L'entrée en guerre des États-Unis

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Ce n'est pas de gaîté de cœur que les Etats-Unis se retrouvent en guerre en Décembre 1941. En fait, ils y ont été entraînés par un engrenage d'événements et de choix politiques sur lesquels s'est coiffé l'attaque japonaise de Pearl-Harbor. Pour la deuxième fois depuis le début du XXème siècle, les Etats-Unis sont amenés à intervenir dans une guerre majeure extra-continentale. Mais contrairement à ce qui s'est déroulé en 1919, l'entrée en guerre américaine aura des conséquenses à la fois sur l'évolution de cette guerre devenue mondiale ainsi que sur le sort de l'Europe et de l'Asie. La population était très divisée sur la question de l'entrée en guerre. Elle croyait avoir été induite en erreur en participant à la Première Guerre mondiale, et avoir risqué la stabilité du pays en venant au secours d'Européens "endettés et dégénérés". En Décembre 1939, l'ambassadeur britannique à Washington est inquiet, car un sondage Gallup – l'un des premiers de l'histoire – démontre que neuf Américains sur dix s'opposent à l'entrée en guerre des États-Unis. Il y avait plusieurs groupes qui contribuaient à sensibiliser, voire à polariser l'opinion. Les deux principaux étaient le Comité Holland White qui militait pour une intervention militaire aux côtés des Britanniques, et dont le principal porte parole était l'acteur Douglas Fairbanks Jr. Le mouvement America First dirigé par Charles Lindberg s'oppose à toute participation dans une guerre européenne. La population américaine demeurait aussi méfiante des Britanniques que durant la Première Guerre mondiale; certains segments étaient carrément antipathiques à une Angleterre qui cherche à entrainer les Etats-Unis dans "sa guerre". Here's come the British: bang bang!, chantaient les jazzmen américains. Qui plus est, 1940 est une année électorale aux Etats-Unis, et la seule préoccupation du président Roosevelt était de se faire réélire: pas question de s'aliéner des électeurs en s'affichant ouvertement pour une entrée en guerre. Le Parti démocrate était lui-même tiraillé sur la question d'une éventuelle entrée en guerre. D'une part, certains de ses ténors sensibilisaient les partisans pour une politique de fermeté à l'égard des dictateurs européens "qui éteignent les phares de la liberté". D'autre part, la majorité démocrate demeurait insensible et parfois indifférente aux événements européens. La position des Etats-Unis resta isolationniste, et cela même après la chute de la France. Quant à Roosevelt, il était pris entre le marteau et l'enclume. Il devait Affronter son principal adversaire républicain, Wendrell Wilkie, en évitant le mot "guerre" et constater passivement les triomphes du nazisme en Europe, tout en endurant les plaintes de Churchill...
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Intervenir ou s'isoler?
L'approche politique de Roosevelt est dictée à la fois par des considérations domestiques et stratégiques. Ce président internationaliste doit tenir compte d'un Congrès isolationniste. Il sait que l'Angleterre est le meilleur rempart défensif contre l'expansion d'un agresseur européen, et comprend que si l'Angleterre s'écroule, les Etats-Unis seront contraints d'entrer en guerre. Mais sur le plan domestique, il est conscient qu'il peut perdre le pouvoir s'il amène les Etats-Unis à entrer en guerre aux côtés des britanniques: we are neutral in deed if not in thought, disait-il. Son dilemme ne peut pas être mieux résumé, d'autant plus que le Congrès barrera la route au président si ce dernier agit trop brusquement et/ou rapidement. Avec le début des hostilités européennes en 1939, les Etats-Unis appliquent officiellement leur neutralité via le Neutrality Act, voté deux ans plus tôt. Roosevelt va laisser la conjoncture européenne travailler pour lui, et agira prudemment afin d'amener le Congrès à modifier le-dit Neutrality Act. Dans un premier temps, Roosevelt affirme que l'Atlantique Nord était devenue une zone de combat et que sa partie occidentale devait être protégée. Simultanément, il fait en sorte d'isoler de facto les Etats-Unis de la guerre européenne en 1940. Ensuite, Roosevelt refuse d'aider militairement le premier ministre français Paul Reynaud. Churchill constate que Roosevelt refuse d'aider ponctuellement l'Angleterre en lui fournissant des navires d'escorte pour protéger ses convois dans l'Atlantique Nord. Malgré la campagne électorale, Roosevelt prit certaines mesures pour aider l'Angleterre sans entrer en guerre:
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Roosevelt proclame la neutralité américaine – Promouvoir les Bonds de la Défense
Le 5 Novembre 1940 Roosevelt gagna ses élections avec une bonne majorité; mais, il avait du promettre aux électeurs de ne pas entrer en guerre. Fort de sa réélection, Roosevelt augmenta l'aide matérielle à l'Angleterre mais surveillait étroitement l'humeur de l'opinion. Entre Novembre 1940 et Décembre 1941, il faut noter que plusieurs mesures d'aide militaire extérieure présentées au Congrès n'avaient été votées qu'à d'infimes voix de majorité – un ou trois voix, sur quelque 460 congressmen.
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Le Prêt-Bail
Roosevelt présenta une mesure très habile d'aide à l'Angleterre qui fut approuvée par le Congrès en Décembre 1940: le Lend-Lease (Prêt-Bail), qui devint une loi en Mars 1941.
Le Prêt-Bail allait augmenter considérablement l'aide matérielle et militaire à l'Angleterre. L'ancien secrétaire d'État au commerce, Harry Hopkins, est chargé d'appliquer cette nouvelle loi. Le Prêt-Bail permettait à l'industrie américaine de produire du matériel de guerre pour les Britanniques sans que ces derniers n'aient à le payer comptant. Pour obtenir ce précieux matériel, l'Angleterre s'engage à céder des territoires durant la guerre et payer des redevances aux Etats-Unis après la guerre. Du 11 Mars 1941 jusqu'au 31 Août 1945, les Etats-Unis dépenseront $50.6 milliards de matériel de guerre pour aider l'URSS, l'Angleterre, et de nombreux pays alliés. Cette aide militaire comprenait, entre autres, 17 millions d'armes légères, 315,000 canons, 87,000 chars, 2.4 million de camions et jeeps, et plus de 296,000 aréonefs. Le conseiller spécial de Roosevelt pour l'Angleterre, Averell Harriman, fut chargé d'évaluer les besoins urgents des Britanniques.
L'Allemagne n'aime pas le Prêt-Bail, car les Etats-Unis vont, dès lors, afficher une posture de moins en moins neutre. L'US Navy transfère une cinquantaine de vieux destroyers à quatre pipes à la Royal Navy pour augmenter la protection des navires marchands dans l'Atlantique Nord. En échange, les Britanniques acceptent à retors de prêter des bases territoriales britanniques à Terre-Neuve et dans les Caraïbes "pour 99 ans". La classe politique britannique est scandalisée à l'idée de sacrifier des territoires, mais elle n'a pas le choix: la situation militaire est critique. L'US Navy fut chargée d'assurer la protection de tous les convois de navires marchands entre ses côtes et l'Islande. Du coup, les Américains seront amenés à se frotter tôt ou tard aux Allemands sur mer. Sommé de s'expliquer devant une opinion publique de plus en plus inquiète, Roosevelt utilise un langage simple, convaincant et rassurant d'un père de famille. Son analogie de "prêter à son voisin un boyau d'arrosage afin de lui permettre d'éteindre l'incendie chez lui" lui a permis de clarifier la situation et de gagner un peu de temps sur le plan domestique. A la radio, Roosevelt affirme que les Britanniques se battent "pour leur liberté et notre sécurité" (cliquez l'icône ci-contre à droite). Néanmoins, selon l'avis de Robert Divine, l'adoption du Prêt-Bail amène l'administration américaine à considérer la défaite de l'Allemagne nazie comme un élément de sa politique étrangère, et cela même avant qu'il existe un état de guerre entre les deux pays.
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La firme White produira des camions militaires – Roosevelt signe le Prêt-Bail en Mars 1941
La production industrielle américaine augmente rapidement. Le taux de chômage commence à diminuer. Cependant, les milieux financiers et industriels ne semblent pas tous flairer la bonne affaire. Il ne faut pas oublier qu'à cette époque, beaucoup d'hommes d'affaires et d'industriels américains hésitent à convertir une partie de leur production domestique en production de guerre. Pour eux, la guerre est un gaspillage non rentable, car elle ferait baisser leurs profits dans le secteur de l'automobile, du transport en commun, de l'hôtellerie, et au niveau des produits de consommation. Du côté de la main-d'œuvre, les syndicats ouvriers redoutent le conflit depuis 1939 et militent contre toute mesure destinée à augmenter la production de guerre – du moins, jusqu'au moment où la Russie entre en guerre. De nombreuses grèves sont déclenchées en 1941.
Le Mid-West américain est paralysé par une grève de ½ million de mineurs de charbon.
En Californie, des grèves aux usines Lockheed et North American Aviation retardent la livraison de bimoteurs aux Britanniques durant plusieurs semaines. La Garde nationale doit ramener de force les ouvriers au travail et les surveiller à leurs machines-outils. Après l'invasion de la Russie par l'Allemagne en 1941, la position de non-belligérance se défend de moins en moins bien aux Etats-Unis, et elle place même Roosevelt dans un certain embarras: comment ce dernier peut-il déclarer vouloir "tout faire" pour aider la Russie en guerre, tout en restant prudent à l'égard de l'Angleterre? Cette aide limitée à un belligérant (Angleterre) rend une partie de l'opinion publique méfiante. Un porte-parole du mouvement America First est très clair lorsqu'il affirme que if we send our ships full of contraband war materiel into combat zones, they will be certainly sunk, and that's mean war. Plusieurs journaux, comme le Chicago Tribune, sont si outrés des "plans de guerre" du présient qu'ils font campagne pour le renvoi (impeachment) de Roosevelt de la présidence.
L'engrenage
Les événements militaires dans l'Atlantique et le Pacifique en 1941 vont amener progressivement les Etats-Unis à adopter une véritable posture de guerre. En acceptant de convoyer des navires marchands, puis de les escorter, les marins américains savent qu'ils vont tomber dans la mire des périscopes allemands:
11 Juin: un cargo américain , le Robin Moor, est coulé dans l'Atlantique Nord.
4 Sept: le destroyer américain Greer est endommagé par une torpille allemande.
16 Oct: un autre destroyer américain, le Kearney, est endommagé par une torpille près de l'Islande.
30 Oct: le destroyer Ruben James est coulé près de l'Islande, tuant 115 marins (voir Bataille de l'Atlantique, 1941.
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La presse isolationiste se déchaine contre Roosevelt – Annonce de la répudiation du Neutrality Act
Dans le premier cas, le geste allemand donne à Roosevelt le prétexte pour occuper l'Islande. Dans le second, l'attaque sur le Greer amène Roosevelt à ordonner à l'US Navy de "tirer à vue". Dans le troisième , Roosevelt demande au Congrès de répudier le Neutrality Act. Il réussit: des armes et du matériel seront livrés aux Français et aux Britanniques. Dans le quatrième cas, Churchill supplie Roosevelt d'entrer "immédiatement" en guerre contre l'Allemagne: Il échoue. Roosevelt ne bouge pas… La population américaine sait que la menace approche autant sur l'Atlantique que sur le Pacifique, mais elle se refuse à l'inévitabilité de la guerre:
De surcroit, une partie de la classe politique et médiatique américaine constate une similarité entre l'engrenage de 1917 et celui de 1941. Tous ces enchainements d'événements en mer amèneraient un élément-délencheur d'hostilités encore à venir: all thoses pot shots will bring us in the slush, dit Summer Welles. Cependant, le-dit élément-déclencheur ne vint pas de l'Atlantique mais du Pacifique. L'administration Roosevelt n'avait pas à faire face à une situation analogue du côté du Japon, mais appliquait une même logique d'actions-réactions. En Juin 1940, elle constate que le Japon a refoulé l'armée chinoise de Tchang-kai-Tchek et forcé les Britanniques à fermer la route de Birmanie. De surcroit, elle est consternée d'apprendre que le gouvernement français de Vichy a autorisé le Japon à pénétrer en Indochine – ce qui place les Indes néérlandaises, l'archipel des Phillipines et la base aéronavale britannique de Singapour sous le coup d'une menace directe japonaise en cas de guerre. Roosevelt sait qu'il est le seul à barrer la route à l'expantionisme japonais. Il ordonne certaines mesures:
Juillet 40: transfert de la flotte américaine du Pacifique basée à San Diego à Pearl Harbor.
Août 40: adoption d'un embargo sélectif – sur une série de produits industriels et miniers – sauf le pétrole.
l'encadrement des pilotes de chasse chinois par un petit groupe d'aviateurs du général Chennault.
Déc 40: Saisie des navires marchands japonais dans les ports américains.
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Kurusu, Ciano et Hitler signent le Pacte Tripartite – L'ambassade japonaise à Berlin
Dans le premier cas, cela ne dissuade pas le Japon, mais durcit sa position en l'amenant à accroître ses préparatifs navals. Dans le second, l'embargo américain arrive trop tard car le Japon est déjà sur sa lancée militaire en Chine et en Asie du Sud-Est. Qui plus est, le Japon entre dans l'Axe germano-italien en signant le Pacte Tripartite. Dans le troisième cas, l'aide des cadres-pilotes américains demeure un geste marginal et militairement insignifiant; c'est à peine si Tchang-kai-Shek s'est réveillé pour dire merci. L'aviation japonaise garde sa suprématie aérienne en Chine médidionnale et en Asie du Sud-Est. Dans le quatrième cas, la saisie des navires est un ennui important pour la marine marchande japonaise, car cela lui enlève un certain tonnage indispensable au convoyage de ses matières premières vers le Japon. Cependant, la mesure ne parvient pas, en elle-même, à freiner l'expansion japonais.
La menace se précise
Le 11 Août 1941, Roosevelt avait cablé au gouvernement japonais le message qui suit: any further encroachment by Japan in the South-West Pacific would produce a situation in which the United States government would be compelled to take counter-measures even though these might lead to a war between the United States and Japan. Les deux pays étaient à la croisée des chemins et le spectre de la guerre devenait évident. Roosevelt fit un autre avertissement du même genre à l'égard de toute poussée japonaise en direction de Vladivostok, mais il n'avait pas à s'en faire – la paix avec l'URSS était trop précieuse pour le Japon qui, avait signé un traité de non-agression avec Staline, pour risquer de s'embourber militairement avec les Russes sur le continent. On voit bien que l'administration Roosevelt avait déjà adopté une tactique de négociations dite "semi-positive" à l'égard du gouvernement japonais et de ses renvendications. Cette tactique, expliquée par le théoricien naval américain Castex dans son livre Strategic Theories, a pour objectif de laisser à un adversaire éventuel tout l'odieux de briser le premier les relations diplomatiques. Elle vise à lui présenter des solutions politiques qu'il est certain de refuser. En Août 1941, les deux pays étaient loin d'avoir rompu leurs négociations, mais Roosevelt avait un avantage énorme sur les diplomates japonais: l'US Navy avait déchiffré tous les codes diplomatiques transmis par cable entre Tokyo et l'ambassade japonaise. Elle avait financé et supervisé l'Opération Magic – une vaste entreprise de décryptage des transmissions japonaises. Roosevelt et son secrétaire d'État, Cordell Hull, pouvaient feigner d'être de bonne foi devant les émissaires japonais. En fait, Roosevelt avait l'avance requise pour choisir le moyen de dissuasion jugé le plus efficace à l'égard du gouvernement japonais du prince Konoye en lui disant quel casus belli il devait éviter. A tous égards, Winston Churchill avait reçu des garanties d'appuis de la part de Roosevelt concernant toute menace japonaise concrète contre Singapour, et les Indes néérlandaises riches en pétrole. La menace japonaise produit également une connivence d'intérêts entre Américains et Britanniques en Asie-Pacifique, qui sera reconnue au moment de la signature de la Charte de l'Atlantique.
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Le nouveau gouvernement du général Tojo – Le décrypteur américain du code japonais appelé "Purple"
Durant l'automne 1941, les choses bougent au Japon, et pas en faveur d'un règlement diplomatique avec les Etats-Unis. Le gouvernement du prince Konoye démissionne et est remplacé par celui de son ministre de la défense, le général Tojo – ardent jusqu'auboutiste nationaliste. L'embargo sur le pétrole fait mal au Japon et l'oblige à orienter ses conquêtes militaires vers les Indes néérlandaises. Pour gagner du temps sur ses préparatifs militaires, Tojo permet à son ministre étrangère, Togo, d'envoyer des émissaires spéciaux pour faire annuler le-dit embargo. L'amiral Nomura est envoyé à Washington. Mais, les Américains lui répondent que le Japon doit se retirer de la Chine –ce qui ne pouvait se faire que très lentement sur le plan logistique. Nomura reçoit la visite d'un autre diplomate, Saburo Kurusu, pour "l'aider" dans ses négociations. En fait, bien que désireux de dénouer l'impasse, Kurusu était chargé de surveiller Nomura et de lui inciter de rien conclure qui pourrait désavantage le Japon. En même temps, il contribuait à maintenir l'illusion d'un gouvernement bienveillant et ouvert à une solution diplomatique.
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Nomura et Kurusu à la Maison Blanche – Tojo devient le nouveau premier ministre japonais
Les mois d'Octobre et de Novembre furent une suite de propositions suivies de contre-propositions de la part des diplomates des deux pays. Ni les unes ni les autres parviennent à débloquer l'impasse: le Japon ne veut pas évacuer la Chine avant que Washington laisse tomber l'embargo. Les Etats-Unis ne sont pas parvenu à faire accepter leur "télégrame en dix points" pour sauver la paix. En fait, ce "télégrame " émis par le Département d'État a donné le prétexte au gouvernement Tojo d'opter pour la guerre avec les Etats-Unis. Entretemps, depuis que les préparatifs militaires japonais avaient été accélérés, le Département d'État sait que la guerre est inévitable. Le gouvernement Tojo le sait lui-aussi. Ce dernier affirme qu'une guerre peut être livrée et gagnée "en deux ans. Son ministre des Affaires étrangères, Togo, avise Nomura et Kurusu qu'il sera impossible d'en arriver à un compromis après le 29 Novembre: des événements se produiront "automatiquement", dit-il. Évidemment, les décrypteurs de l'US Navy avaient décodé le message. Le 25 Novembre, Roosevelt préside son comité de défense aux côtés de ses secrétaires d'État, et de ses chefs d'État-major inter-armes. Le secrétaire d'État à la Guerre, Stimson, écrivit une petite remarque perfide dans son journal: comment peut-on inciter les Japonais à tirer les premiers en s'exposant le moins possible sur le plan diplomatique? Tel était la question, et elle fut cablée aux patrons de la base aéronavale de Pearl Harbor; ils ne savaient plus quoi penser. L'administration Roosevelt était prête entrer en guerre si le Japon peut être amené à jeter le gant le premier. Au même moment, à Tokyo, le patron de la marine impériale japonaise, l'amiral Nagano se fait poser une question par le premier ministre Tojo: quand serait le meilleur moment pour attaquer les Etats-Unis? Nagano répond: Maintenant! Parce que nous n'aurons pas une meilleure chance de réussir un coup pareil. Pour le diplomate Hosoya, le Japon n'avait pas d'autres alternatives que de faire main basse sur les ressources naturelles asiatiques, quitte à entrer et gagner une guerre courte... (clip ci-bas)
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Affiches anti-guerre du mouvement America First – Hosoya: Nous n'avons pas d'autres alternatives
Et ce n'est pas tout. Le 27 Novembre, le secrétaire d'État à la Marine, Knox, écrivit ce qui suit dans une lettre adressée à son département: This dispatch is to be considered a war warning. Negociations with Japan looking toward stabilization of conditions in the Pacific have ceased and an aggressive move by Japan is expected within the next few days. Selon les citations ci-haut, il apparaît que l'administration Roosevelt a appliqué la tactique dite "semi-positive" dans ses relations avec le Japon, forçant la seule responsabilité à ce dernier à dire le dernier mot – où poser le premier geste belliqueux. Le dernier mot sera donné par le gouvernement Tojo le 26 Novembre, lorsqu'il ordonne à la flotte japonaise d'appareiller en direction des îles Hawaii.
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America First s'agite
Ce mouvement anti-guerre fondé en Septembre 1940 demeurait l'instrument isolationiste le plus puissant aux Etats-Unis. Il était financé par la compagnie Sears & Robuck de Chicago, et comprenait un curieux mélange de militants et sympathisants. Il y avait des socialistes, des "middle of the roaders" du milieu universitaire, du syndicalislisme, et du journalisme; des hommes d'affaires, des membres du clergé, et quelques industriels. America First était devenu un phénomène de masse, avec 800,000 membres à l'automne 1941. Cet ensemble hétéroclite n'avait en commun que sa seule prise de position contre la guerre. Ses actions et manifestations eurent un effet certain mais non déterminant sur l'opinion publique. A partir d'Octobre 1941, les manifestations d'America First étaient contrecarrées par des contre-manifestations de citoyens favorables à l'entrée en guerre. Comme toute coalition circonstanciel, America First perdit son momentum dès que l'engrenage des événements commence à donner du crédit aux partisans d'une politique de fermeté à l'égard des dictateurs. Il arrivait même à Lindberg de se faire huer dans ses discours publics. La conjoncture mondiale avait travaillée pour Roosevelt. Ce dernier osa même, durant un discours radiophonique, accuser les dirigeants d'America First de "faire à leur insu le jeu des excès du nazisme" (voir dossier "Citations historiques"). Les contre-manifestations d'interventionistes devenaient fréquentes (ci-bas).
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Manif d'interventionistes gréco-américains – Joignez-vous à America First
America First défendait quatre principes jugés fondamentaux:
Le choc
La nouvelle radiophonique de l'attaque japonaise sur la base aéronavale de Pearl Harbor, causa une onde de choc aux Etats-Unis. A date which will live in infamy, dit Roosevelt, lorsqu'il s'adresse devant le Congrès pour rendre compte des événements. La population se rue aux kiosques à journaux pour lire les manchettes de cette incroyable nouvelle. Partout, c'est le choc, la consternation et la colère. La partie de l'opinion publique qui s'était opposée à l'entrée en guerre de leur pays se voit lancée dans la réalité d'un conflit. Bien que le Département d'État savait que la guerre était imminente, il croyait que les Japonais avaient frappé aux Phillipines et non pas aux îles Hawaii. Dans les ministères, la fébrilité était apparente et l'atmosphère solonnelle, car tous les fonctionnaires comprenaient la gravité de l'événement. Dans les forces armées, ce fut tout d'abord l'incrédulité, puis la volonté de vengeance. A bord du porte-avions Enterprise qui revient en rade de Pearl Harbor, le contre-amiral Halsey éclate sa colère devant ses subordonnés: Before we're through with them, the Japanese language will be spoken only in hell!
Roosevelt était-il complice?
A l'exception des enquêtes militaires suivant la surprise tactique japonaise à Pearl Harbor, le désastre fit l'objet d'une commission d'enquête du Congrès américain, dont les résultats écrits en 40 volumes furent publiés en 1946. Le troisième volume de la série, intitulé History of the United States Naval Operations in World War II, écrit par le professeur Sam-E. Morison de l'Université Harvard, constitue une source fiable d'information et de références.
En 1962, une autre réflexion analytique de Pearl Harbor fut écrite par Roberta Wohlstetter de l'Université Stanford. Son ouvrage Pearl Harbor est un outil de premier choix, car il s'intéresse surtout aux sources primaires – tous les communiqués et télégrammes militaires – et ses conclusions caustiques ne sont aucunement teintées de parti-pris. L'auteure analyse également les branches des forces armées, leur fonctionnement, et leur inter-relations, de manière à expliquer ce qu'elles peuvent ou ne peuvent pas faire. La question la plus pertinente posée par l'auteure est la suivante: ..malgré le fait que les experts de décryptage avaient réussi à décoder les codes diplomatiques japonais avant même que l'ambassade japonaise ne les déchiffre, comment se fait-il que la flotte américaine du Pacifique ne fut pas avertie à temps du stratagème qui se préparait contre elle? La réponse vient du contre-amiral Theobald: ...parce que le président Roosevelt et ses principaux conseillers – le général Marshall et l'amiral Stark – se sont entendus sur le fait que la flotte du Pacifique et les installations aux Phillipines devaient servir d'appats pour le "tigre japonais". Comme ces bases étaient avancées et exposées géographiquement, toute attaque sur celles-ci auraient pour conséquenses d'entrainer les Etats-Unis dans une guerre contre le Japon. De surcroit, la base de Pearl Harbor ne recevait aucun renseignement des cinq machines à décoder Magic de l'US Navy – à cause du risque de fuite aux échelons inférieurs. A cela s'ajoute le fait que les communications radio et par cables entre les Etats-Unis et Hawaii laissaient à désirer.
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L'aérodrome de Wheeler attaqué par les avions japonais – La nouvelle fait l'effet d'un électrochoc
A cela s'ajoute le fait que les instructions diplomatiques envoyés de Tokyo par le ministre des Affaires étrangères Togo à son ambassade à Washington ne contenaient rien concernant Pearl Harbor. La raison étant que même Togo ignorait l'existence du plan d'attaque contre Pearl Harbor. Le gouverement japonais jouait à la fois la carte diplomatique et militaire. Du côté américain, il nous semble qu'il aurait été sage que le gouvernement américain avertisse l'amiral Kimmel dès Septembre 1941 que le consul japonais à Hawaii brûlait ses papiers et qu'il avait ordonné de signaler la position exacte des navires de guerre à leurs mouillages. Mais à ce moment, Washington était plus préoccupé par la menace ponctuelle d'une invasion japonaise de la Malaisie et des Indes néérlandaises que d'une attaque contre Hawaii et les Phillipines.
Un message troublant
Durant l'après-midi du 6 Décembre, une des machines de décryptage Magic avait décodé la dernière instruction diplomatique du ministre Togo à ses deux envoyés à Washington. Cette instruction fut décodée et traduite sur-le-champ et acheminée au secrétaire d'État Hull. Elle comprenait treize parties, suivies d'une quatorzième prévue pour le lendemain matin. C'était, en fait, un ultimatum que Nomura et Kurusu devaient présenter à Hull à 13H00 le 7 Décembre. Cet ultimatum serait suivi par l'ouverture des hostilités trente minutes plus tard. Lorsque Hull présenta le texte déchiffré à Roosevelt, ce dernier s'écria: c'est la guerre!! Comme de fait, la quatorzième partie comprenait l'affirmation suivante: les propositions américaines menacent l'existence même de l'Empire en le dépouillant de son honneur et de son prestige. Le plan d'ensemble américain tel que proposé est innacceptable. C'est à regret que le gouvernement japonais ne peut pas l'accepter comme une base de négociation pour régler nos différents. Alors que l'inquiétude se manifeste au niveau de la hiéarchie secondaire de l'US Navy et de l'US Army sur l'imminence d'une attaque, les responsables principaux de la marine et de l'armée ne mettent pas leurs forces en état d'alerte. Aux Phillipines, le général MacArthur ne fut pas informé, pas plus que l'amiral Kimmel à Hawaii. Il n'y eut que quelques instructions vagues transmises par Washington aux différentes bases et installations américaines d'outre-mer. On laisse le soin aux commandants de ces bases de se placer – ou non – en état d'alerte, sans leur donner d'autres instructions. Devant cet état de faits, le contre-amiral Theobald interprète le silence des cadres supérieurs de l'US Navy et de l'US Army pour défendre sa thèse, alors qu'on peut lui rétorquer que la flotte du Pacifique avait déjà été placé en état d'alerte limitée.
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L'amiral Stark feint l'hésitation devant ses subordonnés – Tojo à Togo: débrouillez-vous!
Les arguments de Theobald concernant la responsabilité de Washington dans le désastre de Pearl Harbor demeurent troublants. D'autant plus que les quatre porte-avions habituellement basés au mouillage ne sont pas là au moment des deux raids japonais. Néanmoins, les conclusions du professeur Morison sont plus convaincantes. Sans renier les facteurs troublants pré-cités, Morison affirme que les cadres de l'US Navy et de l'US Army ont tombé dans un piège: celui d'anciciper une attaque ennemie contre leurs bases avancées sans obtenir tous les renseignements requis du pouvoir politique et de la hiérarchie militaire. En ce sens, Morison écrit que l'attaque japonaise sur Pearl-Harbor et sur les Phillipines est une copie exacte de l'attaque allemande dans les Ardennes en Mai 1940. Le sort de Pearl Harbor était jeté.
Il apparaît évident que l'entrée en guerre des Etats-Unis grâce à l'attaque japonaise rendit service à Roosevelt:
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Le cuirassé Oklahoma a chaviré en rade – La conséquense de Pearl Harbor sur America First
Il nous apparaît que Roosevelt a suivi la logique de la tactique diplomatique dite "semi-positive" paur faire entrer son pays en guerre: inciter l'adversaire à jeter la première pierre et feigner l'indignation devant son geste. La réaction indignée de Cordell Hull devant Nomura, lorsqu'il reçoit l'ultimatum japonais, est risible par son caractère mensonger (elle frisait même le ridicule théâtral) – puisque Hull l'avait lue une journée plus tôt. Malheureusement, il n'existe aucun enregistrement ou document attestant que Roosevelt ait voulu, sciemment, l'attaque sur Pearl Harbor. L'Angleterre s'allia immédiatement aux Etats-Unis dès que Roosevelt fit sa déclaration de guerre devant le Congrès. Churchill espérait bien que le président américain déclare la guerre à l'Allemagne, mais curieusement, c'est l'Allemagne qui le fit – soulageant ainsi Roosevelt d'avoir à la déclarer. Néanmoins, la décision allemande surprit les diplomates américains par sa maladresse. Churchill était désormais l'allié du plus puissant pays du monde. Comment les deux alliés allaient s'entendre pour mener cette guerre restait secondaire. Comme le citait le London Times, la nuit qui suivit le désastre de Pearl Harbor, Winston Churchill dormit tranquillement du sommeil du rescapé...
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