Tarawa

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En Novembre 1943, l'amiral Nimitz entreprend sa reconquête du Pacifique centre selon sa stratégie pré-établie des sauts de puce entre les différents atolls (cliquez sur Plans 1944). Il commence par l'attaque de l'archipel des Gilberts, composé principalement des îles de Tarawa et de Makin. Nimitz tient à occuper Tarawa parce qu'il ne veut pas être attaqué par derrière lorsqu'il attaquera l'archipel des Marshall. Son supérieur, l'amiral King, donne son accord. L'île de Tarawa a un mille de long par 1/4 de mille de large. Les Japonais avaient construit une piste d'atterrissage pour chasseurs, et construit une série de bunkers renforcés très épais, dont certains étaient munis de pièces navales. A postériori, il aurait été préférable que cette île minuscule soit bombardée sévèrement; car, cela aurait détruit le terrain d'aviation et isolé la garnison sans moyen pour elle d'intervenir contre les opérations américaines. Mais la réalité fut toute autre. Tarawa sera la première offensive américaine dans cette partie centrale du Pacifique, ce fut aussi la première fois où les Américains furent confrontés dès leur débarquement à une farouche résistance japonaise, bien retranchée et bien approvisionnée.
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Opération Galvanic
C'est le nom donné par Nimitz à l'opération amphibie visant à capturer Tarawa et les Gilbert. Elle est commandée par le vice-amiral Spruance qui dispose de 139 navires sous son commandement. La force d'assaut est commandée par le contre-amiral Turner et elle comprend 7 vieux cuirassés avec des pièces de 14" et 16", 8 croiseurs, une trentaine de destroyers, et 8 petits porte-avions d'escorte pour pulvériser l'île avant que les Marines n'y débarquent. Ces avions ont également pour tâche de protéger la flottille. La garnison japonaise de Tarawa est commandée par le contre-amiral Shibasaki, qui a aménagé et améliorée les défenses de la petite île avec un grand zèle. De plus, il avait transformé l'ilot de Betio en un véritable fortin-orgelet de béton armé, capable de neutraliser n'importe quel destroyer croisant à sa portée. Pour l'opération Galvanic, Nimitz et son état-major prévoient des débarquements sur les îles de Nauru, Betio, Tarawa et Abemama. Néanmoins devant la trop grande défense de Nauru et son accès difficile, le débarquement est annulé au profit de la prise de l'atoll de Makin. Durant l'été 1943, l'amiral Nimitz ordonne aux porte-avions d’attaquer les îles Marcus, Abamama, Tarawa et Wake pour émousser les défenses nippones.
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La zone opérationnelle – Tarawa
L'effectif naval américain est composé de 3 cuirassés, 5 porte-avions d'escorte (CVE), 2 croiseurs, 9 destroyers ainsi que de 17 navires de transports divers. La force de débarquement sur Tarawa a été allouée à la 2e division de Marines et le débarquement sur Makin à la 27e division d'infanterie. L'ensemble de ces unités nommées sous le nom de 5e corps amphibie est dirigé par le général Holland Smith. La 2ème Division de Marines (USMC) appareillera de Nouvelle-Zélande tandis que la la 27eme Division US quittera Hawaii. Le 2eme Bataillon de défense sera laissé en garnison à Tarawa et Apamama tandis que le 7e bataillon de défense devra tenir garnison sur Makin. La 2e division USMC reçoit la tâche la plus compliquée et dut subir pendant l'été 1943 un entraînement accéléré pour apprendre à se servir des engins de débarquement. Du côté japonais, Tarawa avait déjà été fortifié comme une redoute insulaire depuis Mars 1943 par des fusiliers-marins (rikusentais) commandés par l'amiral Saichiro, soit 2600 combattants ainsi que 900 ouvriers coréens non armés. Les abris sous-terrains hébergeant les soldats sont renforcés à de nombreux endroits par plusieurs mètres de béton et recouverts de terre. Des pièces navales anciennes Vickers de 200mm ont été casematées, et de nombreuses pièces d'artillerie ont été affutées en redoutes au ras du sol pour compliquer la progression de toute force ennemie ayant débarquée sur l'île principale et ses îlots.
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La garnison japonaise de Betio à l'exercice – Casematage d'une pièce navale
Plusieurs pillboxes ont été aménagés au ras du sol pour faire feu presque à bout portant. Les défenses sont terminées durant l'été 1943, la plupart des ouvriers coréens sont évacués, et Saichiro passe son commandement à l'amiral Sasebo qui restera sur place pour défendre l'atoll. Pour réaliser leur débarquement sur ces îlots coraliens, les Marines devront utiliser des LVT (landing vehicle tank) ou "amphtracks" à faible tirant d'eau pour franchir la barrière de corail séparant l'océan du lagon. De surcroît, le débarquement ne pourra se faire qu'à marée haute et faute de connaissances sur les fonds marins autour de Tarawa, les Américains ne sont pas sûrs de leur affaire. Pour le bombardement de l'île, les Américains ont prévu un long pilonnage de l'île avec l'artillerie de marine avant l'intervention de l'aéronavale.
L'attaque
Le 20 Novembre 1943, les trois vieux dreadnaughts, 4 croiseurs et 9 destroyers ouvrent le feu contre l'île de Tarawa, et l'arrosent de 3000 tonnes d'obus durant un pilonnage de deux heures. Dès que les navires cessent le feu, l'île est bombardée par des F4U Corsair venant de Funafuti. A 8H45, Tarawa était complètement trouée et en feu de bout en bout, recouverte d'une fumée poussiéreuse ocre. Spruance ordonna le débarquement complet de la 2ème Division de Marines, ce qui est une aberration militaire: 16,700 hommes sur une île d'un mille de long... Les Japonais repèrent les Américains à 4h41 et déclenchent le feu de leurs batteries sans succès. Un peu plus tard, les premières troupes commencent à embarquer dans les premières péniches de débarquement, mais les transferts sont difficiles et les premières vagues de LVT ont du mal à garder leur cohésion. Pour la première fois de l'histoire navale américaine, des caméras sont embarquées à bord des péniches et elles vont filmer une partie des combats. À 5 h 42, les navires stoppent leurs tirs pour permettre à l'aéronavale d'attaquer Betio mais, celle-ci n'arrivant pas, les tirs reprennent à 6h05 et, entretemps, les Japonais ont pu se resaissir. Mais, lorsque les premiers véhicules amphibies dits "amphtracks" arrivent à proximité de la rive coralienne, ils reçoivent des tirs précis. Un Marine a fait la remarque suivante à son copain d'infortune: vraiment! Nos navires ne tirent pas très bien, je crois! Et son copain qui lui répond: tu ne crois pas vraiment qu'il s'agit de nos obus n'est-ce pas? Il était difficile pour les Marines d'admettre que des Japonais aient pu survivre à un bombardement parail, mais tel a été le cas.
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Marines cloués au sol sur la plage – Une casemate est finalement neutralisée
Il leur faut ensuite attendre 9h10 avant que les premières péniches du 3e Bataillon du 2ème égiment ne franchissent la barrière de corail et s'approchent de la plage. Mais, à ce moment, les Japonais déclenchent un feu nourri qui détruit nombre d'engins de débarquement. La compagnie I réussit à mettre en place une tête de pont, mais un poste japonais situé entre deux points de débarquement prend en enfilade les Marines. La compagnie K est bloquée tout comme la L qui perd 35 % de ses effectifs. Le 2 Bataillon du 8e Régiment arrive à 9h07 en subissant très peu de pertes. Les compagnies réussissent à s'enfoncer sur l'île. Cependant, sur un endroit, la force de débarquement doit subir un feu particulièrement nourri et les forces de débarquement subissent de lourdes pertes, ne pouvant établir une tête de pont solide. Les vagues suivantes ne peuvent débarquer sur la plage et doivent franchir le lagon avec de l'eau jusqu’à la taille, voire jusqu'aux épaules. Pris sous le feu croisé des mitrailleuses, des mortiers, et même de canons de 75mm, les véhicules amphibies et les barges de débarquement s'accumulaient sur une très petite plage de coraux coupants et de nombreus Marines sont tués et blessés. L'agglutinement d'un grand nombre d'hommes sur un périmètre aussi restreint augmente le taux de pertes en morts et blessés, et les combats qui suivent sont très cahotiques. Les Marines n'ont avancé que de 150 mètres en quelques heures. Les tranchées et trous d'hommes japonais sont si bien camouflés que les soldats n'avaient qu'à attendre que les Marines ne soient à quelques mètres d'eux avant d'ouvrir le feu, soit de flanc ou par en arrière. Subissant tous ces tirs croisés, les Américains sont complètement désorganisés.
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Ça tire de partout – Toujours agglutinés sur un bout de plage – Tankette japonaise détruite
Il faudra 48 heures de combats furieux au lance-flammes, et à la grenade avant que les Marines ne prennent l'île. Sur l'îlot fortifié de Betio, tous les Japonais périrent, sauf un officier, 16 hommes et 129 ouvriers coréens. Sur Tarawa, les bunkers et casemates navales avaient été détruits par le bombardement, mais des Japonais s'y cachaient encore, et il y eut quelques autres échanges de tirs. De nuit, certains Japonais pugnaces nagent jusqu'aux LVT détruits lors du débarquement pour y installer des mitrailleuses et tirer à revers sur les Américains mal abrités (voir clip ci-bas). D'autres iront même jusqu'à se ficeler aux arbres pour faire feu sur les Marines. Les Américains ont retenu les leçons de l'utilité tactique du lance-flammes utilisé par les Allemands durant les batailles de Smolensk et de Stalingrad comme un excellent outil pour déloger les tireurs embusqués peu visibles via du liquide enflammé. Sur les 16,700 Marines débarqués à Tarawa, 1069 furent tués et 2050 blessés, soit 17% de l'effectif engagé. La nouvelle sema la consternation dans l'opinion publique américaine qui n'acceptait pas un taux de pertes aussi élevé pour un si petit bout de terrain. Le Congrès vota une motion de blame à Nimitz qui, à son tour, gronda Spruance. L'atoll de Abemama fut pris avec des pertes légères: 64 tués et 150 blessés durant la prise de Makin. Les Américains s'attendaient à des pertes plus sévères sur cette île des Gilbert. La ténacité combattive, voire fanatique, du soldat japonais dans la défensive a étonné les stratèges américains. Elle va entretenir une sourde perception chez bon nombre d'Américains qui croient que pour vaincre militairement le Japon, il faudrait exterminer les Japonais...
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Les combats sont difficiles – Les prisonniers sont peu nombreux
Qui plus est, au fort prix de sang payé par la prise de Tarawa, s'ajoute la perte d'un des porte-avions d'escorte de Spruance. Le Liscome Bay fut torpillé et coulé par le submersible hauturier japonais I-175 commandé par le capitaine Tabata. Il n'y eut que 33 survivants; le capitaine Wiltsie et 642 autre marins périrent. Tarawa capturée signifie que Nimitz peut poursuivre sa stratégie dite des "sauts de puce" dans les archipels du Pacifique.
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