Les États-Unis et la guerre

Les États-Unis sont plongés dans la guerre par l'attaque sur Pearl Harbor, suivi de la déclaration de guerre de l'Allemagne nazie, trois jours plus tard. Pour les Américains, la guerre devenait un défi à surpasser, une job à faire avant de rentrer chez soi, une manifestation de mauvaise humeur face aux agresseurs germano-nippons. La population a vécu son entrée en guerre dans le même état de confusion que ses dirigeants. Elle se sent profondément insécure. Il ne manquait pas de volontaires pour s'enrôler dans les bureaux de recrutement. Cependant, la mobilisation ne se fit pas d'une manière ordonnée et la plupart des enrôlés n'avaient aucune formation. L'impréparation militaire et industrielle du pays allait causer d'énormes délais dans ses capacités combatives. Comme dans toutes les situations de guerre, les Etats-Unis devront faire leur première année de guerre avec les moyens alors disponibles. L'administration Roosevelt agit d'une manière précipitée dans plusieurs dossiers, dont ceux touchant la mobilisation des ressources. Les différentes agences gouvernementales reçoivent l'ordre de concevoir et/ou d'appliquer des plans de mobilisation des ressources minières, énergétiques et industrielles, pour fins de production de guerre. Les fonctionnaires sont dépassés par l'énormité de la tâche qui les attend, malgré le fait que quelques agences avaient déjà élaboré des esquisses ou des mémorandums pour de tels plans. La guerre étant devenue une réalité, les fonctionnaires devaient penser vite et agir vite, ce qui peut certainement en perturber plusieurs… Vient ensuite le sort des immigrants des pays ennemis. Ils furent soumis à l'opprobre d'une opinion publique qui exigeait vengeance depuis Pearl Harbor. De nombreux citoyens germano-américains doivent se rapporter au FBI pour vérification d'antécédents. On invitait la population à dénoncer toute activité suspecte de la part des immigrants originaires des pays belligérants – tout en prenant soin d'éviter les excès.

____________

Immigants japonais internés

Les résidents japonais aux États-Unis ont très mal vécu l'entrée en guerre des Etats-Unis. Ils se considéraient Américains et se considéraient aussi loyaux avant qu'après Pearl Harbor. Un facteur particulier peut expliquer la hargne de la population américaine envers les immigrants d'origine japonaise. Il ne faut pas oublier que durant la Première Guerre mondiale, les Américains avaient dirigé leur colère que contre un seul ennemi: l'Allemagne. Durant la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se retrouvent avec trois adversaires sur les bras: l'Allemagne, l'Italie et le Japon. Si l'ostracisme des immigrés d'origine allemande ne posait pas trop de problèmes en 1917-18, il en était tout autrement à partir de 1942. Les Américains d'origine allemande et italienne devaient rester chez eux, respecter un couvre-feu qui leur était imposé, et se concentrer dans des activités professionnelles de secteurs économiques jugés peu dangereux pour la sécurité du pays. Il était plus facile à la population américaine de s'en prendre aux immigrés japonais qu'à ceux d'origine germano-italienne à cause de leur faible nombre: En 1942, les minorités germanos-italiennes étaient beaucoup plus importantes qu'en 1917 et elles bénéficiaient d'une certaine complaisance de la part de l'opinion publique. Elles disposaient également de porte-paroles écoutés à Washington. Thomas Mann parla en faveur des immigrés germanophones, et la mère de Joe DiMaggio fit de même pour les Italo-Américains. Les immigrés américains d'origine japonaise, eux, n'avaient aucun porte-paroles, et ce fut facile pour le gouvernement Roosevelt de s'en prendre à eux. Un conseiller de Roosevelt, le banquier George Ball se montre dégoûté par la discrimination à l'égard des immigrants d'origine japonaise (icône ci-contre) bien intégrés dans la société – dont beaucoup avaient déjà des fils engagés dans l'US Army.

__

Commerce japonais – Camp de concentration d'immigrants japonais – Cette dame n'aime pas les Japonais

Le 19 Février 1942, Roosevelt signe le Décret 9066 ordonnant la dépossession et l'internement de 120,000 immigrants d'origine japonaise. L'ordre donné étaait logistiquement réalisable à cause de la localisation géographique: D'abord, tous les immigrants d'origine japonaise habitent la côte Ouest. Ensuite, L'US Army peut gérer le transport et la "relocalisation" des immigrés japonais. Ils avaient dix jours pour vendre leurs biens ou les céder à l'État. Ils furent parqués dans des autobus et conduits dans des lieux de concentration de population, entourés de fils barbelés et de miradors. Les Nippo-Américains se considéraient floués et trahis par leur propre pays. Et l'opinion publique, bientôt encouragée par la propagande officielle, leur faisait bien sentir. Ils n'étaient plus des citoyens, ou même des êtres humains, mais des "dirty Nips" – une appellation qui ne veut rien dire en elle-même sauf que, dans l'esprit de l'époque, elle désignait ces "sales Jaunes moins que rien"; elle permettait de mieux démoniser l'adversaire japonais. Les films de propagande américains tournés par Disney ou Capra et diffusés par le biais des actualités cinématographiques entretiennent cet état d'esprit dans l'opinion publique (clip ci-haut).

Vers l'économie de guerre

Le gouvernement américain débute une politique de rationnement des ressources et de produits de consommation: métaux, caoutchouc et, surtout, l'essence. Désormais, il faut des coupons pour se procurer un ensemble de denrées de première nécessité. La population américaine s'accomode rapidement de ces mesures d'austérité, à la grande surprise des fonctionnaires. Le seul produit difficile à gérer était l'essence. Dans ce pays où règne déjà "l 'idéologie de la bagnole" (l'expression est de Sartre), les Américains étaient prêts à toutes sortes de combines et de polissonneries afin de se procurer de l'essence pour leurs automobiles. Mais en gros, la politique fédérale de rationnement de l'administration Roosevelt fonctionne parfaitement. L'entrée en guerre résorbe rapidement le chômage. Les gens se trouvaient assez facilement du travail, ce qui était une bénédiction après des années de dépression économique. Un Bureau du Travail national (Labor Board ou NWLB) est établi pour organiser et gérer l'attribution des emplois, surtout ceux qui gravitent autour de l'effort de guerre. Toutes les firmes et industries devaient se conformer à ses diktat; considéré comme une intrusion, voire une gifle contre la libre entreprise. Des employeurs récalcitrants furent punis, et quelques-uns limogés. Le plus important d'entre eux fut Sewell Avery, président de la firme Montgomery Ward, qui fut arrêté par les militaires et chassé de son bureau devant les caméras alors qu'il était assis sur sa chaise. La loi s'applique à tout le monde en temps de guerre, même aux riches… Le gouvernement Roosevelt augmente ses taxes et encourage les citoyens à contribuer aux bons de la victoire. Mais en fait, c'est l'augmentation de la production industrielle qui va créer la richesse individuelle aux États-Unis. L'effort de guerre initial coûtera $56 milliards pour les deux premières années de la guerre. La distribution d'affiches murales (ou posters) se généralise dans tout le pays, car elle vise à faire comprendre aux citoyens tout le sérieux de la guerre. Elles sont placardées partout où on peut les voir, notamment dans les écoles, bureaux et usines.

__

Sewell Avery expulsé de son usine – Affiche murale de guerre – Sceau du Bureau de Production de guerre

La Grande alliance

L'entrée en guerre des Etats-Unis est un triomphe pour l'Angleterre de Churchill. C'était presqu'une garantie de victoire. Dès lors, Churchill fait tout pour ne pas irriter son nouvel allié et endosseur à l'heure où l'Angleterre a tant besoin d'aide. Mais étonnamment, Churchill croit qu'il doit être le partenaire senior. Cependant, la réalité du rapport de force anglo-américain durant la guerre va en décider autrement. La Grande alliance, que Roosevelt surnomme "le mariage" est centrée sur deux personnalités différentes qui vont rapidement se combiner pour agir conjointement. Les deux leaders acceptent non seulement de tout partager, mais de tout planifier ensemble. Tout baigne dans l'huile, sauf pour le style de vie – et le langage. Churchill avait la parole facile avec son sens de la rhétorique. Roosevelt aime les phrases courtes et claires – et qui ont du punch. Churchill est un couche-tard: il est très vif vers 23 h, alors qu'à cette heure-là, Roosevelt baille depuis longtemps. Le succès de cette relation dépend de la confiance réciproque entre les deux hommes. Cependant, ils savent dès le départ que ce ne sera pas un partnership d'égaux. Churchill, qui préside un cabinet de guerre, doit abandonner rapidement l'illusion qu'il est l'acteur dominant: il n'est que premier ministre et non chef d'État. Roosevelt est à la fois chef d'État et commandant en chef de ses forces armées. En revanche, Churchill a une expérience en politique étrangère supérieure à celle de Roosevelt. Cette Grande alliance va également marquer l'emprise du président Roosevelt sur les décisions reliées à l'effort de guerre conjoint. Le président va confiner son Département d'État à un rôle de simple exécutant et gérer la guerre avec un aréopage d'une vingtaine de responsables civils et militaires. C'était du jamais vu. Les fonctionnaires professionnels du State Dept n'apprécient pas la tangente présidentielle, mais ils n'ont pas d'autre choix que de s'y soumettre. C'est la guerre, et le président s'assume comme commandant en chef. Roosevelt ne veut parler que d'une seule voix, que ce soit vis-à-vis de ses alliés ou de son appareil d'État. Roosevelt veut des gens à lui qui soient à la fois compétents, solides, fiables, qui gardent leurs distances à l'égard des bureaucrates et de leurs cocktails mondains. Ainsi, des personnages comme Harry Hopkins et William Leahy seront de très grosses pointures exécutives dans l'administration Roosevelt. Ils sont les émissaires directs de Roosevelt dans les dossiers difficiles, avec une fonction diplomatique.

__

Roosevelt et Harry Hopkins – L'amiral Leahy Churchill sera le partenaire junior

La priorité stratégique principale était où attaquer. Churchill craignait que Roosevelt succombe à la tentation de venger Pearl Harbor et de concentrer le gros de son appareil militaire dans le Pacifique, et ainsi tourner le dos à l'Europe. Rappelons qu'une bonne partie des Américains considérent que la guerre contre le Japon est "leur guerre" et que la guerre européenne ne regarde que les Européens. Roosevelt rassure Churchill quant à ses intentions, en lui disant que la priorité stratégique américaine était "Europe first", soit de vaincre l'Allemagne nazie. Le Japon ne perd rien pour atendre: afterwards, we could take care of the Japanese in our own good time... Les premières troupes américaines vont progressivement se cantonner en Islande et dans les îles britanniques à partir du début de l'été 1942. D'autres contingents vont s'installer dans les petites Antilles, et à Trinidad pour protéger le pétrole vénézuélien ainsi que le canal de Panama. L'aviation de l'armée américaine (ou USAAF) achemine ses premières escadrilles de bombardiers quadrimoteurs en Angleterre orientale (Voir "Bombardements stratégiques") et ses chasseurs intercepteurs P-38 en Islande. Mais à la différence des doughboys qui ont débarqué en 1917, les soldats américains de 1942 débarquent dans un pays appauvri et partiellement dévasté par deux années de guerre. Ils vont terminer leur entraînement de base dans les innombrables camps militaires qui pullulent en Angleterre. La perception du public britannique à l'égard de ces G.Is américains va changer 18 mois plus tard (voir dossier "Commonwealth et la guerre"). Les deux partenaires ont compris leur rôle respectif et sont mieux en mesure d'adopter une posture "quasi commune" à l'égard d'un nouvel allié – presque malgré lui – Joseph Staline.

Le Home Front

Ainsi, les États-Unis se retrouvent avec une nouvelle guerre sur les bras sans qu'ils ne l'aient désirée. L'administration Roosevelt sait qu'elle doit faire vite et bien afin d'alimenter la colère populaire suite à l'attaque sur Pearl Harbor. Le "homefront" devient son enjeu principal, car sa conformité est indispensable pour mener un effort de guerre qui apparaît déjà long et coûteux en ressources et en vies. Le gouvernement américain va encourager les artistes, créateurs, cinéastes et publicistes pour mobiliser ses citoyens contre les forces de l'Axe. Il prend en main son opinion publique avec autant d'efficacité que son secteur industriel. Tout comme en Angleterre, mais moins que dans les pays totalitaires, les Etats-Unis se livrent à un effort délibéré de conscientisation de la jeunesse à l'effort de guerre. Il n'y aura pas l'équivalent américain d'une organisation comme les Jeunesses hitlériennes. Cependant, l'US Army met sur pied le Junior Commando Program où les gamins s'initient à l'exercice et aux jeux de guerre avec des armes de bois. Il n'existe pas de source documentée qui atteste que ces jeunes ont été armés. Les scouts sont également très actifs durant la guerre; ils participent à des campagnes pour vendre des bons de la victoire et des tickets de rationnement. Dans certains États, les scouts supervisent les collectes de métaux ferraillés, et distribuent les affiches du Programme de défense civile. Les scouts américains vont se livrer à de vastes collectes de livres, rasoirs, et instruments de musique pour les troupes outre-mer. A partir de 1943, ils vont même collecter de grandes quantités de vêtements usagés pour les populations européennes qui seront libérées. La plus grande contribution du scoutisme américain sera d'inculquer à une tranche de la population un esprit civique, surtout par le biais de ses programmes de secourisme.

__

On joue à la guerre – Le scoutisme est valorisé – Les bonds de la Liberté

Les États-Unis vont mobiliser environ dix millions d'hommes dans les différentes branches des forces armées durant la guerre. Il se crée de facto une lacune dans le domaine de la main-d'œuvre ouvrière autant dans les secteurs agro-alimentaire, automobile et de la grande industrie. Traditionnellement, la place de la femme américaine était à la maison. La décision d'embaucher les femmes a été prise très pragmatiquement par les magnats de la grande industrie; ces derniers ont compris que ce conflit mondial sera une guerre de production, et entreprennent d'attirer la main-d'œuvre féminine par des campagnes médiatiques dans les journaux et à la radio. Le slogan à la mode était "qu'on ne peut pas gagner la guerre sans elles", et ce dernier était reproduit sur de nombreuses affiches. Beaucoup de femmes se portent volontaires non seulement par patriotisme, mais aussi pour ramener un salaire intéressant à la maison. Le travail dans l'industrie de guerre est présenté comme quelque chose de "glamour", mais il introduit également les femmes dans une vaste gamme de métiers non-traditionnels. Entre Mars 1942 et Juillet 1944, plus de 19 millions de femmes vont travailler en usine et acquérir non seulement une expérience manuelle dans des domaines variés, mais également une confiance en soi qu'elles avaient difficilement avant la guerre. Les industriels constatent le phénomène, et précisent que le travail de guerre n'est qu'une "mesure temporaire" valide que pour la durée du conflit. Autrement dit, elles devront céder leur place aux hommes dès la cessation des hostilités. L'industrie de guerre américaine aurait embauché encore plus de femmes, n'eut été de la résistance de plusieurs employeurs et d'une partie de la gent féminine un peu outragée de voir les femmes sortir de leur rôle traditionnel de reine du foyer. Plusieurs firmes refusent de les embaucher, ou les engagent en très petit nombre, sous prétexte que les emplois à combler sont "réservés aux hommes". Cette situation rend les femmes confuses quant à leur rôle à jouer durant le conflit. Il y a dans la société américaine un fort courant de conservatisme souvent religieux qui affirme que l'homme doit être le seul pourvoyeur de la famille.

__

Nous ne pouvons pas gagner sans elles – Rosie la riveteuse – Femmes opérant une presse hydraulique

La grande différence en terme d'emploi avant et durant la guerre est dans le statut civil et les lieux de travail. Avant 1941, les femmes qui sont sur le marché du travail sont majoritairement jeunes et célibataires. Durant la guerre, leur moyenne d'âge augmente et elles sont souvent mariées. La proportion de travailleuses mariées passe de 36% en 1940 à 51% en 1944. Au début de 1940, 43% d'entre elles sont âgées de plus de 35 ans, et le pourcentage passe à 62% en 1944. Fait à noter, sur les 19 millions de femmes embauchés dans des "war jobs", 2 millions travaillent dans l'industrie de guerre – dont ½ million dans l'aéronautique et 225,000 dans les chantiers navals. La plus grande partie d'entre elles travaillent chez elles pour une myriade de petites entreprises qui ont des contrats gouvernementaux ou exercent des emplois cléricaux. Néanmoins, ces femmes ne bénéficient pas des mêmes conditions de travail que les hommes. La femme américaine travaille 48 heures par semaine; elle n'a congé que le dimanche et doit travailler les jours fériés. A l'automne 1942, le Bureau du Travail (NWLB) essaie d'uniformiser les salaires hebdomadaires : à travail égal, salaire égal. Cependant le NWLB ne prend pas les mesures requises pour appliquer cette réglementation; seulement une minorité d'employeurs acceptent de verser le même salaire aux femmes. C'est dans l'industrie lourde que les femmes travailleront le plus durement. Malgré le poster promotionnel de "Rosie la riveteuse" répandu dans tout le pays (ci-bas), la tâche des ouvrières ne se limite pas qu'à riveter des boulons. Les femmes assemblent des pièces d'artillerie, des moteurs; elles opèrent des presses hydrauliques (ci-haut à droite). D'autres testent des lots d'armes légères et de mitrailleuses avant de les livrer aux armées ou deviennent pompiers, et même acheminent des avions militaires des firmes construites jusqu'aux aires de départ pour l'Europe ou le Pacifique. L'industrie du textile continue toujours d'en employer un grand nombre, comme en temps de paix. Dans son étude intitulée American women and World War II, l'historienne Weatherford a noté que les ouvrières américaines doivent accepter les quarts de nuit et s'arranger pour élever tant bien que mal leur famille. L'administration Roosevelt n'est pas sensibilisée à ce problème de "double emploi" dans la main-d'œuvre féminine. Inutile de dire que le partage des tâches ménagères était inexistant à cette époque; les hommes ne lèvent pas le petit doigt pour aider leurs conjointes qui doivent se présenter à l'heure en usine pour de durs quarts de nuit. Weatherford remarque que plus du tiers des femmes ouvrières en 1943 avaient des responsabilités familiales. Celles qui travaillent de nuit devaient souvent s'acquitter de factures bancaires et d'emplettes durant les heures normales de bureau leur période de sommeil s'en trouve donc abrégée. Les grandes villes ne savent pas comment gérer ce problème et, tout comme le gouvernement fédéral, n'ont pas été capables d'instaurer un système de bien-être social pour aider les femmes ouvrières. Conséquemment, un grand nombre d'entre elles ont quitté leur emploi pour prendre soin de leurs familles.

_

Dans les chantiers navals – Dans l'aéronautique

L'économie de guerre va permettre à des millions de femmes de s'émanciper. Malgré la discrimination au travail, elles vivent l'expérience de la mobilité économique et sociale. Soudainement, elles peuvent faire des choix et affirmer leur individualisme dans cette épreuve collective qu'est la guerre. La fin de la guerre ralentit les gains de la main-d'œuvre féminine. L'opinion publique croit que le retour au pays des millions d'hommes amènera le licenciement en masse des femmes qui troqueront l'outil pour la casserole. Fait à noter, la réaction des femmes américaines n'en fut pas une d'amerturme revendicatrice à l'égard de leurs emplois. Un bon nombre de femmes saluaient la fin de la guerre avec soulagement et rentrent chez elles soit par choix, ou par la volonté de leurs maris. D'autres ont conservé leurs emplois après la guerre et ont pu ainsi préserver leur indépendance financière.

Les objecteurs de conscience

Durant la Seconde Guerre mondiale, environ 40,000 Américains vont refuser de s'enrôler sous les drapeaux par principe moral. Pour eux, la Seconde Guerre mondiale n'est pas une "good War". Ils ont subi l'opprobre de leurs concitoyens qui les qualifiaient d'anti-patriotiques et de lâches. Parmi eux, on retrouve un grand nombre de Quakers pratiquants qui croient que tuer un autre être humain demeure quelque chose d'aberrant. Les autres objecteurs sont des Musulmans, Catholiques, Juifs pratiquants, des Mennonites, ainsi que des Témoins de Jéhovah. Tout comme les soldats envoyés au front, ils étaient prêts à tout sacrifier pour défendre leurs principes individuels au nom de considérations éthiques et humanitaires. Ils ne demandaient pas mieux que de servir leur pays en guerre, mais pas question pour eux de porter une arme et de tuer. Bien qu'inscrits sur des listes d'éventuels appelés, ces pacifistes refuseront l'uniforme; pour prouver leur patriotisme, ils consentent à servir comme pompiers dans les grandes villes, ouvriers à risque sur des grands chantiers de construction, creuseurs de digues ou d'égouts, et cobayes pour l'industrie pharmaceutique. Roosevelt leur offre de servir dans l'US Army comme personnel civil non-combattant; mais, les objecteurs craignent d'être piégés et maltraités par les appelés. Néanmoins, la plupart d'entre eux (37,000) vont accepter cette "offre alternative" et serviront dans l'armée comme aides médicaux, infirmiers, et même conducteurs de camions. Ceux qui refusent toute coopération avec l'État en temps de guerre sont arrêtés et emprisonnés; ils feront parler d'eux par les grèves de la faim qu'ils vont organiser pour améliorer les conditions de détention dans les pénitenciers fédéraux. Les autres objecteurs de conscience - ou CO - sont internés dans des camps spéciaux dirigés par la Civilian Public Service (CPS) construits dans plusieurs États, dont l'Oregon et le New Hampshire. L'ostracisme verbal de la population à leur égard se manifeste sans gêne. Les CO sont qualifiés de "mouffettes". Un journaliste du Lincoln County Times en Oregon résume l'opinion majoritaire dans sa page éditoriale: So why are these conscientious objectors with the jitterbug complex allowed to go out, drink and publicly flount [sic] their draft status in front of hundreds of people who have dear ones in the Uniform of These United States?, écrit le journaliste. Les camps d'internement du CPS furent construits avec la collaboration volontaire des fonctionnaires du Selective Service Act et des responsables des églises mennonites, brethen et quakers. Fait à noter, l'établissement de ces camps pour objecteurs de conscience se fit plus d'un an avant Pearl Harbor. Dès que le Selective Service Act a été voté par le Congrès, l'administration Roosevelt a été informée qu'un certain nombre de pacifistes refuseraient de porter les armes ou de combattre pour la défense du pays. Ce n'était pas des loqueteux ayant une troisième année du primaire; nombreux sont ceux qui sont titulaires de doctorats, de maîtrises et de diplômes spécialisés. Il y avait des méritants du prix Fullbright, des danseurs de ballet, des athlètes, des musiciens, ainsi que des courtiers. Ceux qui n'acceptent pas de servir dans les branches non-combattantes des forces armées sont incarcérés dans des pénitenciers fédéraux. Entre 1941-45, un prisonnier sur six dans une prison fédérale est un objecteur de conscience. Près de 3000 d'entre eux sont immédiatement incarcérés. Un des premiers fut le leader noir de la Nation de l'Islam, Elijah Muhammad, et le musicien de jazz Sun Ra. Ces gens resteront en prison pendant la durée de la guerre, et une minorité d'entre eux restera incarcérée jusqu'en 1947.

_

Objecteurs de conscience devant leurs cellules Une cafétéria dans une prison ségréguée

Il y avait un grand nombre de noirs parmi les incarcérés, dont des Portoricains qui refusaient le statut semi-colonial de leur île. Les Amérindiens ne sont pas épargnés; ceux de la tribu Hopi d'obédience pacifiste ont refusé la conscription et ont été internés en prison fédérale sans aucune forme de procès. Les 73 activistes nippo-américains qui ont dénoncé publiquement le sort fait à leurs compatriotes dépouillés et placés en camps de concentration dans le Wyoming ont été arrêtés et bouclés. Tous les objecteurs de conscience incarcérés ont subi un traitement plus dur de la part des gardiens que les prisonniers de droit commun. Ils ont souvent été privés de nourriture, de sommeil, et passent des périodes plus longues au "trou" – en isolement solitaire. La ségrégation raciale était pratiquée dans le système carcéral américain durant la guerre. Les objecteurs de conscience noirs sont internés dans une aile spécifique du pénitencier et n'ont pas de contacts avec leurs compagnons d'infortune blancs ou amérindiens. En 1943, a lieu une révolte pacifique des prisonniers à la prison de Danbury à la fois pour protester contre les mauvais traitements et pour dénoncer la ségrégation raciale. S'inspirant de Gandhi, ils font une grève de la faim de 135 jours et l'événement fait la une de la presse. Les gardes vont les rudoyer, bien sûr. Mais, le directeur de la prison cède et la prison de Danbury est la première prison fédérale américaine à abolir la ségrégation raciale et les mauvais repas. Dès l'annonce de cette nouvelle, les autres prisons suivent l'exemple et améliorent les conditions de vie de leurs détenus objecteurs de conscience. A partir de leur vécu d'objecteur en prison, plusieurs détenus militeront dans les groupes sociaux après la guerre. L'administration Roosevelt ne fait que peu de cas de ces objecteurs de conscience, car ils ne sont "pas vraiment méchants", seulement "ennuyeux" pour l'ordre établi. Dans son rapport annuel de 1943, le Directeur des prisons fédérales James Bennett résume l'opinion des autorités en écrivant : The most difficult group of conscientious objectors [is] the political or philosophical objector. He is primarily the reformer with a zeal for changing the social, political, economic and cultural order. Objection to war frequently is only one element of his program....He is more than a pacifist.. His motivation frequently stems from an over-protective home or a mother fixation, or from a revolt against authority as typified in the home and transferred to society at large. He is a problem child – whether at home, at school or in prison.

Les cartoons avec nous...

La propagande est un outil de guerre utilisé par les belligérants durant la Seconde Guerre mondiale. La radio, les affiches, circulaires et avis divers sont d'usage courant. Les actualités cinématographiques sont également un excellent moyen de toucher l'opinion publique d'un pays en guerre, et les États-Unis ne font pas exception. Une pléiade d'acteurs – de Ronald Reagan à Johannes Banner – incite les gens à acheter des bons de la victoire, à obéir aux restrictions du rationnement, à exprimer un désir de revanche et, bien sûr, à l'enrôlement. L'originalité de la propagande américaine est l'utilisation fréquente des dessins animés pour diaboliser les adversaires des États-Unis et inciter au patriotisme. Les cartoons seront très efficaces pour plusieurs raisons: Ils s'adressent à l'ensemble du public. Ils sont amusants à regarder – d'où leur appellation "funnies". De sucrcoît, leur excessivité visuelle résume la pensée exprimée et devient convaincante. Finalement, ils sont peu coûteux à produire. Les Américains vont fréquemment au cinéma entre 1940-44, et les dessins animés sont appréciés autant par les adultes que par les enfants. Deux cinéastes d'animation se font connaître durant la guerre par leurs dessins animés: Walt Disney et Charles Jones. Disney a sa propre maison de production, tandis que Jones travaille pour Warner Brothers. Ils présentent plusieurs cartoons de propagande dont le sujet principal est la condamnation des dictatures. Après Décembre 1941, la conjoncture psychologique créée par le choc de Pearl Harbor sera entretenue par le cinéma d'animation. Le message répété par leurs dessins animés était le même: he who attacks America shall die. On ne peut être plus clair. Jones sera le premier à mettre son talent au service de l'effort de guerre américain. Son personnage de Daffy Duck créé en 1937 endosse le treillis militaire pour remuer les spectateurs contre les puissances de l'Axe. Le canard nasillard n'en finit plus de chanter son "we're in to win" en toge de surhomme dans le célèbre cartoon intitulé Daffy goes to war. Le dessin animé permettait à la fois une plus grande facilité imaginative et une meilleure expression visuelle que le cinéma traditionnel. Le style graphique de Jones n'est pas aussi étoffé que celui de Disney, mais il est plus rapide dans les plans de montage. Sa synchronisation avec l'accompagnement musical symphonique et le bruitage se font dans une harmonie parfaite. Jones mise sur les émotions superficielles pour faire passer son message.

__

Donald est optimiste Porky et Bugs montrent l'exemple: achetez les bons de la victoire!..

Le style de Disney sera à la fois plus primaire dans le cas de certains cartoons et plus fignolé sur certains autres au plan visuel, ainsi que moins nerveux que celui de Jones. Il met l'emphase sur le plan d'ensemble de la présentation, plutôt que sur le superficiel – sans pour autant mettre sous le tapis le caractère folichon de ses personnages. Disney innove durant la guerre en juxtaposant l'animation à des scènes réelles de bandes d'actualités pour mieux illustrer son propos. Tout comme Jones, Disney met en vedette son propre canard: Donald. Pourquoi le canard au lieu de la célèbre souris? Mickey est beaucoup plus conventionnel et gentil que le petit canard irrévérencieux pour faire passer des messages de propagande. Alors que Mickey sert de mascotte tranquille sur les fuselages des bombardiers alliés, Donald, lui, fait un tabac sur le grand écran avec ses pitreries. La firme Disney consacrera 94% de sa production de dessins animés à des fins militaires, et les censeurs auront fort à faire pour exiger que Disney ne déshabille pas trop ses personnages pour remonter le moral de la population… Jones a également été très habile en créeant son personnage de Bugs Bunny. La bonhomie du lapin paisible et sans gêne touchait le cœur du public lorsqu'il s'adressait directement à lui. Grâce à ce personnage narquois et sympathique qui parle avec l'accent nasillard d'un ouvrier blanc du Bronx, Jones a produit le film d'animation qui sera le plus convaincant pour persuader les Américains d'acheter des bons de guerre. Les dessins animés de Jones seront impitoyables à l'égard des Japonais.

Hollywood et la guerre

Les dessins animés n'étaient pas les seuls outils de la propagande américaine durant la Seconde Guerre mondiale. Toute l'industrie du cinéma est appelée à contribuer au maintien de l'ordre public par une production intensive de clips, de spectacles et de films à caractère patriotique. Les producteurs hollywoodiens savent qu'il est facile de faire gober une telle propagande, car le public américain va au cinéma pour "s'évader". Tout comme dans les cartoons, le cinéma de guerre américain met l'emphase sur le caractère hideux et méprisant de l'adversaire, ainsi que le rôle irremplaçable de l'Amérique dans la victoire à venir. Fait à noter, les historiens et journalistes américains hésitent à utiliser le mot "propagande" pour désigner la prise en charge de l'opinion publique par l'industrie américaine du cinéma.Pour eux, ce mot a une connotation péjorative, car elle signifie une démagogie à l'allemande, à la japonaise, ou même à la soviétique. Les historiens américains croient que l'effort des propagandistes américains s'inspirent des pratiques antérieures faites par les églises évangélistes. Néanmoins, les Américains visent les mêmes buts que leurs adversaires: modeler l'attitude populaire à s'ajuster aux décisions politiques et militaires de leurs dirigeants. Les messages radiodiffusés, placardés, ou filmés utilisent la peur et l'urgence comme socles de leurs expressions créatrices pour faire passer l'idée. Selon l'historien Kenneth Burke, le mot "propagande" est le très proche cousin du mot "rhétorique" et il désire pousser une population à agir de façon concertée. Tout comme dans les cartoons, les pays de l'Axe ont reçu un traitement différent selon leur degré de dangerosité et l'imminence de la menace qu'ils représentent pour les États-Unis. Presque tout le fiel haineux des producteurs américains sera dirigé sur le Japon, comme en témoigne les films de Dolan. Pour le reste, l'Allemagne est traitée plus durement que l'Italie. Les cinéastes hollywoodiens montrent les Italiens soit comme des bouffons qui n'ont aucune aptitude ou les ignorent – outre Mussolini. Néanmoins, le réalisateur Capra a traité du cas italien sur le même pied que celui de l'Allemagne ou du Japon dans son film Prelude to War tourné en 1943. Comme l'urgence et la vengeance sont à l'ordre du jour, les premières productions hollywoodiennes sont des œuvres de fiction basées sur les périls du moment. Elle visent à stigmatiser le patriotisme et encourager l'enrôlement volontaire. Ainsi, des films comme Mrs Gulliver (sur le blitz de Londres), They were expendable (tenir tête à l'envahisseur japonais aux Phillipines), Action in the North Atlantic (la réalité de la lutte contre les submersibles allemands), Sahara (tenir tête à Rommel avant la bataille d'Alamein). Le seul film de l'époque qui parle ouvertement d'une défaite américaine à venger est Wake Island, qui est présentée comme une victoire morale, à cause de l'héroïsme des défenseurs. Roosevelt est le premier à reconnaître que ce film présente les soldats du Mikado pour ce qu'ils sont: des "demi-civilisés" qui n'hésitent pas à employer des "attaques surprise" pour prendre de cours une Amérique inquiète "qui ne désire que la paix"...

__

Le diabolique monsieur Moto Le vampirique Von Stroheim au Caire Les diables de Guadalcanal

Les propagandistes hollywoodiens n'ont pas eu beaucoup de difficulté à soulever l'opinion publique contre l'Axe à cause des stéréotypes très répandus dans l'opinion publique américaine à l'égard des étrangers. Ainsi, personne ne se scandalise de voir les Italiens décrits comme des gens heureux, ignorants, inoffensifs, qui mangent de l'ail, boivent du vin rouge, guidés plus par leur pénis que par la raison. Le stéréotype du Prussien orgueilleux, sévère, portant son monocle avec un sourire pincé, suffisant, botté et casqué passe bien, car il date de la Première Guerre mondiale – au grand dam de la minorité germano-américaine. Ces caricatures écumaient dans le cinéma américain de l'entre-deux guerres, et elles deviennent l'expression de l'anti-nazisme. À ce moment, les stéréotypes anti-japonais apparaissent également au grand écran. Le film Mr.Moto produit à Hollywood en 1931 présente le Japonais comme un venimeux à lunettes ambiteux et hypocrite, qui ne va pas à la cheville de son voisin oriental chinois, lui-même décrit comme un servile toujours prêt à se prosterner devant les Occidentaux. De par sa nature, le Japonais est un revanchard, un "sneaky" qui cherche la première occasion de contester les intérêts des États-Unis. Quand le Japon attaque, les producteurs hollywoodiens sortent toute leur panoplie anthropomorphique pour désigner ces "salauds": des singes dégénérés, des nains insignifiants, ou encore de cruels sanguinaires tels que décrits dans les films Guadalcanal Diary, Fighting Seabees, Objective Burma et Black Dragoons. Les propagandistes américains ne se gênent nullement pour qualifier les Japonais de "rats" et de "vermines" – termes utilisés par Goebbels contre les Juifs, soit dit en passant – qui doivent être "exterminés"… Dans le film Purple Heart tourné en 1944, un officier américain s'adresse à un général japonais fait prisonnier et déplore sarcastiquement qu'il n'a pas hésité à sacrifier ses hommes inutilement: from all I've have heard of your soldiers, they fight like cornered rats. No offense, general. Le film God is my Co-pilot tourné en 1945, fait également référence aux ailiers de l'as japonais (fictif) surnommé "Tokyo Joe" en les qualifiant de brother rats. Les Allemands subissent également les foudres anthropomorphiques des producteurs hollywoodiens. Les marins et soldats de la Wehrmacht ont été décrits à la fois comme des vermines et des "rapaces". Ils sont des "vautours" dans le film Lifeboat, et des "chiens enragés" dans Sahara. De surcroît, l'image de l'officier général allemand est toujours présentée comme menaçante et presque vampirique; ainsi, dans le film Five graves to Cairo, Rommel (Erich Von Stroheim) n'hésite pas à menacer une belle espionne ennemie (Anna Baxter) de ses foudres. Les pilotes de la Luftwaffe sont montrés comme des fauves assoiffés qui veulent saigner de nouvelles victimes en les "attaquant par derrière" (c'est le rôle d'un pilote de chasse, il ne faut pas l'oublier).

Les productions hollywoodiennes ne s'attaquent pas qu'aux stéréotypes individuels; elle visent également les cultures nationales allemandes et japonaises en les présentant comme inférieures à celles des Alliés. Dansle film Casablanca, l'Allemagne nazie est présentée comme impérialiste (elle l'était en fait comme on le sait) en voulant englober les autres nations dans la toile de l'Axe. Une scène montrant le capitaine vichyste français Renault s'excusant lorsqu'il accueille le major SS Strasser alors qu'il fait très chaud. L'Allemand lui répond que les Allemands, à cause de leur esprit conquérant, doivent s'habituer à tous les climats. Dans le film Sahara, les Italiens sont dénoncés comme des insouciants "aussi mous que du spaghetti" pour avoir cru en Mussolini. Dans le film Destination Tokyo, un sous-marinier américain montre sa générosité en voulant repêcher un aviateur japonais, mais ce dernier le poignarde dans le dos. Lors de l'immersion du marin tué, le capitaine du submersible (incarné par Cary Grant) explique le geste du Japonais par le fait que les Japanese kids were taught the skills of war at a young age... Dans tous les films de propagande américains, les cinéastes et producteurs dénoncent le dédain exprimé par les pays de l'Axe à l'égard des valeurs défendues par les Alliés. Le mode de vie et les religions occidentales sont ouvertement méprisés. C'est dans cet état d'esprit que le cinéaste Frank Capra tourne ses films de propagande Why we fight qui visent à expliquer à l'opinion publique le pourquoi de la guerre. A cette époque, Capra sert dans le Corps des Signaleurs de l'US Army, et il reçoit un ordre du général Marshall pour produire ses films. Capra peut compter sur une myriade de talents comme Carl Foreman, John et Walter Huston, William Wyler, de même que des compositeurs musicaux comme Dimitri Tiomkin, des journalistes comme William Shirer et Bernard Harry. L'US Army a réservé du temps de production aux studios MGM, Paramount et Warner afin de permettre à Capra de travailler. La série de documentaires fortement orientés sera très réussie tant sur le plan de la présentation de son contenu que dans les trouvailles visuelles. En 1944, la série de films Why we fight reçoit le prix de la critique neworkaise. Qui plus est, les Britanniques et les Soviétiques ont commandé des copies des Why we fight. Aujourd'hui, la collection est encore disponible sur DVD (ci-contre).

Affiches et panneaux

Durant la Première Guerre mondiale, les affiches, panneaux et posters étaient le principal moyen qu'un pays avait pour communiquer avec ses citoyens. En 1940, ceux-ci sont partiellement remplacés par la radio et les actualités cinématographiques. C'est également le cas aux États-Unis. Cependant, l'administration Roosevelt et les industriels américains privilégient l'affiche pour rallier l'opinion publique. La raison est que les affiches sont présentes dans tous les lieux publics – écoles, bureaux, usines, magasins à rayons et endroits récréatifs. L'affiche a un caractère démocratique car elle peut être écrite, peinte et vue par n'importe qui. Elle devait, bien sûr, refléter les nécessités patriotiques du moment: pourquoi se battre et quel est le but de la guerre? Plus l'affiche est saisissante, meilleure sera son effet visuel dans un lieu public. L'exemple du panneau peint par l'artiste John Atherton en Juillet 1941 est typique: il s'agit d'un carré de 48 pieds de surface installé en plein centre-ville de New York – à l'intersection de la 42ème Rue et de la 5ème Avenue – qui a remporté le premier prix offert par le bureau des Bons de la défense. Fait à noter, la USAAF et le Département du Trésor organisent un concours d'affiches patriotiques dans le cadre du Service national sélectif, avec l'aide du Musée d'Art moderne de New York. Le peintre commercial Atherton gagne le premier prix au début de 1942 pour ses affiches couleur dénonçant l'attaque de Pearl Harbor et stigmatisant la volonté de revanche. Avec l'entrée en guerre, les industriels américains utilisent les affiches pour expliquer pourquoi l'économie doit passer de la production domestique à celle des forces armées. Les patrons des grandes entreprises considèrent également qu'elles sont un bon moyen pour changer l'attitude des ouvriers suite aux conflits syndicaux d'avant-guerre. Pour eux, la guerre est d'abord une opportunité d'exercer un plus grand contrôle des travailleurs. L'administration Roosevelt exhorte les classes laborieuses à des sacrifices au travail dans le but de gagner la guerre. Les patrons demandent à leurs employés d'atténuer leurs revendications syndicales, d'accepter des horaires variables et d'accroître la production mensuelle de leurs usines. Les principaux syndicats – comme l'American Federation of Labor (ou AFL) – acceptent de taire leurs différends avec le patronat et endossent l'habit du patriotisme offensé. Roosevelt est ravi, et le président n'hésitera pas à parler de ce nouveau climat comme étant une "union sacrée"…

___

Affiches de guerre américaines

Les industriels et les syndicats publieront beaucoup plus d'affiches et de panneaux patriotiques que les imprimeries fédérales. En fait, la plus grande partie des affiches seront conçues par le secteur privé. Le gouvernement fédéral n'intervient que pour donner son avis quant à "l'usage approprié" de celles-ci dans les lieux publics. Ainsi, Roosevelt encourage les employeurs à créer et à peindre "une affiche par cent employés". Les patrons, les artistes et les manufacturiers d'articles de papeterie flairent la bonne affaire et ne se font pas prier pour obéir. Pour contrôler l'imagerie et le contenu des affiches, le gouvernement fédéral crée le Office of War Information – ou OWI – qui est en fait un bureau national de censure. La démocratie en guerre a quand même ses limites… L'OWI entre en fonction en Juin 1942, et son autorité va créer des frictions entre les artistes et les fonctionnaires fédéraux sur le contenu des affiches gouvernementales. Les artistes croient que les affiches sont des oeuvres d'art qui doivent être traitées comme telles. Les fonctionnaires, eux, les voient comme de simples moyens utilitaires porteurs de messages faciles à comprendre. En gros, les artistes insistent sur le medium et les fonctionnaires sur le message... Ce sont les fonctionnaires qui auront le dessus sur les artistes, et cela se traduira en 1942 par des affiches qui ressemblent à des messages publicitaires. Les premières d'entre elles insistent sur la nécessité de la discrétion en temps de guerre – un thème cher à tous les pays belligérants. Ouvrir sa gueule rend le Japonais heureux, peut-on lire sur certaines d'entre elles. Peu à peu, les autres affiches et panneaux insistent sur la nécessité d'accroître la production. Give them both barrels clame une affiche populaire (haut de page) qui associe la production avec la puissance des forces armées. Les fonctionnaires encouragent les artistes à inscrire une phrase choc qui résume l'essentiel du message. Ainsi, les affiches de la firme RCA ont pour slogan: Beat the promise qui vise à dépasser les quotas de production. D'autres insistent sur la ponctualité au travail: Never late is better ou encore thanks for loafing Pal pour ne pas briser le rythme de la production de guerre. D'autres sont vengeresses comme Avenge December 7. Les affiches intitulées Don't be a bottleneck et Killing time is killing men seront les plus percutantes dans les milieux ouvriers durant la guerre. Qu'elles soient conçues par l'entreprise privée ou une officine fédérale, les affiches et panneaux de propagande inculquent aux Américains la réalité de leur pays en guerre. L'imagerie et les slogans vont ainsi traduire à la fois les inquiétudes ponctuelles de l'administration Roosevelt et ses priorités militaires. Les images suggérées par ces affiches et panneaux mettent en scène la famille traditionnelle, la propriété individuelle, la consommation et l'entreprise privée.

La production de guerre

La caractéristique principale des États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale est le dynamisme de sa capacité industrielle. Elle sera un des facteurs déterminants de la victoire alliée en 1945. Powerful ennemies must be out-fought and out-produced, affirme Roosevelt. L'explication des réalisations américaines pendant la guerre est plus simple. Elle tient simplement à la puissance naturelle de l'Amérique: sa géographie, ses ressources naturelles, son bassin de main-d'œuvre, ainsi que la nature de son économie très peu entravée par une intervention du gouvernement systématiquement favorable aux intérêts industriels. Il est indéniable que les résultats de la production industrielle américaine tiennent presque du miracle lorsque l'on constate le nombre effarant d'aréonefs, de véhicules, chars, navires, canons, munitions et autres matériels de guerre. Néanmoins, cette production apparaît comme un peu surfaite pour des raisons liées à l'idée que les Américains se font d'eux-mêmes ainsi qu'à la perception qu'ils ont de ce conflit. Il ne faut pas oublier que les Américains considèrent que la Seconde Guerre mondiale est une "croisade sacrée" (Eisenhower parle même d'une "great crusade") qui a sorti les États-Unis d'une indolence tranquille qui légitimera leur autorité réelle et morale en Europe et ailleurs dans le monde. Les administrations Roosevelt et Truman ont intérêt – par le biais de leur propagande cinématographique – à faire connaître tout le tape-à-l'œil de la réussite industrielle de leur pays durant la guerre, sans toutefois exposer toute sa réalité à l'opinion publique. Les performances de l'industrie américaine sont présentées comme un "miracle" car le gouvernement fédéral affirme qu'elles ont été dirigées de main de maître, par un gouvernement américain prenant soudain en main toutes les commandes de l'économie du pays, dans un consensus général figurant l'union sacrée entre les ouvriers et leurs managers qui sera le socle de la victoire. La réalité est très différente.

_

Une usine Ford produit des quadrimoteurs B-24 La construction de navires s'accroît

Deux ans avant l'entrée en guerre du pays, la production de fournitures à caractère militaire n'était pas celle d'un pays aux portes de la guerre. En 1939, l'US Army occupait le trente-neuvième rang mondial, et elle avait plus de chevaux que de soldats réguliers. Ses milices d'État étaient plutôt insignifiantes. Cependant, les États-Unis ont un bassin de travailleurs capables de construire des avions, des navires à un rythme plus rapide que celui des puissances de l'Axe. La production de guerre va changer le paysage industriel du pays. Les entreprises capabless de s'adapter aux besoins militaires prennent de l'expansion. Les autres qui ne s'adaptent pas font banqueroute ou deviennent des filliales d'entreprises ayant les reins plus solides... Pour preuve, l'industrie automobile. Avant 1941, General Motors avait produit 4 millions de véhicules civils. La compagnie n'en manufacturera que 139 durant toute la guerre. En revanche, GM se tourne vers la production de fuselages et des moteurs d'avions avant de reprendre la production de camions en 1944. Idem pour Chrysler, qui fabriquera les chars Sherman. La firme Packard abandonne sa ligne automobile pour produire des moteurs Rolls-Royce pour les Britanniques, etc. Les Américains avaient un rattrapage ponctuel à faire en matière de mobilisation des resssouces car leur développement industriel n'était ni exceptionnel ni généralisé. La productivité américaine a même été surpassée (pour certains items) par celle des autres pays. Il n'y a pas eu de restructuration industrielle massive – contrairement à l'URSS. Finalement, les interventions gouvernementales n'ont pas donné de résultats satisfaisants. Malgré le fait que la conversion industrielle du secteur civil au secteur militaire s'est faite en moins de 20 mois, l'administration Roosevelt n'intervient pas directement pour en régir les activités – à l'exception toutefois de l'industrie automobile et d'une partie du secteur aéronautique considérée comme "stratégique". Une partie importante de l'industrie est destiné à la fabrication de produits de consommation. Fait à noter, lorsque l'on compare la performance industrielle de l'économie américaine de 1941-45, nous constatons que l'Amérique consacre à peu près le même espace industriel que durant les années 20. Les fournitures militaires acheminées à l'Angleterre entre 1938-40 via le programme Cash & Carry ont été fabriquées par une infrastructure industrielle à peine plus importante que celle qui existait au début de l'entre-deux guerres. Qui plus est, la production de biens de consommation restera le double du secteur militaire: elle affiche 45% des biens produits aux États-Unis contre 38% pour l'industrie de guerre.

_

La réalité est que la production de guerre américaine, si imposante fut-elle, ne tient pas du miracle. Les analystes du gouvernement Roosevelt constatent sobrement que les résultats matériels de cette production sont prévisibles, à cause des facteurs démographiques et structurels des États-Unis: soit un pays trois fois plus peuplé que l'Angleterre, deux fois plus que l'Allemagne nazie et que l'URSS après les premières conquêtes hitlériennes. Fait à noter, la production allemande de 1943-44 surpasse celle des États-Unis de 25%. L'historien Paul Koistinen affirme que compte tenu des handicaps industriels vécus par l'Allemagne, l'Angleterre et l'URSS, la production américaine de munitions n'a pas été spectaculaire. Avant la guerre, les États-Unis produisaient 32.2% des biens manufacturés de la planète. En 1939, sa production industrielle était trois fois supérieure à celle de l'Allemagne et dix fois celle du Japon. Si l'on compare la productivité américaine d'avant-guerre en termes d'heures travaillées avec un indice de niveau de vie chiffré à 100, le tableau ci-bas nous donne une idée relative de la productivité des pays belligérants durant la guerre:

Pays

1934-38

1944

États-Unis

100

100

Canada

71

57

Angleterre

36

41

URSS

36

39

Allemagne

41

48

Japon

25

17

Prenons uniquement la production de munitions. Les Américains ne sont pas les seuls à en produire, puisque tous les belligérants fournissent leurs armées. La question qu'il faut se poser est de savoir si l'industrie américaine aurait pu être plus productive. Si l'on considère le seul niveau du potentiel matériel et humain, la réponse est indéniablement positive. Cependant, la principale lacune de la production américaine est d'ordre administratif. Lorsque les États-Unis entrent en guerre, la machinerie étatique est engourdie et n'a pas la capacité de coordonner une économie de guerre. Selon l'historien Robert Cuff, un critique articulé de la mobilisation américaine, "administrative personnel and control coordinating machinery was rudimentary at best". L'administration Roosevelt préfère se garder le pouvoir d'intervenir, au besoin, via ses propres fonctionnaires, et a tendance à snober les cadres d'entreprises jugés déloyaux au président. Mais en fait, le gouvernement fédéral se dispute l'autorité de gestion avec les législatures des États et les directions d'entreprises. Cuff écrit encore que those with governmental authority did not possess relevant knowledge and control in technical matters, while those with technical knowledge and industrial control did not possess governmental authority." Aux Etats-Unis, il n'existe aucun technocrate possédant les talents d'Albert Speer. Cette situation est embarrassante pour un pays en guerre, car l'objectif souhaité est d'harmoniser tous les paliers d'autorité et non de les fragmenter. Le patronage règne et la cohésion n'est pas au rendez-vous. Il est ironique de constater qu'au moment où Roosevelt concocte une Grande Alliance avec Staline et Churchill, le président est à peine capable d'en établir une entre ses fonctionnaires, les milieux d'affaires et ceux de l'industrie. Durant la guerre, une "alliance grincheuse" et fragile entre partenaires assoiffés de profits parvient à fonctionner, mais elle s'effritera dès la fin des hostilités. Néanmoins, l'économie américaine prend son rythme de guerre. Plusieurs complexes industriels modifient leur lignes de montage et s'outillent pour produire des chars, canons, véhicules, armes légères, aéronefs, navires, uniformes, munitions, fournitures médicales et de communication. L'administration Roosevelt fournira environ $2 milliards en subventions directes aux industriels américains pour financer leur réoutillage et la construction/acquisition de nouveaux immeubles/chantiers. Qui plus est, elle les paient directement pour toute la production destinée au prêt-bail allié. Pour coordonner cet énorme effort de production, Roosevelt crée le Bureau de Production de guerre (War Production Board) en 1942, puis le Bureau de Mobilisation des ressources en 1943.

__

Chars M3 construits au Detroit Tank Plant du Michigan Une chaîne de montage du transporteur C-46 Ouvrières noires chez Douglas Aircrafts

La Seconde Guerre mondiale est celle de l'avion. Les Etats-Unis seront le plus grand producteur d'avions de bombardement et de transport à des fins militaires. Sa production aéronautique américaine atteint son sommet en Mars 1944 avec 9113 exemplaires – soit le total de celle des autres puissances belligérantes.

Usine

Nom

Lieu

État

Produit

Emplois

Sort

Bell

Buffalo

New York

P-39 et P-63

28,000

Bell

Marietta

Georgie

B-29

28,000

Vendue à Lockheed

Boeing

Plant 1

Seattle

Wash

B-17

32,000

Boeing

Plant 2

Seattle

Wash

B-17

28,000

Boeing

Plant 3

Renton

Wash

B-29

30,000

Ass 727 et 737

Boeing

Plant 4

Wichita

Kansas

B-29

40,000

Ass fusel 737

Consolidated

Plant 1

San Diego

Calif

PBY

45,000

Démolie en 1997

Consolidated

Plant 2

San Diego

Calif

B-24

Incl

Vendue à US Navy

Consolidated

Plant 3

Fort Worth

Texas

B-24

32,000

Vendue à Lockheed

Curtiss

Buffalo

New York

P-40 et C-46

30,000

Démolie en 1999

Curtiss

Colombus

Ohio

SB2C

13,000

Démolie

Curtiss

St-Louis

Missouri

C-46

13,000

Vendue à Boeing

Curtiss

Louisville

Kentucky

C-46

80,000

Vendue à IHarvester

Douglas

Clover

S-Monica

Calif

A-20, C-54

40,000

Démolie en 1980

Douglas

Long Beach

Calif

A-26, B-17, C-47

41,000

Démolie en 2002

Douglas

Tulsa

Oklahoma

A-26, B-24, C-47

22,000

Vendue à Boeing

Douglas

El Segundo

Calif

SBD

13,000

Douglas

Orange

Chicago

Illinois

C-47 et C-54

20,000

Ford

Willow Run

Michigan

B-24

42,000

Aéroport cargo

GM

Trenton

Michigan

F4F et TBF

40,000

Goodyear

Akron

Ohio

F4U

14,000

Grumman

Bethpage

New York

F6F

25,000

Hamilton Std

Ea-Hartford

Connect

Hélices

??

Hughes

Culver

Calif

HK-1

13,000

Studio de cinéma

Lockheed

A1

Burbank

Calif

B-17 et PV-2

94,000

Démolie en 2000

Lockheed

B1

Burbank

Calif

P-38

Incl

Lockheed

B6

Burbank

Calif

B-25 et P-51

Incl

Démolie en 1993

Martin

Mid River

Minnesota

B-26

53,000

Martin

Omaha

Nebraska

B-29

14,000

N.A.F

Philadelphie

Pennsylv

P-51

24,000

Northrop

Hawthorne

Calif

P-61

12,000

North American

Inglewood

Calif

T-6, B-25, P-51

14,000

North American

Dallas

Texas

B-24

??

Pratt & Whitney

Ea-Hartford

Connect

Moteurs

Pratt & Whitney

Kansas City

Kansas

Moteurs radiaux

Vendue à Honeywell

Republic

Farmingdale

New York

P-47

24,000

Vought

Stratford

Connect

F4U

22,000

Vultee

Downey

Calif

BT-13

13,000

Vultee

Nashville

Tennessee

A-31

??

Lorsque l'Allemagne envahit l'URSS, Roosevelt modifie la loi du Prêt-Bail pour inclure les Soviétiques. L'industrie américaine ne s'en portera que mieux, car ce sera le gouvernement fédéral qui paiera pour les fournitures destinées aux Soviétiques. Ces derniers n'avaient pas besoin de chars, car les leurs étaient bien meilleurs que ceux des Alliés. Cependant, l'Armée rouge avait besoin d'avionseet surtout de véhicules pour motoriser leurs divisions. Ce sont les camions Studebaker de 2½ tonnes produits par General Motors qui vont permettre à l'infanterie soviétique d'accompagner leurs blindés durant les grandes contre-offensives à partir de l'automne 1943. Kroutchev écrit qu'il aurait été impossible d'avancer aussi rapidement de Stalingrad à Berlin sans l'aide des véhicules américains. A la fin de la guerre, l'Armée rouge a reçu 427,000 véhicules produits aux États-Unis sur les 665,000 qu'elle possède. L'industrie américaine fournira à l'URSS:

  • 540,000 tonnes de rails – pour remplacer ceux détruits par la Wehrmacht.
  • L'industrie minière lui fournit ¾ de sa production de cuivre entre 1941-44.
  • 1200 kilomètres de tubes d'oléoducs, ainsi que du matériel de pompage.
  • De grandes quantités d'essence d'avion à haute teneur d'octane.
  • De grandes quantités de poudre sans fumée pour ses obus et roquettes.
  • La prospérité économique américaine s'étend également à son secteur agroalimentaire, car ce dernier fournit 5 millions de tonnes de nourriture préparée, uniquement destinée à l'URSS – soit 1½ livre de ration quotidienne en conserve pour chaque soldat soviétique jusqu'à la fin de la guerre. Cependant, Staline exige que les fournisseurs américains n'écrivent pas leur "made in USA" sur les conserves destinées à ses troupes – pour éviter que ces dernières ne se sentent humiliées d'être nourries par l'étranger. Fait à noter, il n'y a pas que la Russie en guerre qui mange dans l'écuelle américaine. L'Angleterre importe pour £77 millions d'équipements et de matières premières américaines entre 1941-44 – incluant les Liberty Ships qui transportent cette marchandise outre-Atlantique. Le secteur agroalimentaire américain fournit 30% des denrées consommées par les Britanniques. Le secteur pétrolier américain achemine 98% du pétrole utilisé par les Britanniques, depuis les puits pétroliers du Golfe du Mexique. La proportion de fournitures militaires américaines dans les services britanniques passe de 11.5% en 1941 à 29% en 1944. Cette aide alimentaire, pétrolière et matérielle permet à la fois aux Britanniques de ne pas crever de faim et d'équiper convenablement les forces armées de Sa Majesté. La vitalité de la production américaine lui permet à la fois d'aider ses alliés sans nuire à son propre effort de guerre. Le budget de guerre fédéral passe de $13 milliards en 1939 à $71 milliards en 1944. L'inflation est jugulée avec succès par des hausses de taxes et les campagnes de bons de la victoire. Durant cette même période, le produit national brut et la production industrielle globale vont plus que doubler. La raison de ce succès tient au fait que l'économie américaine ne s'était pas remis sur pied au même titre que celle de l'Allemagne – qui avait débuté un réarmement timide – ou de l'Angleterre – qui a réussi tant bien que mal à pratiquer un équilibre fiscal. Ainsi, les États-Unis passent d'une production ralentie en 1939 à un état de surproduction en 1944. Cette situation créa également un choc au niveau de l'emploi. En 1939, il y avait 8.9 millions d'Américains en chômage. Ce chiffre tombe à environ ¼ de million en 1944, soit une performance supérieure à celle de l'Allemagne entre 1933-39. En 1944, les usines et firmes américaines emploient 28.7 millions d'ouvriers (dont 10 millions de femmes) qui travaillent 90 heures par semaine. La valeur agricole et industrielle qu'ils produisent représente 38% du PIB, alors qu'elle n'était que de 29% en 1939.

    Embaucher les Noirs

    La production de guerre va mettre le grappin sur tous ceux qui veulent travailler. Les "war jobs" sont payantes et attirent de nombreux chômeurs qui voient une possibilité de s'en sortir. Elles provoquent une migration partielle de la main-d'œuvre vers l'Ouest et le Nord-Ouest: 6 millions de personnes déménagent entre 1940-45, suivies par 2 millions jusqu'au début des années 50. La population californienne va presque doubler durant cette période. Les industriels américains comprennent la nécessité d'inhiber leurs préjugés raciaux. Non seulement ils engagent des femmes mais aussi des Noirs. Roosevelt met les industriels au pas en affirmant très clairement dans un de ses discours radiodiffusés: We can no longer afford to indulge such prejudices or practices. Au moment de l'entrée en guerre des États-Unis, trois Noirs américains sur quatre vivent dans les États du Sud. Il s'agit essentiellement d'une main-d'œuvre non spécialisée qui ne gagne que 39% du salaire d'un Blanc pour un job équivalent. Ils vivent tous sous le seuil de la pauvreté, et seulement 5% d'entre eux sont inscrits sur les listes électorales. Malgré le mot d'ordre de Roosevelt, l'industrie ne savait pas trop qu'en faire. Les patrons savent que les Noirs ne sont pas admis – du moins initialement – dans l'USAAF, et l'US Navy ne les recrutent que comme cuisiniers et concierges. L'US Army acceptent les recrues noires mais à condition que celles-ci acceptent de servir dans des unités ségréguées commandées par des officiers blancs (voir plus bas dans cette page). Mais les Noirs américains veulent travailler pour leur pays en guerre et veulent profiter de la manne salariale qui leur fait cruellement défaut. En 1941, le président de l'Association des Manutentionnaires ferroviaires, Philip Randolph, menace d'organiser une manifestation de 100,000 Noirs pour marcher sur le Capitole pour protester contre la discrimination raciale dans l'emploi.

    Roosevelt est un peu surpris et cède devant Randolph en publiant le Décret 8802 interdisant la discrimination dans l'emploi. La nouvelle est accueillie avec joie chez les Noirs. Durant la seule année 1943, 10,000 Noirs arrivent tous les mois à Los Angeles pour se trouver du travail. En tout, 700,000 Noirs seront embauchés dans l'industrie de guerre. L'embauche n'est pas réservée qu'aux hommes; les femmes noires qui travaillaient auparavant pour $3.50 par semaine sont payées $48.00 dans l'industrie de guerre. Le nombre de Noirs travaillant pour le gouvernement fédéral va tripler. Non seulement les Noirs vont travailler mais ils constituent désormais une nouvelle classe ouvrière avec ses propres intérêts. De surcroît, une minorité d'entre eux s'élèveront dans l'échelle sociale grâce à leurs talents et leur esprit de travail. Une partie de cette nouvelle classe laborieuse ne retournera plus vivre dans le Sud après la guerre, car ils vivent désormais dans des États où ils peuvent voter et gagner leur vie honorablement. Ainsi, la population noire du Mississippi diminue de 8% tandis que celle du Michigan augmente de 112%, et celle de Californie de 272%… En 1945, les travailleurs noirs gagnent 54% du salaire d'un ouvrier blanc; ce n'est pas l'égalité dans l'embauche, mais c'est mieux que rien. Les décideurs américains ont toujours cru que ce nouveau conflit mondial est d'abord et avant tout une guerre de production. Cette réalité aurait dû être remarquée par les pays de l'Axe avant qu'ils amorcent leurs projets de conquête: elle va sonner le glas de l'Allemagne, de l'Italie et du Japon. L'Axe a voulu agir au-delà de la neutralité et contester la puissance de l'économie de l'Oncle Sam, et il a échoué. L'économie de guerre américaine est à la fois plus puissante et plus efficace que celle de ses adversaires, car elle a réussi à produire 40% de tous les armements mondiaux en 1944. A la fin de la guerre, les États-Unis sont non seulement plus riches qu'en 1939, mais ils deviennent le pays le plus prospère de la planète: son économie équivaut à la production industrielle mondiale. Ce sont les fermes américaines qui ont produit les céréales et les viandes qui ont nourri les pays alliés. Ce sont les firmes et usines américaines qui ont produit les armes et le matériel pour vaincre l'Axe. Dans les villes américaines, les loqueteux qui ont jadis chômé se retrouvent avec un job et de l'argent en poche; ceux d'entre eux qui sont assez clairvoyants pour économiser pourront s'intégrer rapidement dans une classe moyenne florissante. Pour eux, la Seconde Guerre mondiale a été une "bonne guerre": World War Two? It's a war I would still go to, disent-ils.

    Construction navale

    Sur le plan de la construction navale, les Etats-Unis demeurent sans rivaux. Pour un pays qui n'a lancé que deux navires marchands entre 1922 et 1937, il lancera 140 cargos Liberty Ship pour le seul mois de Mars 1943. L'octroi de contrats se fait dans le cas du Prêt-Bail de Mars 1941. Roosevelt confie à l'amiral Land un mandat pour lancer 200 navires cargo de 10,000 tonnes chacun capable de naviguer à une vitesse maximale de 12 nœuds. Land donne les contrats aux chantiers maritimes Todd de New York et de Bath Iron Works au Maine. D'autres chantiers sont agrandis, comme celui du Dorington Court Hull et du Newport News Shipbuilding, qui construiront les moteurs des nouveaux cargos. Cette production de navires a été réalisée à partir d'éléments préfabriqués qui sont assemblés dans les délais très courts. L'expérience acquise par les architectes maritimes ont permis de révolutionner l'assemblage des coques et l'aménagement des coursives. Les chantiers Sun Shipbuilding de Chester en Pennsylvanie et Bethléhem-Fairfield au Maryland sont les maîtres d'œuvre de l'assemblage des Liberty Ships américains. Les constructions navales sont également florissantes sur la côte ouest, avec le chantier de Portland en Oregon, qui lancera plus de 630 de ces navires durant la guerre. En tout, plus de 2300 Liberty Ship totalisant 23 millions de tonneaux seront produits durant la guerre. Conçus pour une durée de vie active de cinq ans, plus d'une centaine vont écumer les mers durant 20 ans avant d'être envoyés à la casse. Ainsi, Roosevelt et Land ont réussi à relever le défi stratégique que leur avant lancé l'amiral Doenitz: construire plus de navires que l'ennemi peut en couler…

    __

    Submersibles produits en série Porte-avions de la classe Essex et croiseurs lourds Un Liberty Ship

    Mais il n'y a pas que les Liberty Ships. La production navale américaine a également lancé un grand nombre de péniches et de barges de débarquement pour l'ouverture du second front européen. Qui plus est, les chantiers sont en voie de terminer le programme de construction de l'US Navy amorcé timidement dès 1938, et destiné à remplacer le vieil inventaire des navires de ligne lancés avant 1914 et 1925. À la fin de 1943, l'US Navy reçoit: 2 nouveaux cuirassés rapides de 45,000 tonnes, 6 porte-avions de flotte jaugeant 27,000 tonnes, 9 porte-avions légers de 11,000 tonnes, 24 porte-avions d'escorte CVE, 4 croiseurs lourds. (pièces de 8"), 7 croiseurs légers. (pièces de 6"), 128 destroyers, 200 submersibles, et 310 navires de ravitaillement et de transport. La plus grande partie de cette armada est déployée dans le théâtre du Pacifique, à la fois à cause de l'énormité de la zone opérationnelle et des besoins spécifiques liés aux opérations amphibies. L'essentiel de la production se porte sur le volet aéronaval; les chantiers produisent un porte-avions par mois jusqu'au printemps 1945 – essentiellement des CVE eux-mêmes escortés par de nouveaux destroyers de flotte. Les nouveaux porte-avions de flotte de classe Essex construits en Oregon et en Californie donneront une supériorité aéronavale absolue à l'US Navy. Tous les navires produits depuis l'été 1942 disposent désormais d'un meilleur armement antiaérien souvent guidé par radar, et capable de produire plus rapidement qu'auparavant un tir nourri de projectiles (ci-bas) afin d' abattre les avions ennemis plus efficacement.

    _

    Tirs anti-aériens contre des avions japonais Le navire-hôpital Tranquility

    La production de submersibles permet à l'US Navy de neutraliser la marine marchande nipponne. Avant 1939, les submersibles ne comptaient que pour 2% de l'inventaire de l'US Navy. En 1943, ce taux ne passe qu'à 7%, mais ceux-ci vont couler pour 60% du fret japonais – ce qui permettra aux Américains de couper le Japon de ses sources de matières premières. Mieux encore, le volet du ravitaillement ne sera pas négligé, car les chantiers ont produit 310 navires de ravitaillement – transport de troupes, cargo, pétroliers, navires-usines, barges de haute mer, et navires-hôpitaux – capables d'accompagner une flotte de guerre durant une opération majeure. Ainsi, une flotte américaine peut être entretenue en mer et avoir la même flexibilité opérationnelle qu'une division blindée allemande. Cette "Maintenance Fleet" permettra aux amiraux de l'US Navy de faire des gains en mer sans s'embarrasser de grandes bases fixes. Toutes ces constructions fournissent de l'emploi à plus de 1.3 millions d'ouvriers spécialisés, de contracteurs et sous-contracteurs. La demande pour l'acier est telle que les ouvriers de la sidérurgie américaine ne comptent plus leurs heures supplémentaires – et leurs bonus. La production américaine d'acier pour la seule année 1943 est de 90 millions de tonnes – comparée à 7.8 millions de tonnes pour le Japon. Les salaires moyens des hommes et femmes travaillant dans le secteur aéronaval passe de $40 par semaine en 1941 à $90 en 1944. Les syndicats sont ravis et respectent le pacte conclu avec Roosevelt de ne pas perturber la production. Ainsi, le niveau de vie des travailleurs d'une quinzaine d'États américains va grandement s'améliorer. Cette remarquable production matérielle navale s'accompagne d'une expansion rapide – voire d'une hypertrophie de l'US Navy: de 337,000 marins et officiers en janvier 1942 à 3 millions en janvier 1944. Ce grand nombre de recrues va nécessiter l'aménagement de 947 centres d'instruction fréquentés par 303,000 hommes. La construction de ces bases à proximité des villes sera une bonne affaire pour les entrepreneurs locaux qui profiteront de divers contrats d'approvisionnement. Sur un premier groupe de 300,000 hommes à l'entraînement, 131,000 sont des civils qui n'ont aucune expérience navale et, de ce dernier nombre, 20,000 n'ont jamais vu la mer. Néanmoins, les cadres de l'US Navy exerceront un professionnalisme rigoureux dans la formation et la dotation du personnel destiné aux nouvelles unités navales.

    Sur le USMC

    L'histoire du Corps des Marines américains remonte à l'époque de l'indépendance des États-Unis. Des fusiliers marins se sont frottés aux Britanniques dans les Bahamas en 1776, sont débarqués à Tripoli et à Derne en Afrique du Nord en 1840, ont escorté l'amiral Peary dans la baie de Tokyo en 1853, sont intervenus à Cuba en 1898 et en Haïti en 1913. Ils ont aussi surveillé le canal de Panama, instauré des républiques de bananes en Amérique centrale durant les années 20, et servi de gendarmes à Manille, Shanghai et Pékin.

    __

    Leathernecks Marines américains au début des années 30 Marine à l'entraînement au camp de Parris Island

    Le United States Marine Corps (Corps des Marines américains) – ou USMC – est l'infanterie navale de la marine des États-Unis, c'est-à-dire une composante de l'US Navy. Conséquemment, il est tributaire de l'organisation et du commandement du Secrétaire d'État à la Marine, et non pas de l'US Army. L'USMC est l'équivalent des Royal Marines britanniques, des troupes françaises de marine, et des Rikusentais japonais. Jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, l'USMC est une entité très modeste, même lorsque comparée à l'armée américaine en temps de paix. Durant tout le XIXème siècle, cette petite force avait été organisée et utilisée ad hoc, et il faudra attendre au XXème siècle – en 1933 – pour que les Marines soient réorganisés en unités crédibles. Le grand artisan de ce travail a été le major-général John Russell qui met désormais l'emphase sur des tactiques de combat amphibies au service des impératifs stratégiques de l'US Navy. Ainsi, le rôle du Corps des Marines en temps de guerre sera de défendre, de capturer des bases et/ou installations côtières pour mener des opérations navales. Russell fera un énorme travail pour arrimer les tactiques de ses fusiliers-marins à la logistique navale d'une marine moderne. A partir de 1935, l'US Navy fera de nombreuses manœuvres amphibies avec ses Marines pour former ses cadres. Russell comprend que l'équipement de débarquement disponible est déficient et entreprend de doter l'USMC d'une péniche de débarquement ayant une proue basculante: le Landing Craft Infantry – ou LCI. Cette embarcation motorisée peut contenir deux sections d'infanterie et les débarquer directement sur une plage, grâce à son faible tirant d'eau. Russell ordonne également de produire une version allongée de cette péniche: le Landing Craft Medium – ou LCM – capable de porter une centaine d'hommes ou un char Sherman.

    _

    Les Marines à l'assaut sur des barges LCI Avions SBD des Marines à Guadalcanal

    Les Marines utiliseront ces deux types de péniches durant toute la guerre. L'USMC se dote également d'un élément aérien dès le début des années 20. Les fusiliers marins pilotes combattent au Nicaragua en faisant de la reconnaissance et de l'attaque au sol. Durant la Seconde Guerre mondiale, ils vont surtout opérer à partir de bases aériennes insulaires à bord de leurs avions SBD ou F4U, et participent aux campagnes des Salomons, d'Iwo Jima et d'Okinawa. En 1939, l'USMC compte 45,000 réguliers très bien entraînés – dont 5500 officiers – qui formeront le noyau d'une force qui va croître rapidement durant la guerre. Son esprit de corps est très élevé et irrite parfois les marins et soldats. La base de Parris Island située en Caroline du Sud est le principal centre d'entraînement des recrues. D'autres écoles ouvrent partout aux Etats-Unis, dont celle de Quantico en Virginie. Les Marines sont convaincus d'être les meilleurs, les plus patriotards, les plus durs, et les plus revanchards. Si l'US Army a son G.I., l'USMC a son Leatherneck – son "cou de cuir" – c'est-à-dire des factionnaires qui ont le cou durci par la chaleur du soleil. Autrefois, ce terme de "leatherneck" désignait le cache-cou fait en cuir que portait les premiers fusiliers marins américains à la fin du XVIIIè siècle pour les protéger du froid en mer. Durant la guerre, le surnom "leatherneck" sera remplacé par celui de "grunt" – ou "grognard" – soit les hurlements poussés par les Marines à l'entraînement ou au combat. Ce surnom est toujours utilisé aujourd'hui. Les chantiers navals américains reçoivent des crédits pour fabriquer des transports de troupes et des barges de débarquement pour le Corps des Marines. Son équipement s'améliorere au fil des mois. Au début de 1942, l'USMC n'a qu'une seule division, soit la 1ère Division de Marines qui a une effectif de 21,000 hommes. En 1945, cinq nouvelles divisions vont s'ajouter à l'effectif. En tout, 33,200 Marines sont tués et 53,290 autres blessés dans des combats insulaires. Il y aura 80 récipiendaires de la Medal of Honor. Le USMC sera presque considéré comme la quatrième branche des forces américaines, et son général commandant fait partie des Joint Chiefs of Staff. Durant la Seconde Guerre mondiale, le rôle opérationnel de l'USMC sera de débarquer sur les îles occupées par les Japonais, d'y effectuer le gros des combats avant d'être relevés par des unités de l'US Army puis réembarqués pour attaquer d'autres archipels.

    _

    Marines construisant un pont flottant à Guadalcanal Trois Marines signaleurs à Peleliu

    Sur l'armée américaine

    Au début de 1939, l'armée américaine (US Army) n'était pas préparée à faire la guerre. Ses ressources humaines et matérielles étaient à peu près les mêmes qu'en 1914. Certes, cette armée avait un état-major central à Washington, quelques collèges militaires, et un noyau de réguliers dispersés autant sur le territoire américain qu'à Panama, Hawaii et les Philippines. L'US Army connaîtra une expansion considérable après l'entrée en guerre des États-Unis. Au moment de la capitulation japonaise, l'US Army aura organisé quatre groupes d'armées possédant 9 armées comprenant 23 corps d'armées. Ces unités totalisent 89 divisions– dont 16 blindées et 5 aéroportées – appuyées par 273 groupes aériens de chasse et de bombardement. Le 15 Août 1945, l'effectif de l'armée américaine est de 7.7 millions de soldats et officiers – incluant 100,000 femmes sous les couleurs du Women's Army Corps (WAC). Cette armée a puisé dans le bassin des 14 millions de jeunes Américains appelés par le biais du Selective Service Act, ou parmi les enrôlés volontaires avant 1941. Fait à noter, l'expansion de l'US Army a été inférieure à celle de la Wehrmacht avec ses 17 millions de mobilisés sur une population de 65 millions, ou de l'armée soviétique avec ses 23 millions de mobilisés sur une population de 108 millions. Cependant, ces comparaisons ne traduisent pas toute la vérité. Il ne faut pas oublier qu'en Septembre 1939, Hitler disposait de 104 divisions entraînées et que Staline pouvait compter sur 179 divisions pour s'opposer aux Allemands en Juin 1941. Entre-temps, l'effectif de l'armée américaine ne comprenait que 5 divisions totalisant 188,500 hommes encadrés par 14,400 officiers. C'est à partir de ce noyau de réguliers que va se constituer l'US Army de la Seconde Guerre mondiale.

    _

    Entraînement de base quelque part aux États-Unis Ces WAC de l'armée américaine servent dans l'USAAF

    La pierre angulaire de l'organisation de l'armée américaine est le général George Marshall, que Roosevelt a nommé chef de l'État-major combiné le 1er Septepmbre 1939. Marshall est l'entremetteur et l'administrateur rêvé pour un establishment militaire: doué, sensible, juste, organisé, et aimé par tous. Même opinion chez le chef de l'État-major général britannique, le général Brooke: a big man and a very great gentleman who inspired trust but did not impress me by the ability of his brain, écrit-il dans ses mémoires. Certes, Marshall n'est pas un stratège, mais un officier articulé qui possède un zèle de missionnaire. Sans ses talents d'administrateur, l'armée américaine n'aurait jamais été revigorée en si peu de temps pour être l'instrument décisif de la victoire alliée. En gros, Marshall a joué le même rôle pour l'US Army que Kitchener pour l'armée britannique, ou Carnot pour la France de la Révolution. L'armée américaine est à la fois une structure hiérarchique et un ensemble de concepts formulés et cimentés par un corps d'officiers professionnels. Contrairement à 1914, les officiers américains représentent l'élan à venir de l'US Army, et ils sont très bien formés. L'École d'infanterie de Fort Benning et l'École de Guerre de Fort Leavenworth se comparent très bien avec leurs équivalents allemands, britanniques et français. Marshall sera très habile dans la sélection de ses subalternes et aura le dernier mot sur l'affectation des officiers supérieurs qui commanderont dans les théâtres d'opération: il est un expert en dotation – pour preuve, le nombre peu élevé d'officiers généraux qui seront relevés de leur commandement durant la guerre. Marshall prend toutes les dispositions administratives pour augmenter le nombre de divisions et faciliter leur entraînement, Il tisse des liens étroits avec l'industrie et les fournisseurs civils en mettant l'emphase sur la coopération inter-armes, non seulement avec les autres branches des forces américaines, mais avec celles des armées alliées

    il ordonne:

  • que chaque division ait une dotation équilibrée de cadres et de recrues;
  • l'application d'un programme d'entraînement standardisé pour les recrues;
  • une standardisation maximale de l'armement, du matériel et des procédures;
  • le développement d'unités blindées sur le modèle allemand;
  • un programme d'entraînement aérien axé sur le bombardement.
  • __

    Eisenhower inspecte une division britannique Les généraux Dill et Marshall en 1942 Marshall, Clark et Truscott en Italie

    C'est sur ce dernier point que le travail de Marshall est particulièrement apprécié. Ainsi, Marshall peut être aussi à l'aise avec un individu borné comme l'amiral King, des prima donna comme les généraux MacArthur et Patton, qu'avec des subordonnés conviviaux comme Wedemeyer et Eisenhower ou avec des esprits aussi brillants que chiants comme le général britannique Brooke. Marshall sera le principal instigateur de l'État-major général conjoint – Joint Chiefs-of-Staff – ou JCS, qui va constituer le lien entre la hiérarchie militaire et le pouvoir politique. A cette fin, Marshall a l'appui inconditionnel de son patron civil, Stimson, du président Roosevelt, et même de Churchill et de Mackenzie-King. De surcroît, Marshall peut compter sur des appuis politiques au Sénat américain, car cette institution a pour mandat d'approuver les promotions des officiers supérieurs.

    L'organisation militaire américaine

    Marshall se met en bons termes avec la bureaucratie militaire du War Department, qui travaillera de concert avec lui. Il applique sa structure organisationnelle centrée sur une ramification bien établie des responsabilités entre son bureau et les commandements américains à l'étranger. Marshall peut compter sur un bon système de communications par câbles sous-marins, ainsi que sur ses Renseignements militaires – appelé G2. Il y a des similitudes et des différences dans l'armée américaine. Bien que le régiment soit la cellule de base permanente de l'US Army d'avant-guerre, l'hypertrophie de l'armée l'amène à choisir la division comme unité fonctionnelle durant le conflit:

    La division d'infanterie américaine = plus petite que celle des autres armées belligérantes: 14,253 hommes. Elle est complètement motorisée, contrairement à la division allemande qui ne motorise qu'un bataillon sur quatre. Les soldats américains sont groupés en trois régiments d'infanterie, un d'artillerie, ainsi que des bataillons de sapeurs, signaleurs, de logistique, ainsi que son bataillon médical. En guise de comparaison, la division allemande de 1940 comprend 20,000 hommes.

    La division blindée = plus petite encore = composée de 10,248 soldats et 650 officiers – soit l'équivalent d'une brigade des armées d'aujourd'hui. Elle comprend un bataillon de reconnaissance sur Jeeps et autos blindées, trois bataillons d'infanterie sur half-tracks, trois bataillons de chars Stuart et Sherman, trois bataillons d'automoteurs d'artillerie M7, un bataillon d'entretien mécanique, un bataillon médical, un bataillon logistique, et un bataillon de signaleurs. Soit 1100 véhicules dont 227 chars (comparé à 160 chars dans une division blindée allemande de 1943).

    _

    La célèbre Jeep Willis affûtée de roquettes d'artillerie Une section de G.I.'s

    Fait à noter, les Américains équipent leurs trois bataillons d'artillerie avec des canons autopropulsés, tandis que la division allemande n'a qu'un seul régiment partiellement muni de tels automoteurs. L'originalité de la division américaine est la flexibilité de son commandement. Des éléments tactiques appelés "combat command" sont incorporés au niveau régimentaire et permettent à un commandant local de gérer les éléments qu'il a directement en main sans l'approbation du général de division. Cette décentralisation du commandement prouvera son utilité dans le feu de l'action durant les campagnes de 1944. Contrairement aux unités des armées européennes, la division américaine n'a aucun élément antichar et antiaérien dans son organisation. Au fur et à mesure que l'US Army progresse en Afrique du Nord et en Europe, des artilleurs chevronnés sont appelés pour former des éléments antichars et antiaériens ad hoc utilisés si besoin est, et non pas groupés dans un bataillon spécialisé. A défaut de compter sur la présence immédiate d'une escadrille de chasse, la seule protection antiaérienne des camions et blindés américains ne repose que sur la seule mitrailleuse lourde Browning M2HB de calibre 12,7mm – ce qui est très insuffisant. Cette situation va durer jusqu'à l'automne 1943. Le citoyen américain comprend rapidement qu'il n'est pas autre chose qu'un maillon dans la chaîne de production et de distribution du matériel de guerre. Il se dote d'un surnom qui traduit cette réalité: le "G.I." (government issue) – c'est à dire une "fourniture du gouvernement" – une chose à utiliser et jeter si besoin est. Ce surnom lui survivra après la guerre et identifiera désormais les soldats américains déployés sur un théâtre d'opération. Durant la guerre, le GI sert dans sa division jusqu'au moment où ses supérieurs jugent qu'il doit être "remplacé". Les GI's, tout comme leur équipement, sont transférés de dépôts en dépôts sur le territoire américain – tantôt au repos, tantôt en exercice – avant d'être "shippés" outre-mer. Ils sont, aux dires du général McNair, les "grands anonymes de l'armée" qui vont et viennent "sans vraiment arriver quelque part"...

    _

    Des GI's à l'entraînement sur une plage australienne Autre étape d'une marche d'entraînement

    Néanmoins, sans la présence de ces "anonymes", les généraux américains n'auraient certes pas réussi leurs opérations. Beaucoup d'appelés et de volontaires avaient des métiers et des aptitudes qui leur ont bien servi comme GI. Certains étaient des travailleurs manuels familiers avec l'outillage et les véhicules; d'autres proviennent du milieu rural. Tous ces gens sont issus d'une culture qui valorise les gadgets et la nouveauté et bon nombre savent manier des armes de chasse et de tir sportif. Le général Patton affirme que "le soldat incarne l'armée": no army is better than its soldiers. The soldier is also a citizen. In fact, the highest obligation and privilege of citizenship is that of bearing arms for one's country. Hence it is a proud privilege to be a soldier – a good soldier, écrit-il dans ses mémoires. Les GI's sont, majoritairement des gens de condition modeste ou pauvre, encadrés par d'autres de milieux plus aisés; c'est en partie le cas pour les officiers juniors (lieutenants, capitaines et majors) et supérieurs (lt-colonels et colonels). Les GI's se veulent grégaires, pas compliqués, optimistes et résolus – à l'image de leurs homologues britanniques et allemands – et veulent un entraînement approprié qui leur permettront d'appliquer des ordres réalistes. En revanche, un petit nombre de généraux proviennent soit de familles de militaires bien établies (comme MacArthur) ou des milieux aisés de la côte est ou ouest (comme Patton). Les GI's aiment des supérieurs qui sont "corrects" et "justes avec eux", mais dénigrent ceux qui manifestent une indifférence ou une insouciance à leur égard. Ils aiment et respectent les officiers supérieurs qui mangent et dorment comme eux. Nous n'apprécions pas ceux qui dorment dans des draps, disent souvent les GI's... Là encore, le cas du général Patton est intéressant à souligner. Durant la campagne de Sicile (voir opérations de 1943), les GI's n'aiment pas Patton, car ce dernier étale sa vanité arrogante. Ils n'apprécient pas son commandement qui tient de l'exhibitionnisme rutilant plutôt que d'un encadrement approprié. Patton s'affiche debout et bien mis dans une jeep immaculée avec un aréopage d'officiers muets et souriants contemplant la progression de soldats à demi-terrorisés. Son subordonné de l'époque, le général Bradley, écrit dans ses mémoires que George irritated them by flaunting the pageantry of his command. His behavior offended the men as he trudged through the clouds of dust left in the wake of his procession.

    L'US Army a ses propres journaux distribués sur tous les théâtres d'opération. Il n'y a pas que le Yank et le Stars and Stripes qui sont disponibles, car la plupart des divisions impriment leurs bulletins de nouvelles et leurs petits scoops. Ce travail est le fait d'appelés qui ont antérieurement travaillé comme journalistes. De surcroît, les GI's peuvent écouter leur Armed Forces Radio, soit pour s'informer ou se divertir. L'opinion publique américaine exige que l'US Army couvre les activités de leurs soldats et marins outre-mer, non seulement par le style patriotard habituel des bandes d'actualités, mais également dans un style plus humain et individuel. Les éditeurs des hebdos régionaux subissent autant de pression de leur lectorat que les membres du Congrès. Les journaux s'en mêlent et les habitants des petites villes vont ainsi connaître leurs appelés par le biais d'articles personnalisés avec photo de leurs GI's. Plusieurs généraux américains comprennent que la population américaine exige un encadrement exemplaire à l'égard de leurs fils ou de leurs maris partis au front. Dans ses mémoires, Bradley écrit encore: better than a quarter million fathers, mothers, wifes and what-have-you in the United States, all of them worrying about these men. A good many of them are probably asking themselves: "what sort of a guy is this Omar Bradley? Is he good enough to take care of my man?

    __

    La gorge serrée, Patton s'excuse devant ses soldats La ration C La ration D

    Les excuses publiques de Patton en Sicile sont la meilleure illustration de cette idéologie citoyenne qui privilégie un encadrement ferme mais humain à un comportement rustaud et flamboyant. Il est surprenant de constater que cette armée démocratique, relativement bien instruite et informée a réussi à s'entraîner pour développer une combativité jusque-là dévolue à celle des pays autoritaires. L'US Army a combattu aussi efficacement que celles des pays de l'Axe. L'opinion publique américaine croit que son pays est entré en guerre pour une cause juste. Rien n'est mieux que cette "bonne guerre" pour écraser les dictatures, qui ramènera la paix en Europe et en Asie. Le GI américain est très bien payé pour l'époque, soit $60 par mois – soit le triple de son allié britannique. Un sergent américain a le même salaire qu'un capitaine de l'armée britannique: $300 par mois. Le GI américain mange un repas chaud par jour, lorsque l'intendance suit la progression de son unité. Mais souvent, il doit se rabattre sur des aliments préparés en conserve. Les rations C se présentent dans un emballage métallique rectangulaire et sont disponibles en trois variétés: ragoût de bœuf, hamburger, ou spaghetti avec sauce à la viande. Cette ration est la plus répandue chez les GI's américains. Les rations D se présentent dans un emballage cartonné et ciré qui contient une barre de chocolat noir fortement protéiné. Les rations K, elles, se présentent dans un emballage cartonné comprenant un mélange d'œufs, de fromage et de jambon. Un autre mélange disponible est composé de bœuf désossé, d'une tablette fruitée, de biscuits secs et d'un concentré de jus de fruit. Finalement, la ration 10 pour 1 est un plat collectif destiné à une section d'infanterie. Elle est constituée de viandes déshydratées en conserve. Il faut signaler que les unités américaines mangent plus fréquemment des repas chauds et des pâtisseries que celles des autres armées belligérantes. Dès que les popotes roulantes peuvent fournir de tels repas, ils s'accompagnent de pains frais, de légumes, de café et de beignes. Pour fêter Noël ou l'Action de grâce, les généraux américains font tout ce qu'ils peuvent pour offrir le traditionnel repas à la dinde à leurs soldats – on est loin du "ham and eggs" luxueux des soldats et aviateurs britanniques… La nourriture est encore meilleure dans l'USAAF, à cause de l'infrastructure logistique propre aux bases aériennes américaines – surtout en Angleterre. La nourriture était abondante et variée avant les briefings matinaux, et les desserts du soir succulents. L'alcool coulait également à flots durant la soirée.

    __

    Du café et des beignes pour ces deux GI's La ration K Détails sur un four de cuisine de campagne

    Contrairement à l'USAAF, les GI's de l'US Army ne disposent pas de salle de douches et de lavoirs. Les soldats doivent se servir de leur casque comme lavabos pour leur toilette de base, et se ruent sur les tentes-douches dès que celles-ci sont montées. Les GI's doivent attendre plus d'une semaine avant de faire laver leur linge par les blanchisseurs de l'unité, mais ils reçoivent tout de go de nouveaux uniformes. Ce qui n'était pas le cas des soldats allemands sur le front russe qui devaient attendre jusqu'à six semaines pour faire blanchir leurs vêtements et remplacer leurs semelles usées... Les soins médicaux donnés aux GI's sont excellents, pour l'époque car l'US Army peut compter sur beaucoup d'appelés et de volontaires qui sont médecins, chirurgiens, infirmiers et dentistes. Chaque compagnie d'infanterie dispose d'un infirmier qualifié aidé de deux "medical assistants". Ils ont pour tâche d'administrer les premiers soins aux blessés et de les trier pour les évacuer à l'arrière. Les blessés sont acheminés au bataillon où les médecins stabilisent leur condition et/ou procèdent fréquemment à des chirurgies d'urgence. Les ambulances du bataillon évacuent leurs patients à l'hôpital de la division. Dès lors, la condition du blessé est évaluée, et l'état-major de la division détermine où il devra terminer sa convalescence avant de retourner soit au front ou chez lui. Certaines pratiques médicales sont plus fréquentes sur certains théâtres d'opérations. Durant la bataille du mont Cassino, des centaines de soldats alliés ont été blessés à la tête par des fragments de roche et d'éclats de mortier. La péniciline est utilisée pour remplacer les sulfamides et autres analgésiques. Le rôle des neurochirurgiens et des spécialistes oculaires a ainsi été mis à l'avant-plan. Cette promptitude clairvoyante de la part du corps médical américain en Italie a certainement sauvé la vie – et la vue – à de nombreux GI's qui seraient morts des suites de leurs blessures, si les procédures habituelles d'évacuation avaient été appliquées. En gros, le taux de mortalité chez les GI's de l'US Army et l'USAAF qui ont reçu des soins médicaux au niveau du bataillon ou de la division est de 4.5%, comparé à 9.1% durant la Première Guerre mondiale. La plupart des blessés légers et moyens sont retournés dans leur unité dès la fin de leur convalescence – certains même après leur deuxième et troisième blessure…

    __

    Un centre de tri médical près d'une ligne de front La pénicilline est distribuée dans l'US Army Hôpital de campagne en Afrique du Nord

    L'US Army a établi une directive claire ordonnant que ses GI's tués reçoivent une sépulture décente. Contrairement au soldat allemand, le GI américain ne possède pas de "soldbuch" – ou livret militaire – mais plutôt des plaques d'identités portées autour du cou nommées le nom de "dog tags" – littéralement un "collier pour chien". Le nom du soldat, son numéro matricule, sa religion et celui de son proche parent sont inscrits sur chacune des plaques. Lors du décès, une seule plaque est retirée, l'autre reste sur le cadavre ou est clouée sur une planchette servant d'identification funéraire (ci-bas). Habituellement, le corps est enroulé dans une vieille couverture et enterré dans un lieu temporaire (l'US Army trie ses morts comme ses blessés…) avant d'être relocalisé dans un lieu dit "permanent". Chaque division conserve la liste des numéros matricule des GI's tués, ainsi que l'endroit où ils ont été enterrés. Mais, dans un théâtre d'opérations, les morts peuvent souvent être déplacés avant de reposer en paix. Les effets personnels du GI tué sont retournés dans sa famille avec un des deux dog tag. Après la guerre, l'US Army permettra aux familles de réclamer le rapatriement de leurs proches disparus s'ils en font la demande écrite – avec le dog tag… Beaucoup de corps ne seront pas rapatriés.

    _

    Le dog tag d'un G.I. Enterrement sommaire en Italie marqué d'un dog tag

    Contrairement à l'aviateur de l'USAAF, le GI de l'US Army n'a jamais bénéficié du privilège de retourner chez lui après un séjour outre-mer: il est déployé au front pour toute la durée de la guerre. Le GI peut être envoyé dans un camp de repos à l'arrière du front pour relaxer, mais seulement pour trois jours. Dans ces camps, les GI's couchent sur des lits, mangent une meilleure nourriture, peuvent se laver, regarder des films, aller au théâtre des armées, et même se payer des filles. Certains officiers et soldats sont plus veinards que d'autres car ils obtiennent de courtes permissions pour visiter des villes comme Londres, Paris, Rome, ainsi que les villes australiennes. Pour calmer l'angoisse des GI's, l'US Army a organisé un service postal très efficace pour correspondre avec leurs proches. Inutile de dire que ce service est gratuit autant pour les officiers que pour les soldats. Néanmoins, les officiers pouvaient correspondre assez librement avec leurs familles, mais ce n'était pas le cas des soldats; ces derniers étaient soumis à une censure légère. Fait à noter, le meilleur moyen de correspondance des GI's américains n'est pas la lettre manuscrite mais le "V-mail" (pour Victory Mail ) – soit un câblogramme contenant un message microfilmé et imprimé à la station télégraphique destinataire. De leur côté, les proches ne bénéficient pas des services de câblogramme et devaient correspondre par lettre. L'arrivée du courrier est toujours appréciée dans toutes les armées, mais certaines lettres n'étaient pas les bienvenues – en particulier celles écrites par les amies des GI's – les "Dear John letters" – qui avisent ces derniers qu'elles se sont trouvées d'autres copains aux States… De leur côté, les proches des GI's redoutent toujours de recevoir un câblogramme commençant par la petite phrase: We regret to inform you

    _

    L'arrivée du courrier est toujours bienvenue En-tête d'un câblogramme de l'US Army

    La ségrégation raciale

    Durant la Première Guerre mondiale, l'âge moyen du soldat américain était de 19 ans. En 1941, l'US Army va appeler sous les drapeaux des citoyens jusqu'à l'âge maximal de 45 ans – ce qui augmente l'âge moyen du GI à 26 ans. Tout comme en 1917-18, l'US Army pratique la ségrégation raciale dans ses unités. Durant la guerre, les GI's noirs sont majoritairement affectés aux unités de service (logistique, pontonniers, et surtout conducteurs de camion), mais on les retrouve aussi dans les bataillons d'artillerie. Seulement deux divisions d'infanterie de GI's noirs seront formées; la première combattra en Italie, et la seconde dans le Pacifique. L'USAAF aura également un groupe de pilotes de chasse qui escortera les bombardiers alliés en Italie. Les pilotes noirs feront des frappes sur l'ìle italienne de Pantelleria en Juin 1943. L'entraînement des recrues noires a causé des tensions raciales aux États-Unis et quelques incidents violents, car la plus grande partie des camps étaient situés dans les États du Sud. Qui plus est, la prévôté (police militaire) noire n'est pas armée, et elle ne réussit pas à contrôler les permissionnaires noirs dans les bars et cafés des villes sudistes. À l'exception de la performance au combat du groupe de chasse noir de l'USAAF, et de quelques bataillons, les GI's noirs déçoivent. Il faut signaler que la grande majorité des GI's noirs sont des appelés, et qu'ils ne sont pas ravis de servir outre-mer pour un gouvernement démocratique qui ne reconnaît pas leurs droits civiques. Le malaise est si fort que même les caricaturistes fascistes italiens s'en aperçoivent (ci-bas). Cependant, le SHAEF va expérimenter le concept de l'unité intégrée durant l'hiver 1944-45. Ainsi, plusieurs bataillons noirs du 12ème Groupe d'armées ont prouvé qu'ils étaient aussi efficaces au combat que les autres GI's. Cette expérience n'abolira pas la ségrégation raciale dans l'US Army. Les pilotes de chasse de l'escadrille Tuskegee escorteront plusieurs vagues de quadrimoteurs alliés vers l'Allemagne depuis l'Italie. Le pilote de chasse Lee Archer sera le seul Noir de l'USAAF à se mériter le titre d'as. L'US Army a également mis sur pied des unités d'infanterie formés de volontaires nippo-américains: les Nisei. Ce sont des volontaires d'origine japonaise nés aux États-Unis, c'est-à-dire des Nippo-Américains de deuxième génération. Certains se sont enrôlés avant 1939, mais la plupart se sont porté volontaires après Pearl Harbor. Ils ont un patriotisme entêté, mais leur entraînement est difficile, car la présence de recrues japonaises sous l'uniforme de l'US Army irrite de nombreux officiers. Le War Department ne sait pas trop quoi faire d'eux, car il a ses propres traducteurs japonais. Sur l'île d'Hawaii, la réaction populaire à l'égard des jeunes Nippo-Américains après Pearl Harbor est négative. La population voulait leur enlever toute obligation militaire et les interner illico avec leurs parents. Mais une grande partie de ces jeunes, ne voulant rien savoir de cette ségrégation, se portent volontaires. Leur motivation à l'entraînement est telle que le War Department accepte de former des unités pour combattre en Europe. Roosevelt interdit à Marshall d'envoyer de telles unités dans le théâtre d'opérations du Pacifique – à l'exception de linguistes et de traducteurs recrutés par le G2.

    __

    Recrues de l'USAAF à l'école Tuskegee Toi l'Italien, que faisais-tu avant la guerre? Moi? Prof à l'université L'as Lee Archer

    Un premier bataillon de 700 hommes est envoyé sur la côte ouest américaine. Il s'agit du 100ème US, formé de soldats et de sous-officiers nippo-américains, dirigé par des officiers blancs. Ces premiers volontaires avaient déjà des antécédents militaires puisqu'ils servaient dans la Garde nationale des îles Hawaii. En Février 1943, l'US Army recrute 2600 Nisei – dont 1500 d'Hawaii – pour former le noyau du 442ème Combat Team régimentaire. Cette unité fait son entraînement en Louisiane. En Septembre, le général Marshall ordonne à cette unité de faire partie des troupes alliées qui vont débarquer à Salerne en Septembre 1943. Le généralissime proclame que les Nisei ont une opportunité de "laver l'honneur" de leur minorité emprisonnée aux Etats-Unis par un comportement exemplaire au combat. En d'autres mots, ils n'ont pas le droit à l'échec. Durant les combats au mont Cassino, le 100ème Bataillon se frotte aux défenseurs allemands du 1er Régiment de parachutistes et ses pertes sont importantes. La tenue au feu des Niseis impressionne autant les officiers américains que leurs adversaires allemands. Le 442ème Combat Team sera gardé en première ligne durant cinq mois; sur ses 1300 hommes, 521 sont encore en vie en Avril 1944. L'unité sera décorée et citée à l'ordre de la 5ème Armée par le général Clark Les correspondants de guerre deviennent aussitôt curieux… Le 442ème Combat Team est transféré en France et sa compagnie antichar est envoyée en planeur pour attaquer une position allemande près de LeMuy. Elle fait de la reconnaissance en force en acheminant des renseignements au 517ème Régiment US. Mais en France, les Nisei subissent des brimades de la part de leurs camarades blancs, sans qu'il n'y ait de dérapages sérieux. Le 442ème a combattu en France durant presque tous les engagements. Son fait d'armes le plus intéressant fut l'appui donné à un bataillon du 141ème Régiment d'infanterie texan encerclé par les Allemands. Les soldats Nisei combattront quatre jours pour déloger les Allemands et dégager les encerclés. Les Nisei perdent 330 hommes et plus de 500 sont blessés durant ce combat. Le 100ème Bataillon du 442ème Combat Team fut cité à l'ordre de l'armée et décoré de la Medal of Honor, de même que 20 soldats de cette unité.

    _

    Le 442ème Combat Team en revue à Bruyères durant l'hiver 1944 Soldats nippo-américains

    Sur l'USAAF

    La deuxième composante de l'US Army est sa branche aérienne, appelée Army Air Force (AAF). Créée à la fin de la Première Guerre mondiale, elle s'est développée comme une aviation tactique jusqu'au milieu des années 30 avant d'évoluer vers une force de bombardement. Contrairement à la RAF, l'Army Air Force ne réussira pas à s'émanciper de la tutelle de l'armée ni avant ni pendant la Deuxième Guerre mondiale. En revanche, son évolution rapide durant la guerre en fera de facto une branche distincte de l'armée. L'Army Air Force va elle aussi connaître un phénomène d'hypertrophie. En 1939, elle comptait moins de 13,000 hommes aux États-Unis et à l'étranger. Son nombre passera à plus de 2 millions d'hommes et de femmes en 1945. Bien que l'AAF est une partie intégrante de l'US Army, cela n'empêche pas le GI d'envier les conditions de vie de son camarade aviateur. En effet, le soldat du front croit que l'aviateur mène une "guerre plus facile" que lui, avec de bons logements, une meilleure nourriture, avec des permissions plus longues et de plus grandes opportunités de promotion. Cependant, la guerre aérienne n'est pas facile à mener, et les aviateurs subissent un taux important de pertes – surtout au sein des équipages de bombardiers. En guise d'exemple, durant le raid sur Schweinfurt (voir bombardements stratégiques – 1943) 60 bombardiers sur 291 furent abattus et une centaine d'autres très endommagés. Le personnel d'entretien américain au sol a subi les coups de main de la Luftwaffe et de l'aéronavale japonaise. Ces "rampants" ont certainement contribué à l'effort de guerre aérien américain en entretenant, préparant et rafistolant sans relâche les nombreux quadrimoteurs qui devaient repartir en mission le matin suivant. Beaucoup d'aviateurs ont été blessés ou tués à la suite d'engelures, de manque d'oxygène et, surtout, à cause des nombreux écrasements au retour de mission. En effet, rien n'est plus dangereux que l'écrasement au décollage d'un bombardier portant son stock de bombes et d'essence.

    __

    Scène inévitable: le briefing avant une mission Deux armuriers préparent les bombes d'un B-26 Avant de partir en mission

    Le grand avantage des aviateurs de l'USAAF demeure la certitude de rester qu'un temps limité outre-mer. Un équipage de bombardier revient aux États-Unis lorsqu'il a terminé 25 missions au-dessus du territoire ennemi. Un pilote de chasse n'a qu'à faire 50 missions pour obtenir un retour doré dans son pays et être estimé des siens. Bien qu'un certain nombre d'aviateurs acceptent de signer pour une autre période limitée de service actif, la plupart d'entre eux ne se font pas prier pour retourner aux States. Il faut signaler que le taux de pertes demeure important: un équipier sur cinq périra ou sera déclaré invalide du fait de ses blessures de guerre. Un grand nombre d'équipiers parachutés de leur avion en flammes vont être expédiés dans des camps de prisonniers gérés par la Luftwaffe ou survivront précairement dans la jungle. Maintenir le moral des aviateurs de l'USAAF sera une tâche presque aussi ardue que de naviguer vers leurs cibles à bombarder. N'en déplaise aux GI's qui pataugent souvent dans la boue, les aviateurs américains se considèrent comme des brebis destinées à être sacrifiées, alors qu'ils veulent vivre intensément. Ils sont jeunes. La moyenne d'âge des équipages de bombardiers oscille entre 17 et 24 ans. Un lieutenant peut être âgé de 28 ans, et un lieutenant-colonel de 35 ans. Le patron-papa d'une base aérienne ne dépasse pas 45 ans. Il n'est pas impossible que la qualité de leur soutien logistique soit directement reliée à leur faible espérance de vie au combat. Néanmoins, les pertes diminueront lorsque les quadrimoteurs américains seront escortés par des chasseurs à long rayon d'action (voir bombardements stratégiques – 1944). ll faudra attendre les campagnes de Sicile et d'Italie pour que le poids des escadrilles de chasseurs-bombardiers se fasse véritablement sentir. Les monomoteurs et bimoteurs tactiques de l'USAAF détruiront d'innombrables convois routiers et ferroviaires ainsi que des dépôts et bases ennemies qui répliquent avec leurs défenses aériennes. Le rôle de l'USAAF ne se limite pas qu'à la chasse ou au bombardement. Les aviateurs américains feront d'innombrables sorties incertaines pour transporter du fret et du ravitaillement non seulement à leurs GI's, mais aussi aux Britanniques et au Chinois.

    _

    Ces équipiers s'en sont sortis indemnes Le transporteur C-46 a été très utilisé par l'USAAF

    En 1945, la puissance de l'USAAF va prédominer sur celle des autres branches des forces armées américaines à cause de l'application du projet Manhattan (voir opérations de 1945 – l'arme atomique). Avec le développement d'un nouveau quadrimoteur capable de lancer un engin nucléaire, l'aviation américaine va désormais changer la nature de la stratégie militaire et consolider ses assises tant au niveau militaire que du pouvoir politique.

    Sur le matériel militaire américain

    N'empêche, l'US Army dispose d'un armement et d'un équipement nouveau de conception simple et robuste pour faire la guerre. Certains armements sont adéquats, d'autres non. Les armes légères du GI américain sont, sauf quelques exceptions, les meilleures du conflit. En guise d'exemples, la carabine Garand, la mitraillette Thompson et le pistolet Colt sont de très bons outils pour le combat rapproché; c'est presque le cas de la mitrailleuse Browning .30, mais ses bandes doivent être lubrifiées pour éviter les enrayages. Le fusil-mitrailleur BAR est à la fois trop ancien, trop long et sujet à des enrayages pour être vraiment utile aux GI's. Le BAR est très inférieur aux modèles britanniques et soviétiques. Les armes de soutien, comme la Browning M2HB introduite à l'automne 1940 et le rarissime Bofors de 40mm, ont un débit de feu trop lent pour servir d'appui-feu valables aux soldats d'infanterie mais ils sont efficaces et fiables. Quant à ses armes moyennes et lourdes, elles sont aussi performantes que celles de l'Axe: meilleur acier, moins de pièces mobiles et faciles à produire en série. Son artillerie est très bien conçue grâce à une métallurgie avancée qui produit des pièces simples et plus légères que celles des autres belligérants. L'obusier léger Pack de 75mm, l'obusier M2A1 de 105mm (ci-bas), le mortier M1, ainsi que les canons de campagne Long Tom de 155mm et 203mm vont paver la voie aux attaques aéroterrestres américaines en Italie et en Europe. Qui plus est, l'obusier M2A1 de 105mm peut servir d'arme antichar improvisée lorsque affûté sur l'automoteur M7, utilisé également par les Britanniques durant la bataille d'Alamein.

    __

    L'automoteur américain M7 Priest L'obusier M2A1 de 105mm Le Bazooka a fait mouche

    Cependant, l'US Army n'a aucune arme antichar digne de ce nom lorsqu'elle débarque en Afrique du Nord. Les Américains doivent utiliser d'urgence les canons britanniques de 57mm pour se protéger des chars allemands. C'est alors qu'un bricoleur américain eut l'idée de mettre au point une grenade à charge creuse autopropulsée par fusée lancée à partir d'un tube creux porté sur l'épaule d'un fantassin. La grenade est capable de percer 3 pouces de blindage et 7 pouces de béton à 260 mètres: elle est adoptée sous le nom de M1 Rocket Launcher, et sera rapidement surnommée Bazooka.Cette arme portative impressionne la Wehrmacht qui va la copier en l'améliorant. A l'automne 1943, l'US Army ordonne à chacune de ses divisions de former un bataillon antichar. Il sera équipé du nouveau canon à tir plat M5 de 75mm (clip ci-bas) qui peut lancer un projectile de 12 lbs à la vitesse de 2800 pieds/seconde. Ce canon est utile, mais son manque de vélocité ne lui permet pas de neutraliser le blindage frontal les chars Tigre et Panther allemands lorsqu'ils sont planqués à plus de 700 mètres. L'ennui de cette pièce est qu'elle doit être tractée. Ainsi, les artilleurs ne peuvent la mettre en batterie rapidement et s'exposent trop souvent aux tirs ennemis. Les GI's n'aiment pas le M5 et il sera progressivement remplacé par l'automoteur antichar M10 qui sera très apprécié. Le secteur le plus déficient sur le plan qualitatif est celui des chars. Malgré le fait qu'ils peuvent être rapidement produits en série, ils ne sont pas de taille à affronter les modèles allemands. Cependant, Marshall est d'avis que tout ralentissement de la production des chars Sherman et Stuart au profit de nouvelles machines à peine esquissées se ferait au détriment du débarquement allié de Normandie. Marshall fait pression auprès de ses fournisseurs civils de matériel de communication: il exige une qualité optimale des émetteurs-récepteurs livrés aux forces armées. L'une des particularité de l'US Army dans le domaine des communications a été l'introduction du walkie-talkie – soit un émetteur-récepteur portatif inventé par le Canadien Al Gross pour les sections d'infanterie. Peu avant la guerre, les Américains avaient eux aussi réussi à miniaturiser les lampes de radio pour mettre au point un appareil portatif de la plus petite dimension possible pour l'époque. Le walkie-talkie avait une portée maximale de 4 milles avec de bonnes piles, mais sa modulation vocale laissait à désirer. Son signal émis pouvait être reçu par des récepteurs militaires plus puissants et disposant de bonnes antennes. Un autre modèle d'émetteur portatif, le WS46, sera également utilisé à partir du printemps 1944, il est plus résistant que le walkie-talkie, hydrofuge, et muni d'une paire d'écouteurs et d'un micro rudimentaires. L'appareil sera utilisé à la fois par les Américains et les Britanniques.

    _ _

    L'émetteur-récepteur portatif WS46 Toutes les unités de l'US Army sont mécanisées Le canon antichar M5

    Quant à la logistique militaire, elle tarde à se mettre en place, car l'acheminement d'un ravitaillement régulier pour les troupes américaines outre-mer dépend de l'US Navy. Néanmoins, les divisions de l'US Army pourront compter sur une logistique de qualité à partir du printemps 1944. Elles disposeront non seulement d'hôpitaux mobiles de campagne avec leurs services d'évacuation/rapatriement, mais également de bataillons de blanchisseurs ainsi que des sections sanitaires avec leurs douches mobiles – montées sur camions, évidemment… Tout cela peut paraître un peu loufoque, bien sûr, mais avant de ridiculiser une organisation qui est prête à appliquer des initiatives jugées exagérées, il faut comprendre que les Américains perçoivent la Seconde Guerre mondiale comme une Crusade in Europe. Pour eux, il s'agit d'une entreprise messianique destinée à débarrasser l'Europe et le monde des dictatures. Leurs soldats sont déployés dans des zones appauvries par l'occupation ennemie et/ou dévastées par des bombardements. Il leur apparaît "normal" de donner tout l'appui logistique et matériel à leurs soldats sans rien exiger des populations éprouvées. Pour reprendre une observation du journaliste américain Alexander Werth: les Américains ont non seulement débarqué avec leurs troupes et leur matériel de guerre, mais aussi avec leur propre nourriture, leurs véhicules, leurs ressources médicales, et leurs artistes de variétés. Si elle l'avait voulue, l'US Army aurait certainement fourni ses propres putes... La perception du GI américain sur les théâtres d'opérations européen et asiatique est très positive, car elle est directement associée à la volonté de vaincre les puissances de l'Axe. Pour les uns, les GI's sont considérés comme des libérateurs; pour les autres, comme des décolonisateurs. Cependant, tous les GI's ne sont pas des saints, car à l'image de toutes les autres armées belligérantes, l'US Army a son petit lot de déviants qui ont commis des crimes: déserteurs, pilleurs, violeurs, voleurs et meurtriers. L'US Army n'aura exécuté que 147 soldats condamnés pour meurtre et viol entre 1942 et 1945. En revanche, un seul soldat, Slovik, sera exécuté pour désertion. En Europe, la proportion de déviants arrêtés et incarcérés n'est que de 1%, tandis qu'elle est de 1.6% en Asie – ce qui prouve que l'armée américaine a, à cet égard, un dossier presque parfait.

    Vie et société

    Outre la mobilisation des esprits via le patriotisme hollywoodien affiché et le rôle accru des femmes dans la production nationale, les États-Unis ont connu d'autres transformations significatives durant la Seconde Guerre mondiale. D'abord, on y voit un rôle accru du gouvernement fédéral durant cette période exceptionnelle. Le président Roosevelt bénéficie d'une popularité qui va lui donner quatre mandats à la Maison Blanche. L'entrée en guerre du pays calme le climat de méfiance acrimonieuse entre le gouvernement fédéral et plusieurs États républicains réfractaires aux politiques du New Deal. Comme mentionné plus haut dans ce dossier, le pays étant menacé, la partisanerie politique est oubliée au profit d'une sorte "d'union sacrée" pour vaincre les pays de l'Axe. Washington passe des contrats avec des entreprises qui garantissent le paiement des coûts de production plus un surplus X pour un total de $175 milliards de dollars. Avec les universités, l’État fédéral signe de grands contrats de recherche avec notamment le MIT, Harvard et l’Université de Californie, dont un contrat secret de $4 milliards de dollars réparti entre quelques universités pour concevoir la bombe atomique. Einstein est écarté du projet étatsunien car il est considéré comme "trop pacifique" et "sioniste" pour être jugé "digne de confiance". Roosevelt se fait peu de souci face à l'attitude syndicale car les syndicats voient le nombre de membres doubler pendant la guerre - un sommet de la syndicalisation aux États-Unis. Les ouvriers industriels s’en sortent généralement assez bien, les prix augmentent de 28 % et les salaires augmentent de 40%, il y a énormément besoin de produire. Les travailleurs industriels augmentent leur pouvoir d’achat, leur pouvoir économique et politique sur la société tandis que le poids de petits fermiers continue de diminuer. Pour les Mexicains américains, les années de guerre aux États-Unis n’apportent pas de grands espoirs de changement. Pendant la guerre, on a besoin de travailleurs migrants pour l’agriculture. Roosevelt va donner son accord à la venue de dizaines de travailleurs saisonniers mexicains appelés les "braceros" pour travailler dans l’agriculture, mais d’autres vont trouver du travail dans les chantiers navals de l’Ouest. Ils sont victimes de la ségrégation, d’émeutes raciales et de lynchages; contrairement aux Afro-Américains ils sont peu préparés à répondre. Malgré des périodes de rationnement limitées, les Américains améliorent globalement leur niveau de vie. La guerre ne permet pas seulement aux États-Unis de faire figure d’acteur décisif de la victoire, elle fait d’eux, précisément en raison du rôle qu’y a joué leur mobilisation économique, le seul pays à en sortir plus puissant qu’il n’y était entré. Tout d’abord, même si leurs pertes humaines (quelque 291,557 morts, soit nettement moins que les 620,000 de la guerre de Sécession) ne peuvent être sous-estimées. Elles restent très en deçà des hécatombes subies par des pays comme la Chine (autour de 10 millions de morts), la Pologne (8 millions), l’Allemagne (6,5 millions), le Japon (3 millions) et, surtout, l’URSS (26 millions).

    ______________________________

    © Sites JPA, 2020