Les procès de Tokyo

Les populations occidentales ignorent les procès des criminels de guerre japonais tenus à Tokyo et ailleurs en Asie. Les maîtres politiques et militaires du Japon n'ont jamais bénéficié de la curiosité journalistique à leur égard. La raison est que la propagande alliée ne voulait pas imputer l'empereur japonais en lui donnant l'entière responsabilité des atrocités commises par ses troupes. Bien que le rôle de Hiro-Hito dans la guerre ne fait pas l'unanimité chez les historiens, des recherches récentes ont permis d'établir son implication directe dans la planification et la conduite de la guerre du Pacifique. Mais les Américains ont décidé de ne pas toucher à la personne de l'Empereur afin d'occuper et de réorganiser le Japon. Néanmoins, plus de 20,000 civils et militaires seront enquêtés pour avoir participé à des crimes de guerre. Plus de 2200 seront emprisonnés et environ 900 seront exécutés dans des tribunaux asiatiques. Tout comme les procès de Nuremberg, ceux de Tokyo visent surtout la crème de la crème – soit les principaux responsables politiques et militaires de l'Empire du Soleil levant.

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Genèse

L'outil législatif qui va juger les principaux criminels de guerre japonais à Tokyo est le Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient, conformément aux accords de Potsdam de Juillet 1945. L'entrée en vigueur de ce tribunal est le 19 Janvier 1946. Tout comme le IMT de Nuremberg, le Tribunal de Tokyo allait juger trois catégories de criminels:

  1. Crimes contre la Paix – actes planifiés et dirigés par le pouvoir politique et militaire.
  2. Crimes de Guerre – la destruction des villes et villages; dévastations injustifiées. Crimes contre l'Humanité – Déportations, massacres, exterminations, persécutions.

Le Tribunal de Tokyo n'était pas, en tant que tel, un tribunal international mais multinational. Il était composé de 11 juges, soit un pour chaque pays victorieux du Japon. À cet égard, il demeure un tribunal des vainqueurs contre les vaincus, car le Japon n'aura mot à dire ni sur les procédures ou les jugements pris par cette création juridique. Le président du Tribunal de Tokyo est le juge australien William Webb. Son procureur en chef est le juge américain Joseph Keenan.

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Les accusés japonais arrivent au Tribunal de Tokyo - L'avocat de la défense Furnese s'adresse àa la cour

Sur 80 personnes suspectées d'avoir commis des crimes contre la Paix, 28 personnes furent poursuivies:

 Quatre premiers ministres: Hiranuma, Hirota, Koiso et, bien sûr, le général Tojo.

 Trois ministres des Affaires étrangères: Matsuoka, Shigemitsu, et Togo.

 Quatre ministres de la Guerre: Araki, Hata, Itagaki, Minami.

 Deux ministres de la Marine: Nagano et Shimada.

 Six généraux: Doihara, Kimura, Matsui, Muto, Sato et Umezu.

 Deux ambassadeurs: Oshima et Shiratori.

 Trois affairistes douteux: Kaya, Hoshino et Suzuki.

 Le conseiller de l'Empereur: le marquis Kido.

 L'amiral Oka

 L'idéologue Okawa

 Le colonel Tatakeyama

 Le colonel Hashimoto

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Les procès

Le procès débute le 3 Mai 1946. Le procureur en chef Keenan lit le réquisitoire des faits portés à son attention contre les prévenus. Ces derniers sont accusés d'avoir conspiré pour mener une guerre agressive contre leurs adversaires; d'avoir mené des opérations militaires qui se sont soldées par des massacres de populations civiles; et, finalement d'avoir négligé, brutalisé, torturé et tué des prisonniers de guerre. Lorsque la séance d'inculpation a été levée, Keenan publia un communiqué de presse affirmant que ceux qui brisent et violent les traités internationaux ne doivent plus être considéré comme des héros nationaux, et doivent être présenté à l'opinion publique pour ce qu'ils sont réellement – des assassins très ordinaires

Le massacre de Nankin

Le Tribunal de Tokyo porta à l'attention des accusés le rôle qu'ils ont joué durant les opérations militaires de l'armée nippone en Chine – notamment après la prise de la ville de Nankin. La cour entendit plusieurs témoins chinois qui étaient des survivants du massacre, ainsi que des Occidentaux présents sur place. Les sténographes de la cour et les journalistes présents ont entendu et noté toutes les horreurs commises par les troupes japonaises: milliers de civils enterrés vivants, embrochés à la baïonnette, décapités au sabre, abattus à bout portant alors qu'ils gisaient sur le sol, etc. Les détails qui ont retenu l'attention du Tribunal furent surtout liés à l'absence de remords des responsables militaires et politiques autant à Nankin qu'à Tokyo, au moment de ce "grand défoulement". Pourtant, plus de 20,000 femmes ont été violées en groupe et un certain nombre d'entre elles ont été mutilées et tuées. Le bilan provisoire du massacre de Nankin est estimé à 300,000 morts.

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Les inculpés sont dépités et fatigués - Une audience va débuter

Un chirurgien américain a été appelé à la barre pour témoigner comme expert, alors qu'il était présent sur place: les hôpitaux étaient rempli de blessés de ce massacre. La plupart d'entre eux avaient des blessures par balle ou baïonnettes. Il confirma qu'un grand nombre de femmes avaient été agressées sexuellement.

Durant le procès, la communauté internationale envoya plusieurs télégrammes de protestation au gouvernement japonais. Un enseignant américain de l'Université de Nankin présent sur place, Bates, montra des documents attestant une correspondance importante entre le gouvernement et l'ambassade américaine de Tokyo

 Un reporter britannique, Brackman (auteur du livre L'Autre Nuremberg) affirma que: le viol de Nankin n'était pas qu'un simple geste isolé de temps de guerre. C'était un geste délibéré et politiquement voulu. Le gouvernement Tojo le savait, et il a laissé ses soldats se défouler durant six semaines.

Bacilles et narcotiques

Le Tribunal de Tokyo accusa les cadres militaires et politiques d'avoir appliqué une politique de trafic de stupéfiants – notamment de l'opium – afin d'affaiblir et d'abrutir la population chinoise dans les zones conquises par l'armée japonaise. Le trafic était géré par le Bureau des Affaires chinoises. Ce Bureau était responsables des dossiers économiques, politiques et culturels dans la Chine occupée, et il était dirigé par le prince Konoye. La cour réussit à démontrer tout le caractère prémédité de cette politique avec l'aide de témoins et de nombreux documents.

Le procureur adjoint David Sutton aborda brièvement la question de la guerre bactériologique en citant ce qui suit: The enemy's TAMA Detachment carried off their civilian captives to the medical laboratory, where the reactions to poisonous serums were tested. L'armée japonaise avait organisé une unité spéciale – l'Unité 731– pour expérimenter et mener des actions à caractère biologique contre la Chine. Elle était l'unité la plus secrète du gouvernement japonais. Cependant, en dépit de la nature criminelle de l'Unité 731, le Tribunal de Tokyo n'a pas voulu inculper ses responsables parce qu'il était impossible de présenter des preuves contre eux. Pourtant, les autorités soviétiques jugeaient au même moment 12 membres de l'Unité 731 faits prisonniers en Mandchourie, pour avoir mené des expériences "scabreuses" sur des prisonniers russes et chinois. Un rapport avait également été transmis au Tribunal de Tokyo sur les tortures qu'ont subies ces prisonniers. Washington abandonna l'affaire comme secret d'État. Il faudra attendre l'année 1976 avant que le gouvernement japonais confirme l'existence d'expériences bactériologiques menées durant la Seconde Guerre mondiale.

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Les inculpés

Cet ancien ministre de la Guerre entre 1931-34 a été accusé de s'être fait le défenseur d'une politique militariste autant au Japon que sur le continent asiatique. La cour lui fait remarquer qu'il était l'acteur prééminent dans les bureaux de planification stratégique de l'armée. Keenan l'accuse d'avoir planifié l'invasion de la Mandchourie et du Jéhol et d'imposer une éducation militaire aux écoliers japonais. Keenan et Sutton lui exposent également des documents le liant directement à l'attaque de la Chine en 1937 et à la planification de l'occupation de l'Indochine française. Le Tribunal de Tokyo l'inculpa de crimes contre la Paix, pour avoir planifié une guerre agressive.

Shigerato Shimada

Il était ministre de la Marine depuis Octobre 1941. Shimada est accusé d'avoir planifié l'attaque contre les îles Hawaii et l'archipel des Philippines, et émis des ordres stricts concernant les marins ennemis disposés à se rendre. Son défenseur américain, l'avocat Furnese, affirme à la cour que son client ne peut être reconnu coupable de l'interprétation excessive de ses ordres de service de la part d'officiers de marine qui lui sont subordonnés et, de surcroit, dans le feu de l'action. Les journalistes japonais applaudissent… Le procureur Keenan répond que le Tribunal retient l'argument, et que l'accusé ne sera pas tenu responsable de la conduite disgracieuse de capitaines de destroyers qui ont mitraillé des marins alliés dans l'eau et maltraité des prisonniers repêchés à la suite de torpillages. En revanche, Shimada a été inculpé par le juge Webb d'avoir commis un crime contre la paix en planifiant une grande partie des opérations navales de la Marine impériale.

Shieshiro Itagaki

Il était le ministre de la Guerre entre 1938-40. Ce général senior a été directement impliqué dans l'engrenage qui a conduit le Japon à la guerre. Il a co-planifié l'invasion de la Mandchourie, l'attaque de la Chine et des Indes néerlandaises. Le procureur Keenan l'accusa également de crimes contre l'Humanité parce que, en tant que commandant des forces japonaises de l'archipel indonésien et de Malaisie, il était directement imputable des tueries fréquentes et de la dureté des conditions de détention dans les camps de prisonniers de guerre alliés. Le juge Webb l'inculpa de crimes contre la Paix et de crimes contre l'Humanité. Itagaki haussa le torse en grimaçant et retourna à son banc, stoïque.

Kingore Hashimoto

Ce colonel de carrière était un propagandiste de premier ordre. Il dirigeait la société patriotique Sakura-kai et le Tribunal l'accusa d'avoir poussé le gouvernement à "purifier la vie nationale". Keenan et Sutton l'accusèrent d'être le meilleur champion de la guerre agressive comme le moyen idéal de résoudre des problèmes économiques et politiques. De son propre aveu, Hashimoto dit à la cour qu'il a toujours été fasciné par les modèles autoritaires hitlériens et staliniens. Le juge Webb l'inculpe de crimes contre la Paix.

Kuniaki Koiso

Il était le premier ministre du Japon en 1944. Le Tribunal l'accuse de négligence criminelle pour avoir voulu ignorer l'étendue des crimes de guerre commis par les soldats nippons dans les zones occupées. En Octobre 1944, Sutton dit à Koiso que son ministre des Affaires étrangères lui confirme que le traitement des prisonniers de guerre "laisse beaucoup à désirer". Êtes-vous si déconnecté des rapports que vous recevez pour ne pas en tenir compte?, lance Sutton. L'accusé répond: Ma tâche était immense en 1944. Je surnageais dans les problèmes; je n'y étais pas insensible, mais j'avais d'autre chats à fouetter. Je regrette infiniment. Le procureur Keenan fut outré. Tant qu'au juge Webb, il inculpa Koiso de crimes de guerre indirectement causés par sa négligence.

Yoshijiro Umezu

Un très gros morceau. Ce général était le commandant de l'Armée du Kwantung entre 1939-44, ainsi que le chef de l'État-major général de l'armée nippone. C'est un personnage très intelligent qui a appris très tôt en carrière comment protéger ses arrières… Bien qu'il était directement impliqué dans la planification de l'invasion de la Manchourie, du Jéhol, et de la Chine, le Tribunal n'a pas réussi à trouver aucun document officiel qui l'incriminait directement. Keenan, visiblement déçu, lance une remarque presque hors de propos à l'accusé: estimez-vous chanceux que nous ayons pas de documents prouvant hors de tout doute raisonnable que vous avez directement conspiré pour planifier et mener une guerre agressive en Asie. Vous savez tout de même que vous ètes responsable, n'est-ce pas? Umezu lui répondit d'un calme olympien: je suis le commandant de l'Armée du Kwantung. C'est un fait. Pour le reste, c'est à vous de prouver que je suis coupable d'agressions et d'atrocités. L'adjoint au procureur, Sutton, intervient: vous êtes l'un des deux artisans de la guerre en Asie. C'est vous qui tirez les ficelles!! Umezu se crispe légèrement et répond en élevant à peine la voix: Prouvez-le! Néanmoins, le juge Webb l'inculpa de crimes contre la Paix.

Shigenori Togo

Il a été le ministre des Affaires étangères entre Octobre 1941 et Septembre 1942. Le Tribunal l'accuse de ne pas avoir été plus courageux dans sa volonté de freiner l'entrée en guerre du Japon contre l'Angleterre, la Hollande et les Etats-Unis. Le procureur Keenan lui souligne qu'il aurait été en mesure de s'interposer avec plus de fermeté face au premier ministre Tojo et aux militaires. L'avocat de la défense Furnese a indiqué à la cour que Togo avait offert sa médiation à plusieurs reprises pour reprendre les négociations avec les États-Unis, mais qu'il s'était heurté à une fin de non-recevoir par Tojo. Je lui ai pourtant proposé de nouvelles avenues pour éviter les sottises, affirme Togo, d'un air larmoyant. N'empêche, sa tiédeur lui a valu une inculpation indirecte de crimes contre la Paix – pour s'être fait le complice mou des militaristes. Toutefois, l'inclupé n'a pas été tenu responsable d'aucun crimes de guerre.

Osami Nagano

Chef de l'État-major naval depuis 1937 et l'adjoint principal des amiraux Yonai et Yamamoto. Le Tribunal l'accusa de crime contre la Paix pour avoir conspiré à faire la guerre. Cependant, Furnese dit à la cour que son client avait averti le gouvernement des risques d'une guerre navale prolongée, en informant le premier ministre Tojo que la Marine impériale serait à court de combustibles: Mon client a toujours prêché la prudence; ce n'est pas un fauteur de guerre. Furnese fit également savoir que l'accusé s'était tiraillé à de nombreuses reprises avec le gouvernement, ce qui lui valut d'être renvoyé et mis en retraite anticipée en Février 1944. Il ne comprend pas pourquoi il a été arrêté par les Américains en Octobre 1945. Il mourut en prison durant son procès, en Janvier 1947 – sa mort fit beaucoup de cancans dans la presse japonaise.

Akira Muto

Il était le responsable du Bureau des Affaires militaires depuis le milieu des années 30 et, en 1945, chef d'état-major de l'armée nipponne aux Philippines. Le Tribunal l'accuse d'avoir brutalisé, torturé et affamé délibérément des milliers de civils et de prisonniers de guerre en tant que commandant de la 2ème Division de Gardes. Qui plus est, le Tribunal présente deux documents forts compromettants qui le lie partiellement au massacre de Nankin. Je ne savais rien de tout cela, affirme-t-il presque rageusement, pour se contredire presque aussitôt: Les prisonniers devaient être gardés avec fermeté, surtout depuis les débarquements américains à Luzon. Interrogé tour à tour pas les procureurs des pays alliés, Muto continua à clamer son ignorance. Vous êtes un être incroyablement ignoble, lui balance un procureur australien. Le juge Webb l'inculpa de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité.

Kenji Dohiara

Commandant en second puis commandant de l'Armée du Kwantung. Il fut également le patron des forces japonaises qui occupaient Singapour entre 1944-45. Le Tribunal l'accusa de tortures et autres brutalités gratuites sur des prisonniers de guerre britanniques et indiens, et d'être un des têtes dirigeantes du trafic de stupéfiants en Mandchourie. Il géra également plusieurs camps de prisonniers dans l'archipel indonésien. C'est la volonté de l'Empereur! Tout pour l'Empereur!, clame-t'il affirmativement devant le poids des accusations portées contre lui. Une dizaine de témoins furent entendus pour l'incriminer; la documentation ne manquait pas, également. Le juge Webb l'inculpe de crimes de guerre et crimes contre l'Humanité.

Koki Hirota

Un autre gros morceau. Ce membre de la noblesse japonaise avait été ambassadeur à Moscou jusqu'en 1931 et ministre des Affaires étrangères jusqu'en 1936, avant de devenir premier ministre durant l'année 1937. À ce dernier titre que le Tribunal l'accusa d'avoir donné l'imprimatur à la guerre contre la Chine, aux atrocités japonaises en Mandchourie et à Nankin, sans intervenir pour faire cesser les tueries. Il donna le feu vert pour la planification stratégique des opérations militaires dans le Pacifique et en Asie du Sud-Est. Il prépara indirectement le général Tojo à son futur job de premier ministre. Le juge Webb l'accusa de crimes contre la Paix, crimes de guerre, et crimes contre l'Humanité. La presse japonaise n'a pas pleuré sur son cas.

Shieshiro Itagaki

Ce général commandait les troupes japonaises basées en Corée. Il se retrouve à l'État-major général, et ultérieurement patron des camps de prisonniers sur Java, Sumatra et Bornéo jusqu'en 1944. Le Tribunal l'accusa d'avoir érigé et appliqué le système carcéral concentrationnaire dans les zones conquises. Un document à moitié brûlé permit d'apprendre que ses troupes en Corée se sont fait la main en terrorisant des régions urbaines de la Chine du Nord, avant d'être transféré en Asie du Sud-Est. L'accusé resta de marbre avec ses yeux de robot à lunettes devant tout le réquisitoire présenté contre lui. Le juge Webb l'inculpa de crimes contre la Paix, de crimes de guerre, et de crimes contre l'Humanité.

Heitaro Kimura

Cet officier de l'État-major général avait été promu vice-ministre de la Guerre en 1941 jusqu'en 1943. Cette même année, le gouvernement lui confia le job de commandant des forces nipponnes en Birmanie. Le Tribunal l'accusa d'avoir planifié les opérations militaires en Chine et dans le Pacifique. En sa qualité de commandant en Birmanie, la cour l'accusa de la responsabilité directe de la brutalité du système concentrationnaire contre les prisonniers alliés. Il donna des ordres pour utiliser les prisonniers afin de construire le chemin de fer entre la Birmanie et la Thaïlande. Le juge Webb l'accusa de crimes contre la Paix, de crimes de guerre, et de crimes contre l'Humanité.

Iwane Matsui

Ce général était l'envoyé personnel de Hiro-Hito à Genève au sein de la S.D.N. Le Tribunal l'accusa d'avoir commandé la force expéditionnaire japonaise en Chine à partir de 1937. Ce sont ses divisions qui ont commis le massacre de Nankin. Bien qu'il ait pris sa retraite en 1938, il a été arrêté par les Américains en Octobre 1945. Le juge Webb l'accusa de crimes contre la Paix et crimes de guerre.

Shunroku Hata

Cet officier d'état-major était le commandant en chef adjoint de la force expéditionnaire japonaise en Chine. Le Tribunal l'accusa d'avoir organisé l'incident de Moukden qui entraîna l'entrée en guerre officielle du Japon contre la Chine. Il avait sous ses ordres, lui-aussi, des divisions qui ont commis d'innombrables crimes contre les populations chinoises. Trente témoins à charge furent entendus pour l'incriminer. Certains témoignages apparaissaient douteux. Hata accusa les témoins d'être des imposteurs payés par les États-Unis et Tchang Kaï-Chek. Et la presse japonaise d'applaudir. Le juge Webb l'inculpa de crimes contre la Paix, et de crimes de guerre. Les preuves irréfutables et documentées n'étaient pas au rendez-vous.

Kiichiro Hiramuna

Membre de la noblesse japonaise qui était le patron du Conseil privé de l'Empereur jusqu'en 1939. Il dirigeait la société patriotique Kokuhonsha. Le Tribunal l'accusa d'avoir exercé son influence dans les cercles patriotiques et au gouvernement. L'avocat Furnese rétorqua que l'accusé n'était que ministre sans portefeuille à partir de 1940 et que, conséquemment, il n'avait pas prit part à la planification militaire en Asie et dans le Pacifique. Les procureurs alliés n'étaient pas convaincus. Le juge Webb l'accusa un peu gauchement de crimes contre la Paix.

Naoki Hoshino

Cet économiste et fonctionnaire de carrière était le directeur des Affaires financières du Mandchoukouo – État fantoche créé par le Japon après l'occupation de la Mandchourie. Le tribunal l'accusa d'avoir pillé les ressources naturelles de ce territoire au profit de la production industrielle nippone. Le juge Webb l'accusa de crimes contre la Paix.

Okinori Kaya

ll fut ministre des Finances de 1936-38. Le Tribunal l'accuse d'avoir exploité partiellement à son profit un holding en Mandchourie, et de faciliter le trafic des stupéfiants vers la Chine. Le juge Webb l'inculpa de crimes de guerre.

Koichi Kido

Membre influent de la noblesse japonaise et le Gardien du Sceau du Conseil privé de l'Empereur. Il cumula également plusieurs portefeuilles, comme celui de l'Éducation, des Affaires nationales, tout en étant le conseiller le plus proche de Hiro-Hito. Le Tribunal l'accusa d'avoir facilité l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement militariste. Son journal personnel fort détaillé a été utilisé à souhait par la poursuite pour montrer, aux yeux des Alliés, l'influence néfaste du marquis Kido. Il fut accusé indirectement de crimes contre la Paix.

Jiro Minami

Ministre de la Guerre en 1931 et commandant des troupes japonaises en Corée de 1937-42. Le Tribunal l'accusa de pratiques autoritaires excessives en Corée car il régnait d'une main de fer. Le juge Webb l'inculpa de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité.

Iro Takasumi

Cet amiral fut vice-ministre de la Marine en 1944. Le Tribunal l'accuse d'avoir conduit des opérations navales avec une grande sévérité contre les navires alliés. Il avait conseillé à ses capitaines et commodores d'abattre les prisonniers de guerre et les marins alliés barbotant dans l'eau. Heureusement pour lui, les Alliés n'ont pas trouvé aucun ordre écrit officialisant cette directive. Malgré cela, le juge Webb le condamna pour crimes de guerre.

Kenryo Sato

Ce général qui avait été attaché militaire et ambassadeur en Allemagne en 1938-39 était compétent dans des questions d'état-major. Le Tribunal l'accusa d'avoir aidé à la signature du Pacte Tripartite en Novembre 1940. Il était un intime du cercle dirigeant nazi. Le juge Webb l'inculpa d'avoir commis un crime contre la Paix.

Toshio Shiratori

Diplomate de carrière qui dirigeait le Bureau d'information du ministère des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur en Italie de 1937-40, et de conseiller spécial auprès du ministre en 1941. Le Tribunal l'accusa d'avoir été un défenseur de l'expansionnisme nippon en favorisant une alliance avec l'Allemagne nazie, l'Italie et même l'URSS pour dominer le monde. Le juge Webb l'inculpa d'un crime contre la Paix.

Teiichi Suzuki

Ce général était le chef du Bureau des Affaires chinoises entre 1938-41. Ensuite, il fut ministre sans portefeuille jusqu'en 1944. Le Tribunal l'accuse d'avoir été un partisan actif du militarisme. Il fut également impliqué dans le trafic de stupéfiants et d'avoir utilisé des prisonniers de guerre comme main-d'œuvre servile. Le juge Webb l'inculpe de crimes de guerres.

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Mister Tojo

Le 8 Septembre 1945, un ex-dirigeant japonais cloîtré chez lui est inquiet: Il s'agit de Hideki Tojo. Quelques jours plus tôt, les journalistes japonais et étrangers assiégeaient sa modeste maison de Setayaga en quête d'interviews, ou même d'une éventuelle photo du vaincu. Tojo est assis sur le fauteuil de son bureau; il vient tout juste d'apprendre que des policiers militaires américains sont en route pour l'arrêter. Il demande à sa femme de quitter la maison pour se mettre à l'abri, mais elle craint qu'il se suicide. Tojo insiste. Sa femme lui dit: prends soin de toi. Les MP américains arrivent quelques minutes après le départ de mme Tojo. Ils encerclent la maison et demandent au fugitif de sortir les mains en l'air. Le chef des policiers, le major Krause envoie un interprète lui signifier de sortir sur-le-champ: tell this yellow bastard we've waited long enough. L'interprète entre dans le bureau pour apercevoir Tojo en bras de chemise avec un petit pistolet Colt de calibre .32 et court avertir Krause. Les MP entrent et entendent aussitôt un petit coup de feu sourd. Ils trouvent Tojo couché dos au sol et tenant toujours son pistolet. Krause crie aux MP: dont shoot!!

Il s'était pointé l'arme vers la poitrine, mais la balle avait manqué le cœur. À demi-conscient, il dit aux MP que la guerre en Asie avait été pleinement justifiée et que j'étais désolé de n'être pas mort plus tôt. Il est évacué vers un hôpital de campagne américain près de Yokohama, et dit la même phrase aux médecins traitants; l'un d'entre eux lui répondit: ..vouliez-vous dire maintenant ou durant ces dernières années? Tojo répondit avec dépit: maintenant, Eichelberger (le général américain commandant la 4ème Armée US) a mérité de posséder mon nouveau sabre. Le patient est sauvé. Tojo est interné dans un hôpital militaire en attendant qu'il ait suffisamment récupéré pour être jugé.

C'est un Tojo amaigri est affaibli qui entre en salle d'audience, le 4 Mai 1946. Son procès a duré plus de deux ans de procédures arides, ou le juge Webb et ses procureurs ont tout fait pour l'inculper de crimes contre la paix, de crimes de guerres et de crimes contre l'Humanité. Malgré son état de santé, l'accusé ne se laisse pas impressionner par ce "tribunal américain", dit-il. Durant les audiences, Tojo affirme qu'il a tout fait pour que les conventions de Genève soient respectées concernant les déclarations de guerre, et que son gouvernement a appliqué la convention de La Haye concernant le traitement des prisonniers de guerre. Les procureurs lui demandent s'il connaissait la cruauté exercé par certains commandants de camps. Tojo répond qu'il avait lu quelques rapports à cet effet et qu'il avait ordonné des poursuites contre ces derniers. La cour ne s'est pas montré impressionnée par ses déclarations, étant donné l'esprit belliqueux de l'accusé – autant dans ses paroles que dans ses écrits antérieurs. Qui plus est, le juge Webb et un procureur australien lui font remarquer que les conditions de vie à l'intérieur des camps ne s'est pas améliorée après que Tojo ait ordonné des enquête sur la conduite de ses fautifs.

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Tojo n'a pas réussi à se suicider - Tojo défia ses juges à plusieurs reprises

La cour finit par établit que malgré son poste de premier ministre bardé de médaille, Tojo n'était rien d'autre qu'un "général de fauteuil" sans expérience pratique sur le terrain, et qu'il avait toujours administré à distance. Qui plus est, aucun ordre signé de sa main le liait directement aux atrocités pratiquées sur les prisonniers de guerre. . En 1947, les audiences de Tojo se poursuivent sous la conduite d'u juge australien. L'accusé est défendu par l'avocat indien Radhabinod Pal – le seul magistrat qui s'est opposé à une approche dure à l'égard de l'accusé. Durant quatre audiences, Pal – un Bengali – entreprit de comprendre la personnalité complexe de Tojo afin de mieux camper les accusations portées contre lui par le Tribunal. Malgré les protestations de plusieurs procureurs américains et australiens, Pal explique l'argumentaire de Tojo à la cour. Selon ce dernier, la guerre du Japon contre la Chine était justifiée non seulement comme moyen de sécuriser l'accès à certaines matières premières, mais pour préserver l'Asie de l'influence soviétique. À ce moment, Pal croit que ce dernier argument serait retenu par la cour, étant donné la méfiance de l'Occident et du Japon à l'égard de l'URSS.

Les procureurs alliés rétorquent à Pal que le cas de l'URSS n'était qu'un prétexte délibérément choisi pour détourner l'attention de la cour des véritables accusations qu'elle porte contre Tojo. Quant à ce dernier, il ne se fait aucune illusion sur le sort qu'il l'attend. Il sait que les Alliés vont lui balancer l'entièreté de la responsabilité du militarisme japonais sur le dos afin de préserver la vie de Hiro-Hito. À cet égard, la précarité de Tojo ressemble à celle du premier ministre français Laval, vis-à-vis du maréchal Pétain. Le juge Webb répond aux plaidoiries de l'avocat Pal: je ne considère pas que les motivations de l'accusé Tojo aient été purement patriotiques et morales. Au fur et à mesure que la popularité du général MacArthur décline progressivement, les journaux japonais font état du traitement "défavorable" de Tojo par le Tribunal. Cela fut particulièrement le cas durant l'automne 1948 lorsque l'accusé fut interrogé par des procureurs philippins et chinois qui l'ont grillé de questions très embarrassantes – à la grande satisfaction des occupants américains. C'est durant cette période que la cour établit la responsabilité de Tojo autant dans la planification de la guerre en Asie que celle de ses subordonnés chargés de conduire les opérations militaires et administrer les territoires conquis. Après de multiples délibérations, le juge Webb reconnaît Tojo coupable de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité. Il est incarcéré dans la prison de Sugamo. Durant les quelques semaines avant son exécution, Tojo a écrit un journal qui se veut une sorte de testament politique. Il reste convaincu d'être acquitté puisque, selon lui, la guerre menée contre le Japon avait pour but de "cesser toute guerre"; mais, maintenant que les Américains et les Soviétiques se brouillent à Berlin et ailleurs, "la guerre revient à l'ordre du jour et je devrais bientôt sortir", écrit-il. Tojo ne sortira que pour prendre l'air dans la cour de la prison avant de se balancer au bout d'une corde de chanvre. Dans son journal, il recommande fortement aux Américains de ne pas s'aliéner les Japonais en les maltraitant, car ces derniers pourraient être réceptifs au communisme. Tojo est exécuté le 23 Décembre 1948.

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Les verdicts

Le 12 Novembre 1948, le juge Webb rend les sentences de 25 accusés. Sur ce nombre, 7 ont été condamnés à la mort par pendaison:

 L'ex-premier ministre Tojo

 Muto, Matsui, Itagaki, Kimura, Hirota et Doihara

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Un prêtre shinto prie pour les condamnés - Yagi et le colonel Takakeymaya sont libérés

Quant aux autres, ils furent condamnés à des peines variables de prison:

 Le général Koiso: emprisonné à perpétuité – mort en prison.

 Le général Umezu: emprisonné à perpétuité.

 Le général Araki: emprisonné à perpétuité.

 Le général Mirami: emprisonné à perpétuité – libéré sur parole en 1946

 L'amiral Takasumi: emprisonné à perpétuité – libéré sur parole en 1954.

 Le maréchal Hata: emprisonné la perpétuité – libéré sur parole en 1954.

 Le général Suzuki: emprisonné à perpétuité – libéré sur parole en 1955.

 Le colonel Hashimoto: emprisonné à vie – libéré sur parole en 1955.

 Le général Sato: emprisonné à perpétuité – libéré sur parole en 1956.

 Le colonel Takakeyama: emprisonné à vie – libéré sur parole en 1952.

 Le diplomate Shiratori: 20 ans de prison ferme.

 Le baron Hiramuna: 20 ans de prison – mort en 1952.

 Le ministre Hoshino: 20 ans de prison – libéré sur parole en 1955.

 Le ministre Kaya: 20 ans de prison – libéré sur parole en 1955.

 Le marquis Kido: 17 ans de prison – libéré sur parole en 1955.

Les cas non-poursuivis

Afin que les Américains puissent assurer la reprise en charge du Japon au moment ou se profile la guerre froide, un grand nombre de personnes ne seront pas poursuivies par le Tribunal de Tokyo:

Hiro-Hito – Bien qu'une fiche avait été montée contre lui par les procureurs alliés, l'empereur bénéficiait du soutien de MacArthur; ce dernier ne voulait pas déstabiliser le pays en touchant au symbole de l'âme japonaise.

 L'Unité 731 – Unité spéciale chargée d'expérimenter la guerre bactériologique en temps de guerre. Elle avait, entre autres, le mandat de répandre la peste bubonique en Chine.

 Femmes de réconfort –Le cas des femmes obligées de se prostituer pour les forces armées japonaises. Le dossier ne sera pas examiné, exclusivement pour des raisons psycho-politiques: ne pas humilier davantage un pays qu'on voulait comme allié.

L'échec du Tribunal de Tokyo

Contrairement au procès de Nuremberg, la majorité des criminels inculpés pour crimes contre la Paix n'ont presque pas fait de prison, mais ils ont été libérés sur parole quelques années seulement après leur condamnation. La Section des Poursuites du SCAP réalisa l'énormité de la tâche, et va bâcler certaines procédures. Le résultat fut que malgré que 28 principaux suspects aient été jugés, 23 autres aussi importants et notoires seront presque "oubliés" par le Tribunal, surtout pour des raisons politiques reliées au début de la guerre froide. Il s'agir de:

 Kishi Nobusuke – le ministre de l'Industrie et du Commerce du Mandchoukouo sous le gouvernement Tojo. Il a été un pilleur alerte et un trafiquant de stupéfiants de premier ordre. Il sera élu premier ministre en 1957-60 et fera voter des lois réduisant les pouvoirs du Parlement (Diète)…

 Kuhara Funsanosuke – Leader de la nouvelle zaibatsu Seihukal. Il est jugé indispensable à la relance économique du pays…

 Ayukawa Yoshisuke – Beau-frère du précédent et industriel qui a fondé la Japan Industrial Corporation en 1947. Avant la guerre, il a été directement impliqué dans l'incident de Moukden et avait contrôlé des gisements miniers en Mandchourie. Il utilisait de la main-d'œuvre servile…

 Kodama Yoshio – Nationaliste radical membre d'une société patriotique. Il organisa la Kodama, c'est-à-dire l'organisme chargé d'exploiter les ressources naturelles de la Chine. Après la guerre, il se recycla dans le crime organisé...

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Crimes et la mémoire populaire

La crise économique et politique traversée par le Japon depuis quinze ans lui a fait perdre le rayonnement international auquel lui permettaient de prétendre ses succès des décennies précédentes. Il s’ajoute aujourd’hui à ce déclin, en termes de puissance et d’image, une antipathie diffuse à son égard, sensible en Chine et en Corée, et plus ou moins partagée ailleurs pour la manière dont il fait face – ou pas – à ses responsabilités lors de la Seconde Guerre mondiale.

L'amnésie des dirigeants

Les polémiques suscitées par la vague révisionniste japonaise, niant ou minimisant des atrocités commises par l’armée impériale, ou par la visite le 13 Août 2001 du premier ministre Junichiro Koizumi au sanctuaire de Yasukuni (un temple shinto situé à Tokyo), où sont honorés tant les morts pour la patrie que des criminels de guerre, sont appelées à se répéter. Non seulement parce que le révisionnisme nippon gagne en audience, mais aussi parce que le reste de l’Asie continue à se braquer sur une vision de l’histoire qui est loin d’être limpide par les enjeux politiques non formulés qu’elle véhicule. La controverse se poursuivra tant que le Japon et le reste de l’Asie ne seront pas parvenus à une vision partagée de leur histoire. Que le Japon soit coupable d’une agression et qu’il ait commis des atrocités ne fait guère de doute. Mais il reste à mieux comprendre, par exemple, pourquoi il s’engagea dans cette agression – ce qui ne justifie en rien les atrocités. Il reste aussi à éclairer l’image qu’avait à l’époque la seule puissance non occidentale à résister au colonialisme américano-européen auprès des dirigeants des mouvements indépendantistes ou révolutionnaires de la région. Il reste enfin à examiner l’impact du colonialisme sur le développement des pays occupés: une question très iconoclaste même pour de respectables historiens coréens.

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Le sanctuaire de Yakusuni - Des nostalgiques s'affichent au sanctuaire de Yakusuni

L’amnésie japonaise est largement un héritage de la guerre froide. Le Japon fut précipité par le conflit Est-Ouest du côté des "bons" et l’occupant américain fut dès lors plus préoccupé de reconstituer une droite forte que de faire pression sur lui pour qu’il examine son passé. Au nom de quoi les Japonais auraient-ils été poussés à faire un douloureux travail sur la mémoire nationale quand le vainqueur avait absous le principal responsable: Hirohito, l’homme au nom duquel la guerre avait été menée? Si Hirohito "n’a pas été jugé responsable d’avoir déclenché la guerre et de l’avoir menée, pourquoi attendre du citoyen ordinaire qu’il creuse le passé et pense sérieusement à sa propre responsabilité?", interroge l’historien John W. Dower dans un livre lumineux sur l’immédiat après-guerre, Embracing Defeat paru en 1999, dans lequel il s’intéresse aux gens ordinaires à travers les journaux, les bandes dessinées ou les films et la littérature. Ce livre fut couronné par le prix Pulitzer 2000. Un autre ouvrage, qui a également reçu le prix Pulitzer en 2001, soit Hirohito and The Making of Modern History de Herbert Bix, démonte, quant à lui, les mécanismes de la responsabilité de Hirohito. Tous deux sont traduits en japonais. Ce qui ne signifie pas que les historiens japonais eux-mêmes n’aient pas travaillé sur le sujet : sans rien enlever au mérite du livre de Bix, celui-ci est largement redevable – comme il l’écrit d’ailleurs – des travaux d’historiens japonais tels que Yutaka Yoshida et Osamu Watanabe.

Le grand problème de l’Histoire en Asie est le fossé entre les résultats du travail des historiens et une perception populaire qui reste encore largement sujette à des interprétations politiques du passé. En ce sens, la vision de l’histoire de la Chine et de la Corée, les premières à tancer le Japon, est loin d’être exempte d’ambiguïtés. Dans le cas de la Chine, elle se conforme à "l’ orthodoxie" du Parti communiste. Elle a certes évolué: la Chine de Mao n’avait guère insisté sur le massacre de Nankin. L’affaire a été montée en épingle par Deng Xiao-ping lors de sa visite à Tokyo en 1978 (signature du traité de paix entre les deux pays), afin de tenir la dragée haute aux Japonais et de se dédouaner vis-à-vis des adversaires à sa politique d’ouverture. La Corée s’empare du drame des "femmes de réconfort" que les Américains surnommaient les "confort girls" (200 000 Asiatiques, en majorité coréennes, contraintes à se prostituer pour l’armée nippone) au début des années 1990 et martèle depuis la responsabilité des Japonais – qui ne fait guère de doute et fut mise en lumière par l’historien japonais Yoshiaki Yoshimi à partir de documents d’archives militaires – sans éclaircir toutefois les responsabilités des Coréens eux-mêmes (recruteurs et tenanciers de bordels) dans leur drame. Elle passe au demeurant sous silence le vaste problème de la collaboration pendant la période coloniale. Comment exiger des Japonais qu’ils reconnaissent leurs torts si nous n’éclaircissons pas les nôtres ?, s’interroge l’historien Han Hong-koo, de l’université Sungkonghoe à Séoul.

Dans le cas du Japon, pour en revenir à lui, la guerre froide exonéra en quelque sorte le pays de ses crimes et les États-Unis encouragèrent la droite, qu’ils avaient contribué à remettre au pouvoir, à tourner la Constitution pacifique dont ils avaient doté l’archipel en se constituant une armée. Une loi fondamentale si bien contournée au fil de réinterprétations successives qu’un seuil dans la casuistique a été atteint. Pour le passé, le Japon a agi comme avec sa Constitution : il a cherché à le contourner plus qu’à l’affronter. Et il est arrivé à une autre impasse: ses excuses sont toujours insuffisantes et au moindre faux pas ses voisins dénoncent la renaissance de son nationalisme.

Au cinéma

Dans Au nom de l’empereur, le documentaire de la cinéaste sino-américaine Christine Choi sur le "viol" de Nankin, les soldats de l’armée impériale nippone défilent au son de mélodies hassidiques. Nankin, fait observer Tan Dun, l’auteur de la musique du film, est la " Shoah " des Chinois ; pourquoi s’étonner que s’y fasse entendre la musique des victimes d’Auschwitz ? En cette année 1995 où se fête le cinquantenaire de la capitulation japonaise, Au nom de l’empereur n’est qu’un signe parmi d’autres de la volonté croissante, dans la diaspora chinoise, de rappeler au monde les crimes de l’armée japonaise et de faire accorder aux victimes de l’impérialisme nippon une place comparable à celle que l’on réservait jusqu’ici au martyrologe du siècle, aux victimes du nazisme.

On doit aussi à Tan Dun la musique de Nankin 1937, du cinéaste chinois Wu Ziniu, lauréat du Festival de Berlin, sorti à Pékin pour l’anniversaire de la fin de la guerre . Financée par des capitaux taïwanais (fournis par la Long Xiang Film Co., avec aussi l’appui de capitaux de Hongkong), et interprétée par des vedettes de Taïwan et du Japon, cette rare coproduction, dit le compositeur, " se veut La Liste de Schindler chinoise ". A Hongkong également, hommage est rendu aux victimes de Nankin avec la sortie du second volet de Soleil noir, la sanglante trilogie du cinéaste Mou Tun-fei, dont la première partie avait été consacrée à l’Unité 731 (qui fit des recherches en Mandchourie sur la guerre bactériologique).

A Nankin enfin, les autorités locales ont produit leur propre documentaire, alternant images d’archives et entretiens avec des rescapés... Quel contraste entre ce réveil en fanfare des démons de la guerre sino-japonaise et l’oubli officiel dans lequel les autorités de Tokyo comme de Pékin les avaient si longtemps tenus. Chez l’un et l’autre des anciens belligérants, ce n’est pas seulement le terrain de la mémoire nationale que la guerre a reconquis. Si les apôtres chinois des martyrs du conflit s’adressent ouvertement à l’opinion internationale, les excuses du Japon à ses victimes d’hier, présentées par le premier ministre le 15 août 1995, étaient clairement orchestrées pour être notamment entendues dans les pays qui pourront avoir à décider du rôle futur du Japon aux Nations unies et dans d’autres instances internationales. Au Japon comme en Chine pourtant, le renouveau d’intérêt pour la guerre constitue d’abord une victoire de l’opinion sur la classe politique. Il aura fallu la mort de l’empereur Hirohito, puis la défaite électorale du Parti libéral-démocrate (PLD), pour que le chef du gouvernement puisse enfin présenter les excuses de Tokyo à ses voisins asiatiques. Mais le monarque, au nom duquel avaient été commis les crimes de l’armée nippone, n’avait pu s’y résoudre. Et, quelques semaines avant le geste du premier ministre, les révisionnistes du PLD étaient parvenus à empêcher que la Diète fasse amende honorable. Dès 1993, pourtant, un sondage de l’Asahi Shimbun avait montré qu’une majorité de l’opinion approuvait les excuses, certes plus timides et ambiguës, présentées par le premier ministre Morihiro Hosokawa lors de son voyage en Chine, et que plus de la moitié des Japonais souhaitaient que leur pays fît davantage pour réparer ses crimes de guerre.

Ces dernières années, les excuses de M. Tomiichi Murayama furent si bien accueillies dans l’opinion que plus d’un politologue crut y voir quelque manoeuvre démagogique de la part d’un dirigeant en perte de vitesse. Selon un sondage de l’Asian Wall Street Journal, publié le 3 mai 1995, 61 % des Japonais estimaient au printemps dernier que leur pays n’avait pas suffisamment assumé sa responsabilité dans la guerre. Les Etats-Unis n’étaient pas si sévères à l’égard de leur allié nippon. Seuls 53 % des Américains interrogés partageaient ce point de vue. EN rupture avec la fin de non-recevoir longtemps opposée par la classe dirigeante, les excuses du gouvernement japonais restent en retrait par rapport à une large fraction de l’opinion. Offrir des réparations, et pas seulement des excuses : c’est seulement à ce prix, écrivait dernièrement le Prix Nobel de littérature Kenzaburo Oe, que le Japon pourra prendre sa place dans l’Asie de demain: La majorité des Japonais qui ont la conscience tranquille y sont favorables, ajoutait-il, seule une coalition de partis conservateurs, de bureaucrates et d’hommes d’affaires s’y oppose. Hier encore anonymes, abstraites, ces victimes ont aujourd’hui un visage. Depuis quelques années défilent à Tokyo des rescapés – Chinois, Coréens, Philippins, Indonésiens, mais aussi Occidentaux et notamment Britanniques – dont la présence accusatrice hante la conscience nationale et les écrans de télévision. Le 15 août dernier, au terme d’une conférence de deux jours, une quarantaine d’anciennes victimes coréennes, indonésiennes et philippines qui furent contraintes de se prostituer, rescapés chinois des camps de travail nippons – serraient la main du premier ministre et de Mme Doi, la présidente de l’Assemblée. Deux jours plus tôt, un éditorial de l’influent Asahi Shimbun avait recommandé que le Japon leur accorde satisfaction. L’opinion publique a montré qu’une majorité de Japonais est favorable à ce qu’une loi accorde aux victimes de crimes de guerre des compensations, dit l’un des participants à la réunion, M. John H. Kim, avocat new-yorkais d’un groupe de Coréennes.

Paradoxalement, ces rescapés ont plus de facilité de se faire entendre au Japon qu’en Chine. Certes le pouvoir de Pékin et plus encore les autorités régionales, notamment dans les provinces du Nord, témoignent d’une tolérance nouvelle à l’égard de ceux, de plus en plus nombreux, qui cherchent à perpétuer la mémoire des victimes de la guerre ou à obtenir du Japon des réparations. A Nankin même, le petit musée consacré au conflit, relégué aux confins de la ville et longtemps dédaigné du pouvoir, doit être agrandi. En décembre 1994, les autorités locales y commémorèrent le " viol " de Nankin pour son cinquante-septième anniversaire avec une pompe inhabituelle. De manière plus significative encore, le vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères, M. Qien Qichen, a soutenu les efforts de particuliers en vue d’obtenir des compensations du Japon. Tout en rappelant que la Chine a renoncé à des réparations à titre national, M. Qien, répondant à une question de Mme Liu Caipin, député de Taïwan au Conseil national du peuple, soulignait que la Chine ne saurait empêcher ses ressortissants de faire valoir leur droit personnel à des compensations. Mais sans pouvoir l’avouer, le gouvernement paraît aussi gêné par un mouvement dont la croissance et l’existence même sont un défi implicite à l’autorité centrale du parti. A l’approche de la conférence de septembre de l’ONU sur la femme et du forum parallèle des institutions non gouvernementales, Pékin avait interdit aux déléguées chinoises d’évoquer la question des prostituées forcées.

Le 7 août 1995, la police a dispersé une conférence de presse organisée par des militants chinois qui avaient déposé au Japon des demandes de réparations. M. Tong Zeng, jeune légiste devenu au cours des dernières années le principal porte-parole de centaines de milliers de victimes chinoises, est détenu par la police, interdit de communication avec les médias ; on lui a confisqué son passeport; il a été éloigné de Pékin pendant la conférence des Nations unies, à laquelle il avait pourtant été officiellement délégué. Par ailleurs, sans interdire le film de Wu Ziniu, l’un des fleurons de la " cinquième génération " de réalisateurs chinois, le gouvernement lui avait refusé son concours financier. De quoi Pékin a-t-il donc peur ? D’abord, remarque un militant chinois de New York, du caractère international du mouvement en faveur des victimes de guerre et des liens de ses militants de Chine avec ceux de la diaspora.

En butte à la résistance de leur propre gouvernement, les apôtres chinois des martyrs de la guerre bénéficient à l’étranger de ressources financières et techniques. M. Ignatius Ding, secrétaire général de l’Alliance pour préserver la vérité sur la guerre sino-japonaise de Cupertino, dans la Silicon Valley californienne, qui accueillit M. Zeng lors d’un voyage que Pékin lui laissa entreprendre aux États-Unis, nous disait récemment avoir réuni en quelques semaines plus d’un demi-million de dollars au profit de " la cause ". M. Zeng a aussi ses partisans sur la côte est des États-Unis, et jusque sur Internet : un groupe d’historiens de Hongkong a installé un " site " consacré à Nankin sur le réseau. Pékin a cherché à freiner cette entente internationale. Christine Choi, la réalisatrice d’Au nom de l’empereur, a recueilli à Tokyo le témoignage d’anciens criminels de guerre japonais, mais non celui de leurs victimes à Nankin.

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Le premier-ministre Koizumi visite Yakusuni en 2001 - Une zone redevenue dangereuse en 2015

Un New-Yorkais, membre de l’Alliance pour la mémoire des victimes du massacre de Nankin, qui a financé son film, a été refoulé plusieurs fois à la frontière, alors même qu’il était porteur d’un passeport chinois. Pékin tend aussi à voir, dans ces agitateurs, autant d’obstacles potentiels au maintien de ses bonnes relations avec le Japon _ et autant d’éléments subversifs sur le plan intérieur. Il existe de fait des liens entre les partisans de la démocratie et ces particuliers qui ont cherché à arracher à Pékin le monopole de la mémoire de la guerre. Ainsi M. Ding est-il un des proches de l’ancien dissident Harry Wu (désormais américain), et il a, en 1989, organisé un comité de soutien aux étudiants de la place Tienanmen. Tout dernièrement, à Xian, trois intellectuels, MM. Yang Hui, Wu Zhen et Lin Mu, ont signé une pétition critiquant Pékin pour avoir renoncé à exiger du Japon des réparations ; or ils avaient aussi appuyé en mai dernier un texte en faveur des militants de Tienanmen. Mais si ces gardiens de la mémoire de la guerre prennent à rebours la ligne du parti, leur cause est bien faite pour séduire l’armée, et pour attiser la poussée nationaliste d’une Chine dont le communisme a cessé d’être le ciment idéologique. Cette militarisation croissante du régime explique la tolérance croissante de Pékin à l’égard du mouvement en faveur de réparations, remarque M. Ding, selon lequel les autorités ont parfois utilisé ces souvenirs de la guerre pour tenter d’arracher au Japon des concessions économiques. Mais l’aide économique du Japon à la Chine, ajoute-t-il, ne saurait donner satisfaction aux victimes. Dans le contexte d’incertitude créé par la crise de succession qu’entraînera la disparition de M. Deng Xiaoping, la persistance d’un contentieux sino-japonais lié à la guerre est un facteur d’instabilité que des factions bellicistes pourraient chercher à exploiter. En accordant des réparations à ses victimes d’hier, ajoute M. Ding, le Japon ferait plus que réparer une longue injustice ; il contribuerait aussi à désamorcer une crise potentielle dans la zone Asie-Pacifique, surtout èa l'heure ou cette région riche en pétrole et en gaz sucite la convoitise de plusieurs pays, à commencer pa la Chine et le Japon...

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