L'effort de guerre

Le Canada a mené un effort de guerre remarquable durant la Seconde Guerre mondiale, et cela en dépit de ses ressources industrielles limitées. Son importance croît au fur et à mesure que ses alliés précisent la nature et l'étendue de sa contribution. Ainsi, le Canada sera tour à tour un bouclier hémisphérique, une redoute, un sanctuaire, un dépôt de matières premières, un centre de formation pour les aviateurs alliés, un camp de prisonniers ennemis, et, enfin, un partenaire fiable dans la lutte contre les puissances de l'Axe. Au cours des premières années de la guerre, les Canadiens ont accompli ce qui semblait impossible pour un pays sous-peuplé et sous-industrialisé de 11.5 millions d'habitants. Ils se sont résignés à la notion de la guerre totale pour protéger "leurs libertés". En 1943, l'effectif en uniforme passe à ½ million d'hommes dans les trois armes. Un contingent de plus en plus important a été envoyé outre-mer pour les opérations terrestres à venir, et l'aviation canadienne (RCAF) participe aux premiers grands raids stratégiques nocturnes contre l'Allemagne et l'Europe occupée. Sur le plan intérieur, les Canadiens subissent les effets de l'économie de guerre du mieux qu'ils peuvent, mais redoutent les conséquences politiques d'un effort militaire trop important sur leur société.

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Après Ogdensburg

Suite au rapprochement canado-américain du 17 Août 1940, le Comité conjoint de la production de guerre (PJBD) est en voie de réaliser la mobilisation rapide et complexe des ressources de l'Amérique du Nord. Au cours de ses premiers six mois d'existence, ce comité a accompli un progrès important en ce sens en réduisant la duplication des efforts, en révisant les spécifications, en arrangeant des échanges plus rapides de matériaux, en évitant les perturbations dans le transport routier et ferroviaire, en éliminant les tarifs et autres barrières tarifaires, ainsi qu'en permettant l'échange d'informations sur les méthodes et les plans de production. La coordination de la production canado-américaine est assurée par l'entremise de 10 sous-comités techniques, et l'existence de cette coopération se fait au grand déplaisir des Britanniques qui redoutent de voir une de leurs anciennes colonies participer à des décisions qui pourraient avoir un impact sur la survie de l'Angleterre.

Le PJDB a réalisé l'échange de grandes quantités de matériaux bruts afin d'accélérer la production. Des plaques et des châssis d'acier nécessaires à la construction de navires canadiens ont été envoyés en toute hâte vers les États-Unis, quand le manque de ces matériaux est venu près d'interrompre la production la production des chantiers locaux. Le Canada, de son côté, a fourni un stock important de verres d'optique à l'US Navy. Grâce au PJDB, les approvisionnements passent la frontière sans être retardés par des procédures douanières. Les fournitures militaires achetées par l'un ou l'autre pays sont affranchies de droits et taxes. Au sein du PJBD, il y a le Comité conjoint de coordination qui voit à ce que les matières premières soient employées aussi efficacement que possible à l'effort de guerre allié. Il est directement jumelé au Combined Raw Material Board américain, à Washington. Les matériaux extraits par les deux pays sont ceux qui sont directement reliés à la production de guerre: le fer, le nickel, le zinc, le plomb le cuivre, et bien sûr, l'aluminium.

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Création de la route vers l'Alaska -- Un réseau d'aérodromes s'égraine vers l'Alaska

Une autre preuve tangible du PJBD a été le projet de route aéro-terrestre vers l'Alaska, appelée "Alaskan-Canadian highway" – ou ALCAN. Les deux pays construisent une chaîne de pistes aériennes allant d'Edmonton en Alberta jusqu'à Juneau en Alaska. Désormais, il faut moins d'une journée de vol pour relier le ravitaillement aérien américain des Etats-Unis jusqu'en Alaska, avant son acheminement en URSS. La direction des travaux est confiée au général américain Hoge, et ses deux principaux adjoints sans gestionnaires canadiens. Cette situation fait foncer les sourcils de Mackenzie-King qui dit à Cordell Hull que I don't mind all that cooperation but we still do run the place… Déjà, l'ampleur des moyens matériels et logistiques américains irrite le Cabinet de guerre canadien. Quant à la route, elle suit le tracé des aérodromes aménagés en pleine forêt. Une force aérienne et des unités canadiennes sont cantonnées en Alaska avec les troupes américaines, surtout pour surveiller les activités militaires japonaises dans les Aléoutiennes. L'ALCAN sera une artère militaire vitale jusqu'à ce que les routes maritimes soient dégagées de toute menace sous-marine ennemie.

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Les créateurs de la route: le général Hogue (centre) les majors Petit et Stann

Le Canada et les Etats-Unis se sont partagé la défense de l'Islande et de Terre-Neuve. Là-aussi, il y aura des unités canado-américaines qui apprendront bon an mal an à coopérer sous un uniforme commun. D'autres unités mixtes seront entraînées dans des bases américaines – notamment des parachutistes. Il en est de même du côté naval: la marine canadienne est dans les eaux américaines, et elle côtoie l'US Navy dans l'escorte des convois vers l'Angleterre et la Méditérannée.

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Le fonctionnalisme

Durant les premiers mois de 1942, le Cabinet de guerre canadien besogne fort car il gère plusieurs dossiers. Il doit, surtout, conserver son unité politique fragilisée par les problèmes reliés à la mobilisation de la main-d'œuvre. Le premier ministre Mackenzie-King a établi sa politique du temps de guerre, chapeautée par ses deux principaux ministres: C.D.Howe à l'Économie et J.L.Ralston à la Défense. Ces deux super-ministres doivent désormais composer avec un Ministère des Affaires extérieures qui n'est plus celui d'un seul homme (Skelton est décédé) mais d'une équipe qui s'est fixé un but politique: assurer la visibilité du Canada durant la guerre.

Le Canada a beau se partager un gâteau économique lucratif depuis la signature de la déclaration de Hyde Park, il n'est pas satisfait d'être un acteur tenu à l'écart dans la planification et la conduite de la guerre par ses alliés. Les parlementaires canadiens et le Comité de guerre ont été trop lents à anticiper les enjeux anglo-américains et s'ajuster aux problèmes reliés à la Grande Alliance contre les puissances de l'Axe. Les diplomates canadiens savent que le Canada ne compte pas parce que Londres et Washington ne s'occupent que de leurs intérêts. Cette situation se confirme le 26 Janvier 1942, lorsque Churchill et Roosevelt annoncent la création de comités conjoints pour coordonner l'effort de guerre anglo-américain avec les Soviétiques. Ces comités s'occupent de gérer les ressources matérielles, le fret maritime disponible ainsi que la dotation en munitions. Qui plus est, un Comité des États-majors conjoints est organisé pour diriger l'effort de guerre, sans participation canadienne. Les États-Unis et l'Angleterre n'ont même pas pris la peine de consulter le Canada, et ignorent comment intégrer la production de guerre canadienne à la leur.

Le principal souci de l'ambassadeur Wrong est de préciser quel sera le statut du Canada à l'égard de celui de ses alliés; car, à son avis, il ne peut y avoir intégration des efforts de guerre sans reconnaissance réelle du partenaire: any war organization which gave full representation to all the belligerents would be like the Assembly of the League of Nations and would be so ineffective that it coul not exercise real control. Wrong doit alors mendier la position canadienne aux Anglos-Américains: how far, then, is Canada entitled to go in pressing a claim to participate in inter-Allied bodies which are designed to coordinate the war effort. Wrong ne veut pas que le Canada soit laissé pour compte dans le grand effort allié. Le Canada doit être autre chose qu'un producteur d'armements; il cherche à devenir un acteur.

La faiblesse économique du Canada amène Wrong à une appréciation plus réaliste de ce que pourrait être le rôle du Canada durant cette guerre. Fidèle à la pensée du regretté Skelton, Wrong croit que le Canada peut fournir un effort de guerre à la mesure de ses moyens industriels. Selon lui, le pays peut être utile pour les Alliés, dans le cadre d'une approche fonctionnelle. En fait, Wrong n'est pas le premier diplomate à avoir flirté avec cette approche, car celle-ci fut évoquée par Christie en 1938 afin de permettre au pays de regagner une influence dans la conduite d'une éventuelle guerre européenne sans intervention américaine. Néanmoins, Wrong est le seul à avoir compris qu'une participation utilitaire était la seule qui convenait aux intérêt immédiats du Canada en guerre: participer signifie affirmer le statut du pays.

Le 20 Janvier 1942, Wrong fait part de ses premières réflexions dans une lettre qu'il écrit au Sous-secrétaire Robertson, au moment où ce dernier termine la réorganisation du Ministère des Affaires extérieures. Il persuade rapidement Robertson ainsi que L.B.Pearson, alors chargé d'affaires à Londres, d'échafauder un mémorandum qui réussit à convaincre la députation fédérale du bien-fondé de l'approche utilitaire appelée "fonctionnalisme". Elle a un triple objectif pour le Canada:

Le 20 Janvier 1942, Wrong fait part de ses premières réflexions dans une lettre qu'il écrit au Sous-secrétaire Robertson, au moment où ce dernier termine la réorganisation du Ministère des Affaires extérieures. Il persuade rapidement Robertson ainsi que L.B.Pearson, alors chargé d'affaires à Londres, d'échafauder un mémorandum qui réussit à convaincre la députation fédérale du bien-fondé de l'approche utilitaire appelée "fonctionnalisme". Elle a un triple objecti pour le Canada:

 Maximaliser son rendement industriel dans les secteurs où il peut se rendre utile aux Alliés.

 Siéger sur des comités interalliés dans lesquels il lui aurait été impossible de siéger comme acteur mineur.

 S'imposer diplomatiquement comme "puissance moyenne" (middle power) à la fin du conflit.

Cette théorie du fonctionnalisme fait non seulement l'unanimité chez les diplomates dits "nationalistes" traditionnels, comme Wrong et Christie, mais aussi chez des intellectuels libéraux idéalistes comme Escott Reid et Louis St-Laurent qui croient que le Canada doit trouver dès maintenant sa niche sur la scène internationale s'il veut être considéré comme un acteur crédible après la guerre. Le Canada en guerre crée pour eux une occasion inespérée. En quoi le Canada peut-il être utile pour ses alliés? Il peut fournir son blé, son bœuf, ses matières premières, ses installations aériennes et portuaires, ainsi que son infrastructure routière et ferroviaire pour acheminer les grandes quantités de fret vers les ports de Syndey, de Portland (au Maine) et de Halifax. Néanmoins, il ne peut enrôler sous l'uniforme qu'un certain pourcentage de sa main-d'œuvre, et sa production de guerre demeure limitée par la faiblesse de son parc industriel (voir plus bas). Cependant, c'est sur le plan diplomatique que l'approche fonctionnaliste va laisser sa marque. Le gouvernement Mackenzie-King est convaincu que le Canada est à la croisée des chemins et qu'il doit s'imposer à ses alliés britanniques et américains.

La démarche fonctionnaliste

L'approche du fonctionnalisme est officiellement adoptée aux Communes le 9 Juillet 1943. Elle exige que le Canada soit représenté dans les comités interalliés là où ses compétences et capacités le lui permettent. C'est à la fois un outil de coopération dans une guerre, de gestion de problèmes politiques et d'affirmation de statut. Selon Mackenzie-King, les autres pays ont toujours négocié et géré leurs différents de cette manière, en usant tour à tour de la menace et des compromis afin de protéger leurs marge de manœuvre diplomatique. Une phrase du premier ministre résume ses intentions: in the view of the governement, effective representations on these bodies (les comités interalliés) should neither be restricted to the largest states nor nessessarily extended to all states. Representation should be determined on a functional basis which will admit to full membership those countries, large of small, which have the greatest contribution to make to the particular object in question.

Autrefois, le Canada négociait fonctionnellement mais uniquement dans le cadre de traités commerciaux. Maintenant, il va se comporter comme tous les autres États – en fonçant le sourcil, en faisait des menaces dans le but de protéger activement ses intérêts. Un exemple concret de cette approche fut la conférence sur l'aviation civile tenue à Chicago durant l'automne 1944. Durant la guerre, l'aviation civile et militaire canadienne s'accroît considérablement, ce qui donne au Canada, à priori, le prétexte pour jouer un rôle actif dans ce domaine spécifique. Les États-Unis et l'Angleterre se disputaient les avantages dans l'exploitation des routes aériennes en proposant des clauses pour contrôler l'accès à ces-dites routes. Le Canada se fait entendre en proposant sa propre charte sur le "libre accès de l'air" présentée par Robertson et Reid, et le pays a pu siéger dans un comité interallié sur les questions reliées au trafic aérien civil.

En gros, le fonctionnalisme a permis au Canada d'imposer sa bonne volonté à ses alliés, non sans difficultés. Il a fait du Canada le seul pays allié à l'extérieur de la dualité anglo-américaine à être directement représenté dans plusieurs comités de guerre – comme celui de la Nourriture, et ceux de la Production et des Ressources. Durant l'année 1944, le Canada aura son mot à dire dans la gestion du dossier précité de l'aviation civile. En 1945, il participera au futur comité sur l'aide économique d'urgence à l'Europe de l'après-guerre (UNRRA) gérée par les Nations unies. Grâce à Hume Wrong, Norman Robertson, Escott Reid et, dans une moindre mesure, L.B.Pearson, le fonctionnalisme a permis au Canada de sortir de son statut semi-colonial pour jouer un rôle d'État pleinement assumé.

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La production

La guerre sera très bénéfique pour le secteur industriel canadien qui ira en s'accroissant. Avant la guerre, le Canada dépendait presque entièrement de l'étranger pour les véhicules militaires. Aucune usine canadienne n'était outillée pour construire un char d'assaut. Grâce au PBJD, les usines de locomotives reçoivent des machines-outils américaines pour fabriquer sous licence des armements britanniques, comme les chenillettes Bren carrier, et des variantes du char américain M4. Loin des villes, de mystérieux établissements sont apparues comme des champignons. Leur fonction est surtout de produire des explosifs. Les arsenaux d'État – comme la Dominion Arsenal Ltd en Ontario – produisent de grandes quantités de munitions à partir de 1942 avec une main-d'œuvre travaillant 24 heures par jour. L'industrie de l'optique va fournir des instruments de pointage non seulement pour l'armée canadienne, mais pour toutes les forces alliées.

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Femmes actionnant des presses pour la fabrication des cartouches - Chars Valentine produits pour la Russie

1939 – le gouvernement élabore des plans de production et reçoit les devis.

1940 – des usines sont soit construites et/ou agrandies pour fins de production militaire.

1941 – début de la production en série d'armements et de véhicules.

Dès l'été 1939, l'industrie canadienne a reçu des commandes britanniques pour plus de $5 milliards, somme supérieure à tout ce qu'elle avait produite durant l'entre-deux guerres. Pour fournir au secteur privé les outils et immeubles nécessaires, le gouvernement fédéral a prêté environ $700 millions – ce qui aurait suffi à faire fonctionner l'État canadien durant plus d'un an, en temps de paix. Plus de la moitié des contrats ont été placés par le Canada pour procurer des armes et du matériel à ses propres troupes; les autres sont des commandes britanniques qui seront "prêtées" via les clauses du Prêt-Bail américain.

Types d'armes produites

Le premier char blindé à être produit au Canada fut le Valentine que le gouvernement canadien envoie en URSS avec leur réservoir rempli d'essence et un manuel d'entretien rédigé en russe pour en expliquer le fonctionnement. Bien qu'utile comme engin de reconnaissance, ce char de 28 tonnes avec une vitesse maximale de 25 mph avait un blindage insuffisant pour se mesurer à ses adversaires allemands. La firme John Inglis de Toronto reçoit un contrat lucratif pour produire le fusil-mitrailleur BREN pour l'armée chinoise (ci-contre). C'est la meilleure arme de son type durant la Seconde Guerre mondiale. Bien qu'elle équipe déjà les armées britanniques et canadiennes en calibre .303 British, la version produite pour la Chine est chambrée pour la cartouche allemande de 8mm Mauser utilisée par l'armée chinoise – d'où son chargeur dorsal droit et légèrement incliné vers l'avant. Plus de 1.7 millions d'armes légères diverses seront produites au Canada durant la guerre. La firme Bombardier de Valcourt produit une centaine de petits chenillés pour l'Armée rouge. Ultérieurement, les usines montréalaises produiront un automoteur d'artillerie appelé Sexton. D'autres usines produisent une variété de produits allant des parachutes jusqu'au produits médicaux, en passant par l'équipement de communication. Qui plus est, le Canada deviendra un partenaire dans le projet Manhattan.

Travaux de finition sur des obusiers QF-25 en Juillet 1941

Une usine de Sorel, au Québec, dirigée par l'industriel Édouard Simard, fabrique l'obusier standard britannique QF-25 à la fois pour l'armée canadienne que pour celles des autres armées du Commonwealth. Fait inusité, sa production a débuté juste avant le début de la guerre européenne. Toutes les opérations de la fabrication se déroulent dans cet établissement, depuis le métal en lingots jusqu'à l'atelier de peinture. Ces pièces seront utilisées à la fois dans les déserts d'Afrique du Nord en 1942 et sur le front italien en 1943-44. La grande qualité de production de cet obusier sera remarquée par les industriels des autres pays alliés. Le Canada a également acheté une licence de production à la firme suédoise Bofors pour la production de son excellent canon-mitrailleur lourd monotube et bitube de 40mm. L'industrie canadienne produira également le canon antiaérien britannique de 3.7" (ci-contre), des mortiers de tranchée en calibre 81mm et 120mm; des mitrailleuses Vickers-Browning en calibre .303 pour les avions et Browning 1919 en calibre .30-06 pour les véhicules et chars; des canons navals de 4" pour corvettes et destroyers, des fusils antichars Boys, ainsi que la détestable mitraillette STEN. L'usine de Long Branch en Ontario fabrique la carabine d'infanterie Lee-Enfield No.4 en calibre .303, qui équipera presque toutes les armées du Commonwealth – sauf l'australienne. L'industrie de guerre canadienne produit des pièces d'artillerie innovantes, comme l'obusier lourd de 7.2". L'industrie canadienne a produit 6% des 177,000 canons, mortiers et obusiers occidentaux fabriqués depuis le début de la guerre, soit près du sixième de la production britannique et de 11% de celle des États-Unis.

Des munitions

La production a été un secteur où l'industrie canadienne a excellée durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a bénéficiée à la fois d'une expérience acquise durant en 1914-18, de machines-outils achetées d'Angleterre et des États-Unis, ainsi que de son expertise pétrochimique. Auparavant, le gouvernement Mackenzie-King hésitait à utiliser les fonds publics pour lancer une production de munitions sans que les Britanniques signent de grosses commandes. A l'exception de l'usine d'État Dominion Arsenal de Québec, les fabriques d'armes et de munitions qui bourgeonnent dans le pays ne sont que le résultat des efforts de certains industriels canadiens qui ont obtenu des contrats du gouvernement britannique. Néanmoins, la contribution initiale canadienne en munitions pour les armées du Commonwealth ne dépasse pas 3% entre 1939-40. L'Angleterre produit encore la grande majorité des munitions pour ses forces armées. La situation change à partir de l'automne 1940. Un service technique britannique – la United Kingdom Technical Mission – s'établit à Ottawa pour consolider l'action du nouveau Ministère canadien des Munitions et Approvisionnements. Dès lors, les firmes canadiennes vont bénéficier de gros contrats lucratifs pour la production rapide de munitions et d'explosifs. L'Angleterre manquait de liquidités pour payer ses achats en dollars canadiens. Elle a d'abord payé ses achats avec des obligations et actions canadiennes ou, dans une certaine mesure, de compagnies canadiennes à placement britanniques, de même qu'avec de lingots d'or. Des sommes importantes sont ainsi encaissées à la fois par les industriels et le gouvernement fédéral, et les Britanniques expédiaient également une certaine quantité d'outillages industriels, mais ces diverses méthodes de paiement étaient insuffisantes. En Mai 1941, Mackenzie-King d'aider l'Angleterre en lui faisant un don de $1 milliard en matières premières, en vivres et en munitions. Entraide ou fidélité coloniale? Quelques mois plus tard, la production de munitions canadiennes serait expédiée aux États-Unis et livrée aux Britanniques par le biais du Prêt-Bail. Durant les premiers mois de la guerre, le Canada a été le principal fournisseur de TNT à l'Angleterre. Les usines canadiennes fabriquent 12 types de poudres propulsives et 8 types d'explosifs – dont le nouveau produit brisant RDX mis au point par les chimistes britanniques de l'arsenal de Woolwich. Le produit est jugé trop instable pour être utilisé à l'état pur; les chimistes canadiens stabilisent le RDX en le mélangeant avec 40% de TNT pour créer une pâte brisante très puissante pour les obus et les bombes d'avions. Beaucoup de villes européennes seront détruites par des bombes au RDX. L'industrie canadienne produira également de la poudre propulsive pour les roquettes Katioucha soviétiques, et mettra au point son propre lance-roquettes d'artillerie appelé le Tapis de sol, utilisé durant la bataille de l'Escaut en 1944. L'armée canadienne se dote d'un centre d'essai balistique à Valcartier, au Québec, pour tester les munitions d'artillerie et leurs détonateurs dans des conditions climatiques variées. Ce centre sera l'ancêtre du Service canadien de développement et de recherche d'armements. Anisi, la production de munitions diverse aura été une très bonne affaire pour le Canada dans sa coopération inter-alliée d'effort de guerre.

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Obus de 7.2" dans l'atelier de peinture - Ouvrières au travail

En 1945, les Alliés occidentaux ont produit presque 50 millions de projectiles d'artillerie moyenne et lourde, dont 12% sortis des usines canadiennes. Le Canada produira 17% de toute la production de munitions de petits et moyens calibre de la Grande Alliance. Il s'agit d'une performance remarquable, compte tenu des limites de l'industrie canadienne et de son manque d'expérience dans le domaine des armements.

Des véhicules

La guerre accélère également les investissements directs américains au Canada dans le secteur automobile, soit pour agrandir leurs filiales déjà présentes ou pour en établir d'autres. Grâce à cet apport, l'industrie canadienne produira 90 modèles différents de véhicules militaires, dont:

  • Des camionnettes Chevrolet, très appréciées par les Britanniques en Afrique du Nord.
  • Des chenillettes Universal Carriers – appelées aussi Bren carriers.
  • Des camions GMC de 2.5 tonnes.
  • Des camionnettes de campagne de ¾ tonne.
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    Des camionnettes militaires Chevrolet attendent leur livraison - Universal Carrier utilisé par les Russes

    Les chars M4 Sherman sont produits dans l'usine montréalaise de la Canada Car Foundary, pour compléter la production de chars Ram (photo en haut de page) destinés aux troupes canadiennes. Un véhicule de combat d'infanterie appelé Kangaroo, dérivé du Ram, sera ultérieurement produit. Environ 815,000 véhicules de toutes sortes seront produits au Canada dans le cadre de l'effort de guerre; 38% d'entre eux sont livrés à l'armée britannique tandis que 168,000 ont été livrés à l'armée canadienne. Les unités canadiennes seront les plus motorisées de celles de la Grande Alliance, avec un ratio d'un véhicule pour trois fantassins.

    Des navires

    En 1939, le Canada n'a pas d'industrie navale à proprement parler. Les chantiers navals canadiens vont se développer durant la guerre. La construction de grands navires ne s'improvise pas et va demeurer marginale si on la compare à l'effort américain, car les infrastructures industrielles côtières demeurent modestes ne permettent pas d'en construire. La jauge unitaire des cargos lancés par l'industrie canadienne ne dépasse pas 10,000 tonnes – soit celle d'un cargo de type Liberty Ship américain. Du côté naval, les destroyers de classe Tribal britanniques seront les plus gros navires de guerre que le Canada ait jamais construits. Les constructions navales exigent de grandes quantités d'acier, et la production des aciéries canadiennes, pour 1942, sera le double de celle de 1939.

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    Les fonderies canadiennes travaillent à plein régime — Dragueurs de mines côtier

    En fait, le Canada n'a lancé que 300 navires entre 1939 et 1943. Ce sont surtout des dragueurs de mines, des vedettes côtières, de remorqueurs de haute mer, des barges portuaires et, surtout, des corvettes (voir le volet naval). Le Canada reçoit des commandes de navires marchands qui se chiffrent à $ ½ milliard. Des chantiers navals croissent rapidement, surtout en Nouvelle-Écosse. Ailleurs, le chantier de la Davies Shipbuilding de Lévis, au Québec, devient plus imposant et sa production s'accroîtra jusqu'en 1944. Un an plus tard, la production navale canadienne cumulera un total de 4047 navires, incluant 300 corvettes et 4 destroyers de classe Tribal.

    L'agroalimentaire

    L'apport canadien en vivres et aliments préparés est considérable. Pendant plus de quatre ans, une bonne partie de la production agroalimentaire canadienne est dirigée à la fois vers le secteur militaire et l'aide outre-mer. Elle va revigorer l'économie de sprovinces centrales durement touchées par les effets de la Crise économique de l'entre-deux guerres. L'agriculture canadienne possède de grandes réserves de puissance productrice. Fait à noter, le gouvernement fédéral n'a pas donné de directives spécifiques quant à l'organisation des fermes; ce sont les agriculteurs eux-mêmes qui se sont organisés pour fournir plus de bétail, de volailles et de produits laitiers. La demande en vivres devait être comblée – ce qui ne déplaît ni aux agriculteurs et aux éleveurs.

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    La culture du blé et des autres céréales va atteindre des sommets inégalés durant la guerre. Les récoltes canadiennes de l'année 1942 permettront de nourrir l'Angleterre durant toute la durée de la guerre; des centaines de millions de boisseaux de blé ont été expédiés. Mêmes succès dans le domaine de l'élevage. On n'envoie que des aliments simples et essentiels, et ceux-ci sont des plus concentrés. Après avoir satisfait à ses besoins domestiques, le Canada a envoyé outre-mer plus de 1.3 millions de livres de production porcine. Les exportations d'une semaine de 1943 équivalent à celles d'une semaine complète dix ans plus tôt. A la fin de 1943, les producteurs ovins ont expédié 70 millions de douzaines d'œufs – soit 45 fois plus qu'avant la guerre. La production laitière n'est pas en reste. Les producteurs canadiens ont livré 94 millions de boîtes de lait évaporé en Angleterre, ainsi que 300 millions de livres de fromage en meule.

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    Le secteur des pêcheries a également bien servi l'effort agroalimentaire, et cela en dépit de la pénurie d'équipement et de main-d'œuvre ainsi que la menace des submersibles allemands. Les conserveries de la côte atlantique fonctionnent à plein régime pour distribuer des rations destinées autant aux civils britanniques qu'aux unités alliées. Certaines cueillettes sont destinées uniquement pour l'exportation; ainsi, tout le saumon canadien mis en conserve en 1942 sera livré à Angleterre.

    Divers

    Le Canada produit de grandes quantités de matériel de communication: radios, gonios, téléphones de campagne, intercoms, ainsi que des ensembles deradars et d'asdics pour les trois branches des forces armées alliées. L'industrie canadienne va également manufacturer des poutrelles pour les ponts préfabriqués Bailey, ainsi que du matériel médical. Fait à noter, le secteur industriel qui connaîtra une production durable en est un de pointe: l'aviation, qui sera traité dans un dossier spécifique.

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    La main d'oeuvre

    Le dossier de la main-d'œuvre en temps de guerre sera le plus important à gérer pour le gouvernement Mackenzie-King, à cause de ses consonances politiques. Le dilemme de base du premier ministre est le suivant: pour tous les emplois reliés à la production de guerre, il n'y a qu'un nombre limité d'hommes et de femmes disponibles; de surcroît, tout embrigadement de la main-d'œuvre sous l'uniforme se fait au détriment de celle qui doit nourrir le pays afin de produire les vivres et les armements envoyés outre-mer. A partir de 1942, Mackenzie et son cabinet de guerre essaient de détourner une partie de plus en plus importante la main-d'œuvre vers les travaux de guerre – voire sous l'uniforme des appelés.

    Le travail ne manque pas en temps de guerre

    A la fin de 1943, l'effort de guerre canadien repose sur environ 5 millions de travailleurs salariés, soit presque la moité de sa population (11.3 millions). Ils sont répartis comme suit:

  • 1.2 millions dans le secteur agroalimentaire.
  • 1 million – dont 190,000 femmes – dans les travaux de guerre.
  • 300,000 dans les secteurs forestiers, miniers, et dans les utilités publiques.
  • 2 millions dans le secteur industriel civil.
  • De ce total, c'est dans le dernier groupe qui produit pour les besoins civils que le gouvernement fédéral va détourner des journaliers et ouvriers pour des travaux de guerres jugés plus importants. Mackenzie-King et Howe croient pouvoir puiser ½ million d'ouvriers dans ce-dit secteur industriel pour leurs besoins militaires. A l'automne 1942, le Canada se retrouve avec une pénurie de capital humain causé par l'accroissement des forces armées et de l'industrie de guerre. Les premiers stages de production de guerre n'ont requis qu'un nombre peu élevé de travailleurs, mais au fur et à mesure que la production se développait, les chômeurs de l'époque n'avaient aucune difficulté à se trouver du travail – et cela était bienvenu chez un grand nombre d'entre eux qui avaient connu la dèche. L'hypertrophie des forces armées canadiennes a exigé des centaines de milliers d'hommes en bonne condition physique. Pour faire face à la rareté des ouvriers expérimentés, le Cabinet de guerre a dressé un plan d'initiation de base au travail manuel et industriel pour plusieurs dizaines de milliers de chômeurs – dont des femmes. A partir de l'été 1943, plus de 50% des nouveaux "initiés" sont des femmes.

    Service national civil sélectif

    Aussi longtemps qu'il a été possible, le Canada a laissé à chacun libre de choisir son emploi. Vers 1942, il devenait évident que la persuasion et le contrôle volontaire ne suffisaient pas à maintenir à son plein rendement l'effort de guerre du pays. Un plan de Service national civil sélectif est présenté par le gouvernement en Mars 1942. Il élève la limite d'âge pour l'appel des hommes sujets au service militaire, et interdit certains emplois aux hommes d'âge militaire – en prévision de les conscrire, bien sûr. Une campagne a été entreprise pour recruter des ouvrières. Le projet devient une loi en Août 1942 et va changer la donne au niveau de la main-d'œuvre. Dès lors:

    1. Il n'est plus permis aux travailleurs de changer de situation à volonté.
    2. Les employeurs doivent faire rapport sur les changements de personnel.
    3. La loi gobe désormais les célibataires et les veufs sans enfants entre 20 et 40 ans

    Tout Canadien qui songe à changer de position se trouve immédiatement soumis au contrôle du Service national civil sélectif. Employeurs et employés ne peuvent plus offrir ou demander du travail par voie d'annonces dans les journaux, sans avoir la permission du bureau local du Service national civil sélectif. Un employé qui veut quitter son travail doit en aviser son employeur à une semaine d'avis, par écrit, et il en est de même pour tout employeur. Une copie de l'avis écrit doit être adressée au bureau d'Assurance-chômage de la localité. L'employeur ne peut interroger un employé pour un travail sans que ce dernier n'ait obtenu d'un bureau de placement la permission de chercher un job. Qui plus est, un employé peut se voir dans l'obligation d'accepter une position donnée ou bien être transféré dans une autre occupation où son travail sera plus nécessaire. La personne à qui l'on donne ainsi une position où elle sera plus utile sera rendue à son ancienne job après la guerre. Il en sera ainsi des marins, soldats et aviateurs qui reviendront à leur ancien travail. Ainsi, les forces productives ont été rationnées, au même titre que le café, le thé et l'essence.

    Comme dans tous les pays belligérants, les femmes occupent des emplois jusque-là réservés aux hommes. Ce ne sont pas des tâches dures, mais elles demandes une grande présence d'esprit. La main-d'œuvre féminine est particulièrement appréciée dans les usines de munitions parce qu'elle exige des nerfs calmes et une bonne condition physique. L'inscription de la main-d'œuvre féminine au Canada débute en Septembre 1943. Là-encore, il y a une priorité d'âge; les femmes de 20 à 25 ans sont sélectionnées les premières. Elles doivent se rapporter de temps à autre au bureau local du Service national civil sélectif pour y être interrogées. Celles-ci seront, au besoin, orientées vers les positions où leur habileté et leur expérience seront le plus utile à l'effort de guerre. Pour soulager le fardeau des femmes déjà employées, le gouvernement Mackenzie-King a dressé des plans de garderies avec les législatures de l'Ontario, de la Nouvelle-Écosse et du Québec. D'autres mesures administratives conjointes sont prises pour assurer tous les égards possibles aux ouvrières de l'industrie.

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    Vie et société

    La guerre va profondément modifier la société canadienne. Elle venait tout juste de sortir d'une période économique difficile pour subir la réalité de la guerre. Les Canadiens constatent que le gouvernement Mackenzie-King va prendre une place de plus en plus prédominante dans leurs vies. En fait, jamais l'État fédéral canadien ne sera aussi puissant que durant la Seconde Guerre mondiale. Il soumet les Canadiens à de nombreuses restrictions qui règlent leur travail, leurs salaires, leur alimentation, leurs voyages, et tous leurs achats.

    Le rationnement

    Jusqu'alors, les Canadiens bénéficiaient d'un haut degré de liberté et, pour certains d'entre eux, un niveau de vie des plus élevés. Le premier effet concret de la guerre a été l'instauration d'un rationnement progressif de l'économie intérieure du pays. Ce contrôle s'est traduit par 4 mesures législatives:

    1. La politique financière du gouvernement axée sur le dirigisme d'État.
    2. Le gel des prix.
    3. Les priorités de guerre sur les matériaux.
    4. Le contrôle exercé sur la production et la distribution de ces matériaux.

    Le plan fédéral de mobilisation des ressources sera lui-aussi mis en action graduellement. Les Canadiens n'ont pas été tout de suite écrasés de taxes pour payer les nouvelles dépenses militaires du gouvernement. La Banque du Canada a mis en circulation du nouvel argent pour stimuler la production et le commerce – au grand scandale des partis CCF et créditistes, qui dénonçaient l'inaction fédérale devant les besoins des citoyens durant les dures années de la Crise économique. À mesure que la production augmentait, chaque usine et commerce commença à sentir les effets de la politique financière du gouvernement; des taxes plus lourdes furent imposées. De nouveaux impôts enlèvent aux individus le surplus de leurs gains augmentés. Ces mesures ont pour objectif d'empêcher l'achat d'objets de luxe et d'autres marchandises qui détournent le matériel et la main-d'œuvre qui peut servir à des fins militaires. Au début de 1944, le contrôle est si étendu qu'il affecte tout le monde. Le citoyen ordinaire a vu fixé le montant de son salaire. La seule variation apportée à ce montant se traduit par l'allocation de vie chère qu'il reçoit, ou par quelque déduction de l'impôt sur le revenu et des obligations d'épargne. On a lu qu'avant de quitter son emploi, un travailleur doit se soumettre à de stricts règlements. Il en est de même pour les dentées qu'il peut acheter en magasin. Diverses marchandises courantes ne sont plus disponibles au détail, et le citoyen sait exactement combien il paiera ce qu'il veut acheter, car les prix ont également été stabilisés

    Désormais, à chacun sa part de denrées

    C'est dans ce dernier domaine que le Canada a établi l'un des contrôles les plus importants. Se rappelant l'inflation au cours de 1914-18, le gouvernement fédéral a formé une Commission des prix et du commerce en temps de guerre, qui a pour tâche de surveiller les prix et de voir que les excès commis durant l'autre guerre ne se reproduisent pas. Le niveau des prix, au cours des deux premières années de guerre, a été le même que dans les années correspondant à la Première Guerre mondiale. Graduellement, les prix des aliments, des vêtements et des autres produits de première nécessité ont monté. La Commission des prix et du commerce a pris des mesures en certains cas pour enrayer ce mouvement de hausse. L'une des première mesures s'appliqua au logement. Les logis pour ouvriers étaient rares, surtout dans les petites localités où se trouvaient des industries de guerre. La demande excessive a fait monter le prix des loyers. Les salariés grognent. La Commission intervient pour forcer les localités à fixer le prix du logement dans certaines villes canadiennes. Il n'y a eu que peu d'excès de la part des propriétaires d'immeubles locatifs, car la plupart se sont conformés aux directives fédérales.

    Les prix furent stabilisés le 1er Décembre 1941. Après cette date, aucun prix au détail ne devait excéder le pris le plus élevé payé pour un produit ou un service au cours de la période comprise entre le 15 Septembre et le 11 Octobre précédents. Certains produits, comme les périssables, ne furent pas soumis au contrôle des prix. Le gel des prix a causé des ennuis à de nombreux marchands, et la Commission a arrêté une politique générale qui distribuait le fardeau des prix stabilisés entre toutes les personnes intéressées: le manufacturier, le grossiste et le détaillant. Le travail de la Commission des prix et du commerce est lié à celui de la Commission de contrôle des industries de guerre, qui est en charge de la production de guerre. Les deux organismes travaillent en étroite collaboration avec les fonctionnaires canado-américains du PJDB. Certains produits sont devenus tellement rares qu'il a fallu les rationner:

    1. Le sucre
    2. Le thé et le café
    3. L'essence pour les civils.

    La Commission de contrôle des industries de guerre exerce une mainmise absolue sur l'ensemble des activités industrielles et peut réclamer, pour des fins militaires, toute marchandises ou tout service destinés à la population civile. Les ordres de ces diverses commissions de contrôle ont grandement réduit le nombre des objets de consommation que l'on peut trouver en magasin:

    La fabrication des automobiles, des camions et des motocyclettes pour usage civil est interdite pour la durée de la guerre.

    La fabrication des postes de radio, des tourne-disque est également interdite.

    Gel des salaires

    Le Canada produit du caoutchouc synthétique et dirige toute sa production à des fins militaires. Même avec la plus rigoureuse restriction de l'emploi de matériaux pour les besoins de la population, il y a pénurie de certaines matières premières. Durant l'été 1942, des succédanés ont été utilisés pour maintenir le rendement de la production militaire. Tous ces plans – gel des prix, politiques financière et les divers contrôles – auraient été inutiles sans le gel des salaires des travailleurs. Une augmentation incontrôlée des salaires aurait rendu impossible le contrôle des prix, car elle aurait créé une demande toujours croissante pour des denrées et marchandises de plus en plus rares. Pour ajuster les salaires aux prix courants, le Cabinet de guerre ordonne que tous les employeurs doivent payer une allocation pour chaque augmentation d'un point de l'indice officiel du coût de la vie, au-dessus du niveau d'Octobre 1941. La mesure est adoptée le 15 Février 1942. Les modifications dans le paiement de ces allocations est annoncé tous les mois. En Juillet 1942, l'indice canadien du coût de la vie a monté à 117.9, soit une augmentation de 2.4 points sur celui d'Octobre 1941. Conséquemment, tous les employeurs affectés ont dû payer une nouvelle allocation à partir du 15 Août. Celle-ci se calcule ainsi:

  • $0.25 pour chaque augmentation ou diminution d'un point pour les travailleurs qui reçoivent $25 ou plus par semaine.
  • 1% du salaire hebdomadaire pour les hommes en-bas de 21 ans et les femmes gagnant $25 ou plus par semaine.
  • Évidemment, cette mesure nécessite des règlements différents selon le salaire qu'un employeur paie à ses travailleurs. Les salaires des gérants, directeurs et autres employés occupant un rang supérieur à celui de contremaître, ont été stabilisés: ces gens ne recevront aucune augmentation, au-dessus du taux établi le 7 Novembre 1942. La Commission permet cependant le paiement d'une allocation de vie chère à ceux qui gagnent moins de $3000 par année. Les promotions d'employés qui comportent des augmentations de salaire requièrent l'approbation du ministre fédéral du Revenu. La grande difficulté dans cette politique du travail est d'éviter les troubles industriels et d'assurer la plus grande production possible. Les différents entre patrons et ouvriers doivent être soumis à un comité de conciliation s'ils ne peuvent être réglés autrement. Fait à noter, le Canada n'interdit pas le droit de grève malgré son état de guerre. Aucune grève n'est permise avant que le comité de conciliation ait publié son rapport, et elle ne l'est ensuite que si le vote est pris sous les auspices du Ministère du Travail, avec un vote majoritaire des travailleurs.

    Contribuable

    Salaire

    Impôts & taxes

    Épargne

    Solde

    Célibataire

    $25.00

    $3.52

    $2.00

    $19.48

    $50.00

    $12.75

    $4.00

    $33.25

    $100.00

    $35.00

    $8.00

    $57.00

    Marié

    $25.00

    $0.96

    $0.96

    $23.08

    $50.00

    $8.36

    $5.00

    $36.64

    $100.00

    $28.12

    $10.00

    $61.88

    Marié & 2 enfants

    $25.00

    $0.34

    $0.34

    $24.32

    $50.00

    $4.60

    $4.60

    $40.80

    $100.00

    $21.96

    $12.00

    $66.04

    Total des impôts et de l'épargne pour trois groupes typiques

    L'effort de guerre imposé aux Canadiens a exigé une part considérable de ses revenus: nos salaires s'en vont en guerre, affirment à l'unisson les travailleurs. Pour la seule année 1943, la guerre coûte au Canada $3.2 millions, soit $278 par habitant. Cette somme dépasse tout ce que le Canada a dépensé par le passé, que ce soit en temps de guerre ou de paix. En comparaison, les opérations militaires canadiennes de la Première Guerre mondiale furent relativement peux coûteuses en dollars, soit $1,3 millions. En 1939, les dépenses militaires se chiffrent à $118,000 et celles de 1944 à $4,1 millions. Pour trouver cet argent, Mackenzie-King approuve les obligations d'épargne obligatoires; c'est sa façon de faire comprendre à la population canadienne qu'elle doit contribuer à l'effort de guerre peu importe le statut social ou l'épaisseur du porte-monnaie.

    L'alcoolisme

    Le phénomène de l'alcoolisme affecte une partie de la population canadienne et son taux sera grandissant entre 1939 et 1941. Le pays n'avait pas souffert d'une disette d'alcool durant l'entre-deux guerres; cependant, la consommation d'alcool va augmenter entre le printemps 1939 jusqu'à l'été 1941. Dans un message radiophonique, King reserre les contrôles sur la production d'alcool, car il est irrité par cet "alcoolisme de guerre"(icône). Mackenzie-King s'inquiète des ses conséquences sur l'effort canadien: désertions, retards, baisses localisées de la production et, surtout, un manque d'intérêt pour le volontariat. Le gouvernement fédéral classe le sucre et les produits éthyliques comme matériaux stratégiques car ils sont requis pour l'industrie pétrochimique. La teneur en alcool de certaines boissons alcooliques est réduite et certains items seront presque désalcoolisés.

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    L'alcoolisme de guerre, selon l'historien Audet - Permis d'achat d'alcool

    Sur la conscription

    Tout comme durant la Première Guerre mondiale, le Canada continue d'appliquer le principe du volontariat depuis le début de la guerre. La classe politique canadienne se souvient de l'âpreté des débats sur la conscription en 1917-18 qui aurait pu faire éclater le pays, et elle ne veut pas renouveler l'expérience. Qui plus est, l'opinion publique canadienne appuie toujours un gouvernement fédéral qui promet de ne pas rendre le service militaire obligatoire; mais, cette position ne fait pas l'unanimité au Canada. Les milieux conservateurs anglophones appuient une forme de conscription qui serait complémentaire au Service national civil sélectif. En 1942, tous les mobilisés sont convaincus qu'Ottawa ne les enverraient pas combattre outre-mer. Mackenzie-King maintiendra sa promesse même lorsque les États-Unis entrent en guerre. Cependant, il y avait une baisse du volontariat et un nombre croissant de recrues à former. Le premier ministre est coincé:

    Ou il applique une conscription intégrale – ce qui conduira sûrement le Canada vers des troubles civils.

    Ou il applique une conscription limitée etgraduelle – pour freiner le mécontentement et éviter les troubles civils.

    Mackenzie-King opte pour la deuxième option par le biais d'un plébiscite national par lequel il demande à la population de le libérer de sa promesse de ne pas établir la conscription (icône radio). Rien dans le référendum n'indique que la conscription pour les envois de troupes outre-mer sera imposée. Il applique sa devise "la conscription si nécessaire mais pas nécessairement la conscription". Le 27 Avril 1942, le vote est tenu et le Canada se divise en deux: 80% des anglophones votent pour la conscription alors que 85% des Québécois francophones s'y opposent. Globalement, plus de 64% de la population canadienne accepte de donner carte blanche au gouvernement, et ce sera à Mackenzie-King de bien diriger son gouvernement pour éviter une situation de crise comme celle du printemps 1918.

    Le gradualisme dans la conscription des recrues ne provoque aucun événement fâcheux durant l'année 1943. Les nouveaux embrigadés font leur entraînement au Canada et leur nombre demeure relativement faible: 154,322 hommes ont été mobilisés et seulement 55,000 seront retenus au sein de l'armée – 26,000 autres sont renvoyés à la vie civile pour diverses raisons. En Décembre 1943, l'effectif militaire sur le territoire canadien est de 62,000 soldats et ne passera qu'à 78,876 en Mars 1944, si bien que si la guerre avait pris fin durant l'automne 1944, l'envoi de conscrits outre-mer n'aurait jamais été soulevée. Après les pertes canadiennes à Caen et Falaise, il n'y a plus assez de volontaires pour compenser les pertes. Ce problème est amplifié par le fait que les hommes encore disponibles sont mal répartis dans l'armée canadienne – trop d'éléments de soutien comparés aux véritables porteurs d'armes… La perception de la crise des renforts n'est pas unanime chez les responsables militaires canadiens. En Juin 1944, le lieutenant-général Stuart affirme au premier ministre que la conscription sera inutile à cause de la retraite générale allemande à l'Ouest: nos volontaires suffiront, dit-il. En revanche, le ministre Ralston croit qu'un apport plus important de mobilisés est nécessaire, et propose à Mackenzie-King d'envoyer les territoriaux déjà entraînés. King n'accepte pas les arguments de Ralston pour des raisons de politique intérieure Bien que son cabinet soit divisé, il refuse d'abandonner le principe du volontariat, estimant que toute conscription massive conduirait à l'éclatement du pays. Le ministre Ralston démissionne et Mackenzie-King le remplace par le général McNaughton. Ce dernier croit que son seul prestige militaire sera suffisant pour stimuler le volontariat.

    Le ministre de l'Air, Power, ne veut pas envoyer outre-mer les soldats mobilisés en vertu du Service national civil. De son côté, le ministre de la Marine, Macdonald, désire une conscription intégrale. De surcroît, il y a de la grogne dans la hiérarchie militaire supérieure et les menaces de démission sont nombreuses, mais personne ne retire ses galons. Le mois de Novembre 1944 se déroule sur un fond de crise ministérielle grave: Mackenzie-King veut que Power démissionne; ce dernier refuse. Plusieurs unités territoriales manifestent leur mécontentement à l'idée d'être envoyée outre-mer. La population commence à s'inquiéter, et cela même malgré la censure radiophonique. Plus de 7800 soldats s'absentent sans permission pendant plus de 72 heures. La situation se calme et, en tout, 12,908 conscrits – surnommés les "zombies" par le Toronto Star – seront envoyés outre-mer, dont seulement 2500 en service actif.

    L'historien américain Mason Wade rappelle à juste titre que la crise des renforts de 1944 a été en bonne partie artificielle. Selon lui, elle avait surtout été causée par les efforts "sans scrupules" d'un parti fédéral resté depuis longtemps dans l'opposition - le Parti conservateur - qui était prêt à tout faire pour reprendre le pouvoir. L'enjeu n'a jamais été d'assurer l'honneur du Canada durant la guerre, mais de protéger l'influence au Canada "dans un monde d'après-guerre pour des gens d'esprit conservateur".King peut enfin respirer. Il a encaissé le choc de la tempête politique autour de son plébiscite, même s'il a perdu plusieurs ministres de son cabinet de guerre. En déployant outre-mer une partie des troupes territoriales partiellement entraînées et en armes, Mackenzie-King a pu éviter les dangers politiques qu'auraient entraînés une conscription intégrale de civils. La grogne sera vite oubliée au moment de la capitulation allemande en Mai 1945.

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