Les relations anglo-américaines

1938-41

Tout comme la Crise de 1929, le début de la Seconde Guerre mondiale n'a pas rapproché l'Angleterre des Etats-Unis. Les deux pays avaient chacun évolués séparément depuis l'entre-deux guerres. Leurs populations s'ignoraient. Le début des hostilités européennes n'a pas créé une collusion d'intérêts pourtrant souhaitée par le gouvernement britannique. Londres est obligé de composer avec les nouvelles restrictions américaines, et doit manœuvrer avec finesse et persévérance pour associer ses craintes avec celles des Etats-Unis. La classe politique américaine se méfiait de l'Angleterre, et croyait qu'une participation américaine à une guerre européenne n'était pas nécessaire. Les médias de la côte Est affirmaient qu'une nouvelle guerre ne ferait l'affaire que des "marchands de canons", aux détriments des appelés; elle conforterait l'Angleterre dans ses illusions de grandeur impériale. Cette perception politique était si forte que l'administration Roosevelt avait institué une commission d'enquête sénatoriale – la commission Nye – pour la confirmer avec brio. L'un des membres de cette commission, Alger Hiss, résuma les conclusions des délibérations pour les micros de la radio (icône ci-contre). Pour prévenir tout danger de guerre dans des conflits qui n'ont rien à voir avec l'intérêt national américain, Roosevelt fit passer la Loi sur la Neutralité en 1937. Le gouvernement britannique est atterré. Ce dernier sait qu'il avait passé au-travers la Première Guerre mondiale grâce à l'appui financier et militaire américain, et se voit désormais bloqué de toute aide future en cas de guerre européenne. Les décideurs britanniques savaient que l'Angleterre s'était épuisée durant l'épreuve de 1914-18, et qu'elle ne pourrait pas survivre comme entité étatique si elle est contrainte à une guerre majeure. Un analyste sénior du Foreign Office, Robin Sitter, écrit au roi Georges V que we only scrub out of the last war with Germany with every bit of assistance that the United States could deliver. The deduction is now clear and plain: in any crisis of life and death, this Neutrality Act might be our death. Le mur créé par la Loi sur la Neutralité américaine fut un facteur important pour expliquer la politique d'apaisement mené par Chamberlain avant la guerre. Sans l'aide financière et matérielle américaine en temps de guerre, l'Angleterre ne pouvait que perdre, d'où la nécessité de faire patte douce devant les revendications d'Hitler.

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L'évolution de la relation

Le gouvernement Chamberlain comptait beaucoup sur l'invasion de la Tchéquoslovaquie en Mars 1939 pour faire sortir l'administration Roosevelt de sa léthargie; mais, les Britanniques furent décus. Le gouvernement américain ne répondit pas. La presse américaine rapportait les faits, sans plus. Quant à l'opinion publique, elle restait en bonne partie indifférente aux événements européens – tel que pouvait le constater, entre autres, les projectionnistes des salles de cinéma américains. La population américaine se sent isolée et protégée géographiquement. Ultérieurement, la visite du nouveau couple royal à Washington ne réussit pas à séduire les décideurs américains, mais permet de renforcer le sentiment pro-britannique dans une partie de l'élite de la côte Est.

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L'Europe? nous ne sommes pas intéressés – Un bimoteur Lockheed est traîné des USA au Canada

Sans rien garantir aux Britanniques, le gouvernement américain opta de les accomoder, dès que ceux-ci se lancent dans une politique improvisée de réarmement tardif. L'Angleterre entreprit d'acheter toutes les fournitures militaires requises tandis qu'il y a encore la paix: ce sera le "Cash and Carry" (payez et emportez). De nombreuses firmes américaines reçoivent des contrats britanniques. La firme Lockheed Aviation construit frénétiquement des patrouilleurs bimoteurs Hudson et essayait de les livrer le plus rapidement possible en Angleterre avant que la guerre n'éclate en Europe. En cas de guerre, la Loi de la Neutralité s'appliquerait et stopperait toutes les livraisons. Roosevelt esquissa une trouvaille: le "payer et emporter", et réussit à convaincre le Congrès.. Lockheed et d'autres firmes américaines étaient autorisées à continuer à produire des avions pour les Britanniques et d'autres clients, à condition que les appareils ne quittent pas les Etats-Unis par leurs propres moyens – ce qui obligeait de curieux arrangements.

  • Les avions partaient de Californie pour la frontière canado-américaine à Pembina (image ci-haut)
  • Les avions se posaient à quelques dizainnes de mètres de la frontière, abandonnés par leurs équipiers US.
  • Des fermiers canadiens avec des attelages à bœufs trainaient les bombardiers du côté canadien.
  • Les pilotes canadiens et britanniques les convoyaient en Angleterre.
  • Cet exemple coloré illustrait l'état réel des relations anglo-américaines: une administration Roosevelt tenue en laisse par la Loi sur la Neutralité, et un gouvernement britannique incapable de la faire bouger.

    Doléances churchiliennes

    L'arrivée de Churchill à la tête du cabinet de guerre britannique en Mai 1940 allait changer la donne dans les relations anglo-américaines, mais pas tout de suite. Bien qu'étant lui-même à demi-américain, Churchill constate rapidement que l'aide américaine apportée par le Cash & Carry est insuffisante. Qui plus est, elle draine rapidement les finances britanniques. Au même moment, l'Angleterre commence à subir un blocus naval allemand. A Londres, l'ambassadeur américain Joe Kennedy était persuadé que l'Allemagne viendrait rapidement à bout de la résistance britannique, avec la même facilité qu'elle avait vaincue la France (ci-contre). Le jour de la chute de Dunkerque, Churchill fit un discours passionné aux Communes où il prophétise que l'Angleterre sera "un jour" aidée par les Etats-Unis: we will fight to the beaches., until a new world with all its power and might come to the rescue of the old one. Il anticipe ainsi un partnership de guerre qu'il juge indispensable pour vaincre l'Allemagne. Mais il y a un hic – et de taille: les Etats-Unis ne sont pas en guerre. Sans l'aide américaine, l'Angleterre serait vaincue. Churchill débute une correspondance de doléances télégraphiques avec Roosevelt pour l'inciter à l'aider. Mais Churchil se fait trop pressé, et Roosevelt est un peu ennuyé par cette mouche du coche.

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    Joe Kennedy est pessimiste sur la survie de l'Angleterre – Churchill renvoie Kennedy aux États-Unis

    Sa première doléance était d'obtenir des navires d'escorte pour défendre ses approches maritimes. Roosevelt lui répond qu'il "aimerait aider, mais le Congrès va m'empêcher de le faire". Churchill aura beau le supplier durant deux mois, avec des litanies du genre: I must insist that we receive those planes and destroyers; I assure you that this is the right thing to do… Roosevelt ne bougera pas. La politique américaine immédiate vis-à-vis de l'Angleterre dépendait, en fait, de la résistance de la RAF contre la Luftwaffe durant cet été 1940. Il y a de ces combats qu'une nation doit mener et gagner toute seule. Il était hors de question que Roosevelt envisage d'aider Churchill si ce dernier perd la bataille d'Angleterre. Selon Joseph Alsop, une victoire britannique dans les airs modifierait l'attitude du gouvernement américain (ci-contre), mais les pronostics apparaissent sombres.

    Initiatives du Foreign Office

    Tout d'abord la radio. Le gouvernement britannique se demandait quoi faire pour inciter les Américains à l'aider contre Hitler. Le Foreign Office propose de diffuser en direct les commentaires des reporters de guerre couvrant le Blitz londonnien... Certains députés des Communes trouvaient qu'une telle idée était de mauvais goût, mais Churchill accepte. Un reporter américain, Edward Murrow Au fur et à mesure que les bombes allemandes pleuvent, les reporters américains et britanniques se laissent gagner par les événements et perdent une partie de leur objectivité. Cependant, l'effet est bon de l'autre côté de l'Atlantique, car une partie de l'opinion éduquée sympathise avec les souffrances de la population britannique – surtout lorsque celle-ci constate les effets des bombardements par les actutalités cinématographiques. Une partie de l'opinion publique américaine est interpellée par ces reportages radiophoniques.

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    J'ai une carte secrète "made in Germany" – Le renseignement britannique est actif à New-York

    Ensuite la peur. Le Foreign Office fabriqua de toutes pièces un alibi pour effrayer l'administration Roosevelt. Les agents de l'Intelligence Service basés (et du MI6) au Rockfeller Center à New York produisent une carte de l'Amérique du Sud sur laquelle était indiquée les ambitions allemandes sur l'hémisphère américain – la carte est fausse, bien sûr. Celle-ci est présentée au Département d'État américain et fait un tabac sur les hauts-fonctionnaires. Les Britanniques affirment l'avoir pris à un agent allemand... Même Roosevelt mordit à l'hameçon britannique, mais cela ne fut pas suffisant pour entrainer les Etats-Unis en guerre. Lorsqu'un retraité du Foreign Office fut interviewvé en 1987 pour lui demander s'il ne se sentait pas honteux d'avoir agi ainsi en 1940, ce dernier répondit que at this moment, we were fignting for our lives and we had to do what must be done... En fait, le gouvernement britannique était si désespéré qu'il était prêt à toutes les improvisations et pirouettes pour convaincre les Américains du danger allemand.

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    Le Prêt-Bail et la Charte de l'Atlantique

    Cette loi votée par le Congrès en Mars 1941 (voir chapitre suivant) va améliorer les relations anglo-américaines:

    1. Elle va à la fois accroitre l'aide matérielle et militaire aux Britanniques.
    2. Elle va poser les premiers jalons d'un rapprochement politico-stratégique entre les deux pays.

    Cette aide ne fut pas populaire dans la classe politique américaine. Beaucoup de congressmen croyaient que l'Angleterre se servirait du matériel surtout pour consolider sa position impériale. De surcroit, ils ne percevaient pas l'Angleterre comme une entité démunie. Mais cette même classe politique change d'idée à l'automne 1941; elle perçoit les Britanniques à la fois comme leurs "mercenaires" dans la guerre européenne, et comme des dépendants des Etats-Unis. Le 22 Juin 1941, l'Allemagne nazie attaque l'URSS. Hitler lance son Opération Barbarossa. Le caractère titanesque et tragique de ce nouveau conflit germano-soviétique donna un répit militaire et politique à l'Angleterre. Roosevelt en profita pour inviter Churchill à le rencontrer en mer à la nouvelle base américaine d'Argentia, à Terre-Neuve. Churchill est ravi de l'invitation. Il dit à son conseiller privé, Colleville, que I do not believe that our friend invited me so far away if he was not ready to take a further step to enter the war. La rencontre se déroula à bord du cuirassé Prince of Whale, frais réparé depuis son duel contre le cuirassé Bismarck. Aux dires de la délégation américaine, c'est comme si "l'électricité passait entre les deux hommes". Churchill s'inclinait bien bas en manifestant une franchise étonnante envers son interlocuteur: il voulait que les Etats-Unis entre en guerre à ses côtés.

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    Onward Christian soldiers... – Rencontre des amiraux Stark et Pound en Islande

    Une amitié immédiate se développa entre Churchill et Roosevelt. Durant leur premier meeting, ils firent des discours complémentaires. Churchill utilisa toutes les ficelles de la langue anglaise dans un exposé émotif centré sur l'expérience historique conjointe des deux pays. C'était, en fait, la seule carte qu'il pouvait jouer en présence de Roosevelt. Le discours de Roosevelt fut plus rationnel et confirmait que les Etats-Unis sympathisaient avec les souffrances de l'Angleterre, mais ne peuvent pas se permettre d'entrer en guerre. Tout ce que Roosevelt pouvait promettre à Churchill, était de signer une déclaration dite "de buts de guerre communs. Churchill est content. Cependant, Roosevelt avait sa petite idée.. L'Angleterre était à la tête d'un empire commercial et territorial, avec ses propres barrières tarifaires. Roosevelt manifeste également de la franchise: il demande à Churchill si l'Angleterre consentirait à se départir de son empire après la guerre, afin de créer un monde économiquement plus libre. Roosevelt lui explique que l'Angleterre n'a plus les moyens financiers d'afficher une posture impériale; il lui dit que le monde bouge et change, et qu'il serait hors de question d'encourager le colonialisme d'antan. Roosevelt parle de l'Inde – le joyau de l'Empire britannique – et demande à Churchill comment une Angleterre affaiblie depuis 1918 peut espérer, après la guerre, maintenir sa domination coloniale dans un sous-continent de 500 millions d'habitants. Il faut noter ici que Roosevelt n'impose pas ses propos à son interlocuteur estomaqué; il ne pose pas des conditions en échange d'un appui américain, car il croyait pouvoir convaincre Churchill avec des arguments.

    Le meeting d'Argentia se termina ainsi. Churchill avait réussi à développer rapidement une amitié avec le président américain, et à accélérer la collaboration navale entre les deux pays, mais rien d'autre. La responsabilité de la conduite de la guerre reposait toujours sur ses seules épaules. Cependant, les Communes n'étaient pas ravies par "l'acceptation" de Churchill de sacrifier l'Empire britannique – pour lequel l'Angleterre se bat… Mais à l'automne 1941, il ne fait aucun doute que les relations anglo-américaines sont meilleures qu'au début de la guerre. Les deux pays ont étalé leurs visions stratégiques, leurs priorités navales, et défini une connivence circonstancielle d'intérêts dictés par la guerre européenne. En revanche, l'opinion publique américaine ne se montre pas intéressée et ne veut pas être dérangée dans son confort.

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