L'Italie et la guerre

Allez Jimmy! Va fêter! C'est toi le vainqueur, disait l'acteur Marcello Mastroiani dans le film "La Peau" du cinéaste italien Cavali. L'Italie de 1943 n'avait pas le cœur à la fête. Le pays est ruiné. L'Axe germano-italien n'existe plus. L'armée italienne est au bout de son rouleau. Les élites nationales sont dépassées par les événements et sombrent dans un cynisme nonchalant. Les ports sont surveillés. Les routes et les sentiers ne sont pas surs; il y a des mines partout. La disette menace les grandes villes du sud. L'eau manque; le savon aussi. La population italienne engourdie par deux décennies de fascisme blâme Mussolini pour tous ses malheurs et le discrédite. Elle exprime son désarroi soit par un attentisme agressif ou en plaçant son salut dans la révolte. C'est l'attitude d'une société prolétarisée et vaincue. Au nord, l'égalitarisme des partisans en armes lui semble séduisant. Au sud, les Italiens regardent les armées alliées progresser à pas de tortue, en espérant recevoir des denrées. En fait, l'Italie va vivre la période la plus sombre de son histoire contemporaine. Elle se sent esseulée et incomprise par son allié allemand qui se retourne contre lui, et par ses adversaires.

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La conjoncture

Au début de l'été 1943, Mussolini sait qu'il va perdre la guerre et il cherche une porte de sortie par une paix séparée. Contrairement à Hitler, Mussolini ne veut pas sacrifier son pays bêtement en le détruisant. Il entre en contact avec le Foreign Office britannique, et avec, entre autres, le diplomate Harold Macmillan, pour explorer les avenues d'un éventuel cessez-le-feu. Mais, les Alliés sont divisés sur la question de l'Italie. Les Américains ne s'intéressent pas à ce dossier car ils préfèrent miser sur l'organisation d'un débarquement en France. Quant aux Britanniques, leur cabinet est divisé;:

  1. Churchill approche négociée et douce avec Mussolini, car ils espèrent obtenir un cessez-le-feu rapide.
  2. Eden et le Foreign Office refusent de traiter avec Mussolini et ses fascistes, car, selon eux, seule une approche musclée viendra à bout de l'Italie: knowledge of rough stuff coming sould suffice, distent-ils.

Ce manque de consensus interallié va nuire autant aux efforts britanniques qu'à ceux de Mussolini. D'ailleurs, ces tentatives de négociations sont oubliées dès le début du débarquement allié en Sicile. Au début de la campagne de Sicile, les Alliés sont si surs d'eux qu'ils ne se donnent même pas la peine de faire des plans pour débarquer en Italie – et ainsi intervenir dans les affaires politiques italiennes. Ils croient que la seule chute de Mussolini sera suffisante pour que l'Italie capitule ou, mieux encore, change de camp pour entrer en guerre contre l'Allemagne. Ce faisant, les Anglo-Américains ont été pris de court par deux facteurs qui vont conditionner la conduite de leurs opérations politico-militaires en sol italien: la rapidité de la chute de Mussolini wt la soudaineté de l'intervention allemande.

Mussolini en 1943, par le caricaturiste soviétique Kukryniski

Le 25 Juillet 1943, Mussolini est mis en minorité par le Grand Conseil fasciste et arrêté. l'affaire fait grand bruit. Un coup d'État légal renverse le Parti fasciste, et instaure une monarchie constitutionnelle dirigée par le maréchal Badoglio. Ce dernier entreprend des pourparlers avec les Alliés. Le 9 Septembre, Badoglio envoie le général Castellano pour signer la capitulation de l'Italie devant les généraux américains Bedell-Smith et Eisenhower, et le diplomate Macmillan (ci-contre). La population italienne est informée par le discours radiophonique d'Eisenhower et croit que la paix est à portée de mains. Cependant, tout va aller de travers pour le nouveau gouvernement italien. Lorsque le roi Victor-Emmanuel III choisit Badoglio pour succéder à Mussolini, il n'a certes pas choisi le meilleur homme. Badoglio est âgé et n'a aucune expérience politique. Il était le commandant en chef de l'armée italienne de l'entre-deux guerres, mais il n'a plus l'énergie ni la fermeté nécessaire pour reprendre en main une Italie épuisée par trois années de guerre. Badoglio ne recevra aucune directive claire sur ce qu'il doit faire pour contribuer à l'effort de guerre allié. Son conservatisme ne fera pas consensus au sein de la classe politique italienne. Badoglio a ressuscité le multipartisme qui avait été muselé par vingt ans de fascisme – ce qui aura comme effet pervers d'affaiblir la société italienne déjà meurtrie par la guerre. Qui plus est, son gouvernement n'aura pas le temps nécessaire pour organiser les bases d'un nouveau régime pro-allié, car les Allemands ne restent pas indifférents.

L'intervention allemande

Hitler est furieux lorsqu'il apprend la reddition de l'Italie. Il ordonne à la Wehrmacht d'occuper toute la péninsule – ce qu'elle fait via le rail et par air. Les parachutistes contrôlent rapidement tous les aérodromes autour de Rome. Les troupes allemandes établissent des lignes de défenses au nord et au sud de Rome, tout en parvenant à désarmer rapidement les Italiens. Alors que l'aviation et la marine se rallient aux Alliés, l'armée de terre va subir un sort différent:

  1. Certaines unités encasernées déposent les armes – les soldats retournent chez eux.
  2. Quant aux unités encasernées incertaines – désarmées et déportées en Allemagne.
  3. D'autres unités se dissolvent – les soldats rejoignent les partisans.
  4. Plusieurs unités restent fidèles à Mussolini – elles feront la chasse aux partisans.
  5. Plusieurs autres passent du côté allié – seront envoyées comme chair à canon.

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Ces soldats italiens désarmés et prisonniers sont déportés en Allemagne

Quant à l'aviation italienne, la plus grande partie passe du côté allié, et ce qui reste de la "Superaero" se voit obligée soit à se ranger du côté dans une "légion aérienne" fasciste subordonnée à la Luftwaffe, ou transférer dans les unités antiaériennes (flak) allemandes. A partir de Décembre 1943, des pilotes italiens montés sur Spitfires ou bimoteurs A-20 combattront leurs compatriotes montés sur Messerschmitts. La maigre poignée de pilotes italiens qui se battent sous la croix gammée a un très bon esprit de corps et montre une compétence hors du commun, malgré le fait que les Alliés ont la maîtrise du ciel. Un de ses as est le major Visconti, qui sera tué au sol par un coup de main de partisans. Il serait erroné de faire la distinction entre "bons" et "mauvais" soldats italiens lorsqu'on étudie ce dossier. Il ne faut pas oublier que la plupart des jeunes soldats engagés ou conscrits dans l'armée italienne n'ont pas connu autre chose que le régime fasciste. Lors de leur entraînement, ces recrues ont été carburées à l'idéologie fasciste qui prône la haine des alliés occidentaux, des Russes, et la loyauté envers l'Allemagne nazie. Quant aux soldats de carrière plus âgés, ils sont moins perméables au fascisme, et perdent leurs illusions, car certains d'entre eux combattent depuis 1935-6. Les réguliers n'en n'ont que faire des idées de grandeur de Mussolini; ils deviendront rapidement désabusés et verront leur salut que dans la fin de la guerre. Rome et les grandes villes du Nord sont rapidement occupées et patrouillées par les SS. D'anciens policiers fascistes italiens reprennent du service pour l'occupant. Hitler a ordonné que les unités italiennes qui résistent soient traitées comme des francs-tireurs et neutralisées. Bien qu'il n'y ait pas d'excès commis par la Wehrmacht contre des soldats récalcitrants sur la péninsule, il y aura, en revanche, des massacres de soldats italiens en Yougoslavie, en Albanie et en Grèce, ordonnés par les généraux Lanz et Von Weichs. Le roi Victor-Emmanuel et Badoglio fuient Rome vers le sud pour se réfugier à Brindisi, ce qui aura pour effet de laisser les fonctionnaires romains sans instructions, et l'État-major italien sans ordres clairs sur la suite des choses

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Le prince Umberto quitte Rome pour Brindisi – La guerre continue quand même...

Cette fuite du gouvernement à Brindisi a eu un effet désastreux sur le moral des officiers italiens. Plusieurs d'entre eux étaient partagés quant à leurs allégeances (le pays, la république, la monarchie sous Badoglio, le camp allié, la république fasciste de Mussolini) au moment de la capitulation. Le comportement de Badoglio écœure certains d'entre eux qui préfèrent confier leurs unités directement sous le contrôle allié plutôt que d'obéir au maréchal. Ce nouveau gouvernement italien pro-allié souffre d'un manque de crédibilité autant chez les Italiens que chez les Alliés. Durant les cinq semaines de son existence, le régime du maréchal Badoglio a raté une opportunité qui aurait pu abréger la poursuite des combats en Italie. A la fin d'Août 1943, Badoglio refuse à Eisenhower la permission d'appliquer un plan qui consistait à lâcher tous les effectifs de la 82ème Division aéroportée US sur les aérodromes autour de Rome. Cette opération devait être consolidée par un débarquement au sud de la capitale. Une telle opération aurait forcé les Allemands à se replier plus au nord et permis de consolider un solide dispositif militaire allié en Italie centrale. De surcroît, la réalisation de ce plan aurait ancré la position du nouveau gouvernement Badoglio au sein de la classe politique italienne – ne serait-ce que par le ralliement massif des forces armées italiennes – et chez les Alliés. Il s'agit d'une grave erreur politique et militaire de la part de Badoglio. Il ordonne à son subordonné romain, le général Carboni, de refuser le-dit plan; ce qui oblige Eisenhower à débarquer devant Salerne – soit beaucoupplus au sud qu'il espérait. La deuxième opportunité ratée concerne le sort du Duce. Dans la cohue de la fuite du gouvernement à Brindisi causée par l'intervention allemande, le régime Badoglio a oublié de livrer Mussolini aux Alliés – comme le stipulait une clause de la capitulation du 9 Septembre –, ce qui a laissé le temps aux Allemands de le faire évader.

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La République de Salo

Lorsque Mussolini est libéré de son hôtel des Abruzzes par des parachutistes allemands, il n'a pas l'intention de réorganiser un parti fasciste, et encore moins de le diriger. Il veut se retirer de la vie politique. L'OKW allemand et Hitler réalisent désormais la menace que les armées alliées font peser sur la péninsule italienne – le "ventre mou" de la défense allemande en Europe, selon Churchill. Ils sont convaincus que les fascistes italiens peuvent contribuer à endiguer une éventuelle progression alliée en Italie et ainsi aider l'Allemagne. Hitler oblige Mussolini à constituer une enclave fasciste en Italie du Nord. Il sait que Mussolini se sent coupable, à tord, de l'avoir trahi au moment de la chute de son gouvernement fasciste, le 25 Juillet. Sur un ton lancinant, le Führer lui dit qu'il a une dette à payer pour la "loyauté" témoignée au moment de son évasion. De surcroît, Mussolini sait que Rommel et Kesselring veulent traiter l'Italie comme un pays occupé.

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Ribbentrop et Hitler accuillant Mussolini après son évasion

Mussolini se laisse convaincre et retourne en Italie du Nord avec quelques centaines de fidèles. Le Duce installe son gouvernement à Salo (ou Salò) près du lac Garda; mais, il n'est pas autorisé sur-le-champ à se rendre en Italie Le nouvel État porte le nom de "République sociale fasciste". Mussolini veut la doter d'une petite armée, mais l'OKW allemand s'y oppose. Les généraux allemands savent que la majorité des officiers supérieurs italiens sont royalistes et craignent une nouvelle trahison italienne. Faute de moyens politiques et militaires, la République de Salo ne sera pas autre chose qu'un gouvernement fantoche complètement dépendant de la volonté de l'Allemagne nazie. Il ne compte que peu de ministres compétents, à l'exception de son ministre des Affaires étrangères, Mazzolini, et celui de la Justice, Pisenti; on y retrouve un mélange de fidèles fascistes et de quelques fonctionnaires professionnels. Hitler nomme le diplomate Rahn comme ambassadeur allemand à Salo. Ce dernier déconseille au Führer de réanimer le fascisme italien, car ce serait aussi inutile "qu'insuffler la vie à un cadavre". C'est dans ce climat que Mussolini proclame aux Italiens la naissance de la République de Salo le 18 Septembre, dans un discours radiodiffusé de Munich.

Quelque jours, Mussolini revient en Italie pour rejoindre son gouvernement à Salo, mais, Hitler lui interdit de déménager à Rome – ce qui lui enlève toute chance de restaurer le fascisme. Le Duce envoie son adjoint, Pavolini, à Rome pour réaménager une préfecture fasciste, et décrète la réorganisation de la milice des Chemises noires. A Rome et dans les grandes villes du nord, la population ne manifeste pas un enthousiasme délirant devant le retour de Mussolini et l'instauration de sa république d'opérette – tout juste une certaine curiosité. Les fonctionnaires romains boudent le fascisme, et les Chemises noires ne recrutent qu'une minorité d'adhérents. Devant cet état de fait, l'ambassadeur Rahn constate qu'il sera impossible de recréer une république fasciste jugée crédible par la population italienne. Qui plus est, Mussolini n'est pas aussitôt installé à Salo qu'il apprend que l'Allemagne a déjà ciselé deux segments frontaliers italiens pour les ré-annexer au Reich. Il s'agit de la bande préalpine et de la cote dalmate. Ces territoires étaient sous contrôle italien depuis 1866 et 1871, tout comme la ville portuaire de Trieste. Mussolini ne comprend pas pourquoi Hitler veut céder politiquement la Dalmatie et le littoral oriental adriatique à un "criminel désaxé croate" comme Ante Pavelic. En fait, le führer veut à la fois se venger de la capitulation italienne de Septembre et pressurer au maximum son allié et mentor fasciste pour qu'il obéisse inconditionnellement à ses ordres. Le vrai patron en Italie du Nord c'est Hitler, par le bais de son ambassadeur, Rahn, et de son responsable militaire, Kesselring

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Le colonel Globotnik et le gauleiter Rainer à Trieste – Mussolini aux écoutes...

A partir de Novembre 1943, l'OKW allemand se résigne à faire de son mieux pour vitaliser la République de Salo en acquiesçant à Mussolini son désir d'organiser une petite armée. Les généraux allemands comprennent que des supplétifs italiens pourraient être utiles pour protéger les arrières de la Wehrmacht, ne serait-ce que pour maintenir l'ordre et faire la chasse aux partisans. Le problème majeur est que Mussolini n'a pas assez de soldats italiens ralliés à sa cause. L'ambassadeur Rahn le sait, et il essaie de convaincre le maréchal Graziani de rejoindre Mussolini à Salo. Cet officier supérieur disposait d'un prestige énorme dans l'armée italienne, mais il avait été limogé par le Duce en 1941. Pour Rahn, Graziani serait le contrepoids parfait de Mussolini pour s'opposer à Badoglio, mais il est snobé par Kesselring, et il faudra tout le tact des ministres fascistes Barracu et Guidi pour travailler pour le Duce. Finalement, lorsque le maréchal Kesselring et son alter ego SS, le général Wolff, lui disent que l'Italie n'est pas autre chose qu'un trophée de chasse qui pourrait se faire maltraiter comme la Pologne ou la Tchécoslovaquie, il accepte. L'arrivée de Graziani à Salo fut une bonne affaire pour Mussolini. Beaucoup de soldats italiens indécis reprennent du service à l'annonce du ralliement de Graziani au Duce. Graziani espère que sa présence contribuera à alléger le fardeau de l'occupation militaire allemande et évitant des dérapages malheureux. A Berlin, Hitler n'est pas ravi de la présence de Graziani auprès de Mussolini mais l'accepte comme fait accompli. Les Allemands imposent la présence de "conseillers " allemands dans le gouvernement de Salo, et jusque dans la villa du Duce – ils seront les yeux et les oreilles du Führer.

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Un bataillon de Bergsagliers parade pour Mussolini

L'impotence à laquelle semble condamnée la République de Salo irrite Mussolini qui refuse d'être qu'un auxiliaire militaire obéissant. Le Duce veut convaincre Hitler qu'il est sérieux sur le plan politique: le gouvernement républicain que j'ai l'honneur de diriger n'a qu'un seul but: faire de l'Italie une nation combattante. Pour ce faire, il est essentiel que les autorités militaires allemandes n'interviennent pas dans la gestion de nos affaires civiles. Ce qui n'empêchera pas mon gouvernement de coopérer avec celles-ci lorsque cela sera nécessaire. Si ma requête n'est pas entendue, l'opinion publique italienne et mondiale constatera que mon gouvernement sera incapable de fonctionner.

Dans le passé, Mussolini a toujours utilisé le contrôle des médias pour consolider son régime. Mais à l'automne 1943, les ondes radio sont contrôlées par les Allemands. Le réseau téléphonique est si mal en point qu'il faut souvent crier dans les appareils pour se faire entendre d'un interlocuteur; les pannes sont nombreuses. Le réseau routier et ferroviaire de l'Italie du Nord est géré par les Allemands, et il est souvent hasardeux de rouler sur les routes à cause des attaques lancées par les partisans. Les civils italiens vivant dans l'enclave de cette petite république sont plutôt passifs, et la police fasciste n'est pas trop contraignante. Les préfets fascistes n'obéissent qu'avec réticence aux ordres des Allemands. Mais comme le régime n'a que peu de fonctionnaires, il lui sera difficile d'imprimer et de publier journaux et affiches. Si Mussolini peut à peine appliquer son autorité dans la petite enclave qui lui sert de résidence surveillée, comment peut-il espérer étendre son autorité dans les zones de l'Italie du Nord et du Centre toujours contrôlées par les Allemands? Quant aux fonctionnaires laissés pour compte au moment de la capitulation, ils ne veulent pas reprendre du service pour Mussolini dont ils méprisent le caractère plébéien. Le 10 Octobre 1943, Barracu dit à Mussolini que presque tous les fonctionnaires de Rome magouillent avec les Allemands pour retarder puis empêcher le transfert des ministères à Salo. Les tentatives du ministre Barracu d'encadrer l'action des fonctionnaires romains ne mène à rien, parce que les Allemands lui ordonnent de repartir à Salo. En fait, presque tous les fonctionnaires attendent bien sagement que les Alliés prennent Rome avant de retourner au travail

Vérone

Pendant que Graziani et ses adjoints essaient de réorganiser une armée, Mussolini essaie de marquer des points sur le plan politique en donnant une image socialiste à son régime. Le but avoué est de se gagner la sympathie des ouvriers des grandes villes comme Gènes, Turin et Milan. Le Duce convoque les cadres de son gouvernement à Vérone pour un congrès d'orientation. Ce congrès n'est qu'une farce. Il se tient dans une ville où la population méprise le fascisme ainsi que la délégation qui y séjourne. Mussolini n'est pas présent, et les délégués ne s'entendent pas sur la rédaction d'un manifeste cohérent. De surcroît, l'ambassadeur allemand Rahn interdit toute résolution quant à "l'intégrité territoriale italienne". C'est le secrétaire du Parti, Pavolini, qui préside en l'absence du Duce. Le congrès devient rapidement une tribune qui sert essentiellement à condamner les "traîtres" du 25 Septembre – ceux qui ont autorisé le limogeage de Mussolini. Le congrès approuve une répression fasciste dans la ville de Ferrara, suite à l'assassinat de son maire par des partisans. La seconde résolution porte sur le procès de l'ex-ministre des Affaires étrangères (et beau-frère de Mussolini), le comte Ciano, pour trahison. Dans ce dossier, Mussolini est coincé entre Hitler qui exige une purge chez les cadres du Parti et les fascistes qui exigent la liquidation des responsables de la capitulation de Septembre. Un procès est tenu à Vérone, mais le ministre de la Justice, Pisenti, trouve que la preuve montée contre Ciano est farfelue. Irrité, Mussolini lui retire le dossier pour le préparer lui-même.

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L'exécution de Ciano à Vérone

Tout comme la conférence de Vérone, le procès des "traîtres" est une farce. Les accusés Ciano, Cianetti, Marinelli, Pareschi, et le maréchal de Bono, ne peuvent espérer autre chose qu'une condamnation à mort. Le procureur fait état d'une conspiration orchestrée par le ministre Grandi, dont la fuite en Espagne a compromis les accusés. Les accusés sont condamnés à mort le 10 Janvier 1944 – sauf Cianetti, parce qu'il avait retiré son vote contre Mussolini le 26 Septembre. Ils sont fusillés par un peloton d'exécution si maladroit que les victimes râlantes ont du être achevées au pistolet. Curieusement, Mussolini ne semble pas avoir été affecté par les exécutions. Elles lui étaient indispensables pour se redonner une crédibilité auprès d'Hitler. En jouant au bourreau contre des têtes connues, le Duce peut se permettre d'être clément envers d'autres fascistes "mous": il libère des leaders de bas échelon, comme Starace, et Scorza, de même que Tarabini – qui avait autorisé la dissolution du Parti fasciste milanais le 26 Septembre. En revanche, Mussolini se montre moins indulgent à l'égard de deux amiraux qu'il accuse de négligence. Le 24 Mai, l'amiral Campioni, qui avait collaboré avec les Britanniques en Mer Égée, est fusillé. Il en est de même pour l'amiral Mascherpa, alors patron italien à Rhodes. La nouvelle de ces exécutions est accueillie avec indignation chez tous les militaires italiens ralliés à Mussolini. Quant à l'amiral Pavesi, qui avait rendu l'île de Pantelleria aux Britanniques sans avoir combattu, il est condamné à une peine de prison.

Dans sa villa de Salo, Mussolini devient de plus en plus consterné devant l'attitude allemande qu'il juge arrogante et incompréhensive. Le Duce n'apprécie pas de voir l'Italie du Nord et du Centre se faire siphonner de ses ressources agricoles et industrielles; il le fait savoir à l'ambassadeur Rahn, mais ce dernier n'en n'a que faire de l'humeur et du faux panache de Mussolini. Rahn n'était pas un italophile, et avait une humeur changeante, selon la voix de son maître à Berlin: tout délai de la part des Italiens dans l'exécution d'un ordre du Führer était considéré comme une insulte personnelle. Conséquemment, les relations germano-italiennes baignent dans une tension constante, au lieu d'une harmonie souhaitée. Les deux hommes sont complètement différents:

  1. Mussolini – un idéologue: il aime discuter les problèmes en fonction de son expérience politique passée, en tenant compte des facteurs historiques, culturels et géopolitiques.
  2. Rahn – un pragmatique: Il ignore l'expérience politique de Mussolini acquise depuis 20 ans au pouvoir. Il le considère comme un embarras, voire un frein au bon déroulement des opérations en Italie. Il n'était pas le bon choix pour traiter avec Mussolini.

Les rencontres avec Rahn ne donnent aucun résultat. Le 22 Avil 1944, Hitler invite Mussolini à Klessheim dans le but de niveler les différents avec son "ami privilégié". Mussolini demande à Hitler de faire une paix séparée avec la Russie; il hésite, et avise Ribbentrop de ne pas tenter aucune initiative de ce genre. La rencontre n'aboutit pas à grand chose. Le Duce espérait qu'Hitler adoucisse les conditions de détention des prisonniers italiens détenus dans des camps de travail, mais le Führer ne lui parle que des nouvelles armes secrètes qu'il va bientôt utiliser contre l'Angleterre – c'est à peine si Mussolini veut y croire. Le Duce croit qu'il perd de plus en plus son temps à traiter avec Hitler, sauf que l'existence même de la République de Salo dépend de la volonté du Führer.

Sur les prisonniers italiens

Il faut reconnaître que le principal souci de Mussolini, après l'établissement de son gouvernement, est le sort des prisonniers de guerre italiens détenus en Allemagne après la capitulation italienne. Les soldats des unités italiennes avaient été désarmés et la plus grande partie d'entre eux ont été cordés dans des wagons à bestiaux et envoyés en Allemagne. Environ 200,000 d'entre eux ont été contraints aux travaux forcés dans les usines et les mines. Mussolini essaie d'en glisser un mot à Rahn, mais cela n'aboutit à rien. Il demande à son ambassadeur à Berlin, Anfuso, de faire pression auprès de Ribbentrop pour alléger les conditions de détention des Italiens. Beaucoup souffrent de malnutrition, de pneumonie, et même de tuberculose. Beaucoup de prisonniers se font battre par leurs geôliers. Le Pape Pie XII essaie de jouer un rôle de médiateur, mais l'attitude du Vatican déçoit Mussolini (voir dossier "Vatican et la guerre").

  A partir de la fin de l'automne 1943, Mussolini est tiraillé entre ses intérêts et ceux d'Hitler quant au sort des soldats italiens prisonniers, que la Wehrmacht surnomme avec mépris les "Badogliotruppen", en Allemagne:

  1. Mussolini demande d'en libérer un certain nombre pour organiser son armée.
  2. Hitler demande à Mussolini d'en libérer un certain nombre comme main-d'œuvre

Mais il faudra près d'un an avant que les deux dictateurs se concertent sur ce dossier. A partir de l'été 1944, un certain nombre de prisonniers italiens sont acheminés comme main-d'œuvre journalière rémunérée dans les villes allemandes dévastées par les raids aériens alliés. Ces Italiens sont régulièrement sujet à des insultes et railleries de la part de la population civile allemande qui les considèrent avec mépris comme d'éternels tire-au-flanc. A partir du printemps 1945, les prisonniers italiens détenus en Allemagne sont laissés à eux-mêmes dans de mauvaises conditions. Lorsque les Soviétiques vident des camps de travail, comme celui de Gorlitz, ils s'aperçoivent du piètre état de ces détenus. La plupart d'entre eux devront rentrer en Italie par des moyens de fortune, car les trains ne sont pas toujours disponibles. Dans l'un de ces camps libérés, les médecins américains constatent que beaucoup de prisonniers sont si faibles qu'ils ne sont pas capables de marcher. Le 20 Juillet 1944, Hitler est victime d'un attentat lors d'une conférence d'état-major donnée à Rastenburg (voir dossier "résistance et répressions"). Hitler échappe à la mort et le coup d'État échoue. Quelques heures plus tard, Hitler rencontre Mussolini et lui montre le lieu de l'explosion. Mussolini lui dit que les Allemands qui ont comploté pour tuer le maître de l'Allemagne de la même manière que les monarchistes italiens qui l'ont trahi le 25 Juillet 1943: Nous sommes quitte, lui dit-il. Ultérieurement, le Duce confiera le petit mot suivant à Graziani: nous n'avons plus le monopole de la trahison…

L'étude des documents de la période démontrent que les Allemands désiraient siphonner l'armée républicaine pour en transférer des éléments importants en Allemagne comme main-d'œuvre peu rémunérée. A Rastenburg, Goering voulait de plus en plus de soldats italiens dans ses bataillons anti-aériens (flak) autour des villes allemandes. Keitel fait une demande officielle de renforts italiens pour le front russe à Graziani. Ce dernier explose: vous voulez la perte du Duce? Vous voulez voir s'effondrer le gouvernement de Salo? Regardez ce qui est arrivé à notre corps expéditionnaire en URSS; ces soldats étaient les meilleurs que nous avions. Ne me demandez surtout pas d'envoyer d'autres effectifs à l'Est. Jamais.

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Deux armées rivales

Nous avons vu que la première conséquence de la capitulation italienne a été l'effritement des ses forces armées. Les deux belligérants constatent que les soldats italiens peuvent apporter une contribution complémentaire pour leur effort de guerre respectif. Dans un contexte de capitulation et de retournement d'alliance, il devient inévitable que des Italiens combattent d'autres Italiens: à chaque camp ses vélites, ses auxiliaires. L'ironie cruelle de l'affaire est que l'apport militaire des Italiens a été sans grande conséquence militaire sur le calendrier opérationnel des belligérants. Pis encore, les seuls perdants ont été les soldats italiens eux-mêmes. Faits prisonniers par les deux camps, ignorés ou déportés, bousculés ou méprisés, ils reprennent les armes presque à reculons, désabusés par leurs chefs et les jeux de pouvoirs. Ils ne pensent qu'à rentrer chez eux. Le maréchal Graziani arrive à Rocca delle Caminate le 3 Octobre 1943 avec son plan d'une armée italienne pour Mussolini. Il s'agit de constituer une petite force régulière entraînée. Parallèlement aux efforts de Graziani, Mussolini ordonne à Renato Ricci de réorganiser la milice fasciste des Chemises noires. Avant la guerre, c'était une formation paramilitaire contrôlée par le Parti fasciste et non par l'armée de terre. Ricci et Pavolini veulent uniquement former une grande milice et se méfient du plan de Graziani visant à recréer une armée "nationale" qui ne serait pas sous le contrôle du parti. Ils croient, non sans raison, qu'une armée italienne ressuscitée pourrait renverser Mussolini, et même changer de camp. Quant à Graziani, il ne se cache pas pour reconnaître que plus forte sera cette nouvelle armée italienne revampée, meilleure sera la position de l'Italie lorsque viendra le temps de signer une paix ou un armistice.

Mussolini opte pour organiser une véritable armée. Le 9 Octobre, Graziani s'envole pour Rastenburg afin d'en discuter avec Hitler. Le lendemain, il fait une demande formelle auprès du Führer pour organiser une force de 12 divisions à partir du demi million de prisonniers détenus en Allemagne depuis la capitulation. Hitler refuse, car il croit que les soldats Italiens ne sont plus fiables. Dès lors, Graziani sera contraint de négocier pour obtenir des effectifs réduits. Pendant qu'il essaie de négocier avec Hitler, Mussolini est contraint d'instaurer une conscription douce dans sa république d'opérette – une mesure qui ne contribue pas à entretenir de la sympathie pour son régime – couplée à une campagne de propagande dans le but de recruter des volontaires. L'OKW s'oppose à la création d'une armée nationale italienne. Les généraux allemands disent à Hitler qu'une telle armée leur coûterait plus chère que ce qu'elle peut rapporter. Leur pensée est résumée par la phrase lapidaire du maréchal Keitel: la seule armée italienne fiable est celle qui n'existe pas.

Pour aider Graziani dans ses négociations, Mussolini lui envoie le général Canevari, un écrivain fasciste très intelligent et articulé. Il réussit à convaincre Hitler de réduire le nombre de divisions de 12 à 4. Le 28 Octobre, l'accord est signé et Mussolini se dit satisfait. Graziani profite de ce succès pour demander au Duce d'incorporer les miliciens des Chemises noires dans sa nouvelle armée. Une joute oratoire éclate entre Graziani et Ricci, sans qu'il n'y ait un vainqueur. En fait, des unités de Chemises noires seront tantôt sous le contrôle de Ricci, soit de Graziani, ou placées directement sous le commandement allemand, selon les nécessités opérationnelles du moment. Par la suite, Mussolini ira miauler Keitel afin de recruter des volontaires italiens dans des camps de prisonniers en Allemagne: ce serait très déshonorant pour moi si vous ne me permettez pas de recruter 50,000 hommes sur le demi million de prisonniers internés dans vos camps. Keitel lui demande de présenter sa requête au Führer. Finalement, Hitler consent à libérer 12,000 prisonniers italiens, et dit à Mussolini que le reste de vos volontaires doivent être recrutés en Italie. A partir de la deuxième semaine de Décembre, 44,000 conscrits et 6000 volontaires se sont présentés aux recruteurs de Graziani. Cela indique qu'une petite partie de la population appuie toujours le fascisme mussolinien. Cependant, la pauvreté des ressources de la République de Salo lui permet à peine d'équiper et de nourrir les recrues. Pis encore pour Mussolini, Himmler essaie de recruter le plus de volontaires possibles dans des unités SS italiennes, afin qu'ils ne soient pas sous contrôle italien (ci-contre). Cette initiative porte un coup bas aux efforts de Graziani et de Ricci, car les conditions d'entraînement et de vie sont meilleures dans la SS: meilleure nourriture, et solde supérieure à ce que peut offrir le gouvernement de Mussolini. Environ 13,000 Italiens se joignent dans la SS. Le général Canevari doute de la valeur militaire de ces SS italiens et, narquois, prévient Himmler: la plus grande partie d'entre eux ne valent rien. Vous verrez, ils déserteront dès qu'ils retourneront en sol italien.

Il ne faut pas oublier que Mussolini disposait d'unités qui lui étaient restées loyales au moment de la capitulation du 9 Septembre:

  1. Quelques bataillons de la division Folglore basées en Calabre – 1300 hommes.
  2. Deux régiments de la division Nembo – environ 2700 hommes.
  3. La brigade de fusilliers-marins Decima Mas – 6800 hommes.

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Graziani et le comte Borghèse – D'autres loyalistes italiens

Cette brigade de marines est sous le commandement de Valerio Borghèse, et qui s'était rendue célèbre lorsque ses plongeurs de combat avaient miné le cuirassé Valiant, mouillé dans le port d'Alexandrie en Décembre 1941. Grâce au prestige personnel de Graziani, plus de 200,000 hommes rejoignent Mussolini; mais, l'équipement de ces nouvelles unités pose problème puisque les Allemands avaient transféré la plus grande partie de l'armement léger italien dans un dépôt en Roumanie. Le Duce exige que la plus grande partie de cet équipement retourne en Italie. L'OKW est à la fois étonnée et inquiète de la taille soudaine de la nouvelle armée de Mussolini, en dépit de son refus de permettre à des prisonniers italiens de se joindre aux nouvelles unités fascistes. Quant aux unités déjà à l'entraînement en Allemagne, Graziani craint que le général Kesselring refuse de les déployer en grand nombre en sol italien. En dépit de ces ennuis, le plus grand succès diplomatique de Graziani a été de persuader Kesselring de placer les unités de SS italiens sous commandement italien; elles seront le noyau dur de l'armée républicaine.

Blâmer les officiers italiens qui ont rallié le gouvernement de Mussolini serait une erreur. Il ne faut pas oublier que la Résistance italienne existait à peine, et que l'aviation alliée bombardait les villes italiennes. Depuis la capitulation du 9 Septembre, il ne subsistait qu'un proto-État italien au sud, voire une situation de quasi anarchie dans la zone des opérations militaires alliées. Les officiers italiens qui se rallient à la République de Salo le font surtout dans un esprit de maintenir une ordre autoritaire – fut-il fasciste – afin d'éviter un dérapage populaire vers le communisme. Le hic, c'est qu'en acceptant de servir Mussolini, ils servent les desseins hitlériens; d'ailleurs, plusieurs centaines d'officiers italiens ont prêté un serment personnel d'allégeance à Hitler en s'enrôlant dans les SS

Le cas Opreti

Fait particulier de cette Italie en guerre, il y aura de nombreux transfuges parmi les officiers italiens:

  1. Plusieurs d'entre eux abandonneront l'armée républicaine pour se joindre aux partisans.
  2. Plusieurs autres abandonneront les partisans pour se joindre à l'armée républicaine.
  3. Plusieurs autres abandonneront le maréchal Badoglio pour rejoindre l'armée républicaine.
  4. Plusieurs autres abandonneront Badoglio pour passer sous les ordres des Alliés.

Le 8 Septembre 1943, le général Piero Opreti était Quartier-maître de la 4ème Armée italienne, cantonnée dans le sud de la France. Au lendemain de la capitulation, les Allemands encerclent son QG et il parvient à fuir en Italie avec les quelques millions de dollars appartenant à son unité. Il offre ses services et son fric à un groupe de partisans opérant dans les montagnes près de Cuneo, et devient leur chef. Opreti ne parvient pas à organiser des raids à cause de la prédominance de ses adjoints communistes. Il prend contact avec la République de Salo, ce qui lui permet à la fois de faire arrêter ses adjoints, disperser le groupe de partisans, et passer du côté de Mussolini. Quelques semaines plus tard, le Duce le limoge. Opreti prend la fuite et se cachera avec son fric jusqu'à la fin de la guerre.

Loyalistes italiens appréciés

Le 22 Janvier 1944, les Anglo-Américains débarquent à Anzio au sud de Rome (voir Opérations de 1944). Le maréchal Kesselring réussit à stabiliser la situation en envoyant des renforts; mais, comme il manquait de fantassins, il demanda à Graziani de lui fournir des éléments des unités Nembo, Foglore et Décima Mas. Graziani accepte. Kesselring déploie ses renforts italiens expérimentés derrière une zone marécageuse près de Folignano où ils endiguent les assauts des forces américaines. Les Allemands sont étonnés de la bonne tenue au feu des fusiliers marins de la Décima Mas (ci-contre), et ils n'ont que des louanges à leur faire. Un bataillon de la division Nembo va également se distinguer par son courage près de la ville d'Ostie. Durant cette bataille, le major Rizzati réussit à bloquer plusieurs attaques britanniques avant d'être tué. Il reçut une citation posthume de la part de Mussolini et de Kesselring. Ce dernier fut si impressionné par le courage et la discipline de ses premiers auxiliaires italiens qu'il donne l'ordre à ses subordonnés de permettre aux autres unités italiennes de s'armer et s'équiper dans des dépôts de la Wehrmacht. A la fin de Janvier 1944, Graziani présente les effectifs de l'armée républicaine à Mussolini, soit 203,500 hommes. De ce nombre,quatre nouvelles divisionsterminent leur entraînement en Allemagne:

  1. La Monte Rosa – 16,000 hommes (dont 4,000 en Italie).
  2. La San Marco – 14,000 hommes encore en Allemagne.
  3. La Italia – un noyau de 4000 hommes encore en Allemagne.
  4. La Littorio– un noyau de 4000 hommes encore en Allemagne.

Au printemps 1944, les nouvelles divisions de Graziani recevaient un entraînement de qualité dans les bases allemandes de Paderborn et Grafenwohr. L'encadrement, les baraquements et la nourriture étaient excellents. Le moral de la troupe était bien aiguisé, à cause du charisme et de l'enthousiasme suscité par le comte Borghèse. Le 24 Avril 1944, Mussolini se rend à Grafenwohr pour passer en revue la division San Marco qui a terminé son entraînement. L'acceuil est chaleureux et le Duce fait un discours torride qui tonifie l'enthousiasme des troupes et qui étonne les instructeurs allemands qui croyaient que les Italiens étaient plutôt apathiques.

Des prisonniers peu convaincus

Mais au fur et à mesure que les Alliés accentuent leur pression militaire sur l'Allemagne, l'OKW autorise le gouvernement de Salo à puiser d'autres volontaires italiens dans les camps de prisonniers en Allemagne. Seuls ceux qui se disent fascistes ont droit à un meilleur traitement, et ils se font courtiser pour rejoindre les unités de Mussolini où celles des SS italiens. Cependant, leur nombre ne dépassera jamais quelque dizaine de milliers. La raison étant que les prisonniers italiens sont souvent détenus dans l'absence de tout confort; ils ne sont pas en bonne santé à cause du travail dans les mines, leur cynisme est aussi fort que leur moral est à plat. La plupart maudissent les recruteurs italiens en leur disant qu'ils ne sont pas intéressés à mourir pour Mussolini. Néanmoins, l'armée républicaine de Salo devient plus nombreuse. En Juillet 1944, elle a 400,000 hommes:

  1. Les trois unités précitées.
  2. Deux nouvelles divisions et quelques bataillons sont déjà en Italie.
  3. Les Chemises noires sont au nombre de 60,000.
  4. Les SS italiens du général Wolff ont presque 100,000 hommes.
  5. Les quatre autres divisions en formation en Allemagne totalisent 80,000 hommes.

La raison principale qui motive les volontaires italiens, fussent-ils détenus, n'est pas l'appui inconditionnel qu'ils portent à Mussolini. Pour les uns, c'est un moyen de sortir des camps de prisonniers allemands et de se réhabiliter aux yeux de l'ordre établi – en l'occurrence la République de Salo. Pour la grande majorité des autres, c'est un moyen de toucher une solde avec laquelle la famille pourrait trouver de quoi manger, car les civils italiens arrivent à peine à subsister. Mais, à l'automne 1944, la situation militaire germano-italienne se dégrade en Italie. Malgré qu'il n'y a peu de danger pour l'Italie du Nord, les Allemands résistent toujours dans les Apennins. Peu à peu, le véritable rôle de Mussolini sera de faire des visites dans la zone qu'il contrôle afin de maintenir le moral de ses troupes. Cependant, l'OKW et Kesselring redoutent les conséquences d'un transfert des divisions italiennes d'Allemagne vers l'Italie – Non sans raison. Mussolini oblige les soldats italiens à prêter un serment d'allégeance non pas en sa personne mais à la République de Salo: je jure sur ma parole d'honneur que moi, soldat ou officier de l'armée républicaine, je me battrai bravement et vigoureusement avec les Allemands et que j'obéirai inconditionnellement et sans hésiter à tous les ordres. Je démontrerai à tous que je serai un brave soldat. Cela ne fut pas suffisant pour convaincre l'OKW. L'inspecteur général allemand des forces italiennes, le général Ott, exige que les soldats italiens prêtent un second serment exigeant la fidélité "au Duce, à l'OKW, et au grand Reich allemand"... De surcroît, Ott oblige les unités italiennes à conserver leurs cadres allemands comme "contrôleurs". Outrés, Mussolini et Graziani acceptent.

Fin Novembre 1944, Hitler ordonne aux divisions Italia et Littorio de partir pour l'Italie. Le 10 Décembre, il permet à la division San Marco d'en faire autant. Mussolini est ravi. Son gouvernement déploie la San Marco sur le littoral ligurien pour protéger le port de Gènes. Malgré le fait que la ville subit des raids de la part des partisans, il n'y a peu de risque d'une action militaire alliée à cet endroit. La division Littorio est déployée sur la frontière franco-italienne pour faire la chasse aux partisans près de Cuneo. Cette unité se fera émécher dans des opérations de contre guérilla.

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Graziani s'adressant à des blessés – Soldats italiens soignés à Naples

Comme le redoutait le maréchal Kesselring, le taux de désertion des soldats italiens augmente dès que les deux divisions sont sur le sol italien. Il ne faut pas oublier que la grande majorité d'entre eux habitaient au sud du pays et qu'ils n'avaient pas eu de nouvelles de leurs familles depuis la capitulation de Septembre 1943. Il serait erroné d'attribuer ces désertions aux seuls ressentiments anti-fascistes et anti-allemands. Selon l'historien Lamb, la majorité des jeunes soldats était politiquement ignorante. Certes, le soldat italien de l'époque est loyal envers ses camarades et obéissant envers ses officiers, mais la famille est l'élément qui compte le plus pour lui. D'autres facteurs comme les maigres rations de vivres et la faible solde expliquent également les désertions. Mais les désertions augmentent rapidement lorsque les unités républicaines prennent contact avec les groupes de partisans. Certains officiers et soldats se reconnaissent mieux chez les irréguliers qu'en servant dans le camp fasciste. D'autres deviennent des partisans lorsqu'ils apprennent les atrocités allemandes et celles des Chemises noires sur les civils italiens. En Décembre, la division Littorio perd 300 hommes par des désertions, après un cessez-le-feu avec des partisans… Dès que les désertions deviennent évidentes, les fonctionnaires de la République de Salo se lancent dans une grande campagne de propagande, souvent intimidante, pour garder l'allégeance de leurs soldats qui ont le mal du pays. Cette propagande est souvent contrée par celle du Comité de libération national (CLN) qui dirige les groupes de partisans. Selon Graziani, les deux divisions ramenées en Italie ont perdu 5000 hommes en une semaine à cause de désertions.

  La division San Marco éprouve des problème de discipline à Savonne. Des soldats démunis et affamés se livrent au pillage, car la population locale leur refuse le gîte et la nourriture. Beaucoup de soldats vont également abandonner la division et se joindre aux Chemises noires du Parti fasciste.

 La division Monte Rosa voit l'un de ses bataillons passer avec armes et équipement du côté des partisans. Le commandant de ce bataillon, le major Paroldi, était engagé dans des opérations anti-partisans au sud de Gènes. Après des pourparlers avec un leader partisan, il accepte une meilleure promotion au sein du CLN et fait arrêter ses contrôleurs allemands. Quelques jours plus tard, c'est au tour d'une compagnie de cette même division de passer aux partisans: 110 hommes désertent ainsi pour joindre les rangs des combattants irréguliers; leur contrôleurs allemands sont tués.

 Même problème au sein de la division Littorio, réputée pour être l'un des plus dures et des plus fascistes de l'armée italienne. Lorsqu'elle est déployée près de Piacenza, elle subit l'influence de la propagande antifasciste, et les désertions se multiplient – souvent au profit des partisans.

En gros, dès que des unités italiennes retournent en Italie, leurs soldats ont le mal du pays. La seule condition qui peut sauvegarder l'intégrité de ces unités est de les déployer en zones rurales. Car, dès qu'elles sont cantonnées près des villes, elles sont exposées à la propagande des partisans et c'est alors que le taux hebdomadaire de désertions s'accroît. Pour réduire cette tendance, Mussolini ordonne à Graziani d'organiser un corps d'armée appelé Ligurie, et dont l'objectif promis sera d'affronter les soldats alliés – et non les partisans. N'empêche que les partisans étaient si actifs en Ligurie qu'il a été incapable de tenir sa promesse… De son côté, Kesselring ordonne le redéploiement de la division Monte Rosa dans un secteur montagneux de sa Ligne Gothique près des positions alliées. Encadrée par deux divisions motorisées allemandes, les Italiens de la Monte Rosa contre-attaquent et réussissent à chasser les Alliés de Florence à la mi-Novembre 1944. Le jour de Noël, la division Monte Rosa, appuyée par le 16ème Régiment de Panzer Grenadiers SS refoulent des unités américaines et reprennent la ville de Barga. Deux jours plus tard, les Germano-Italiens occupent les deux rives de la rivière Tercio au nord de la ville de Lucca. La seule chose qui ait sauvé le front allié à cet endroit, c'est que les Germano-Italiens n'ont pas poursuivi leurs assauts initiaux par une contre-attaque localisée à partir de Barga. Cela a permis aux Alliés de se ressaisir. La 8ème Division indienne relève les unités américaines bousculées, et lance une reconnaissance en force qui va déboucher rapidement sur une contre-attaque. Les hommes de Graziani ne font pas le poids contre les Gurkhas népalais, et ils doivent leur céder Barga. Néanmoins, Mussolini était si joyeux du succès des attaques germano-italiennes de Décembre 1944 qu'il prend le risque de visiter la division Italia. Rapidement, les cadres de cette division l'informent sur le piteux état de l'équipement, en particulier de leurs vêtements usés. Mussolini se plaint à Kesselring, mais ce dernier a d'autres chats à fouetter.

La plupart des unités italiennes tiennent assez bien leurs lignes durant tout l'hiver 1945, malgré le froid et la neige. Le nouveau commandant de la division Monte Rosa, le général Carloni, en profite même pour reprendre des avant-postes britanniques qui défendent l'accès à la vallée du Tercio. Cependant, Carloni n'a pas l'artillerie et les véhicules requis pour manœuvrer sa division – il n'a que des mules, et elles sont plutôt têtues en hiver – ce qui signifie que son unité ne peut pas attaquer en force. Il y a des combats épisodiques limités par les mauvaises conditions climatiques. Les armes légères italiennes s'usent rapidement, et les officiers italiens réclament des armes allemandes; mais, ces derniers font toujours la sourde oreille. Le résultat de ces carences se traduise par une diminution des coups de main, et par de nouvelles désertions.

Le 2 Février 1945, un groupe de partisans bien armés attaque la division Italia. Après vingt minutes d'échanges de tirs, deux officiers, cinq sous-officiers et 60 soldats Bersagliers désertent pour rejoindre leurs adversaires irréguliers. Cela oblige un régiment italien de la division Monte Rosa et les Allemands à reprendre les positions abandonnées. Ces désertions obligent Kesselring à retirer toutes les unités Bersagliers de la ligne de front.

Le 4 Mars, Mussolini comprend qu'il ne peut plus rien espérer de la part de ses nouvelles divisions dans un rôle offensif aux côtés des Allemands. Kesselring retire les divisions Monte Rosa et Italia du front principal et leur fait faire la chasse aux partisans le long de la frontière française. Ils relèvent les unités de Chemises noires qui sont épuisées par des combats et raids incessants de leurs ennemis. A son grand désespoir, toutes les unités régulières italiennes sont utilisées pour combattre les partisans – à l'exception de la division Littorio. Elles ne feront pas mieux que les Chemises noires fascistes, et seront minées par un taux élevé de désertions. Cette situation amène les Allemands à exiger que la police fasciste de Mussolini s'en prennent aux familles de ceux suspectés d'appartenir aux partisans. Cependant, la police sait que la fin approche, et elle n'a presque rien faite en matière de répression.

Durant l'hiver-printemps 1945, Mussolini essaie de profiter d'un dernier sursaut de popularité pour tenter un rapprochement avec les industriels milanais et le CLN. Son but est de sauver son régime en le faisant reposer sur une coalition d'intérêts plus larges. Le Duce s'illusionne. Il n'y a plus personne en Italie – à part un noyau d'irréductibles – qui croit dans le pouvoir réel de Mussolini à influer sur le cours d'événements qui lui échappent. Les efforts de concilier des industriels et des communistes dans un régime fasciste ne sont plus crédibles. Dès lors, les derniers jours de la République de Salo et de Mussolini sont comptés.

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Les auxilaires italiens des Alliés

L'utilisation de soldats italiens par les Alliés va également poser des problèmes à la fois similaires et différents de ceux qu'ont vécu les Allemands. Tout comme dans le camp fasciste, les militaires italiens sont laissés soit dans l'ignorance ou dans l'imprécision quant à leur rôle à jouer et dans la conduite des opérations – et cela dès avant la signature de la capitulation.

Cinq jours avant l'armistice signé Badoglio, le Haut-commandement italien avait écrit une note de service dite OP44 qui ordonnait aux forces terrestres italiennes d'attaquer les Allemands dès que l'alliance germano-italienne cessera d'exister. La tuile de taille est que le maréchal Badoglio et le général Ambrosio ont oublié de transmettre l'ordre lorsqu'ils ont fui Rome dans la nuit du 8 au 9 Septembre 1943. Bien que Badoglio affirme dans son discours radiodiffusé du 8 que les soldats italiens résisteront à toutes les attaques qu'ils subiront, il n'a pas donné aucune directive précise aux unités italiennes: celles-ci sont laissées à elles-mêmes, sans ordres clairs sur la suite des événements. L'intervention allemande ne donna aucune chance à l'armée italienne. Des unités ont désarmé sans faire d'histoires et les soldats ont pu regagner leurs foyers. Cependant, une grande partie des unités encasernées attendaient des ordres et rechignaient; elles ont été désarmées et déportées en Allemagne: ½ d'hommes au total. Un beau coup pour les actualités cinématographiques de Goebbels: regardez-les ces maudits Italiens. Ils nous ont abandonnés à un moment où nous avions le plus grand besoin d'eux, comme ils nous ont lâchés en Russie au début de l'année. Ils bouleversent tous nos plans, et ils ont le culot de nous tirer dans le dos. Inutile de dire que ce discours radiodiffusé de Goebbels a rendu furieux tous les officiers italiens qui l'ont écouté. Dans le sud de la France, toutes les unités italiennes ont rapidement été désarmées et déportées. Il n'y a eu que quelques épisodes de résistance légère dans le Haut Adige, à Bolzano et à Vérone. L'armée italienne ne résistera vigoureusement que dans la ville portuaire de Bari, où elle repousse les Allemands qui veulent les désarmer. La déroute momentanée des Allemands permet au général Bellomo de faire replier deux divisions italiennes dans les lignes canadiennes près de Brindisi. Ces deux unités formeront le premier noyau pour la nouvelle armée royaliste de Badoglio.

En Corse et Sardaigne

Le gouvernement Badoglio s'installe à Brindisi sous la protection alliée dans un climat d'optimisme. Il sait que les troupes italiennes sont supérieures en nombre en Corse et en Sardaigne et qu'elles peuvent bénéficier d'un appui militaire allié:

  • En Sardaigne, le général Basso commande quatre divisions
  • En Corse, le général Magli commande deux divisions et un régiment alpin.

  • Les Allemands, eux,disposent d'une division renforcée de SS
  • En gros, il y a 180,000 Italiens contre 25,000 Allemands en Sardaigne; et, 80,000 Italiens contre 15,000 Allemands en Corse. Profitant de laconfusion qui suit immédiatement la capitulation italienne, les généraux allemands de Corse et de Sardaigne négocient l'évacuation de la plus grande partie de leurs unités en Provence et à Gènes – ce qui fournit des renforts imprévus à la Wehrmacht en Italie du Nord. Le général Basso et les officiers italiens ignoraient tout de l'ordre OP44et ils ont tout simplement laissé les Allemands quitter ces îles à leur guise. Basso et Magli ne reçoivent l'ordre d'attaquer que deux jours plus tard, mais la plus grande partie des Allemands avaient déjà évacué les deux îles. Il y aura des combats le 11 Septembre à Bastia et Casamoza entre une arrière-garde allemande et des troupes italiennes. Deux régiments d'artillerie de la division Frioul appuient une attaque de Bersagliers contre des Allemands entêtés et armés d'automoteurs antichars italiens Semovente.

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    Automoteur Semovente italien – Badogliotruppen...

    Plusieurs unités italiennes se battent bien, mais Magli et Basso se méfient de plusieurs autres encore attachées au credo fasciste mussolinien – ce qui a pour effet de ralentir leurs attaques. Le 13 Septembre, Hitler ordonne aux arrière-gardes qui résistent encore d'évacuer en douce la Corse et la Sardaigne. Tout est terminé le 4 Octobre. Badoglio peut s'enorgueillir d'un premier succès. Qui plus est, la division Frioul a fait si bonne figure en Corse qu'elle attire les convoitises du patron de la 5ème Armée US, le général Clark.

    Quelle sorte d'armée?

    Les Alliés reconnaissent que les unités italiennes peuvent être un atout important dans la reconquête de l'Italie. Reste à savoir comment les encadrer. Mais ces unités n'ont que leurs mules et manquent d'équipements ainsi que de moyens de transport. Eisenhower et Montgomery savent que Badoglio ne fait pas l'unanimité chez les officiers italiens. Plusieurs d'entre eux préfèrent offrir leurs services à ces deux généraux alliés plutôt que d'obéir au maréchal. Durant les premières semaines qui suivent la capitulation, un officier italien antifasciste, le capitaine Zaniboni, et le sénateur libéral Croce proposent aux Américains d'organiser une Légion italienne qui serait sous leur commandement, et non pas sous celui du gouvernement Badoglio. Le général Pavone intervient et propose à Croce d'organiser un groupe de volontaires qui combattrait aux côtés des Alliés – ce qui pourrait être plus acceptable pour ces derniers.

    L'idée d'utiliser des volontaires plait au patron de l'OSS américain, le colonel Donovan, et à son alter ego britannique du SOE, tous deux basés à Berne. En revanche, elle déplait au Foreign Office britannique et à Churchill qui n'aiment pas l'attitude anti-monarchique des volontaires et leur intention de ne plus faire partie de l'armée régulière. L'historient Max Salvadori réussit à convaincre la Commission de contrôle alliée de l'accepter. Fait à noter, il n'y aura que 500 hommes à se porter volontaires; mais, Badoglio donne son appui au recrutement de volontaires. Les pressions du Foreign Office font en sorte que seuls les soldats italiens se porteront volontaires – ce qui va permettre un meilleur esprit de corps. Ces premiers volontaires armés seront utilisés à des tâches de police dans Naples libérée. Un effort plus conventionnel est organisé par la 8ème Armée britannique lorsque celle-ci met sur pieds une unité de reconnaissance italienne: la F Recce. Elle voit le jour en Décembre 1943, et se compose d'une centaine de parachutistes bien entraînés qui servent de contrôleurs pour une unité de partisans, la brigade Maiella, qui restera sous commandement britannique durant le reste de la guerre. Ces parachutistes portent des armes et uniformes britanniques, et ils feront de la reconnaissance en force pour aiguiller des unités anglo-américaines plus lourdement armées.

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    Ces Bergsagliers combattent contre les Allemands – Échanges de tirs au mont Lungo

    Au moment de la capitulation italienne, les consulats britanniques et américains des pays neutres furent inondés de demandes d'enrôlement d'Italiens expatriés, surtout ceux qui vivent en Argentine. Les Anglo-Américains ne sont pas intéressés à recruter de tels volontaires. L'Italie a déclaré la guerre à l'Allemagne, et elle sera acceptée non pas comme un allié mais comme cobelligérant. A la mi-Novembre, Eisenhower autorise Badoglio à utiliser une division italienne sur le front principal allié devant Cassino. Une brigade motorisée de 6000 hommes est organisée et équipée à partir de stocks italiens provenant de dépôts siciliens capturés. Le 7 Décembre, cette brigade attaque de nuit des positions allemandes sur le mont Lungo. Les assauts sont conduits avec courage et détermination et ils délogent les Allemands. Les Italiens sont refoulés deux jours plus tard avec quelques pertes, mais ils ont prouvé aux Américains qu'ils peuvent compter sur eux à leurs côtés. Le 16 Décembre, les Italiens pro-alliés lancent une seconde attaque coordonnée contre le mont Maggiore, ce qui permet aux Américains de progresser vers Venafro. Devant la bonne tenue au feu de leurs auxiliaires italiens, les Alliés permettent aux Italiens de rafler tous les véhicules, canons, armes et munitions qu'ils peuvent trouver pour équiper leurs unités. En Mars 1944, le général Utile commande un petit corps d'armée motorisé qui progresse en Italie centrale et le long de la côte de l'Adriatique. Il prend les villes de Chieti, Teramo, Macerata et Urbino, pour progresser jusqu'à la Ligne Gothique sans trop rencontrer de résistance.

    Au début de l'été 1944, il apparaît manifeste que les Italiens seront plus efficaces au feu s'ils disposent de matériel de guerre allié. Le général britannique Alexander – successeur d'Eisenhower comme patron allié en Méditerranée – n'y voit pas d'objection et en cause à Churchill qui se dit d'accord. Roosevelt, lui, s'oppose, en disant qu'il est hors de question que des unités italiennes pro-alliées ne soit armée et équipée de matériel américain. Churchill devra agir seul et ordonne à Alexander d'équiper quatre divisions italiennes à partir de stocks britanniques:

    1. La division Frioul – qui a fait ses preuves en Corse et devant Cassino.
    2. Les divisions Crémone, Legnano et Folgore.
    3. Les Britanniques prévoient également d'équiper les divisions Mantua et Picerno qui ont gardé leur homogénéité depuis la capitulation italienne. Les armes légères et lourdes ne manquent pas, mais il y a une pénurie d'uniformes, et les Britanniques doivent donner des "battle dress" provenant de leurs soldats tués à leurs auxiliaires italiens.

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    Italiens recevant des uniformes maculés de sang – Soldat italien pro-allié

    Durant l'entraînement des divisions italiennes, les Britanniques font face aux mêmes problèmes que les Allemands qui supervisent la formation des quatre divisions de l'armée de Mussolini. Les Britanniques doivent non seulement fournir tout l'équipement, mais aussi les instructeurs, voire effectuer presque toutes les tâches d'état-major – ce qui exige du temps. Le commandement de la 8ème Armée veut élever le niveau de formation des unités italiennes à ses propres standards; car, les problèmes de discipline sont nombreux. En Novembre 1944, le général Browning, responsable de l'entraînement des Italiens, note dans son journal: les soldats et les recrues sont de premier ordre. Donnez-moi deux ans d'encadrement avec des officiers et sous-officiers britanniques, et je vous en ferai une armée aussi bonne que n'importe qu'elle autre en Europe. Mais, Browning ne peut pas se payer le luxe d'attendre deux ans. La 8ème Armée souffre d'un manque chronique de traducteurs. De surcroît, beaucoup de sous-officiers britanniques conservent leurs préjugés méprisants à l'égard de ces "macaronis" qui, selon eux, n'ont pas la fibre digne de vrais soldats, et qui négligent de faire l'effort voulu. Les insultes pleuvent, et les bagarres sont nombreuses. La formation des unités italiennes se poursuit durant tout l'hiver 1944-45. Elles voient leur niveau de compétence augmenter par une succession de manœuvres et de thèmes tactiques. Le seul ennui chronique dont souffrent ces unités est toujours le manque de chauffeurs de camion et de mécaniciens pour l'entretien des véhicules. Certaines unités manquent de cohésion, car elles ont été raccommodées à partir de bataillons hétéroclites plutôt indisciplinés. La qualité de l'entraînement italien se confirme lors de l'exercice Chianti du 8 Janvier 1945. Mais, des officiers supérieurs britanniques, comme le colonel Southby, réaffirment qu'ils n'ont pas confiance dans leurs alter ego italiens: les officiers italiens nous affirment qu'ils n'ont pas besoin d'entraînement car ils ont la bonne attitude à l'égard de leurs troupes. J'hésiterai toujours à confier une unité à un officier italien qui n'a pas subi l'expérience du combat, et qui risque de fuir dès que les premiers obus tomberont autour de lui. Ses craintes s'avèreront, cette fois, non fondées.

    Le front sur la Senio

    N'empêche, les unités italiennes sont déployées sur la ligne de front principale dès la fonte des neiges. Leur zone opérationnelle s'étend entre Riolo dei Bagni et la ville de Faenza. Le 6 Mars 1945, la division Frioul progresse avec succès vers ses objectifs et qu'elle n'a cédé aucun terrain à l'ennemi; ses pertes en hommes sont très légères. La Frioul agit de concert avec la division polonaise Kresowa, et passe pour un temps sous les ordres du général polonais Anders. Lorsque les Allemands identifient leurs adversaires italiens de la Frioul, ils relaient l'information au gouvernement de Salo. Tout de suite, les fascistes essaient de démoraliser les soldats de la Frioul par la propagande radiophonique et l'utilisation de porte-voix. Hitler recommande à Mussolini de déployer ses unités régulières pour affronter la division Frioul. L'unité Décima Mas est envoyée à la rencontre de la Frioul. Elle est appuyée par des bataillons de la division Hermann Goering. Les combats débutent le 12 Mars, et les échanges de tirs sont nombreux. Le 14, une colline tenue par la Frioul est prise par les paras allemands: 50 Italiens tués et 30 faits prisonniers. Le PC de la division Frioul basé à Brisighella envoie des renforts italiens appuyé par des automoteurs d'artillerie pour contre-attaquer. Le 18 Mars, un tonnerre d'obus s'abat sur la colline capturée, ce qui a pour effet de sonner les Allemands; les Italiens de la Frioul ramassent des SS hébétés et reprennent le terrain perdu. Du même coup, les fascistes de la Décima Mas sont obligés de prendre la fuite. La division Frioul ne perd pas de temps; profitant de son momentum, elle lance une attaque coordonnée sur Bologne avec la division Kresowa et la 78ème Division d'infanterie britannique – qui comprend une nouvelle brigade juive.

    Bologne

    Le 3 Avril, les forces auxiliaires italiennes pro-alliées et les Britanniques enveloppent Bologne. La division Frioul repousse les Allemands et les éléments fascistes qui bloquent la route #9 qui mène à cette ville au bout detrois semaines de combats pied à pied. L'artillerie germano-italienne épuise ses munitions. Les blindés allemands qui tentent de sortir se font voir et détruire par les canons antichars italiens. Le 20 Avril, le maréchal Kesselring n'a plus de réserves pour s'opposer à ses adversaires qui encerclent Bologne. Le 21, les partisans de Bologne se révoltent, tuent le maire fasciste, et s'emparent des édifices clé de la ville dans des petits combats rapides. Les Allemands se rendent. Bologne tombe rapidement aux mains des partisans et la population fait un accueil chaleureux à ses soldats italiens en uniforme britannique.

    Ravenne

    Le 12 Janvier 1945, la division Crémone relève la 11ème Brigade canadienne positionnée dans des marécages du lac Comacchio au nord-ouest de Ravenne. Les Germano-Italiens occupent toujours la ville et les Canadiens ont été incapables de la prendre. Trois jours plus tard, les Germano-Italiens tentent une sortie qui bouscule temporairement leurs assiégeants, mais leur attaque est stoppée le 21. Le commandant de la division Crémone, le général Zanussi, a développé de bonnes relations avec le maréchal Alexander et Harold Macmillan. Zanussi leur dit qu'il est résolu à éroder les défenses ennemies à Ravenne. Grâce à la coordination de ses efforts avec l'artillerie britannique, la division Crémone lance sa première grande attaque le 28 Mars, tuant 300 soldats germano-italiens, et capturant 149 prisonniers. Elle encercle progressivement Ravenne, mais ne parvient pas à fléchir ses défenseurs. Le 10 Avril, une seconde attaque sur la ville permet de rétrécir le périmètre défensif ennemi et de faire 400 prisonniers – majoritairement des Italiens. Le 1er Mai 1945, Ravenne est prise et les Allemands se replient de nuit vers Chioggia.

    A partir d'Avril 1945, deux autres divisions italiennes pro-alliées entrent en ligne dans la plaine de Lombardie. La Foglore est sous la direction du 13ème Corps britannique du général Harding. La Legnano reçoit ses ordres du 2ème Corps US. Elles consolident la mainmise alliée au nord de Bologne et se dirigent vers la frontière autrichienne. Quant aux divisions Mantua et Piceno qui viennent de terminer leur entraînement, elles n'auront pas à se battre à cause de la reddition de l'Allemagne. La division Frioul occupe Trento au nord de Vérone, mais elle se brouille avec la population germanophone qui avait toujours sympathisée avec le fascisme. Les soldats italiens pro-alliés doivent s'interposer entre elle et les partisans qui veulent se venger. Qui plus est, la Frioul doit débusquer les nombreux déserteurs allemands qui essaient de fuir en vêtements civils. La division assure la mainmise de cette ville et de tout le Haut Adige afin de prévenir l'établissement d'une république autonome dirigée par des partisans communistes. La présence de la Frioul permet de rétablir l'autorité du gouvernement italien dans le Haut Adige. La division Crémone s'égraine le long de la frontière italienne et agit comme gardes frontaliers jusqu'à l'automne 1945. Elle sera rapidement démobilisée un mois plus tard, et ses soldats seront autorisés à rentrer chez eux

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    Badoglio et les Alliés

    La marge de manœuvre du gouvernement Badoglio demeurait limitée car elle dépendait du bon vouloir des autorités alliées. Avant la libération de Rome, il n'y avait pas grand chose que le gouvernement Badoglio pouvait faire pour influer sur les événements. Il ne fait que superviser à distance la formation d'unités italiennes pro-alliées. Fait à noter, la crédibilité du gouvernement Badoglio auprès des Alliés sera consolidée dans la population italienne lorsque Churchill permet aux unités italiennes de s'équiper de matériel britannique. Cette initiative à elle-seule permet non seulement à l'Italie de revenir au sein de la Grande Alliance, mais aussi de donner une visibilité à sa nouvelle armée royaliste. Sans l'aide britannique aux Groupes de combat italiens, le gouvernement Badoglio n'aurait jamais eu les assises nécessaires pour s'imposer après la libération de Rome et de se consolider au début de 1946. Entre Juin 1944 et Mai 1945, Badoglio affirme que seule la performance de ses unités permettra à l'Italie de se concilier les bonnes grâces des Alliés après la guerre

  • La marine italienne a réussi à fuir en Sicile et a coopérée avec les Alliés.
  • L'aviation italienne combattra la Luftwaffe dans des escadrilles de Spitfires.
  • Mais les espoirs du gouvernement Badoglio s'évanouissent rapidement. Le 28 Juillet 1943, Churchill fait savoir à Badoglio que l'Italie perdra son empire colonial, et que toute aide alliée sera tributaire de l'abandon de cet empire. Victor-Emmanuel III et Badoglio doivent accepter. Pour le reste, Churchill croit nécessaire d'offrir une paix honorable à l'Italie libérée pour ne pas la jeter dans les bras de la Russie – lire ici, pour contenir puis museler l'influence de la gauche et celle des partisans communistes armés. Londres envoie Harold Macmillan à Rome pour représenter la diplomatie britannique. Lorsque Badoglio rétablit le multipartisme, les partis politiques n'ont pas la courtoisie de reconnaître son gouvernement et même de garder le maréchal au pouvoir; ils préfèrent le remplacer afin de former une coalition anti-monarchique dirigée par Bonomi. Ce geste ne plait pas à l'Angleterre, car Churchill veut que la direction du gouvernement soit confiée au roi et à Badoglio. Churchill ne croit pas que l'Italie conquise a le droit de former n'importe quelle sorte de gouvernement. Churchill écrit que nous avons perdu le seul homme compétent avec lequel nous pouvions traiter et qu'il est dommage que Badoglio soit remplacé par une clique de politiciens âgés et opportunistes. Les Américains n'ont pas de tels scrupules politiques. Roosevelt dit à Churchill que le cabinet Bonomi doit être reconnu sans délai. Churchill doit céder.

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    Badoglio et Victor-Emmanuel III – Badoglio chez Eisenhower et Alexander

    Le 16 Juin 1944, Churchill dit au gouvernement Bonomi que l'Italie devra attendre la reddition de l'Allemagne avant qu'un traité de paix définitif ne soit signé. Encore une fois, la diplomatie britannique affirme que l'Italie perdra ses colonies, ainsi que certains aquis en Adriatique. Il faut noter que ce n'était pas habile de la part de Churchill de montrer son jeu si tôt dans le calendrier des opérations militaires. Le Foreign Office essaie de trouver une figure emblématique qui pourrait rallier les Italiens et faire contrepoids à la coalition de partis sous Bonomi. Cependant, les efforts pour créer un De Gaulle italien échouent. Le général Bergonzoli avait été pressenti pour jouer un tel rôle, mais il ne fut pas retenu par les Alliés.

    Un traité de paix?

    Durant la conférence de Yalta de Février 1945, les trois grands abordent la question du traité de paix avec l'Italie. Rooseveltfavorise une approche douce pour reprendre "les choses en mains" afin d'éviter que la semi-servitude de la population la fasse basculer dans "le désespoir" – lire ici, le communisme. La brusquer serait une erreur. Le président américain veut honorer la promesse faite par Eisenhower à Badoglio à Malte que les Alliés seraient généreux envers l'Italie si celle-ci pose les "bons gestes". Les Britanniques, outrés par le cabinet Bonomi, désirent untraité de paix plus dur que celui des Américains. Il est question d'une partition de certains territoires italiens au profit de l'Angleterre et des Etats-Unis: tout le Docécanèse, Pantelleria et les colonies africaines serait partagé. A Potsdam, les trois grands sont en faveur que l'Italie recupère la province de Bolzano au prix de l'ancien territoire autrichien de l'Istrie qui serait géré par une commission internationale. Cette dernière aurait pour mandat de définir la future frontière entre l'Italie et la Yougoslavie. La ville portuaire de Trieste pourrait être dirigée soit par les quatre grands ou par une commission internationale.

    Lorsque l'Italie devient un sujet secondaire de discussion à Potsdam:

    1. Truman veut que l'Italie soit immédiatement admise aux Nations-Unies et se dit prêt à laisser tomber toute revendication de ses possessions.
    2. Churchill n'est pas disposé à laisser l'Italie s'en tirer à si bon compte.
    3. Staline, lui, n'est pas préoccupé par la question italienne, car il juge plus important de régler les questions relatives à l'Europe orientale.

    La question de l'Italie est rapidement expédiée à Potsdam. Les clauses du traité de paix imposé par les vainqueurs sont dures, mais pas iniques. Le gouvernement italien doit renoncer à son empire colonial, mais conserve quelques points de passage en Somalie et en Éthiopie. Il peut conserver l'île de Pantelleria ainsi que le sud de l'ancien Tyrol autrichien.

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    Une population éprouvée

    La population italienne a été durement éprouvée durant la guerre. A partir de 1940, elle se voit restreinte dans sa liberté de mouvement dans ses grandes villes, et doit subir les effets du rationnement. Les familles qui ont un fils au front sont dans l'angoisse de le voir revenir sain et sauf. Le gouvernement de Mussolini essaie de mobiliser la population dans sa lutte contre la Grande Alliance. Le mot d'ordre est: tout pour la victoire mais sans trop de succès car le cœur n'y est pas. Les Italiens se plient bon gré mal gré aux consignes et ordres donnés, mais sans faire de zèle. La population considère avoir été traînée par les cheveux dans une guerre européenne dont elle ne voulait pas. Les milieux dirigeants orbitant autour du gouvernement étaient conscients des limites économiques et militaires de l'Italie, et avaient averti Mussolini dès 1939 que suivre Hitler exigerait des efforts qui allaient au-delà du poids réel de l'Italie dans les affaires européennes.

    Entre 1939-42, le territoire national n'a été que très peu bombardé, et les pertes civiles étaient minimes. A partir des débarquements de Sicile et de Salerne, les villes portuaires italiennes seront tour à tour minées par les Allemands en retraite, puis bombardées par l'aviation alliée. La population italienne sera prise entre les belligérants et subira des pertes à partir de l'automne 1943. La chute du gouvernement de Mussolini et la disparition virtuelle de la fonction publique vont paralyser l'administration et le ravitaillement des grandes villes. La population sera plus ou moins laissée à elle-même, et commence à subir les affres de la faim et de la maladie. La rareté des denrées cause des maladies liées à la malnutrition. Néanmoins, les villes de l'Italie du Nord sont moins sous-alimentées que dans les villes du sud. A Salerne et, surtout, Naples, la situation alimentaire est critique, et chaque journée apporte sa collecte quotidienne de morts. Il y aura même des cas de cannibalisme dans les villes de l'Italie du Sud – situation qui sera corrigée par le ravitaillement allié.

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    Bombardements et rationnement – Prisonniers italiens affamés

    Sur les Juifs italiens

    Les Juifs se sont intégrés à la société majoritaire dans un bon climat de tolérance dès l'instauration de la république italienne. Ils sont présents à tous les échelons sociaux. En 1910, l'Italie a un premier ministre juif. Il y a eu plusieurs généraux juifs italiens durant la Première Guerre mondiale. Lorsque Mussolini prend le pouvoir en 1922, il a plusieurs milliers de militants juifs fascistes dans son parti, et il peut compter sur des appuis financiers de l'establishment juif. Le banquier juif Ovazza est un des pourvoyeurs de fond du Parti fasciste; il est propriétaire du journal Nostra Bandiera réputé pour son propos antisioniste. Le fascisme italien n'a jamais eu une composante raciale antisémite comme le nazisme allemand. Bien que le Pacte d'acier de 1938 a eu pour effet de rapprocher le fascisme et le nazisme, le gouvernement de Mussolini n'appliquera rarement des lois raciales destinées à brimer les Juifs. Avant 1943, les Juifs italiens pouvaient se déplacer presque à leur guise, en occupant des fonctions importantes et ainsi exercer leurs professions.

    Tout change lorsque l'Allemagne occupe la zone libre française en Novembre 1942. Il y a d'abord les irritants entre les deux dictatures sur la question juive. Lorsque l'Allemagne occupe le sud de la France, elle donne officiellement à l'Italie une zone territoriale française comme butin de guerre à administrer – elle s'étend entre le nord de Toulon jusqu'à la vallée du Rhône jusqu'à la frontière suisse près de Genève. Lorsque les SS essaient d'arrêter des Juifs dans la zone italienne, ils sont obligés de faire demi-tour. Le ministre des Affaires étrangères, Ciano, écrit son alter ego allemand Ribbentrop que le traitement des Juifs dans cette zone occupée est une affaire purement italienne. L'Italie se fait reprocher d'être trop tolérante à l'égard des Juifs. En Janvier 1943, les Juifs de la zone sud française émigrent en grand nombre vers la zone occupée par les Italiens. Bien qu'ils se voient restreints de mouvement, les Juifs de la zone italienne ne sont pas obligés de porter l'étoile jaune ou d'être internés dans des camps. Les autorités d'occupation allemandes en France s'inquètent de voir tous les Juifs français fuir en zone occupée et peut-être même en Italie – ce qui leur éviterait d'être arrêtés et déportés vers la mort. Un mois plus tard, le ministre Ribbentrop rencontre Mussolini à Rome pour discuter du sort des Juifs. Le Duce admet que ses autorités civiles et militaires sont négligentes à appliquer des lois à caractère raciales, et qu'il n'avait pas l'intention de "s'enfoncer dans de telles discussions". Il faut signaler que les soldats italiens présents dans les Balkans ont maximalisé leurs efforts pour protéger les Juifs des griffes des Allemands. Ce fut le cas dans certaines zones de Serbie, de Dalmatie, et de Grèce administrées par les Italiens. Durant l'été 1943, l'armée italienne arrête 2700 Juifs et permet à plusieurs milliers de Juifs grecs de vivre normalement sous leur protection.

    Les historiens s'accordent pour affirmer qu'il n'y a aucune évidence que Mussolini a persécuté les Juifs. Mais à partir de l'automne 1943, ce sont les Allemands qui sont les vrais maîtres de l'Italie, et Hitler veut tout mettre en œuvre pour déporter le plus de Juifs italiens possibles vers les camps d'extermination d'Europe orientale. Lorsque Rome est réoccupée par les Allemands, Himmler donne ses ordres au chef de la Gestapo de la ville, le major SS Kappler, pour se préparer à sévir contre les Juifs romains. En Italie du Nord, des familles juives nanties se concentrent dans les hôtels de Milan et de Turin dans le but d'entrer en Suisse. Les SS les prennent de vitesse et tuent une cinquantaine de nantis – dont le banquier Ovazza. Il est curieux de constater que Kappler ne croit pas qu'il y ait un "problème juif" en Italie, ce qui, à son avis, rend les déportations inutiles. Contrairement aux Juifs allemands, Kappler affirme que les Juifs italiens intégrés "ne se sont pas enrichis sur le dos des pauvres". La thèse d'une "conspiration juive internationale" ne lui a jamais apparue sérieuse, contrairement à ce que croient les bonzes du Parti nazi.

    Rafles à Rome

    Cependant, Kappler est un nazi convaincu et il doit obéir aux ordres. Le 24 Septembre, Himmler lui ordonne de rafler tous les juifs romains pour les liquider, et cela sans égard pour l'âge, le sexe, ou l'épaisseur du portefeuille. Mais, c'est un travail qui va bien au-delà des moyens logistiques qu'il dispose: sa Gestapo est minuscule et les SS ne sont ni assez nombreux ou équipés pour faire des rafles. Kappler va trouver le commandant militaire allemand à Rome, le général Stahel, pour lui demander du personnel et des camions. Ce dernier hésite et en cause au Consul allemand Molhausen qui fera tout en son pouvoir pour retarder l'ordre de Himmler.

    Kappler, Stahel et Molhausen rencontrent le maréchal Kesselring pour discuter de l'ordre de Himmler. Kesselring, qui n'est pas antisémite, a d'autres priorités que de faire la chasse aux Juifs. Son principal soucil est de tenir les lignes de défenses face à la progression des troupes alliées. Il dit à ses interlocuteurs qu'il ne peut se permettre de consacrer des effectifs. Molhausen temporise. Kappler lyre Kesselring en ne lui demandant qu'un seul bataillon motorisé. Ce dernier réplique sèchement ça fera! Il en est pas question! J'ai besoin de toutes mes forces pour défendre Rome. Vous me seriez plus utile si vous utilisiez vos Juifs pour construire des positions défensives… Devant cette rebuffable, Kappler met au point un plan qui vise à rançonner les Juifs romains en échange d'une protection allemande. Il croit que cette demi-mesure serait satisfaisante aux yeux d'Hitler et de Himmler, et éviterait une persécution que lui et Kesselring ne désirent pas.Kappler exige une certaine quantité d'or de la part de la communauté juive qui s'empresse de payer une partie de la somme; tandis que le pape promet de payer le reste. L'argent est déposé à l'ambassade allemande de Rome. Mais, dès le lendemain du paiement, les SS et la Gestapo font un raid dans la synagogue principale de la ville et saisissent 2 millions de lires, une collection de précieux manuscrits hébraiques, de même que la liste de toutes les familles juives romaines. C'est la panique chez les Juifs de Rome, mais, quelques familles seulement parviennent à s'enfuir. Himmler exige l'exécution des Juifs et envoie à Rome le capitaine Dannecker avec son équipe spéciale d'exterminateurs. Dannecker avait géré la déportation des Juifs roumains. Malgré qu'il ne soit que capitaine, Dannecker a un mandat spécial de Himmler qui lui permet d'obliger Kappler à obéir à ses ordres: il lui faut arrêter 8000 Juifs, et lui donne la liste saisie dans la synagogue.

    Kappler rencontre Stahel et Molhausen afin de retarder l'opération. Molhausen essaie de gagner du temps et demande l'avis de Ribbentrop. Quant à Kesselring, il recommande que les déportations soient retardées car les combats au sud de Rome mobilisent ses ressources. Hitler exige que les rafles s'effectuent rapidement, et Ribbentrop ordonne à Molhausen de ne pas interférer. Au Vatican, Pie XII essaie d'intervenir mais ses moyens sont limités (voir dossier Vatican et la guerre). Le 16 Octobre 1943, les SS de Dannecker raflent 1259 Juifs dans le ghetto de Rome; ils sont acheminés temporairement à l'École militaire italienne, puis déportés par le rail. Sur ce nombre, seulement 15 retourneront en Italie à la fin de la guerre. Les déportations de Juifs romains ne se limitent pas qu'à la rafle du 16 Octobre 1943; elles se poursuivent jusqu'au début de Juin 1944. Pour pallier à son manque d'effectifs, Kappler peut compter sur la police romaine dirigée par le fasciste Caruso. Ses hommes livrent plus de 1400 Juifs aux SS allemands – dont 335 qui seront massacrés dans la fosse d'Ardeatine en Mars 1944 (voir dossier Résistance et répressions). La police italienne ira jusqu'à arrêter des Juifs dans l'enceinte du Vatican. Qui plus est, Hitler exige désormais l'extermination de tous les Juifs italiens. La République de Salo est obligée d'accepter des lois raciales calquées sur celles des nazis. Le ministre fasciste Guidi annonce à la radio que tous les Juifs habitant le territoire national seront arrêtés et que leurs biens seront saisis pour être distribués aux pauvres. Un camp de concentration géré par les Italiens est établi à Fossoli, et un camp de transit est aménagé par les Allemands à San Sabba, près de Trieste. Ce dernier routera les wagons de déportés vers Dachau ou Auschwitz.

    Un de ces malheureux déportés juifs italiens fut l'écrivain Primo Levi. Il a écrit un carnet où il relate son expérience de déportation du camp de Fossoli à Auschwitz. Ce membre d'un groupe de partisans a été capturé par la police fasciste en Décembre 1943. Astreint aux travaux forcés, il a été battu, humilié et privé de nourriture, mais il a survécu pour raconter son récit. Le 4 Janvier 1944, Himmler presse Mussolini d'autoriser la saisie de tous les avoirs juifs de la République de Salo, de même qu'en zone occupée par les Allemands. Il accepte en rechignant. Le Duce a ainsi cédé aux pressions allemandes à la grande insatisfaction de son ministre Guidi. Tous les Juifs italiens alors internés dans des prisons italiennes furent remis aux SS. Cependant, le Duce demande à son ambassadeur Alfunso de s'assurer que les nazis ménagent les déportés – ce qu'ils n'ont pas l'intention de faire. Les déportations du printemps 1944 sont supervisées à Milan par Adolf Eichmann et de ses deux adjoints, Bosshammer et Dannecker. Pour pressurer d'avantage Mussolini, Hitler lui impose de créer un ministère des "Questions juives" et d'y nommer à sa tête un antisémite enragé, Giovanni Preziosi. En Mai 1944, Preziosi présente à Mussolini un projet de loi qui éliminera les Juifs italiens de toutes les activités de la vie civile, et de les dépouiller de leur citoyenneté. Guidi dit au Duce qu'une telle loi raciale serait aberrante, car elle pourrait créer tous les Juifs qu'on veut afin de prendre plaisir à les exterminer. Je crois que nous avons d'autres soucis politiques et militaires. Mussolini se range aux arguments de Guidi et refuse d'endosser le projet de Preziosi. A partir ce de refus, il n'y aura aucune autre loi raciste appliquée par la République de Salo jusqu'à la fin de la guerre. Le plus grand atout des Juifs italiens de la période fut l'appui populaire dont ils bénéficient de la part de la majorité de la population. Ils sont cachés, nourris, et déplacés par leurs concitoyens. La majorité des fonctionnaires fascistes – sauf quelques préfets – s'opposait aux persécutions. Malgré le fait que l'Italie du Nord était occupée par les Allemands, ces derniers n'avaient pas assez d'hommes pour procéder aux arrestations et déportations; cela les amènent à demander à la police fasciste de faire ce travail – et la coopération fut très élastique.

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    Juifs italiens déportés – Kappler est arrêté et jugé par les Alliés

    De surcroît, des Juifs italiens influents n'hésitent pas à sacrifier leurs vies pour protéger celles de leurs coreligionnaires. C'est le cas du porte-parole de la communauté juive de Venise, Giuseppe Jona, qui a reçu l'ordre de Bosshammer de produire la liste des 2000 Juifs habitant cette ville. Il accepte, mais lui demande une journée; ce qui lui est accordé. Jona profite de ce délai pour demander à ses concitoyens menacés de fuir. Le lendemain, il se suicide. L'attitude de Mussolini à l'égard des Juifs italiens inquiète Hitler, malgré le fait que la "solution finale" en Italie est "à portée de mains", selon Bosshammer. La disparition soudaine et opportune de Juifs que les Allemands s'apprêtaient à arrêter lui laisse suggérer une collusion entre la République de Salo et les Juifs italiens. Le manque de coopération des fonctionnaires fascistes irrite les SS. Les historiens contemporains ne voient pas Mussolini comme un "facilitateur" pour déporter et exterminer les Juifs, mais comme un perturbateur de l'application d'une politique antisémite dictée par une puissance occupante. Il est également crédible d'affirmer que si le gouvernement de Mussolini n'avait pas entravé les projets nazis dans l'Italie du Nord, il y aurait eu un nombre plus élevé de victimes juives.

    La fin des hostilités

    En Septembre 1944, Mussolini sait sa république d'opérette vit sur du temps emprunté aux Allemands. Les Alliés menacent à tout moment de casser la Ligne Gothique et de pénétrer en Lombardie. Dans un élan de panique, des fonctionnaires mussoliniens essaient de passer en Suisse; d'autres envisagent de consolider leur redoute ultime près du lac Garda; mais ces derniers acceptent le principe que le gouvernement fasciste doit rester en sol italien. La République de Salo a de plus en plus de difficultés à maintenir son autorité tantôt menacée par l'occupant allemand, par les raids aériens alliés, et par les coups de main des partisans. Les rapports germano-italiens ne se sont pas améliorés depuis la visite du Duce à Rastenburg de Juillet 1944. Les SS et le SD agissent sans rendre aucun compte à Mussolini. La colère du Duce se manifeste lorsque les SS massacrent une soixantaine d'otages suspectés d'appartenir aux partisans. Les victimes sont des membres du Parti socialiste – ce qui arrive mal pour un Mussolini qui se targue de favoriser un certain retour au socialisme.

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    Les Américains entrent dans Rome et au Vatican

    A Berlin, le pessimisme de l'ambassadeur Anfuso s'accroît. Le 30 Septembre 1944, il câble à Mussolini que l'Allemagne n'a plus aucune chance de gagner la guerre, car elle n'a pas d'arme dévastatrice qui réussirait à imposer une paix qui lui soit favorable. Anfuso écrit que la méfiance allemande à l'égard des Italiens s'accroît au fur et à mesure que sa situation militaire se détériore. Il écrit qu'ils ne parlent plus de "l'Italie de Badoglio" mais de "l'Italie" pour désigner l'entité qui a trahi le destin du Reich. L'antipathie méprisante de Mussolini pour les nazis sera exacerbée par l'excès de zèle d'un officier SS italien à Milan. En Octobre 1944, Pietro Koch dirige une équipe spéciale de policiers fascistes milanais sous supervision allemande. Ces derniers ont acquis une sinistre notoriété en arrêtant de nombreux sympathisants du CLN clandestin qui ont été brutalement torturés. Le traitement de ces prisonniers fut tel que le questeur (chef de police) de Milan, Bettini, s'en est ému personnellement à Mussolini: les suspects étaient torturés pour leur faire avouer des crimes contre les Allemands – ce qui les expédient au poteau… Koch offrait des primes en argent pour maintenir un quota d'arrestations, ce qu'interdisaient les fonctionnaires mussoliniens. Mussolini ordonne à Bettini d'arrêter Koch et ses subordonnés. La prise en charge de l'immeuble de Koch et l'arrestation de ces policiers fascistes fit une grande impression sur les Milanais. Les Allemands sont surpris de l'attitude du Duce et demandent la libération de Koch car sa présence nous est nécessaire. Mussolini refuse. Les autorités SS envoient Kappler négocier la libération de Koch, mais doivent abandonner à cause de la fermeté du ministre Pisenti. Le général Wolff (qui est le supérieur immédiat de Kappler) lui ordonne de ne pas insister. Koch restera en prison. Les Milanais sont à la fois étonnés et ravis du comportement de Mussolini. Est-ce une réaction de fierté masculine italienne?

    Le discours du 16 Décembre

    En Décembre 1944, la brouille est presque complète entre Mussolini et l'ambassadeur Rahn. Le Duce ne peut plus supporter que les Allemands traitent les Italiens comme des inférieurs. Cependant, les Allemands sont dans une telle précarité militaire qu'ils n'ont ni le désir ou le temps d'infliger une correction à la République de Salo. Devant la cascade de refus qu'il se voit infliger par Rahn, Mussolini dit à son ministre Mazzolini qu'il a l'intention de s'adresser aux Milanais le 16 Décembre. Le Duce veut ainsi galvaniser son opinion publique et de renforcer la position de son gouvernement vis-à-vis les Allemands.

    Mussolini n'avait pas fait de discours public depuis sept ans. La nouvelle de son arrivée suscite une curiosité générale chez tous les Milanais – même chez le CLN clandestin qui ne pense pas à organiser un attentat pour le supprimer. La population se réunit au théâtre lyrique pour entendre une Mussolini en très grande forme, sûr de lui, et très éloquent. Le discours sera le dernier triomphe politique du Duce. La foule milanaise est en liesse – cette même foule qui le regardera pendu par les pieds quelques mois plus tard. Le Duce fustigeait l'incompréhension allemande et donnait l'impression qu'il pouvait reprendre en mains la destinée de l'Italie. Il parle de réarmement, du courage, et de se préparer "à l'insurrection"; la foule applaudit et en redemande C'est un "happening" digne d'une thérapie collective. On se croirait à Rome sur la Place de Venise en 1940: il tu curagio, il tu valore… Tout cela est risible, bien sûr, mais le public adore se faire bercer d'illusions. Le Duce affirme publiquement avoir tenté d'entrer en contact avec les cadres du CLN milanais "pour prendre soin du socialisme italien"… On est dans l'irréalité la plus complète. Chose curieuse, la visite de Mussolini à Milan n'a pas été gênée par aucune manifestation socialiste, libérale, ou communiste. La foule n'a pas hué le dictateur. Dans le passé, le Duce s'accompagnait "d'animateurs de foules" fasciste pour faire peuple et applaudir. Maintenant, il serre des mains sans protéger sa personne. Cette euphorie soudaine pour un chef politique en fin de parcours n'est pas rappeler celle qui a frappée la population parisienne en Avril 1944 lorsque Pétain fait un discours triomphant à Paris devant plusieurs dizaines de milliers de personnes.

    L'euphorie populaire est de courte durée. En Janvier 1945, Mussolini est un politicien sans contenu politique et épuisé par l'épreuve de la guerre et de sa tutelle allemande. Mussolini sombre dans un désespoir apathique. Il cherche à transférer le siège de son gouvernement de Salo à Milan, car il espère développer des liens avec la clientèle du Parti socialiste qu'il avait mis hors-la-loi. Cependant, ni les socialistes ou les résistants communistes du CLN n'étaient intéressés à se liguer dans une coalition quelconque avec le gouvernement fasciste à l'heure de son effondrement. Les efforts du Duce n'aboutirent à rien.

    Les négociations secrètes

    Au moment même où Mussolini fait l'éloge de sa grandeur passée devant la foule milanaise venue l'acclamer, deux fonctionnaires importants de son gouvernement amorcent des négociations secrètes à Berne avec les responsables du SOE britannique et de l'OSS américain. Le préfet de Trieste, Tamburini, et le surintendant de police, Apollonio, ont approché les Alliés pour négocier la reddition de l'armée fasciste du maréchal Graziani. Une lettre écrite par le général Harding au général Wilson confirme l'existence de ces pourparlers. Cependant, les historiens n'ont aucun document qui prouvent l'implication directe de Graziani dans cette négociation

    Le Foreign Office britannique est informé de cette initiative secrète privée, mais pas Churchill. Le général Wilson ne semble pas intéressé à traiter avec deux individus qui agissent de leur propre gré, sans l'acquiécement préalable de Mussolini. Les discussions n'ont pas débouché sur un accord de capitulation limité, et les deux fonctionnaires retournent en Italie juste à temps pour se faire arrêter par la Gestapo. Les deux hommes sont déportés incommunicado en Allemagne. Une confirmation de leur arrestation est envoyée à Mussolini, sans qu'il ne soit informé de leur trahison. Mussolini exige que les deux hommes reviennent s'expliquer devant lui en sol italien. Refus catégorique des SS. Le général SS Wolff assure au Duce que la Gestapo lui fournira les preuves de la trahison des deux hommes, mais Wolff reste muet. La raison de ce mutisme est que Wolff et l'ambassadeur Rahn négocient secrètement avec les Alliés à Berne par le biais du prélat de Milan, sans en informer Mussolini. La médiation du cardinal Schuster a été autorisée par Pie XII (voir Vatican et la guerre). Wolff est convaincu qu'Hitler a perdu la guerre et qu'il était inutile de verser du sang inutilement en Italie. Il rencontre Schuster à Milan, et ce dernier accepte de lui servir de courroie de transmission entre le CLN clandestin et les Alliés. Seule condition: que les Allemands ne détruisent aucun établissement industriel dans l'Italie du Nord. Fait inusité, Himmler lui-même (qui commande toutes les forces allemandes de l'Intérieur) autorise Wolff à accepter la reddition de la Wehrmarcht en Italie dès la fin Octobre 1944. Cependant, le Foreign Office demeure fidèle au concept de reddition sans conditions signé à Casablanca en 1943, et les Britanniques se retirent des négociations.

    En revanche, les Américains sont intéressés à ces initiatives privées. Rien ne leur plairait plus que de voir les troupes allemandes déposer paisiblement les armes et de voir l'US Army se déployer dans toute l'Italie du Nord. En Février 1945, Wolff rencontre le patron de l'OSS, Allen Dulles, à Berne; ce dernier accepte d'organiser une réunion diplomatique de haut niveau avec le Département d'État pour le mois suivant. A cette date, il faut noter que l'agenda des SS allemands vis-à-vis des Alliés était différent de celui de Tamburini et Apollonio:

    1. Les Italiens cherchent une paix séparée qui pourrait garantir la survie d'un régime fasciste dans l'Italie du Nord, et ainsi négocier une paix honorable avec les Alliés.
    2. Les SS allemands cherchent à signer une paix séparée avec les Alliés pour évacuer leurs troupes d'Italie et de les redéployer en Allemagne orientale contre les Soviétiques.

    Les Américains essaient de tester la bonne foi des Allemands en demandant la libération du ministre italien Parri qui était détenu par la Gestapo. Parri est libéré, mais la nouvelle est publiée par la presse suisse. Wolff et ses subordonnés craignaient d'être arrêtés, mais Himmler réussit à persuader Hitler d'explorer la validité de signer une paix séparée avec les Occidentaux afin de diriger tout l'effort de guerre contre l'URSS. Les Alliés envoient quelques généraux, dont Alexander, pour tater le pouls des Allemands. Ces derniers font de même et envoient l'émissaire personnel de Himmler – le baron Von Holenlohe – mais l'incontournable maréchal Kesselring est transféré en Allemagne pour commander le front occidental à la place de Von Rundstedt. A Londres, Churchill est informé et ordonne au Foreign Office de permettre aux plénipotentiaires allemands de signer leur reddition à Berne s'ils ont l'autorité pour le faire. Il dit à Alexander de tenter le coup: if they are bona fides, the results will be invaluable. If they are fraudulent, we lose nothing.

    Staline a ses antennes à Berne. Il est informé de ces pourparlers secrets et "accepte" d'y participer à condition qu'une délégation soviétique soit présente. En fait, Staline redoute toujours le spectre d'une paix séparée signée dans son dos et qui se retournerait contre lui. La présence soviétique torpillera a coup sûr tout arrangement circonstanciel allemand avec les Alliés. Le Département d'État le sait aussi. L'ambassadeur américain à Moscou, Harriman, ne veut pas que des généraux soviétiques (la Suisse n'a pas de relations diplomatiques avec l'URSS) prennent part aux pourparlers de Berne. Harriman affirme que les Soviétiques "pourrait nuire aux succès des négociations" avec les Allemands. Cette remarque un peu malhabile accroît la méfiance de Staline et donne du crédit à la tentation de signer une paix séparée. Staline rappelle la déclaration de Casablanca à Roosevelt en lui envoyant un télégramme incisif daté du 3 Avril 1945: ça ne fait aucun doute que ces négociations, en l'absence de Kesselring (opposé à ce projet), permettront aux troupes anglo-américaines d'occuper toute l'Italie et d'adoucir la reddition de l'Allemagne. Autrement, pourquoi avez-vous refusé la présence d'un représentant soviétique à Berne? Actuellement, les Allemands ont pratiquement cessé de se battre contre l'Angleterre et les USA.

    La Russie soviétique veille au grain sur le plan diplomatique. En fait, il n'y a eu que des pourparlers entre Allemands et Alliés, et non pas de véritables négociations. Le général Wolff retourne en Italie et rencontre la majeure partie des cadres supérieurs allemands à Salo. Le successeur de Kesselring, le général Von Vietinghoff, croit qu'il est possible de capituler si les Alliés permettent aux troupes allemandes d'évacuer l'Italie. Le Foreign Office n'a pas l'intention de permettre aux Allemands de se dérober pour aller combattre les Soviétiques, et conclut que Vietinghoff n'a pas l'intention de capituler sur place. Néanmoins, Vietinghoff et Wolff croient encore qu'ils ont une marge de manœuvre pour signer une capitulation; et, c'est la raison pour laquelle les troupes allemandes préfèrent négocier des cessez-le-feu à répétition soit avec des troupes ennemies ou des groupes de partisans. Mais c'est peine perdue – du moins pour un court moment: La mort de Roosevelt et l'arrivée au pouvoir de son vice-président Truman rend diplomatiquement dangereuse l'idée de signer une paix séparée avec les débris de l'Allemagne nazie.

    L'effet de la reddition allemande

    Le 23 Avril 1945, Vietinghoff constate que la Wehrmacht ne peut plus contenir les poussées alliées dans l'Italie du Nord, et n'a d'autre choix que de se résigner à capituler. De son côté, Wolff quitte Salo pour Caserta afin de rencontrer les plénipotentaires choisis par Vietinghoff pour signer devant les représentants alliés. Hitler savait que ces généraux cherchaient à cesser les hostilités, mais il ne pouvait plus rien faire – même Himmler essaie de négocier en douce la reddition des forces allemandes du nord grâce à l'aide d'un intermédiaire suédois. En Italie, les événements reliés à la reddition se déroulent dans la confusion:

     Le 24, Wolff envoie une copie du document de reddition signé par Vietinghoff à Dulles; ce dernier communique avec le général Alexander à Caserta pour lui signifier que tout est en ordre pour une signature.

     Le 26, le maréchal Alexander accepte la présence d'un représentant soviétique à Caserta pour la signature de la reddition allemande. L'armée républicaine fasciste est cassée, et le maréchal Graziani donne l'autorisation à l'armée républicaine fasciste de capituler sans obtenir la permission de Mussolini.

     Le 28, Hitler renomme Kesselring pour commander à la fois le front occidental et le front italien. Mais l'anarchie militaire qui règne en Allemagne ne lui permet pas de prendre son commandement, ni même d'émettre des ordres.

     Le 29, la signature d'un cessez-le-feu général en Italie du Nord est signée par les plénipotentaires, et la reddition sera effective le 2 Mai aux petites heures du matin. Il ne reste qu'à la faire ratifier par Vietinghoff.

     Le 30, Kesselring ordonne l'arrestation de Vietinghoff et Wolff. Fait à noter, les SS préfèrent protéger les deux généraux et se préparaient à défendre le QG de Vietinghoff quant la mort d'Hitler est annoncée. Kesselring se résigne et, par téléphone, permet à Vietinghoff de ratifier la reddition de toutes les forces germano-italiennes. La guerre en Italie est terminée. La reddition allemande amène du même coup l'éclatement de la République de Salo. C'est l'heure de la fuite et du chacun pour soi. Les fonctionnaires importants du régime fasciste seront tour-à-tour épinglés, et certains d'entre eux abattus sur place. Ce sera également le cas de Mussolini. D'autres, comme le maréchal Graziani, préfèrent se rendre aux Américains.

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