Le Vatican et la guerre
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Plusieurs se demandent pourquoi l'Église catholique ne s'est pas opposée à la brutalité du totalitarisme nazi qui a mené à la Seconde Guerre mondiale? On peut questionner l'autorité morale du Vatican sur son silence face à la montée de l'hitlérisme. Depuis la fin de la guerre, une polémique a nourri tout un débat sur ce sujet. La déclassification partielle des archives du Vatican sous Paul VI a permis à de nombreux chercheurs de rassembler les pièces de cet incroyable et navrant puzzle. Avec la diffusion du film de Costa-Gavras, Amen, la question de la complaisance du Vatican à l'égard du nazisme a ressuscité une polémique: L'indolence du pape Pie XII, pourtant informé de l'extermination des Juifs européens, n'a jamais protesté ouvertement auprès des autorité du IIIème Reich. Le film Amen, discutable sur le plan historique, est adaptée de la pièce de théâtre Le Vicaire du dramaturge allemand Hochhut. La pièce a fait scandale à la Berlinale de 1963 face à l'absence de réprobation vaticane devant la Shoah. D'autres historiens se lancent dans la curée: Les Israéliens Lewy, Kretzler et Friedlander, l'Allemand Kempner, l'Italien Bofacci, l'Américain Cornwell, le Suisse Charguéraud, et l'oblat Blet. Le plus intéressant dans les travaux de ces historiens aura été de démontrer les efforts du Vatican pour dissuader l'Espagne d'entrer en guerre aux côtés de l'Axe et de limiter les souffrances chrétiennes et juives dans les pays occupés sans parler des échanges entre le pape et les services de renseignement alliés peu avant la campagne d'Europe occidentale de mai 1940. Mais tous ces historiens ont passé sous silence, sources à l'appui, que Pie XII considérait tous les Européens sur le même pied d'égalité tout en reconnaissant son désir inlassable de rechercher une paix, quel qu’elle soit.
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La Cité du Vatican
La Cité du Vatican, qui s'étend sur 44 hectares, est le plus petit pays du monde. Ce territoire a longtemps été partie intégrante de la ville de Rome et a retrouvé son indépendance en 1929. Depuis, elle est dirigée comme une monarchie absolue. D'une superficie d'environ un huitième de celle du Central Park de New York, ce pays se visite en quelques heures. Avant la création du Vatican et l'unification de l'Italie, il y avait les États pontificaux avec le pape comme souverain politique. À cette époque, les papes vivaient au palais du Latran et, plus tard, au palais du Quirinal. Entre 1309 et 1377, la résidence papale se trouvait à Avignon, en France. En 1929, le traité du Latran est signé entre le pape Pie XI et le dirigeant italien Benito Mussolini, déclarant la Cité du Vatican comme État indépendant.
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Les États pontificaux – Place Saint-Pierre – Sur le Traité du Latran de 1929
Ce traité met fin à l'ambiguïté engendrée par la période de la Question romaine. Le gouvernement italien a également accordé à l'Église catholique romaine une compensation financière pour la perte de l'État pontifical. Le seul problème pour ce petit État est son incapacité fonctionnelle à influencer des dossiers internationaux, en particulier lors de la Seconde Guerre mondiale. Sa capacité ponctuelle de faire pression sur les puissants est insignifiante, comme le souligne l'historien Audet (ci-dessous).
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Que peut faire le Vatican?
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Dans les murs du Vatican
L'État pontifical qu'est le Vatican est à la fois une cour et une bureaucratie essentiellement modelées par la personnalité de son dirigeant. Ce dernier exerce non seulement son autorité absolue mais demeure très habile à se mettre en scène. Au Vatican, c'est le monde de la hiérarchie de la soumission à la personne du pape. Son autorité repose sur le décret divin selon lequel la personne du vicaire du Christ joue un rôle de médiateur entre l'humain et le divin. Ainsi, le pape incarne et exerce la souveraineté par mandat divin direct. En conséquence, beaucoup de gens croient que la souveraineté de l'Église prime sur celle des États parce que son autorité est divine. Tous ceux qui travaillent pour le Vatican sont convaincus de travailler pour une organisation supérieure dont les droits et devoirs ont été établis dans une codification qui lui est propre. Le premier exemple est celui du droit canonique (1917). Ses légistes en pourpre de cardinal se distinguent dans leur légalisme hautain. Grâce au droit, croient-ils, le Vatican met en pratique son sens de la justice.
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Pie XI – Eugenio Pacelli
Autrefois, lorsque les territoires pontificaux furent "usurpés" par l'État italien en 1870, le pape Pie IX (1846-1878) se plaignait d'être "prisonnier du Vatican". Soixante ans plus tard, le Vatican existera à nouveau comme une entité faisant partie de l'échiquier international. Durant le 20ème siècle, l'action de Benoit XV (1914-22) en faveur de la paix lui vaudront le respect. Entre 1801 et 1939, les fonctionnaires vaticanais ont signé plusieurs concordats (accord transactionnel établi entre le Vatican et le chef d'un État afin de réglementer les rapports entre un pouvoir spirituel et un pouvoir politique) avec plusieurs États. Leur but était de garantir la pratique religieuse et la bonne marche des ministères de l'Église catholique dans les pays signataires, dans un climat général de paix. Le droit et la paix étaient les principales préoccupations du pape Pie XI. Un de ses plus influents représentants à l'étranger, Eugenio Pacelli, a souligné la différence entre la "primauté du droit" et le "noir démon de la force" dans plusieurs discours à Berlin et à Munich. Devant la montée des fascismes européens, il préfère le "doux empire de la loi" à la "conception brutale du pouvoir". Pour Pacelli, les catholiques sont les missionnaires du droit et de la paix universelle. Aux yeux de l'Église, les lois humaines sont inférieures à la loi divine/naturelle et responsables devant elle. Les dirigeants des États avaient à l'égard de leur peuple des obligations imposées par Dieu qui fixe les limites du pouvoir politique. Lorsqu'un chef d'État va au-delà des limites divines, les catholiques se doivent de le rappeler doucement à l'ordre ou de manifester leur mécontentement.
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Domenico Tardini – Galilée devant l'Inquisiteur
Le prestige moral dont bénéficie Rome a toujours été un atout pour le Vatican. Cette influence s'exerçait par la Secrétairerie d'État qui s'occupait des affaires politiques tout en affichant ouvertement une sorte d'impérialisme catholique. Le principal porte-parole des convictions légalistes vaticanes était le cardinal Domenico Tardini, aussi convaincu et triomphant que Pie XI. Les fonctionnaires religieux de la Secrétairerie se croient habilités à juger tous les errements de la société moderne. Cependant, les jugements en matière doctrinale et morale sont une prérogative du pape. C'est lui qui a présidé les débats sur le bolchevisme et le nazisme au sein du tribunal suprême de l'Église catholique. Ironie de l'Histoire, l'Inquisition (1542-1908) a précédé les tribunaux bolcheviques et nazis et a fait preuve du même entêtement, de la même rigueur morale et idéologique que les États totalitaires du XXème siècle. En 1910, le Saint-Office succède au tribunal de l'Inquisition. Il applique la pureté doctrinale et morale de l'Église catholique. Sur ces bancs siégeaient les inquisiteurs des temps modernes. Y siéger vous amenait à condamner certaines idées politiques qui menaçaient la foi, tout en sanctionnant les écarts de conduite des membres du clergé ou à interdire des livres. Les activités du Saint-Office étaient secrètes et ses tâches effectuées par des personnes de formations différentes. En 1930, Pacelli entre au Saint-Office et se retrouve dans un environnement peu favorable à la promotion du droit et de la diplomatie. Il se voit confronter à de vieux réactionnaires qui condamnent toute forme d'activité intellectuelle ou politique contraire aux principes ultra conservateurs de papes comme Pie X (1903-1914) et Pie XI (1923-1939). Deux attitudes idéologiques s'opposent au sein du Vatican: les conservateurs de la Curie romaine, la plupart âgés, et les modernistes favorables à ce que l'Église soit de son temps. Le modernisme est stigmatisé par le courant conservateur et associé à "l'hérésie". Pour des religieux comme le cardinal Benigni, l'histoire n'est rien d'autre qu'une tentation de vomir. Il n'y a qu'un remède: le bûcher... Ainsi, les membres âgés du Saint-Office qui côtoyaient Pacelli se montraient hostiles aux innovations et méfiants à l'égard des idées nouvelles.
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La Curie romaine – Benigni: non à l'hérésie
Dans un Vatican confié aux mains hésitantes de Pie XI et Pie XII, l'existence d'une personnalité affirmée ou débonnaire ne pouvait être tolérée. Les scandales effrayaient les autorités vaticanes et devaient être évités – voire couverts. Le pouvoir évitait la confrontation et la pesante Curie des cardinaux n'était pas préparée à régir les différentes stratégies, souvent incompatibles, mises en œuvre par les membres des différentes administrations. La bureaucratie vaticane est morcelée et favorise la primauté du pape. Pie XI s'en est servi pour retirer le dossier du nazisme au Saint-Office pour le traiter en consultations privées avec les Jésuites: l'Allemagne, j'en fais mon affaire, dit-il. En l'absence d'une stratégie vaticane claire contre les nazis, Pie XI ne s'en tient qu'au concordat parce que l'ordre du droit et de la tradition était le seul qu'il connaisse. Devant des dictateurs comme Mussolini et Hitler qui n'en n'ont rien à cirer du légalisme, le Vatican gesticulait en vain. Il protestait en appelant au respect de règles civiques que ces deux-là méprisaient. Les dirigeants de l'Église se font entendre dans les limites imposées par la conjoncture politique du moment. Dans l'Europe des années 30, le Vatican nage dans l'incertitude et l'incapacité de condamner les régimes fascistes.
Pacelli et Hitler
L'Allemagne de l'entre-deux guerres n'était pas un territoire inconnu pour l'évêque Pacelli. Pendant son séjour de 12 ans, il a appris à non seulement connaître les Allemands mais aussi à se familiariser avec leurs organisations politiques – y compris le Parti nazi. Pacelli n'accorde que peu d'importance aux gesticulations nazies mais il sous-estime la démagogie d'Hitler. En 1930, Pacelli est rappelé au Secrétariat du Vatican pour en prendre la direction et devenir le numéro deux de la hiérarchie papale. Sa nomination lui permet de suivre l'évolution de la situation politique en Allemagne. Curieusement, il ne semble pas bien interpréter le behaviorisme de la mentalité allemande. Cependant, il avoue comprendre que de nombreux Allemands ont souffert des restrictions imposées par le Traité de Versailles de 1919, de l'occupation de la Ruhr et de la dévaluation du mark en 1923. Malgré sa méfiance, Pacelli ne s'en fait pas outre-mesure sur le leader nazi: Il sait que Hitler paie et paiera sa dîme au clergé allemand.
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Pacelli à Berlin – Pacelli chez l'industriel Opel à Munich
Lorsque Hitler arrive au pouvoir en janvier 1933, le Vatican signe un concordat avec le nouveau führer. Le clergé catholique allemand réussit à obtenir, sur papier, des garanties des autorités du Reich. Mais pour Hitler, les accords et traités ne sont que des chiffons de papier et les catholiques allemands seront les premiers opprimés du nouveau régime hitlérien. Devant un tel comportement, le Vatican envoie 55 notes de protestation au Reich. Entre 1934-39, Pacelli et son Secrétariat durcissent le ton à l'égard de l'oppression nazie. Le Vatican se sert de la seule arme qu'il a – la parole – pour informer les Occidentaux de la situation d'oppression inacceptable en Allemagne. En 1935, le futur pape est déjà informé des premières persécutions juives et prépare une encyclique condamnant l'antisémitisme. En mars 1939, Pacelli devient pape et prend le nom de Pie XII. Les gouvernements occidentaux délèguent des représentants pour assister à l'événement, sauf la diplomatie du Reich. À peine une journée après sa nomination, Pacelli se demande s'il doit continuer à fustiger l'oppression nazie ou adopter une position plus mesurée comme Vicaire du Christ. L'arrivée de Pacelli comme patron du Vatican n'inquiète pas la diplomatie allemande car elle croit que le Reich n'a rien à craindre de ce nouveau pape germanophile. La deuxième journée de son pontificat, Pie XII convoque les évêques allemands pour une réunion mi-secrète. Les prélats allemands sont sommés par Pacelli de ne plus critiquer le régime nazi dans leurs écrits et sermons. Il en sera de même pour le journal officiel du Vatican, l'Osservatore Romano. Des voix s'élèvent pour que Pie XII excommunie Hitler. Le führer autrichien, né de parents catholiques, peut subir cette mesure, mais le pape n’ira pas de l'avant. Pacelli craint que l'excommunication d'Hitler – qui ferait la manchette des médias internationaux – entraînerait une riposte agressive du IIIème Reich à l'égard de l'État du Vatican. Soucieux de préserver la paix autant en Allemagne qu'en Europe, Pie XII dit à ses cardinaux: « Nous allons sauver ce qui peut être sauvé.»
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Pacelli devient Pie XII – Le journal officiel du Vatican
Le 15 mars 1939, Hitler occupe Prague et le reste de la Tchécoslovaquie, reniant du même coup les accords de Munich. Pie XII comprend très vite que l'Europe glisse rapidement vers la guerre et il veut empêcher le désastre. Malgré la faible marge de manœuvre du Vatican, Pie XII envoie un émissaire auprès d'Hitler à Berchtesgaden afin de tenter une médiation. Les pays voisins de l'Allemagne réagissent mal à l'initiative du Vatican car ils craignent de subir les foudres d'Hitler. Durant la dernière semaine d'août 1939, le pape est si contrarié par l'imminence d’une guerre qu'il exige de se rendre lui-même à Berlin et Varsovie – comme geste ultime d'une prise de conscience. Les autorités des deux pays lui interdisent de séjourner. Entretemps, les ambassadeurs occidentaux en poste au Vatican demandent au nouveau pape de dénoncer publiquement le nazisme aussi vertement qu'il l'avait fait lorsqu'il était Secrétaire d'État du Vatican. Pie XII refuse, car il craint que la condamnation officielle du régime nazi se fasse aux détriments des libertés civiles des catholiques germanophones du Reich. Il craint que certains catholiques outrés s'en prennent directement à Hitler au prix de leur vie. De sa résidence d'été en banlieue de Rome, Pie XII dans un discours radiophonique met en garde une dernière fois en disant : « Que rien n'est perdu avec la paix, mais que tout peut être perdu avec la guerre... »
L'orage approche
Dans une telle conjoncture, comment Pie XII et ses cardinaux pourraient-ils prolonger avec succès l'effort pacifique d'un Pie XI? Toute chance de paix s'écroule avec l'affirmation de l'Allemagne hitlérienne. Pie XII est sidéré lorsque l'Italie mussolinienne envahit l'Albanie et occupe Tirana en avril 1939. De surcroît, l'Angleterre et les États-Unis surestiment la puissance de persuasion du pape pour éviter une guerre européenne alors que ce dernier est bien conscient de la pauvreté de ses moyens d'action. Roosevelt a demandé à Pie XII d'intervenir auprès d'Hitler. Le pape lui répond qu'il se sentait impuissant à modifier les objectifs d’Hitler. Le Vatican n'avait pas eu de succès auprès de Mussolini avec lequel les rapports étaient plus aisés. Durant ces chassés-croisés diplomatiques infructueux, Pie XII est secondé par son Secrétaire d'État, Maglione, lui même aidé de son adjoint, Tardini. Devant le péril imminent, il songe à inviter les cinq puissances européennes à une conférence de la dernière chance. Pie XII chargea Tacchi Venturi d'adoucir l'humeur du Duce, mais sans succès. Mussolini dit à Tardini qu'il est trop tard pour une telle conférence. Néanmoins, le Secrétariat d'État de Maglione envoie quatre télégrammes en France , en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. L'accueil, déjà mal reçu par Mussolini, n'obtient pas d'échos favorables. La France se montre réservée devant le projet pontifical. Idem en Allemagne, malgré les efforts du nonce apostolique Orsenigo auprès de Ribbentrop. Les Polonais, eux, craignent l'échec d'une telle conférence, ce qui aggraverait le péril de guerre.
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Maglione et Harold Tittmann – Tardini
En août 1939, lorsque les Allemands concentrent des troupes à la frontière polonaise, Maglione demande au nonce apostolique de Varsovie si le Vatican peut apporter son aide. Quelle aide pouvait-il apporter? Le Vatican restera un spectateur impuissant d'une trame nouée qui aboutit à l'attaque allemande contre la Pologne, le 1er septembre suivant. Lorsque la guerre éclate, Pie XII cherche à limiter le conflit en prônant une paix dans la justice et la sécurité. Il cherche à s'opposer à l'extension du conflit. Il fait pression auprès de Mussolini qui veut retenir les ardeurs d'Hitler. Pie XII évite que Mussolini entre en guerre automatiquement aux côtés d'Hitler. Mais il y a un gros bémol. Le ministre italien des Affaires étrangères, Ciano, dit à Maglione que la neutralité italienne serait encore incertaine. Le gouvernement italien reste divisé: certains ministres veulent suivre Hitler sur-le-champ mais le ministère de la Guerre s’y oppose. N'empêche que Pie XII demeure satisfait que le gouvernement italien maintienne sa neutralité. Une fois la guerre devenue réalité, le Vatican se questionne sur la position des États-Unis. Alors que l'Allemagne est représentée au Vatican par un ambassadeur-doyen du corps diplomatique, les États-Unis – pays majoritairement protestant – n'ont pas d'agent officiel auprès du pape. Amleto Cicognani, délégué apostolique à Washington, est le représentant de Pie XII auprès de l'Église catholique américaine. Roosevelt choisit d'envoyer Myron-C. Taylor comme émissaire personnel au Vatican le 27 février 1940.
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Cicognani est désabusé – Myron-c.Taylor et Pie XII – Ribbentrop au Vatican
Le 11 mars suivant, le ministre allemand Ribbentrop est reçu par Pie XII pour traiter de la question de l'Église catholique allemande sous l'autorité nazie. La rencontre est de courte durée car dès que Pie XII a voulu évoquer le problème de la guerre et de la paix, Ribbentrop lui enlève tout espoir d'une avenue pacifique. Il répète au pape ce qu'il avait déjà dit à Orsenigo et à Summer Welles que l'Allemagne est sur le point de remporter une victoire décisive. Pie XII en conclut qu'une offensive générale allemande en Europe occidentale va bientôt être déclenchée et qu'Hitler pourrait entraîner l'Italie dans la guerre. La préoccupation de Pie XII est de retenir l'Italie à l'écart du conflit. Il accueille le roi Victor Emmanuel et les dirigeants italiens pour les féliciter d’avoir gardé leur pays à l’abri. Cependant, tous les espoirs de paix souhaités par le Vatican vont s'évaporer. Le 10 juin 1940, l'Italie déclare la guerre à la France. Deux jours plus tard, les représentations diplomatiques françaises et britanniques quittent le territoire italien pour se réfugier au Vatican. Il en est de même pour l'ambassadeur polonais Papée. Devant la victoire hitlérienne en Europe et la chute de la France, Pie XII essaie de jouer un rôle pour faciliter une demande d'armistice à Rome par l'intermédiaire du Vatican. Cependant, Berlin préfère les bons auspices de la diplomatie espagnole franquiste et ainsi exclure le Vatican des négociations d'armistice.
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Dans l'Europe occupée
Avant la guerre, la situation de l'Église catholique en Allemagne a causé de graves soucis au Vatican. Cependant, le problème de l'Église en Pologne occupée causera de gros maux de tête à Pie XII. Suite à la double occupation germano-soviétique du territoire polonais, le pape adresse un discours de consolation et d'espoir en la présence du cardinal Hlond, primat de Pologne. L'attitude du pape devant le sort des Polonais demeure timorée. En octobre 1939, alors que Pie XII rédige l'encyclique inaugurale de son pontificat, le cardinal Hlond lui suggère d'insérer quelques allusions à la situation polonaise, telle qu'une affirmation sur la future résurrection de la Pologne. Le pape se contente d'exprimer son soutien pour la grande foi, leur attachement envers le Saint-Siège, et une résurrection dans la justice et dans la paix. Aucune condamnation directe des occupants nazis et soviétiques. Pie XII ne peut rien faire contre les deux puissances qui ont au programme l'élimination du christianisme. Ce que le nazisme ne peut oser faire en Allemagne face à une Église solidement structurée, il peut l’appliquer à la Pologne livrée à son armée et à sa police. Selon plusieurs historiens, un grand nombre de religieux sont arrêtés et exécutés: 4 évêques, 1996 prêtres, 238 religieuses et 113 clercs. Une grand nombre sont également détenus dans des conditions abjectes: 3642 prêtres, 389 clercs, 341 frères et 1117 religieuses. Inutile de dire que le premier souci du Vatican devant pareille conjoncture est d'assurer la survie de ses diocèses polonais.
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Le cardinal Hlond est inquiet – Prêtres polonais arrêtés
Ainsi, dès les premiers mois de l'occupation, des centaines de prêtres sont fusillés et des intellectuels catholiques, clercs ou laïcs, envoyés au camp de concentration d'Oranienburg près de Berlin. Les évêques reçoivent la permission d'administrer leurs diocèses sans communiquer avec le Vatican. Les griefs du clergé polonais sont adressés au cardinal Orsenigo, nonce apostolique à Berlin, autorisé par l'occupant à exercer en Pologne la charge qu'il possédait en Allemagne. Pie XII laisse Orsenigo se débrouiller avec ses problèmes et avise l'Allemagne qu'il ne nommera pas de prélats allemands en territoire polonais. La politique du Vatican vise à poursuivre la vie religieuse d'un pays occupé suite à des opérations militaires. Le 10 juin 1942, Hitler refuse à Pie XII le droit d'intervenir directement auprès des autorités allemandes à propos de la Pologne occupée. Le cardinal Hlond, découragé par le climat répressif contre l'Église polonaise dit au pape: alors, que faire? Quelles mesures pouvons-nous adopter? Pour ce qui est de l'occupation soviétique de la Pologne et des pays baltes, le sort des catholiques et autres chrétiens est encore plus difficile. Les Soviétiques ont non seulement nationalisé la propriété privée mais imposé un programme athéiste aux établissements scolaires. Ils ont eux aussi appliqué une politique de déportation de religieux et de clercs pour éliminer toute résistance intellectuelle de la part des Polonais, Baltes et Ukrainiens. Les chrétiens orthodoxes ne sont pas épargnés. Dans une lettre du 30 août 1941, le métropolite de Lvov, Szeptyckyj, évalue le nombre de déportés à un demi-million d'Ukrainiens de rite catholique grec. La détermination de l'occupant soviétique d'extirper la religion des territoires occupés est consignée dans les carnets de Szeptyckyj: dans tous les détails, se manifeste une inimitié, une haine de la religion, du clergé, incroyable, on dirait même envers l'homme en général.
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Tri et emprisonnement – Le métropolite Szptyckyj
En 1941, l'occupant allemand remplace l'occupant soviétique et applique la même politique de terreur, aux dires de Szeptyckyj. De nombreuses églises sont fermées et les offices tenus dans celles demeurées ouvertes étaient obligatoirement limités dans le temps. Mais là aussi, que faire? Le pape avait élevé la voix d'abord dans un message radiophonique de Pâques, puis dans un message aux États-Unis à l'occasion du congrès eucharistique à St-Paul au Minnesota et finalement dans un message du 29 juin pour la fête des saints Pierre et Paul. Quant au discours dénonciateur sur la Pologne occupée, le cardinal Maglione réservait au pape de décider du moment et de la manière la plus indiquée de le diffuser. Qu'a-t-il pu faire concrètement? Rien. Pie XII rappelle ce qu'il dit depuis le début de la guerre à l'égard des pays occupés: des mots pour adoucir les terribles souffrances en rappelant aux puissances occupantes les devoirs de justice et d'humanité qu'aucune raison de guerre n'autorise à fouler aux pieds. Le temps passe. Durant l'été 1943, les communications entre le Vatican et les Polonais occupés deviennent aléatoires. En novembre, Maglione demande au nonce Orsenigo de l'informer sur le sort des catholiques polonais. Il reçoit la triste nouvelle que tous les vicaires polonais ont été exécutés. Pie XII demande à Roosevelt d'envoyer un représentant d'origine polonaise à Varsovie qui pourrait ensuite relayer ses informations au Vatican. La requête n'a pas de suite. Au début de 1944, le cardinal Hlond est arrêté par les Allemands pour une raison inconnue, bousculé par la Gestapo et interné en France occupée. Libéré par les Américains en août 1944, Hlond retourne en Pologne dans le but de restaurer la vie de l'Église dans le pays dévasté.
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Radio Vatican – Maglione et Tardini
Au Vatican, tout le monde n'est pas unanime sur les avantages de la radio comme outil de lutte contre l'oppression totalitaire. Radio Vatican, inaugurée en 1931, est pourtant un atout en temps de guerre puisqu'elle diffuse des bulletins en 4 langues sur longueur d'onde AM. Il s'agit surtout de messages aux familles de soldats prisonniers ou à la recherche de disparus. La guerre va accélérer son développement en diffusant en 19 langues. Cette radio fait entendre les discours du pape sur ondes courtes, la messe quotidienne, des émissions culturelles et bien sûr les conclaves. Mais dans ce monde en guerre, la variété dans la programmation est réduite et se résume à des discours contre les occupants nazis et soviétiques. Dans la Lituanie occupée par l'URSS, l'évêque de Kaunas affirme que les dénonciations de la persécution bolchévique avaient amplifié la hargne soviétique contre les Baltes. La propagande vaticane, quoique bien intentionnée, était superflue. Le cardinal Tardini, un habitué du micro, avait beau posséder l'art des répliques mais celles-ci exaspéraient les occupants en durcissant leur répression. Prudence en ondes... Pie XII ne voulait pas que certaines prises de position de Radio Vatican soient interprétées par la propagande nazie qui ferait du pape un ennemi de l'Allemagne. En 1941, il suspend les émissions relatives à l'Allemagne.
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D'arcy Osborne au Vatican – Pie XII en décembre 1941
Dès lors, les Britanniques protestent contre le mutisme du pape sur l'Allemagne. Ils trouvaient les émissions de Radio Vatican très utiles pour la cause alliée. L'envoyé spécial de l'Angleterre, d'Arcy Osborne, se plaint à Pie XII mais ce dernier répond que la radio doit maintenir une parfaite objectivité dans ses émissions. Pour accentuer la pression, le ministre des Affaires étrangère Halifax fait remettre à la Secrétairerie vaticane un mémoire sur l'attitude des catholiques européens vis-à-vis du nazisme. Ce mémoire du Foreign Office affirme que les nazis mènent une campagne pour faire croire que le Reich veut se réconcilier avec le Vatican et que "l'ordre nouveau de l'Axe" satisferait aux conditions du pape pour l'établissement d'une paix juste et durable. Halifax veut que Pie XII s'oppose à cette propagande. Le pape ne bronche pas devant les Britanniques. Pour Halifax, le Vatican laisse le champ libre à la propagande nazie et fait le jeu d'Hitler qui veut faire croire que le Reich a des relations cordiales avec le pape et que la doctrine nazie n'a rien d'incompatible avec le christianisme. Halifax enfonce le clou: que diraient les catholiques si l'Église, après avoir opposé une courageuse résistance, avait finalement consenti à baisser la tête et à garder le silence? Lorsque le mémoire est remis à Pie XII, ce dernier répond qu'il n'y a aucun accord entre le Vatican et les puissances de l'Axe. Il veut à la fois limiter la répression des catholiques allemands par le Reich et garantir la neutralité du Vatican, à commencer par sa radio.
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Une guerre mondiale
Le 22 juin 1941, Hitler lance l'Opération Barbarossa: l'Allemagne envahit la Russie. Le Vatican n'a aucune raison de se plaindre du sort de l'URSS qui subit les coups de boutoir de la Wehrmacht. L'attitude de l'Église vis-à-vis du bolchevisme est connue et reste inchangée. Pie XII avait stigmatisé le communisme comme "intrinsèquement pervers". Quant aux communistes, ils n'avaient pas changé d'attitude vis-à-vis de l'Église. Pie XII donne une fin de non-recevoir à la requête de Ribbentrop qu'en protégeant l'Allemagne du communisme, qu'Hitler avait sauvé la religion. Pas question pour le pape que le IIIème Reich soit présenté comme le paladin de la chrétienté contre le communisme. Le cardinal Tardini affirme qu'il serait très heureux de voir le communisme mis hors de combat mais il ajoute: le nazisme a mené une véritable persécution contre l'Église. Par conséquent, la croix gammée n'est pas précisément celle de la croisade. Le 24 décembre 1941, Pie XII adresse un message radiodiffusé. Il n'exalte pas la campagne de Russie et les victoires du Reich et condamne également les méthodes des deux ennemis jurés. Dans un nouvel ordre fondé sur la justice, dit Pie XII, il n'y a pas de place pour les attentats à la liberté et à la sécurité des autres. Dans cette conjoncture de guerre mondiale, si l'aide à l'Angleterre laisse perplexe beaucoup de catholiques, aider la Russie soviétique soulève une opposition plus forte. Les catholiques refusent toute aide prêtée à la Russie en rappelant la persécution religieuse soviétique. Cependant, aux États-Unis, Roosevelt aide matériellement les Soviétiques via la loi du Prêt-Bail et il envoie à son émissaire Taylor une lettre demandant à Pie XII d'accepter une collaboration des Américains avec les Soviétiques. Roosevelt affirme que la religion n'était pas complètement bannie en Russie et qu'il serait possible, après la guerre, que Moscou reconnaisse la liberté religieuse. Taylor explique au pape les détails de la Charte atlantique d'août 1941 sur les buts de guerre des Alliés et il aimerait que le pape joigne sa voix à cette déclaration américaine. Pie XII refuse de mêler sa voix à celles des hommes d'État, car il serait accusé de partialité: il aurait à choisir entre l'Église et une alliance militaire. Le cardinal Maglione a promis à Taylor de répondre au délégué apostolique de Washington que le Vatican n'a rien contre le peuple russe. Qu'importe. En 1942-43, beaucoup d'Européens et d'Américains exigent que le pape sorte de sa mollesse morale pour condamner plus ouvertement le nazisme et le communisme.
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Vatican: entre prudence et mollesse – L'envoyé japonais Harada
L'entrée en guerre du Japon contre les États-Unis change la donne puisque les États-Unis et l'URSS deviennent alliés contre les puissances de l'Axe: c'est la Grande Alliance. Cette circonstance réduit la portée des instructions vaticanes envoyées aux prélats du continent américain. Le 21 janvier 1942, le conseiller de l'ambassade italienne, Babuscio, informe Maglione que le Japon désire envoyer un représentant spécial au Vatican. Le Japon espère obtenir une mission permanente. Pie XII n'a rien contre. Les Alliés sont mécontents car ils ne souhaitent pas une tel accord avec le Japon. Tittmann, l'adjoint de Taylor au Vatican, affirme qu'une telle nouvelle ne ferait pas bonne impression aux États-Unis. Le Britannique Osborne en rajoute et remet directement à Pie XII une note qui équivaut à un coup de règle sur les doigts en matière diplomatique: L'accord de Sa Sainteté en ce moment avec la nomination d'un représentant japonais au Vatican a causé une impression très défavorable sur la gouvernement de Sa Majesté, qui trouve difficile de concilier cette décision avec les déclarations répétées du Vatican contre l'extension de la guerre. Le gouvernement britannique est obligé malgré lui de conclure que Sa Sainteté a cédé de nouveau aux pressions des gouvernements des puissances de l'Axe. Maglione prépare une réponse: La question des relations diplomatiques avec le Japon était posée depuis 1922 et se résumait à la sauvegarde des intérêts catholiques dans l'Empire nippon. En conséquence, la décision vaticane ne pouvait être attribuée aux pressions politiques de l'Axe. En mars 1942, le Département d'État américain voit dans la démarche japonaise un moyen de propagande directe envers les catholiques des zones conquises par le Japon et indirecte auprès des catholiques latino-américains. Le sous-secrétaire d'État, Summer Welles, affirme que le Vatican y perdrait beaucoup de crédibilité en Amérique. Il ordonne à Tittmann de "brasser" un peu le cardinal Maglione...
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Le cardinal Spellman – Le cardinal Marella – L'évêque Zanin à Nankin
Ce dernier accorde un fin de non-recevoir à Tittmann à propos du Japon. Par ailleurs, Pie XII a entretemps dépêché le cardinal Spellman à Washington. Il est reçu par Roosevelt et lui fait remarquer que 33% des effectifs de l'US Army sont catholiques et que c'était pas le moment de créer du trouble dans son pays. Roosevelt se laisse convaincre de temporiser en déclarant dans une conférence de presse que le Vatican n'aurait pu agir autrement qu'il n'avait fait. Maglione convoque Osborne pour lui expliquer que l'attitude des Japonais avait été correcte. Le 9 mai 1942, l'ambassadeur japonais Harada est reçu par Pie XII, ce qui agace les Américains. Pour faire ombrage à cette nomination, le délégué apostolique à Washington a transmis la requête officielle du gouvernement de Tchang Kaï-Chek d'accréditer un envoyé chinois au Vatican avec un statut d'ambassadeur. Maglione répond que Pie XII n'a aucune objection à recevoir un envoyé chinois. Il n'en faut pas plus pour que les Japonais expriment leur inconfort d'avoir à se retrouver au Vatican à côté d'un chinois. La Chine est alors en pleine guerre et le Vatican n'a jamais reconnu, durant un conflit, les États issus des opérations militaires. Pour calmer la tension, le pape propose au cardinal Marella de désigner un délégué apostolique chargé de traiter en Chine avec les autorités japonaises dans ce pays, L'évêque Zanin est affecté à Nankin afin de visiter les missionnaires et contacter le gouvernement local. Ainsi, les deux ennemis s'efforcent de mobiliser en leur faveur l'influence morale et diplomatique du Vatican.
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Von Papen à Ankara – Le nonce Roncalli à Ankara
En avril 1942, l'ambassadeur du Reich en Turquie, Von Papen, approche le cardinal Roncalli pour lui causer de paix ainsi que de l'avenir de l'Allemagne. Roncalli lui annonce que le baron Lersner ira au Vatican pour rencontrer discrètement Maglione, toujours à la tête de la Secrétairerie d'État vaticane. Lersner lui dit, à titre privé, que tous les généraux allemands sont persuadés que la victoire n'apportera pas la paix, que la Turquie s'offre comme médiatrice mais que, selon lui, ce rôle doit revenir au Vatican. En fait, Lersner a dit à Maglione ce que Papen avait expliqué à Roncalli: le Vatican pouvait sonder les puissances belligérantes pour connaître les intentions et leurs programmes afin d'en venir à des démarches concrètes – sans les évoquer. Le 28 septembre suivant, Taylor s'entretient avec Pie XII en lui présentant un long mémorandum pouvant servir de base aux efforts du pape et de Roosevelt pour une "paix juste et morale". Taylor affirme qu'il y a une similitude de vues entre le Vatican et les États-Unis. Un élément de ce mémorandum spécifie que Washington ne traitera jamais avec Hitler ni aucun dirigeant nazi tout en avisant poliment le Vatican contre une éventuelle manœuvre de l'Axe: Les puissances de l'Axe vont essayer de parer au danger en essayant indirectement d'obliger le Vatican à entériner des propositions d'une paix sans victoire. En cette fin de 1942, les Alliés veulent aider le pape à résister à ces pressions car ils sont déterminés à rejeter toute paix de compromis. Pie XII approuve gaiement les efforts de Roosevelt pour une "paix juste". En janvier 1943, la conférence de Casablanca entérine le concept de "reddition sans conditions".
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La Shoah
Pour ce qui est du sort des juifs européens, Pie XII a tenté d'organiser un bureau d'information dès le 18 septembre 1939 afin d'assurer l’échange de nouvelles entre les prisonniers de guerre et leurs familles. Berlin refuse de lui fournir une liste des détenus malgré des demandes répétées. Pour le Reich, le Vatican n'avait pas à se préoccuper du sort des prisonniers de guerre puisque sa démarche relevait de la Croix-Rouge internationale – tout comme lors de la Première Guerre mondiale. En plus des soldats prisonniers et des personnes déplacées, une nouvelle catégorie de gens lancent des appels à l'aide au Vatican: les "non-aryens" soit des personnes d'origine juive, sans égard à leur nationalité, prises dans le double étau de la répression et de la guerre. Encore là, que pouvait faire Pie XII?
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Le cardinal Faulhaber – L'ambassadeur brésilien Accioly – L'Évêque Berning
Le 31 mars 1939, le cardinal Faulhaber de Munich écrit à Pie XII pour solliciter son intervention à la cause des catholiques non-aryens contraints à l'exil. De surcroît, les États-Unis ont durci leur politique d'immigration en imposant un délai de trois ans à toute permission d'émigrer. Le Brésil est disposé à offrir 3000 visas d'entrée mais les démarches de Faulhaber s’avèrent infructueuses. La Secrétairerie d'État vaticane essaie de jouer un rôle de médiateur auprès de l'ambassadeur brésilien Accioly. Au printemps 1940, les efforts du Brésil via le Vatican se heurtent aux délais administratifs de l'Allemagne, alors engagée dans sa campagne militaire d'Europe occidentale, si bien qu'aucun visa n’est délivré. La médiation du Vatican a échoué. En mai 1941, la Délégation d'assistance à l'émigration hébraïque du Vatican à Lisbonne a réussi à faire passer 2000 Juifs au Panama. Cependant, l'entrée des États-Unis en guerre ferme les portes à l'immigration européenne, juive en particulier. Dans cette Europe occupée, le Vatican ne peut plus intercéder auprès des autorités du Reich pour faciliter l'émigration des Juifs et des catholiques "non-aryens" à cause des "motifs généraux de police". La Gestapo contrôle désormais le destin des Juifs et impose son autorité policière pour contrer l'influence modératrice du ministère des Affaires étrangères. De ce fait, l'évêque hollandais Berning, auquel Maglione avait envoyé $5000 pour les Juifs allemands réfugiés aux Pays-Bas en partance pour le Brésil, l’informe qu'il ne peut plus utiliser cet argent "pour raisons générales de police": le prélat étant surveillé par la Gestapo.
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Le cardinal Orsenigo et Goering – Une rafle de Juifs à Rome en 1943
À la fin de 1942, un rapport remis à la Secrétairerie d'État par un conseiller de la nonciature de Berlin présente un portrait d'ensemble de la situation des Juifs, catholiques et protestants en Allemagne et ailleurs. Durant les premières années de la guerre, les mesures anti-juives se sont durcies. Ce rapport fait allusion aux camps de concentration. D'abord, le phénomène des ghettos, comme celui de Lodz et de Varsovie vidés et leurs occupants internés dans ces nouveaux camps. Il souligne, entre autres, que dans ces lieux : « les internés mènent une vie très dure; on leur donne peu à manger; ils sont soumis à un travail extraordinairement pesant, ce qui les conduit vite à la mort ». La réalité des camps devient alors connue pour Pie XII, mais qu’y faire? Encore une fois, l'indécision du Vatican à s'exprimer sur cette question et à tenter quoi que ce soit en Allemagne pour contrer le nazisme le mécontente. Le meilleur exemple est celui du nonce Orsenigo à Berlin qui ne n’est pas en mesure de satisfaire ses supérieurs à Rome ni les évêques d'Allemagne car il doit protéger ses relations avec les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères (Wilhemstrasse). Au début de 1943, non seulement Orsenigo n'est plus à la hauteur de sa tâche, mais la politique du Reich s'est tellement dégradée que le pape ne voit plus l'intérêt de s'y faire représenter. À propos d'un cas particulier, Orsenigo rappelle à la Secrétairerie d'État qu'il est impossible pour un Juif de quitter l'Allemagne ou un pays occupé – surtout pour un Juif qui ne serait ni catholique ni citoyen étranger. Les requêtes en faveur des Juifs, disait-il, sont systématiquement écartées sans examen.
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Juifs des Balkans – Zones d'occupation allemande à l'automne 1943
Le Vatican n'aura que peu d'influence auprès du gouvernement italien de Mussolini. L'évêque Tacchi Venturi écrit à Maglione pour lui signifier l'impossibilité pour les Juifs et catholiques non-aryens d'être admis en Italie. Pourtant, des milliers de Juifs se sont enfuis de la Croatie pro-allemande et du sud de la France occupée. Dans les deux cas, ils réussissent finalement à passer en Italie à la capitulation de celle-ci en septembre 1943. Leur seul souci est maintenant d'éviter que les Italiens les refoulent aux Allemands. Face à cette nouvelle conjoncture et à la présence militaire alliée en Italie, il s'ensuit une correspondance abondante du Vatican avec les autorités fascistes résiduelles. Mussolini a pris la décision de ne pas renvoyer les Juifs aux Allemands malgré les pressions de Berlin. Il explique à Hitler que l'accueil des Juifs croates et français s'est déroulée dans une politique dite de "rapatrier les étrangers". Pas question de les refouler ou de les "reloger". Le Vatican salue la décision de Mussolini. Fait important à noter, la capitulation italienne permet à la Secrétairerie d'État de Maglione d'informer Londres que les Italiens évacuent les camps d'internés croates et slovènes grâce à une intervention réussie du Vatican. Parmi les évacués, on compte 5000 Juifs envoyés hors de danger à l'île d'Arbe. Londres informe immédiatement le Congrès juif mondial aux États-Unis.
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Le Congrès juif mondial – Manifestation anti-nazie à New-York
Durant sa visite au Vatican, Myron Taylor obtient des renseignements sur le sort des Juifs européens et de la réalité concentrationnaire nazie. L'existence de ce système criminel nazi est établi. Maglione en ignore cependant l'ampleur car les informations ponctuelles sont rares et proviennent de l'ambassadeur Papée de Pologne. Il faudra attendre octobre 1943 avant que le sort des déportés juifs et non-aryens soit confirmé: la mort quasi-assurée. Ainsi, grâce aux informations vaticanes, les Alliés font plusieurs déclarations publiques sur la déportation. Aux yeux de Pie XII, cette conclusion devient crédible surtout à cause du silence et de l’absence de messages de la part des déportés une fois franchi la frontière polonaise. Où tous ces gens sont-ils délibérément mis à mort? Aucune information concrète. Les faits définitifs ne seront confirmées que trop tard en 1944 par des prélats comme Burzio en Slovaquie, de Roncalli à Istanbul, de Bernadini à Berne, de Cassulo à Bucarest, de Rotta à Budapest, de Marcone à Zagreb et de Valeri à Vichy. Le Conseil œcuménique des Églises et le Congrès juif mondial adressent aux gouvernements américain et britannique un appel à relâcher les restrictions à l'immigration. Leur déclaration affirme que: « nous avons des rapports dignes de foi indiquant que la campagne d'extermination systématique des Juifs organiser par les dirigeants nazis est à son paroxysme. Il vous faut organiser sans retard une action de secours des communautés juives persécutées ». Le 5 mai 1943, un mémorandum de la Secrétairerie d'État exprime la réaction du Vatican face aux déportations: « Juifs. Situation épouvantable. En Pologne, ils étaient 4,5 millions avant la guerre et il n'en reste même pas 100,000. À Varsovie, il y en avait 650,000 et il en resterait 22,000. Il ne fait pas de doute que la plus grande partie n'ait été supprimée. Certains camps spéciaux de la mort sont dans le voisinage de Lublin (Treblinka) et de Brest-Litovsk. On raconte qu'ils sont enfermés par centaines dans les chambres où ils finiraient par l'action des gaz. Transportés dans des wagons à bestiaux hermétiquement clos avec un plancher de chaux vive ». Oui, le Vatican savait mais ne pouvait concrètement rien faire, faute de moyens. D'ailleurs, Pie XII ne s'en tient qu'à des paroles mesurées: « Toute parole de Notre part, adressée à ce propos aux autorités compétentes doivent être considérées et pesées sérieusement dans l'intérêt de ceux qui souffrent pour ne pas rendre leur position encore plus difficile et intolérable qu'auparavant... »
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L'historien David Kertzler – Le Pape en guerre
Ce mémorandum horrible arrive au moment où tant en France qu’en Italie, même ceux qui étaient les plus impliqués au dossier, personne ne parvenait à comprendre la signification exacte de ces déportations. Entretemps, la capitulation italienne entraîne l'intervention allemande en Italie. Rome est occupée et un millier de Juifs romains sont raflés presqu'à la limite du territoire du Vatican. Un historien juif, David Kertzler, affirme que : « si le pape n’avait pas protesté contre la déportation des Juifs italiens, ses demandes concernant les Juifs convertis au catholicisme avaient été entendues par les Allemands ». Ses recherches affirment que Pie XII avait d'autres priorités que de s'occuper du sort des Juifs. Dans son livre intitulé Le Pape en guerre, Kertzler énonce que, d'une part, l'objectif du Vatican était celui de venir en aide aux catholiques traités comme des Juifs par les fascistes ou les nazis, écrit-il. Il affirme que le Vatican aurait pu "faire mieux" sans en préciser les moyens. Faire quoi? Kertzner ajoute: « Alors que l’Église catholique romaine a, dans d’autres pays, dont la France et l’Allemagne, reconnu sa responsabilité dans la diabolisation des Juifs, sur laquelle la Shoah a fait son lit – et, dans le cas de l’Allemagne, dans le soutien à la guerre – ni le Vatican ni l’Église en Italie n’ont reconnu leur part de responsabilité, affirme-t-il. C'est exiger beaucoup d'un micro-État comme le Vatican. L'ennui, c'est que le livre de Kertzler ne contient aucune "preuve irréfutable" quant à la position du pape sur la Shoah, ce qui est plutôt fâcheux pour un historien. Il est raisonnable d'affirmer que l'ouverture définitive des archives vaticanes n'étoffera pas sa thèse d'une manière significative. Dans ses mémoires publiées en 2004, Tittmann, le chargé d'affaires de Roosevelt au Vatican, avait demandé à Pie XII de condamner explicitement le nazisme pour avantager les Alliés. Finalement, il conclut: « je ne peux m'empêcher de penser qu'en évitant de parler, le pape a fait le bon choix; il a ainsi sauvé bien des vies ». L'historien Kertzer affirme que l'attitude de Pie XII lui apparait "insuffisante" voire "impardonnable". Selon l'oblat Blet, cette retenue était tout le contraire d'une indifférence à l'égard des victimes. Entretemps, sa Secrétairerie d'État harcèle les nonces apostoliques de Croatie, Slovénie, Hongrie et Roumanie en leur ordonnant d'intervenir auprès des gouvernants et épiscopats pour débuter une action de secours efficace dont l'action a été reconnue par des organisations juives et dont un historien israélien, Pinchas Lapide, a chiffré à 800,000 le nombre de personnes sauvées entre 1943-45.
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Vers la fin du conflit
Le tournant de la guerre en faveur des Alliés durant l'année 1943 enferme les dirigeants du Reich dans une idéologie selon laquelle leurs adversaires refuseraient tout compromis. Le baron Von Weizsäcker, ambassadeur au Vatican, cherche à prendre contact avec les Alliés dans l'espoir d'une paix de compromis. Reçu par Maglione, Weizsäcker prétend que si l'Allemagne devait succomber, l'Europe entière deviendrait communiste et antichrétienne. Ce à quoi le cardinal lui répond: « quel malheur qu'avec sa politique antireligieuse, l'Allemagne suscite des préoccupations aussi graves... ». Il affirme que le Vatican pourrait avoir une influence notable pour conjurer ce péril, en montrant de bonnes dispositions vis-à-vis la partie la plus saine de l'Allemagne. Mais en fait, le Vatican connaissait déjà la position alliée de reddition sans condition de l'Axe. Le principal souci de Pie XII en cette fin de 1943 est d'éviter que les Alliés bombardent Rome avec le risque de pertes civiles et de destruction des monuments. Un premier raid avait causé des dommages à la gare centrale. Taylor affirme à Maglione qu'il n'y aura pas de raids répétés. En novembre, un trimoteur italien avait largué quelques bombes pour faire taire Radio Vatican, que les fascistes accusaient de transmettre des messages codés. Les dommages sont mineurs sans perte de vie. L'animosité allemande à l'égard de cette radio n'est pas nouvelle. L'antipathie des services médiatiques allemands contre Radio Vatican était bien réelle. Le Vatican avait en effet dénoncé les crimes nazis par radio dès les débuts de la guerre. En mars 1944, un avion largue 6 bombes dans l'enceinte vaticane tuant un ouvrier et blessant une religieuse néerlandaise. Le palais du Saint-Office, le siège de l'Oratoire de Saint-Pierre et l'Université pontificale sur le Janicule sont endommagés. Le pape garde le silence sur le raid, admettant apparemment les affirmations britanniques du fait que le bombardement était accidentel. Roosevelt, après avoir entendu le plaidoyer du pape pour mettre fin à la violence, promet qu'aucun avion américain ne pénétrera l'espace aérien du Vatican jusqu’à la fin de la guerre. Roosevelt tient sa promesse, bien conscient que de nombreux catholiques sont membres des forces armées.
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Weizsacker inquiet – Rome bombardée – Le Vatican éraflé
Le second souci de Pie XII au printemps 1944 est le sort de la pratique religieuse et la sécurité des diocèses dans les zones libérées par les Soviétiques. Il ne sait pas à quoi s’attendre de la politique des Soviets en Pologne et dans les territoires d'Europe orientale habités par une population en majorité catholique. La question est débattue entre Roosevelt et les prélats. Il est question d'inviter le gouvernement russe à publier une déclaration proclamant la complète liberté d'enseignement religieux et de culte dans tout le territoire soviétique. Taylor n'hésite pas à se référer à un discours du leader communiste italien Togliatti qui venait de déclarer que les obstacles opposant les catholiques aux communistes ont été surmontés. Un gros bémol surgit: la situation religieuse en URSS et dans les zones reprises aux Allemands en Europe ne donne aucun signe d'amélioration. La législation religieuse reste en vigueur. Les membres du clergé catholique encore vivants ne peuvent exercer leur ministère. Là encore, Pie XII ne peut modifier un état de fait. Les rapports cordiaux entre Washington et le Vatican n'empêchent pas la poursuite de relations "correctes" avec le Reich. Lorsque la nouvelle de l'attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler se répand, la Secrétairerie d'État prépare un télégramme demandant au nonce de Berlin de "faire ce que les convenances diplomatiques lui exigent en pareil cas". La radio de Florence annonce qu’Hitler a reçu les félicitations du corps diplomatique, y compris du nonce. Pie XII ordonne à Orsenigo de s'en tenir là.
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La fin de la guerre approche – Le pape bénit des soldats alliés
Un mois plus tard, le cardinal Maglione meurt et Pie XII cumulera le poste de Secrétaire d'État. Le 18 octobre 1944, Taylor remet à Pie XII, de la part de Roosevelt, le projet d'organisation internationale qui deviendra l'ONU. La question de la participation du pape aux conférences de paix devient urgente. L'archevêque de Liverpool écrit que l'ancienne SDN a été affaiblie par l'absence du pape. Fait à noter, lors de la conférence de paix, le Vatican n'a pas demandé ni été invité à y participer. Il craint que cette nouvelle organisation pourrait avoir d'autres objectifs que de défendre des principes d'équité et de justice. Le 9 mai 1945 à midi, Pie XII adresse un message radio à la communauté internationale: « Voici terminée cette guerre qui a tenu l'Europe dans l'étreinte des plus atroces souffrances et des plus amères tristesses. » Le pape reste fidèle à ses intentions de demeurer au-dessus des querelles et des divisions. Pie XII se garde de condamner les vaincus et d'applaudir les vainqueurs, mais ils les engagent tous à reconstruire un nouvel avenir. Son action aura été de mettre tout en œuvre afin d’écarter le péril d'une guerre européenne par des démarches secrètes de diplomatie, des discours radiophoniques solennels et des appels pathétiques aux peuples et gouvernants.
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De Gaulle à Rome en 1944 – Quel sera le monde de demain?
En conclusion, il n'y a rien d'étonnant à ce que le pape et la diplomatie vaticane avec ses ressources dérisoires n'aient obtenu que des résultats limités. Outre la réussite de ses nonces à sauver des vies dans les Balkans, le Vatican est parvenu à donner espoir et consolation tant aux prisonniers de guerre qu'aux personnes rescapées. Il a fourni une aide matérielle et alimentaire dans plusieurs villes affamées. Durant cette guerre, Pie XII a vécu l'intensité du souci. Le Vatican, habitué qu'il était aux déceptions, aux échecs, aux refus, n'avait aucune illusion sur la portée de son influence, malgré qu'on lui prêtait un pouvoir illimité. Son action, aussi indépendante que spontanée, n'était pas isolée car coordonnée avec les efforts de d'autres organismes humanitaires comme la Croix-Rouge et les organisations juives. Lorsque de Gaulle visite le Vatican en 1944, il a noté dans ses Mémoires de Guerre: « Pie XII juge chaque chose d'un point de vue qui dépasse les hommes, leurs entreprises et leurs querelles. »
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