que la France, avec ses colonies et sa flotte, se place aux côtés de la superpuissance continentale allemande. Darlan craint surtout que le Reich charcute davantage le territoire français. Tout ce que la France a préservé par l'armistice risque, à ses yeux, d'être perdu. Une seule voie semble s'ouvrir: fuir en avant en s'engageant dans une collaboration avec les Allemands, qui ne serait plus celle de vainqueur à vaincu. Ainsi, Darlan accepte:

  • de livrer aux Allemands l'or que la Belgique a confié à la France.
  • de donner aux Allemands l'accès aux ressources minières et industrielles. D'autoriser la construction d'avions pour la Luftwaffe.
  • De permettre aux avions allemands de se poser en Syrie.
  • D'accorder des facilités navales aux navires allemands à Bizerte.
  • De considérer l'idée de défendre conjointement la Tunisie avec la Wehrmacht.
  • Darlan désire carrément intégrer l'économie française dans celle de l'Allemagne. Il s'entoure de technocrates comme Lehideux, Pucheu et Benoist-Méchin. Le Reich constate que ses relations avec la France sont très satisfaisantes. Cependant, les initiatives de Darlan ne trouveront que peu d'échos à Berlin. Les Allemands ont refusé toute concession sur l'armistice en contrepartie de la contribution française. Ainsi, Darlan échoua; sa politique a suscité beaucoup d'inquiétude en France – à commencer par Weygand. Il irrite le gouvernement, et Pétain n'a le choix que de le démettre de ses fonctions. Pétain, hésitant, rappelle Laval au gouvernement, malgré l'opposition américaine. Laval réoccupe le poste de premier ministre en Avril 1942 et le conservera jusqu'en 1944, avec plus de pouvoirs. Il demeure convaincu que son renvoi avait empêché la réalisation des promesses tenues durant l'entrevue de Montoire. Cependant, la conjoncture avait changé car l'Allemagne se lance dans une véritable économie de guerre. La solution finale" de la question juive a été décrétée à Berlin et les Allemands exigent que les Juifs français leur soient livrés. Le ministre nazi Sauckel est chargé de recruter de la main-d'œuvre dans les pays occupés. Laval ne se borne pas à remplacer Darlan, il est promu chef du gouvernement. Pétain demeure chef de l'État mais prend une demi-retraite. De ce fait, de nombreux appuis accordés à Pétain vont manquer à Laval:

  • Plusieurs ministres démissionnent – Belin, Cazlot et Lehideux.
  • Des membres de la Légion des Combattants refusent leur confiance à Laval.
  • Darlan demeure le dauphin du maréchal et commandant de la flotte.
  • Laval devient la cible des collaborateurs de la zone occupée, notamment de Doriot qui convoite son job. Il va ralentir l'application des réformes de Pétain par le remplacement du personnel responsable par des individus de plus en plus fascisants. Laval se consacre à la réussite de la collaboration. En déclarant publiquement qu'il souhaite la victoire de l'Allemagne sinon ce serait la victoire du bolchevisme, il franchit le point de non-retour. Laval s'en prend aux résistants français grâce à un accord policier avec le général S.S. Oberg. En Octobre 1942, la répression est bien lancée, et Laval peut se targuer d'avoir fait arrêter plusieurs centaines de "terroristes", plus de 5000 communistes, et saisi environ 40 tonnes d'armes légères. Entre-temps, les Américains s'aperçoivent que la population française commence à changer d'attitude devant la conduite du gouvernement de Vichy et y rappellent leur émissaire, l'amiral Leahy, et commencent à traiter avec le général Giraud en Afrique du Nord.

    La révolution nationale

    Maréchal, maréchal nous voilà.., disait le refrain. La France est le seul des pays occupés par l'Allemagne nazie à ne pas se contenter d'administrer; elle va essayer de faire une sorte de révolution intérieure de ses institutions et de ses valeurs. La question principale posée par beaucoup d'historiens et de journalistes porte sur la nature du régime de Vichy: est-ce ou non un régime fasciste? Je crois que nous devons être prudents, car il est erroné de qualifier l'état français dirigé par Pétain de fasciste, en dépit du fait qu'il s'agisse d'une dictature. Vichy demeure une construction politique particulière produite par la débâcle et l'héritage de la IIIème République. Il ne faut pas oublier que le régime de Vichy n'avait pas de projet fasciste qui aurait permis à un parti de se saisir de l'état pour ensuite l'absorber. Un tel parti unique n'existe pas en France. Il n'y a pas projet autoritaire flamboyant, ni une élite d'arrivistes: seulement des opportunistes bigarrés... Son agenda ne ressemble en rien au modèle mussolinien ou hitlérien: Il a pour socle la fierté nationale que les Français ont perdu en Juin 1940. Sa charpente est le ressentiment causé par l'instabilité politique d'avant-guerre. Son revêtement est la perception de la déchéance sociale française que partage un grand nombre de Français au moment de l'Armistice.

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    Charles Maurras: l'idéologue de Vichy – Les mutilés de 1914-18 saluent le maréchal

    Plusieurs idéologues conservateurs de la IIIème République ont articulé cette-dite perception et ce ressentiment. Le monarchiste Charles Maurras (directeur de la revue Action française) identifie cette France déchue à la politique électorale: ce régime de palabre, qui a démantelé la hiérarchie et l'autorité en 1789 pour les remplacer par un parlementarisme flasque, écrit-il. Pour Maurras, Vichy représente le triomphe de ses idées, et il est certain que Pétain lui-même a la plus haute estime envers lui. Maurras devient l'idéologue attitré de Vichy et de cette "France seule". Certains autres dénoncent l'abandon des valeurs traditionnelles, la vie facile, etc. Pour tous ces gens, la défaite de la France n'est pas que militaire: elle était le résultat d'une punition divine d'un peuple qui s'est laissé aller. C'est dans cet état d'esprit que la Révolution nationale de Pétain apparaît sur l'avant-scène politique. Bien que le vieux maréchal se soit fait donner les pleins pouvoirs, les discours et les journaux de l'époque montrent que la majorité de la population accepte l'idée d'un régime fort dès l'été 1940. Il y a plusieurs types de personnes qui appuient Pétain:

    1. Les fatigués - comme Herriot qui ont abandonné le pouvoir à Pétain.
    2. Les frileux - craignant autant le fascisme que le communisme.
    3. Les positivistes - croyant qu'une France pétainiste plairait à Hitler.

    Même certains intellos comme Gide, sont sympathiques au maréchal car ce dernier peut être utile pour rétablir l'ordre: j'accepterais une dictature qui, seule, nous sauverait de la décomposition, affirme le célèbre écrivain, très démoralisé par la débâcle (icône CD). Bref, nombreux seront ceux qui ont prétexté la défaite de Juin 1940 pour appuyer Pétain dans sa volonté de reconstruire la France selon des conceptions nouvelles - en autant que le maréchal sert leurs intérêts, souvent mesquins.

    La "révolution" proposée par Pétain se veut un modèle qui renoue avec la tradition nationale:

    1. Elle offre une solution française entre le fascisme et le communisme.
    2. Elle utilise des moyens de persuasion (mouvements) et de coercition (police).

    Les groupes et intérêts divergents qui la défendent s'attaquent aux mêmes ennemis: le système parlementaire, le laissez-faire économique et la société de masse. Ils désirent un ordre social maintenu par l'autorité et la hiérarchie. La Révolution nationale s'appuie sur deux piliers: l'Église et la famille. Les catholiques souhaitent que le nouveau régime souscrive aux valeurs religieuses en dénonçant la laïcité de l'État français. Mais Pétain n'ira pas aussi loin que le souhaite les catholiques - en particulier des gens comme Maurras. Le régime de Vichy porte une attention aux ecclésiastiques, sollicite leur avis, et approuve les valeurs catholiques sur la famille, sans plus. Cet appui limité à l'Église aura pour conséquence un effritement de son support pour Vichy. Les catholiques vont abandonner la Révolution nationale de Pétain, surtout pour trois raisons:

    1. Ceux qui sont à gauche comprennent que leurs espoirs de vie communautaire égalitaire s'évaporent.
    2. Ceux qui sont à droite constatent que le régime louvoie dangereusement vers des politiques alignées sur celles des nazis – ce qui heurte leur patriotisme.
    3. L'Église condamne les déportations de Juifs, et du même coup, le régime.

    Le régime de Vichy n'en reste pas moins une dictature prudente, car elle redoute de basculer dans le fascisme. Après l'Assemblée nationale, s'était constitué à Vichy un "Bureau provisoire du Comité d'organisation du parti unique" qui sert de courroie de transmission entre Pétain et la population. Mais le parti unique ne verra pas le jour - malgré l'insistance de gens comme Déat, Laval, et Montigny. Les dirigeants de Vichy étaient trop divisés pour se concerter. Plus intéressant encore, les deux plus puissants groupes fascisants de l'entre-deux guerre sont réservés. Doriot et son PPF aurait voulu le créer à son profit, et le colonel de La Rocque du PSF offre à ses militants de se rallier à Pétain. Le maréchal reste imperméable à toute idée de créer un parti unique, car il l'associe à l'esprit de faction: pas question de permettre à une faction de s'ériger en un tout. Le régime de Vichy n'aura pas de parti unique, mais un ersatz: la Légion des Combattants. Il n'aura pas de mouvement de jeunesse unique comme en Allemagne.

    Sur le plan politique, Pétain recherche l'appui des vétérans de 1914-18. La Légion des Combattants est un organisme politique dont le rôle était de maintenir le culte des valeurs traditionnelles, tout en étant "les yeux et les oreilles du maréchal". Elle ressemble beaucoup, dans sa clientèle et sa structure, à l'association allemande des "Casques d'acier" (Stahlelm) de l'entre-deux guerres. Les Allemands interdisent cette Légion en zone occupée, et elle se confine à la zone libre. Au-delà de la promotion du traditionalisme français, Pétain ne sait pas vraiment quoi faire avec sa Légion. Au lieu d'être le creuset pour forger l'âme nationale, la Légion des Combattants tend à se fragiliser pour être un facteur de rivalités politiques. Un pas vers l'activisme est fait en Février 1942 avec la création du Service d'ordre de la Légion (le S.O.L) sous les ordres de Joseph Darnand. Le S.O.L deviendra une police parallèle qui va se muer en groupement de combat appelé la Milice - ressemblant beaucoup plus aux S.A allemands qu'à des policiers français. La Légion des Combattants et sa Milice sont fidèles à Pétain, mais se méfieront de Laval et de l'amiral Darlan. La Révolution nationale essaie d'encadrer la jeunesse en tentant des réformes du système éducatif dans une direction conservatrice - toujours en réaction contre la IIIème République. Là-encore, il n'est nullement question d'un credo fasciste. L'enseignement devait être épuré de sa composante syndicale, anticléricale, et antimilitaire. La gratuité scolaire est abolie, de même que la mixité. Il établit un programme scolaire selon que l'on habite la ville ou la campagne. L'éducation reçue est désormais fonction de la "communauté" à laquelle on appartient. Les enfants des milieux populaires ont une éducation ordinaire, tandis que ceux des privilégiés reçoivent une formation pour faire partie de l'élite. Le régime de Vichy endoctrine également par le biais de ses mouvements de jeunesse (à commencer par les scouts) mais, cela ne marche pas. L'Église encadrait déjà ces derniers et elle s'oppose à la formation d'un mouvement de jeunesse unique contrôlé par l'État.

    Ce sera l'armée - ou ce qui en reste - qui fera office de mouvement de jeunesse. Comme elle est démobilisée, Pétain envoie son noyau permanent faire du "scoutisme" avec la jeunesse par des travaux forestiers dans la zone libre, et qui dureront près d'un an. Les militaires servent ainsi de contremaîtres-éducateurs aux jeunes; ainsi, une partie de la journée est consacrée aux travaux eux-mêmes, et l'autre à des cours sur l'ordre social et l'histoire française tel qu'interprétée par les dirigeants de Vichy. Certains intellectuels, comme le romancier Chardonne (cité ci-contre), espèrent beaucoup de la Révolution nationale (citation ci-bas). Malgré leurs efforts, les soldats de Vichy ne sont pas parvenus à endoctriner la jeunesse; les jeunes eux-mêmes ne semblent pas mentalement au rendez-vous. Qui plus est, le régime de Vichy n'évolue pas en vase clos: il est sensible à l'humeur allemande, à l'activité des résistants, à cette guerre qui est devenue mondiale - il subit des pressions de toutes parts. Dans une telle conjoncture, la Révolution nationale de Pétain commence à avoir le souffle court. La Révolution nationale de Pétain a tout fait pour se rendre populaire. Entre 1940-42, il y a de nombreuses manifestations organisées pour le peuple dans une ambiance de fête de village. Mais l'heure n'est pas à la fête puisque c'est la guerre, et que la résistance s'organise à la fois pour dénoncer les privations imposées par le régime, mais aussi contre les contraintes policières vichystes. La population n'approuvant plus le régime, la contrainte remplace la persuasion.

    Le régime de Vichy réprime ses opposants, réels ou supposés à partir des services policiers français existants – recrutés sous la IIIème République. Au début du nouveau régime, la police française n'avait pas la dureté des services allemands de répression de la zone occupée. Pétait se méfiait d'elle et il la doubla par des polices parallèles:

  • Les Groupes de protection, commandés par le colonel Goussard.
  • Le S.O.L, qui voulaient lutter contre "la démocratie, les gaullistes et la lèpre juive".
  • La Milice de Darnand, à partir de Janvier 1943.
  • Le régime de Vichy se donne un maximum de pouvoirs, à la fois pour lutter contre la résistance, et les communistes - ces éternels troublions de l'ordre établi. Il a le pouvoir d'exécuter un condamné à mort sans que celui-ci ne puisse faire appel. Une visite de Heydrich – Protecteur de Bohême-Moravie – vient introniser, au nom de Himmler, le général S.S Oberg comme commandant de la sécurité allemande en France. Les cadres de la police française se mettent à la disposition du S.D et des S.S. Heydrich et Oberg rencontrent le Secrétaire général de la police, Bousquet, et le Secrétaire général de l'administration de la zone occupée, Hiller (clip ci-bas). Ces derniers acceptent de placer leurs services à la disposition de l'occupant.

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    Heydrich arrive à Paris – L'exposition antimaconique attire les foules

    Le régime va épurer l'administration – ce qui nécessitera une seconde épuration de la part des Alliés en 1944-45. Pour ne pas être pris d'avance, les ministres et préfets avaient procédé à un grand nombre de suspensions et de congédiements chez les fonctionnaires – 20 congédiés par jour durant quatre mois, sous l'accusation de "défaitisme" (en fait "soupçonné d'hostilité"). Il institue des tribunaux spéciaux – L'acte constitutionnel du 30 Juillet 1940 institue une Cour suprême de justice dirigée par le ministre Alibert. Cependant, ces tribunaux intentent des procès bâclés qui tournent à la confusion – notamment ceux contre Blum, Reynaud, Daladier et Gamelin. Il ne faut pas oublier qu'une partie de la population française, secouée par la débâcle de 1940, réclame des sanctions contre les "responsables" en cherchant des boucs-émissaires. N'oublions pas que la débâcle a porté au pouvoir une extrême-droite française raciste, antisémite et xénophobe: les Britanniques seront les premiers visés par la propagande du régime. En fait, ces tribunaux vont frapper des catégories entières de gens qui deviennent illico les parias du régime de Vichy:

  • Les francs-maçons – considérés comme "le chancre de la France" par Maurras.
  • Les communistes – assimilés en bloc à la subversion sociale et à la trahison.
  • Les Juifs – considérés comme des éléments asociaux à éradiquer.
  • La répression des communistes s'intensifie au moment de l'invasion de l'URSS en Juin 1941. Vichy se montre d'une rigueur exceptionnelle à l'égard des communistes. Il est désormais plus facile légalement d'arrêter et d'exécuter les communistes – d'autant plus qu'ils commettent la majorité des sabotages. Le ministre vichyste français de l'Intérieur, Pucheu, demande aux Allemands que les autorités françaises elles-mêmes choisissent les personnes prises comme otages, qui seront fusillées en cas d'attentat. Le but recherché par le régime était d'affirmer son autorité en zone occupée. Ainsi, des Français désignent d'autres Français pour les coller aux poteaux d'exécution. Le régime de Vichy a livré, en application avec l'armistice, les Allemands antinazis émigrés en France. Il a interné les républicains espagnols, auxquels les autorités allemandes s'intéressent beaucoup. A partir de Novembre 1942, toute l'économie française est utilisée à la satisfaction des besoins allemands dans la guerre totale menée contre l'URSS et les Etats-Unis.

    Répression antisémite

    Le régime de Vichy se montra particulièrement odieux à l'égard des Juifs. Cet antisémitisme puise ses origines à la fois au milieu du XIXème siècle en provenance sourde de l'armée (pensons à l'affaire Dreyfus), de l'Église, et dans les manifestations politiques de l'extrême-droite pour le passé récent. Il fait partie des slogans antiparlementaires des manifestants du 6 Février 1934, et du discours de certains ministres durant l'entre-deux guerres. Plus surprenant encore, il s'exprime parmi les Juifs français contre les Juifs apatrides car ces derniers sont considérés comme des parias qui avaient besoin d'un châtiment collectif. Le racisme français est culturel: tous ces étrangers qu'accueillait la France étaient des ferments de révolution et d'altération des vertus sociales. Il y avait environ 300,000 Juifs en France, pour la plupart assimilés. En zone occupée, les Allemands internent des Juifs qui avaient préalablement été déportés du Bade. Les premières mesures antisémites datent de l'automne 1940 lorsque l'occupant impose la dépossession des Juifs qui vivent dans sa zone. Le gouvernement de Vichy proteste – essentiellement parce qu'il s'agit d'une décision prise sans sa participation. Pour démontrer la volonté française de collaborer avec l'occupant sur cette question, Vichy se lance dans une contre-poursuite avec les Allemands à qui sera le plus antisémite: il applique en zone libre les mesures allemandes alors que les autorités d'occupation ne lui ont pas demandé.

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    Les rafles de Juifs sont fréquentes dans les villes – Le vélodrome d'Hiver à Paris – Conditions de vie dans le vélodrome

    Le 30 Octobre 1940, Vichy édicte un statut des Juifs pour sa zone; sur certains points il est moins dur que celui de la zone occupée – notamment sur l'obligation de porter l'étoile de David. En revanche, la législation vichyste était plus discriminatoire sur trois points:

    1. La définition raciale du Juif – plus large que celle fondée sur la religion.
    2. Internement dans des camps spéciaux – dépossession de la nationalité française.
    3. La soi-disant "aryanisation" des entreprises juives en zone occupée.

    Pour affirmer sa bonne volonté de collaborer, Vichy accepte que la police française se charge des rafles de Juifs en zone occupée. A Paris, les arrestations sont effectuées à l'aide du fichier de la préfecture. La police, la garde mobile, la gendarmerie ont pris en mains les opérations, sans l'aide d'un seul uniforme allemand, mais sous la direction invisible de la Gestapo. Plusieurs personnalités juives françaises sont ainsi livrées à la Gestapo. Durant l'été 1941, Laval s'entend avec les autorités allemandes pour la déportation des Juifs étrangers dans les villes françaises, ce qui lui permet de ménager temporairement les Juifs nationaux. Le 16 Juillet 1942, plus de 13,000 Juifs (dont 4000 enfants) sont arrêtés à Paris durant la rafle du "Vel d'Hiv" et expédiés au camp de Drancy (ci-contre). Deux jours plus tard, un autre convoi ferroviaire de déportés juifs étrangers et français est envoyé par ordre de Maurice Papon au camp de transit de Merignac, avant d'être acheminé en Allemagne. Entre-temps, la zone vichyste restera une terre d'asile et un refuge provisoire pour les Juifs français jusqu'en Novembre 1942. Fait à noter, la comparaison avec d'autres pays sur la question juive ne fait pas l'honneur de Vichy:

    1. Au Danemark, le roi fait savoir à l'occupant qu'il porterait l'étoile jaune si on l'imposait à ses Juifs. Il aida 7000 d'entre eux à se sauver en Suède.
    2. En Pologne, aucun Polonais ne se fit complice de la liquidation des ghettos.
    3. En Hollande, la population indignée organisa une grève générale pour protester contre la déportation des Juifs d'Amsterdam.
    4. L'Italie fasciste se montra moins antisémite que le régime de Vichy.

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    Cérémonie récente de commémoration de la rafle parisienne du Vel d'Hiv

    A plusieurs reprises, les autorités allemandes manifestèrent leur gratitudes aux autorités françaises, sans lesquelles leur tâche aurait été impossible. Lorsque l'Allemagne envahit la zone sud, elle pressure le régime de Vichy pour qu'il collabore d'avantage aux déportations des Juifs sur son territoire. Nombreux sont les Juifs qui passent à la Résistance pour éviter les rafles. Vichy facilite l'acheminement des déportés par le biais des chemins de fer de la SNCF. Les cheminots français, dont le cinéaste René Clément vantait les exploits dans son film La bataille du rail tournée en 1946, sont les principaux "manutentionnaires" des trains de déportés juifs vers les camps d'extermination du Reich. Quant au premier ministre Laval, les historiens s'accordent pour affirmer qu'il semble avoir lutté pas à pas pour retarder l'acheminement de ces trains, mais, en définitive, il céda aux ordres des occupants. Fait à noter, environ 25% des Juifs français seront déportés et, parmi eux, peu d'enfants – comparé à plus de 90% pour les Juifs polonais, 83% de Juifs lituaniens et 1% pour les Juifs danois.

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    La conjoncture 1942-43

    Durant la conjoncture 1940-41, le régime de Vichy a pu bénéficier d'une certaine autonomie par rapport aux autorités allemandes d'occupation; ce sont les années d'illusions et de désillusions. Au moment où les Allemands occupent militairement tout le reste de la France, Vichy perd tous les atouts de sa souveraineté: sa flotte qui se saborde à Toulon, sa zone libre, son empire colonial, et sa petite armée de l'armistice. Progressivement, tous les gouvernements alliés rompent leurs relations avec Vichy et se rallient à la France libre du général de Gaulle. Durant la crise politique qui suit l'occupation allemande de la zone vichyste, Pétain accorde tous ses pouvoirs à Laval, sauf le pouvoir constituant, et devient à nouveau son dauphin. Fait à noter, les Américains vont permettre au régime de Vichy de vivoter un certain temps sous l'autorité de Darlan, et de celle de Giraud. Il rompt définitivement avec l'Axe, ce qui permet à l'armée française de combattre aux côtés des Anglo-Américains durant la campagne de Tunisie. En Juin 1943, de Gaulle installe son C.N.L à Alger et chasse les administrateurs vichystes; du même coup, de Gaulle rétablit les lois républicaines.

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    Le sabordage de la flotte à Toulon

    En plus de l'occupation allemande de la zone sud, le coup fatal au régime de Vichy sera porté par ses propres fonctionnaires du S.T.O lorsque ces derniers acceptent d'envoyer un nouveau contingent de 250,000 travailleurs en Allemagne – à l'exception des agriculteurs et les étudiants. La grogne se répand dans toute l'ancienne zone vichyste, et il y a de nombreux réfractaires. Ce mécontentement populaire complique l'encadrement de la population par le gouvernement. Ce sont les préfets qui convoquent les requis et la police française qui les traquent. Beaucoup d'appelés réussissent à passer dans les mailles du filet, mais à la fin de la guerre, il y aura environ 700,000 travailleurs français en Allemagne. Les Français savent que l'attentisme est révolu: ils doivent se soumettre, se soustraire ou se rebeller. Les réfractaires se cachent dans les campagnes et les boisés, au milieu d'une population de plus en plus complice. Beaucoup d'entre eux deviendront les candidats-résistants que les maquis mieux organisés grâce à Jean Moulin. Pour éviter cette fuite, le ministre allemand des Armements, Speer, fait décider par Hitler, contre Sauckel, que les Français travailleront en France pour l'Allemagne. Beaucoup de travailleurs du S.T.O – qui, rappelons-le, sont des salariés – vont aménager les fortifications du Mur de l'Atlantique. En Décembre 1943, Speer signe un accord avec le ministre français de la Production, Bichelonne, pour donner le statut de "protégées" à 3300 usines françaises; c'est-à-dire que leurs ouvriers ne leurs seront plus enlevés, mais qu'elles travailleront pour le Reich.

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    Volontaires de la brigade Frankreich – Laval veut rencontrer Hitler

    Malgré que son pouvoir et sa crédibilité soient diminués, le maréchal Pétain poursuit la lutte contre les résistants communistes qu'il stigmatise comme des terroristes. Son gouvernement fait surtout appel à la Milice sous le commandement de Darnand pour mener les principales opérations de ratissage. Cette organisation paramilitaire comptait près de 10,000 hommes en 1943 – 15,000 en 1944. Plusieurs de ses chefs (Darnand, Filliol, Lecussan) sont des cadres de l'extrême-droite qui viennent de la Cagoule. Ses troupes proviennent du sous-prolétariat et aussi de jeunes volontaires qui veulent échapper au S.T.O. La Milice a un mini-service de renseignement appelé "Franc Garde" étroitement lié avec le S.D allemand; elle a ses cours martiales volantes au jugement expéditif (voir Résistance et répressions). La politique de collaboration avec l'occupant atteindra sa plénitude, mais pas de la façon que les dirigeants de Vichy n'avaient ni voulue ni prévue. En Janvier 1944, l'ambassadeur Abetz vient à Vichy pour imposer l'entrée au gouvernement de collaborateurs de la zone occupée. Pétain et Laval sont furieux, mais ils doivent plier en acceptant:

  • Que Philippe Henriot devienne ministre de l'Information.
  • Que Marcel Déat devienne ministre du Travail.
  • Que Joseph Darnand devienne secrétaire général au Maintien de l'ordre.
  • Tous ces gens donnent des ordres directement de leurs bureaux parisiens, et ne viennent pas à Vichy – qui ne leur apparaît plus comme le siège du pouvoir français. Durant le dernier trimestre de 1943 et le premier de 1944, la popularité le Laval tombe à son plus bas, tandis que celle du maréchal Pétain demeure certaine – surtout parce que la population ne croit pas qu'il est responsable de l'érosion du régime de Vichy. A deux mois du débarquement de Normandie, Pétain reste toujours sympathique dans une partie de l'opinion publique. Il ne modifie ni ses idées, ni son comportement, pas plus qu'il n'envisage une rupture avec l'occupant. Le 6 Juin 1944, alors que de Londres le général de Gaulle proclame que la bataille de France et la bataille de la France sont engagées, Pétain, dans un appel aux Français, leur demande de demeurer inactifs afin de ne pas "aggraver leurs malheurs". A ce moment, le dernier volet de la collaboration militaire avec l'Allemagne prend forme avec la création de la Division S.S Charlemagne, formée par les volontaires de la L.V.F commandée par Doriot. Après un stage d'entraînement à Sigmaringen, elle part se battre en Poméranie et participera à la bataille de Berlin. Cette division a, en fait, la taille d'une brigade, soit 8000 hommes. La plupart mourront soit au combat, ou fusillés par les tribunaux de l'épuration, ou encore sommairement abattus (ci-bas). Quelques centaines seront internés, enrôlés dans la Légion étrangère, ou relâchés après quelques années d'emprisonnement.

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    Darland salue les premiers SS français – Waffen SS français exécutés par des Français libres

    L'opération Overlord en Normandie précipite l'écroulement du régime de Vichy. Sa fin fut lamentable. Pétain et Laval essaient en vain une sortie honorable. Après avoir collaboré pleinement avec l'occupant tout en refusant de se nazifier, les deux hommes tentent de se démunir de leurs pouvoirs; ils espèrent surtout – avec l'arrivée des Alliés – des garanties sur leur sort personnel. A la fin de Juin, Pétain charge l'amiral Auphan de prendre des démarches auprès de la Résistance pour transmettre son autorité à de Gaulle. Laval fit venir Herriot pour essayer de réunir une Assemblée nationale. Il va jusqu'à ordonner aux préfets de désarmer les troupes de la collaboration. Devant de telles manigances, les Allemands arrêtent Pétain et Laval les 17 et 19 Août pour les interner en Allemagne, puis dans un château sur le haut Danube. Le gouvernement français part s'installer outre-Rhin, à Sigmaringen. Fait à noter, la conduite des deux hommes en captivité est très digne; ils refusent de démissionner officiellement pour ne pas que la France soit entièrement gouvernée par des collaborateurs pro-nazis. Pétain et Laval demeurent internés jusqu'au printemps 1945.

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    Pétain à Paris, le 26 Avril 1944 – Le château de Sigmaringen

    Avec les progressions alliées en Normandie et en Provence, la population française comprend dès lors que la politique du régime de Vichy n'a pas amélioré en rien son sort. Elle n'a été qu'une suite ininterrompue de désillusions et d'échecs. Ses dirigeants ne sont pas parvenus à mieux anticiper les problèmes liés à la survie du régime, quitte à changer de politique. Mais, à mesure qu'elle ne s'adapte plus aux événements, l'autorité de Vichy est de moins en moins acceptée par les Français. Désorientés au début, prêts à faire confiance à n'importe quel sauveur de la Providence, les Français vont se séparer de lui (Pétain), et s'opposer à sa politique quand ils constateront que rien n'a été sauvé, mais que seules les victoires alliées sont porteuses de promesses de leur libération. La légitimité bascule en faveur du général de Gaulle.

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    Le gouvernement provisoire

    Lorsque de Gaulle débarque en France suite au débarquement de Normandie, les Alliés - et spécialement les Américains - se méfient encore de lui. Ils refusent de le reconnaître comme le dépositaire personnifié de la France libre, et cela même après la libération de Paris. Le gouvernement que de Gaulle essaie d'organiser ne sera reconnu qu'en Septembre 1944, ce qui le rend encore plus furieux. Selon l'historien Chotard, de Gaulle avait de bonnes raisons de se méfier des Américains (icône); d'autant plus que la France avait assez mauvaise presse en Angleterre comme aux États-Unis. C'est une population divisée politiquement et éprouvée par quatre années d'occupation qui se rallie à la France libre par le biais des comités de Libération. Ils ont été organisés par le C.N.R, avec pour objectif de rétablir l'autorité républicaine par le bas - notamment les anciens conseils municipaux. Le jeu pratiqué par de Gaulle durant les nominations consiste à faire un équilibre entre les autorités locales nées de la Résistance et le Gouvernement provisoire fraîchement installé à Paris. De Gaulle essaie d'appliquer la Charte du C.N.R qui veut redéfinir une nouvelle autorité de l'État français, suite à la chute du régime de Vichy. La-dite charte a une nette tendance socialiste pour plaire à la gauche et, dans son désir de maintenir l'unité nationale, affirmait que tous ceux qui se trouvaient unis au sein du C.N.R entendaient le demeurer après la Libération, pour quatre raisons:

    1- Établir le Gouvernement provisoire de la République formé par le général de Gaulle pour défendre l'indépendance politique et économique de la nation, rétablir la France dans sa puissance, grandeur et mission universelle.

    2- Veiller au châtiment des traîtres et à l'éviction dans le domaine de l'administration et de la vie professionnelle de tous ceux qui auront pactisé avec l'ennemi ou qui seront associés activement à la politique de collaboration

    3- Exiger la confiscation des biens des traîtres et des trafiquants du marché noir; établir un impôt progressif sur les bénéfices de guerre et plus généralement sur les gains réalisés au détriment du peuple pendant l'occupation.

    4- Assurer le rétablissement du suffrage universel, de la pleine liberté de penser, de conscience et d'expression, de la liberté de la presse, de son honneur et de son indépendance à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères, de la liberté d'association, de réunion et de manifestation, ainsi que de l'inviolabilité du domicile et du secret de la correspondance. Il en va de même pour le respect de la personne humaine, de l'égalité absolue de tous les citoyens devant la loi

    Ce programme de gauche était un minimum pour les communistes et le maximum que pouvait digérer les modérés au sein du C.N.R. Cette Charte du C.N.R n'était pas un programme révolutionnaire, mais plutôt une sorte de "new Deal" - une "Révolution légale" telle que préconisée par des gens comme Bidault. Bien qu'elle donne la couleur initiale au gouvernement provisoire du général de Gaulle, elle allait se retrouver faussée par la naissance de la Guerre froide européenne, avec ses conséquences politiques françaises. Entre Septembre 1944 et Décembre 1945, la France sera exclusivement centrée sur son redémarrage étatique et ses problèmes de politique intérieure. Le gouvernement provisoire français doit affronter trois problèmes: Rapatrier les prisonniers internés en Allemagne. Normaliser la vie quotidienne, autant que possible. Minimiser l'épuration afin de ne pas déstabiliser les rouages fonctionnels de l'État. La ruine du pays lui exige d'imposer une série de mesures d'urgence pour éviter le chaos, car l'activité économique du pays est quasi paralysée. Au grand dam du nouveau gouvernement, les Français retombent dans leurs chicanes politiques d'avant-guerre que la Résistance n'avait pas réussi à museler. De son côté, de Gaulle constate que la Résistance devient gênante dans l'exercice de son gouvernement provisoire. Il vit dans la crainte des manigances, voire même d'un coup d'état de la part des résistants communistes qui remettent en question l'autorité des élites dites bourgeoises.

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    Paris, le 25 Aout 1944 – Place à l'État souverain...

    De Gaulle se fixe comme priorité de rétablir l'État souverain, ce qui ne plait pas aux groupes issus de la Résistance qui ne veulent pas être écartés de la vie politique du pays. De Gaulle va dissoudre sans complaisance et parfois avec brutalité ces-dits groupes durant l'automne 1944 et inciter les résistants qui le désirent à s'enrôler dans l'armée française. Il veut désamorcer toute vélléité révolutionaire dans le rétablissement de l'État et un gouvernement légal qui soit celui d'un État normal dans lequel la gauche ne sera qu'un compagnon de voyage inévitable. De Gaulle n'en n'a rien à faire d'une révolution dont personne ne veut en faire les frais. Il écarte du revers de la main les protestations d'Albert Camus qui désire que l'État ait une dimension révolutionaire (icône ci-contre). Rapidement, la politique française s'articule de nouveau sur le tripartisme, avec:

    1. le M.R.P, le parti du général de Gaulle.
    2. Le Parti socialiste.
    3. Le PCF dirigé par Maurice Thorez.

    Il n'y a pas lieu d'insister sur les interminables négociations qui eurent lieu entre de Gaulle et les partis, et au sein des partis eux-mêmes, pour choisir la loi électorale et pour fixer la procédure du référendum. Ce n'est pas très édifiant. En gros, de Gaulle et son M.R.P. voulait une Assemblée constituante élue pour sept mois et dont les pouvoirs seraient limités. Les communistes voulaient une assemblée souveraine; et, il n'y avait qu'une petite minorité pour souhaiter un retour à la Constitution de la IIIème République. Entre-temps, de Gaulle prépare le terrain électoral en créant une atmosphère d'euphorie. Le ministre du Ravitaillement, le socialiste Pineau, eut l'idée originale d'abolir le rationnement du pain - qu'il fallut rétablir trois mois plus tard avec une ration réduite. Les boulangers en achetèrent par quantité pour nourrir leur bétail. Comme démagogie électorale, on ne fait pas mieux

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    Les Françaises votent pour la première fois – De Gaulle n'obtient pas le soutien de Thorez

    Le 17 Octobre, de Gaulle fit un discours radiodiffusé dans lequel il complimente ses ministres et fonctionnaires, en vantant la "patience" du peuple français dans l'épreuve de l'occupation. Les électeurs s'intéressent à l'élection, d'autant plus que la vie économique renaît, le ravitaillement s'améliore et que le commerce extérieure redémarre. Les femmes françaises vont voter pour la première fois. Lors du scrutin du 20 Octobre, le M.R.P gaulliste confirme sa popularité avec près de 5 millions de voix. De Gaulle recueille non seulement les votes des gens qui croient en la mystique de la Charte du C.N.R, mais récupère ceux de la droite classique et des démocrates-chrétiens. Il y avait également la double crainte d'un succès des conservateurs, des communistes et des ex-vichystes. La répartition du scrutin se fit comme suit:

    Communistes:

    5 millions

    26%

    Socialistes:

    4.6 millions

    24%

    M.R.P:  .5 millions  23.6% 

    Modérés:

    2.9 millions

    15%

    Radicaux:

    1.1 million

    5.8%

    Conclusion

    La France a vécu cette Seconde Guerre mondiale comme une dure épreuve. Déjà très affaiblie avant 1939, elle n'était pas préparée à faire la guerre, à subir une occupation militaire, ou un siphonnage économique. Cette France n'était pas disposée à faire la paix avec elle-même. L'esprit de reconstruction nationale est encore ralenti par ses divisions intestines. La France retrouve le chemin chaotique vers une stabilité politique précaire par l'instauration de la IVème République. Cependant, la France a perdu son poids politique en Europe, et dépendra du Plan Marshall pour garder sa tête hors de l'eau et nourrir sa population. Elle n'a plus la force et la résolution nécessaire pour agir sur la scène internationale. Les Français perdront leurs acquis coloniaux en Indochine (1954), en Algérie (1961) et ailleurs en Afrique. La France renaîtra au sein des nations non pas comme un acteur politique significatif, mais comme un partenaire économique grâce à la création du Marché commun, l'ancêtre de l'Union européenne d'aujourd'hui.

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