L'URSS en guerre

Durant la Seconde Guerre mondiale, la Russie soviétique va subir l'invasion la plus coûteuse de son histoire. Elle perdra une grande partie de son industrie ainsi que les ¾ de sa production agricole. Dans sa partie occidentale, une superficie équivalente à celle d'un triangle reliant Québec-Washington-Toronto a été complètement détruit: pas une maison, une usine, une grange, un pont ou un barrage n'ont été laissés intacts. Des villes entières ont été annihilées: la population de Bielgorod passera de 34,000 habitants à 150. Des populations ont été soient déportées, tuées ou affamées parce qu'elles se trouvaient sur le chemin des armées belligérantes qui en ont disposées à leur guise. La famine menace des régions entières laissées à elles-mêmes dans ce maelström. De ce fait, l'URSS subit une épreuve collective qui aurait foudroyé n'importe quel autre pays; mais, elle va se prendre en mains et, avec l'aide matérielle de ses alliés, résister à la puissance de la Wehrmacht. Ce ne sera pas facile d'aider l'URSS. Pour les Occidentaux, la Russie de Staline est un pays lointain, étrange, confus et déroutant, dirigé par un régime totalitaire qui se méfie autant de ses alliés que de ses ennemis. L'appui matériel allié est important, mais ce sera la volonté farouche de résister d'un peuple et de son régime qui viendra à bout des armées allemandes. Cette Russie en guerre imposera sa paix non seulement dans son territoire, mais dans l'Europe orientale qu'elle considère vitale pour sa sécurité Sur le plan diplomatique, la position de l'URSS était plus que chancelante au moment de l'invasion allemande (voir opérations de 1941 – Barbarossa). Les seuls rapports qui semblent compter aux yeux des autorités soviétiques sont ceux entretenus avec les ambassades allemandes et japonaises. Le gouvernement soviétique veut autant freiner l'appétit hitlérien qu'éviter une guerre avec le Japon. Il va jusqu'à briser ses relations diplomatiques avec la Norvège, la Belgique, la Yougoslavie et la Grèce – tout en reconnaissant la France de Vichy – pour ne pas indisposer Hitler. En ce début d'été 1941, peu de pays avaient des ambassades à Moscou: l'Angleterre, les États-Unis, la France, la Chine, la Finlande, la Suède, la Turquie, le Japon, et l'Iran, étaient de ceux-là

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La diplomatie soviétique en 1941

Les relations diplomatiques entre l'Angleterre et l'URSS étaient plutôt moches et presque houleuses. Londres a eu beau envoyer Stafford Cripps (surnommé le diplomate rouge) comme ambassadeur à Moscou, mais ce dernier n'a jamais véritablement établi des contacts avec la diplomatie soviétique avant le 22 Juin 1941. Cripps n'a pas rencontré Staline ni Molotov, et il doit traiter avec le cinglant ministre Vychinski. Durant cette période, Cripps transmet un message de Churchill à Staline pour l'inciter à intervenir militairement dans les Balkans. Churchill veut que Staline aide la Yougoslavie pour sauver les forces britanniques de la déroute, et ainsi donner du temps à l'URSS en cas d'invasion de son territoire par l'Allemagne nazie. Cependant, Staline n'a pas l'intention de se mêler du dossier des Balkans, car le Pacte d'Août 1939 lui est encore précieux: Staline veut coexister avec Hitler, dans la mesure où c'est rentable pour lui – tel que démontré par l'annexion des pays baltes en 1940. Malgré ce refus, Cripps fera de son mieux pour normaliser les relations de l'Angleterre avec l'URSS, surtout après le 22 Juin:

  • Le 7 Juillet, Staline communique personnellement avec Churchill.
  • Le 10, Churchill publie sa déclaration anglo-soviétique qui affirme que l'Angleterre se range du côté de l'URSS.
  • Le 17, Staline autorise le séjour à Moscou d'une mission militaire britannique dirigée par le général MacFarlane pour la durée de la guerre
  • La raison pour laquelle Staline n'a pas communiqué avec le gouvernement britannique au moment de l'invasion est probablement à cause du climat chaotique qui régnait au Kremlin – et ailleurs en Russie occidentale – au moment des attaques allemandes. Fait à noter, Staline envoie un message personnel à Churchill en date du18 Juillet 1941 qui lui propose d'ouvrir un second front à l'Ouest ou en Artique – ce sera la première de nombreuses demandes à cet effet de la part du maître du Kremlin. Cependant, Churchill n'a aucune unité qui peut être acheminée en Russie – l'essentiel des troupes est au Moyen Orient – et il ne trouve rien de mieux que de lui envoyer 200 chasseurs-bombardiers P-40 Tomahawk obtenu par le Prêt-Bail américain – et, peut-être "deux ou trois millions de paires de bottes". C'est peu, mais c'est un début. Il ne faut pas oublier que l'Angleterre était le seul pays occidental belligérant allié avec l'URSS. Les États-Unis sont toujours neutres. Cette situation explique probablement le ton un peu sec de Staline à l'égard de Cripps et de la diplomatie britannique.

    Scepticisme britannique

    L'interrogation majeure pour Churchill et Cripps est de savoir si l'Armée rouge peut résister à l'invasion allemande. La diplomatie soviétique constate avec justesse que les Britanniques affichent un certain scepticisme, et cela lui déplait:

  • Churchill n'est pas certain que la Russie va "tenir longtemps".
  • Le général MacFarlane ne croit pas dans le leadership du Kremlin.
  • A Londres, le Whitehall croit que l'Armée rouge sera "vaincue rapidement".
  • L'attaché militaire à Moscou, Yeaton, croit que l'URSS "va s'écraser"
  • En bref, l'Angleterre, qui vient tout juste de survivre au Blitz et à la menace d'invasion, ne peut qu'envoyer qu'une aide ponctuelle matérielle très limitée. Elle ne pourra pas envoyer du fret et de l'armement avant plusieurs mois – si toutefois le régime soviétique existe encore. La position de la diplomatie britannique est surtout attentiste. Pour Staline, la relation anglo-soviétique est à peine lancée qu'elle se heurte au scepticisme des militaires et diplomates britanniques, ainsi qu'à leurs faibles moyens d'intervention en 1941. Il faudra attendre l'entrée en guerre des États-Unis pour que les livraisons d'aide à la Russie augmentent.

    Relations soviéto-américaines

    Dans un geste incompréhensible, Hitler avait déclaré la guerre aux États-Unis le 10 Décembre 1941. Américains et Soviétiques devenaient des alliés pour combattre l'Allemagne nazie. Lorsque Roosevelt établit que la priorité stratégique serait de vaincre l'Allemagne, une Grande Alliance va s'établir entre l'URSS, l'Angleterre et les États-Unis. Mais pour beaucoup d'Américains éduqués, s'allier avec la Russie de Staline était presque contre-nature: une Amérique démocratique et religieuse qui fait front commun avec une dictature communiste et athée. Autrefois, Staline était perçu comme le boucher sanguinaire des Purges de 1938; maintenant, la presse américaine le surnomme "Oncle Joe" – un personnage presque sympathique. Un tel revirement simpliste ennuie le diplomate George Kennan (ci-bas). Cependant, une alliance militaire avec l'URSS devenait une nécessité stratégique, comme le rappelle l'historien Audet (à droite). A Moscou, l'ambassadeur américain Steinhardt croit que l'armée allemande va s'enliser dans l'immensité russe – tout comme Napoléon – et que les Soviétiques vont contre-attaquer. Roosevelt envoie un Harry Hopkins maladif à Moscou (ci-contre) comme son émissaire personnel auprès de Staline. Le président américain désire non seulement mieux connaître le maître du Kremlin mais aussi évaluer ses besoins en aide militaire. La mission de Hopkins sera cruciale à la fois pour les relations soviéto-américaines et anglo-soviétiques. Hopkins réussit à convaincre Staline que la priorité militaire des États-Unis est de vaincre Hitler. Nous sommes tous les deux en accord sur ce point, dit Hopkins. Malgré sa santé chancelante, cet émissaire américain parvient à ressaisir le dictateur soviétique dans un moment de grande vulnérabilité en lui offrant une aide matérielle ponctuelle beaucoup plus importante que celle que pourrait apporter l'Angleterre. Staline n'oubliera pas ce geste. Staline lui dit qu'il veut des armes antiaériennes pour défendre ses villes, de l'essence pour ses avions et de grandes quantités d'aluminium pour en produire d'autres, dit-il. Staline demande également aux Américains et Britanniques de lui envoyer des chars pour compenser les énormes pertes subies au combat depuis le début de l'invasion. Selon Hopkins, Staline veut faire entraîner ses pilotes de chasse aux États-Unis, et assure l'émissaire américain que les poussées allemandes vont s'estomper à cause du climat automnal – tel qu'il l'écrit dans ses notes. Lors de sa deuxième rencontre avec Staline, Hopkins comprend qu'il sera difficile de ravitailler la Russie en guerre. Ses ports de Mourmansk et d'Archangel sont gelés huit mois par année, celui de Vladivostok est aux portes du Japon, et celui de Leningrad est hors d'usage.

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    Kennan: c'est la même URSS – Première rencontre tripartite

    Avec l'assurance de Staline que la situation militaire va se stabiliser en Octobre les trois alliés tiennent leurs premiers ateliers tripartites à Moscou entre le 1er et le 15 Octobre 1941. Hopkins reçoit le nouvel ambassadeur américain, Harriman (ci-contre), et l'émissaire de Churchill, Beaverbrook, le 28 Septembre. Les Anglo-Américains reçoivent la "shopping list" soviétique et articulent les grandes lignes de leur aide à la Russie en guerre. Staline est si désireux d'être aidé matériellement qu'il a volontiers exagéré la posture militaire de ses troupes qui, pourtant, reculent sur tous les fronts. Il ne veut surtout pas présenter son armée comme trop faible pour recevoir une aide militaire importante, et sait qu'il doit redresser lui-même la situation sur le terrain s'il veut préserver la Grande Alliance contre Hitler. Staline et son ministre des Affaires étrangères, Molotov, créent l'impression que l'URSS se prépare pour une guerre prolongée. Les plans d'aide esquissés à Moscou sont envoyés dans les deux capitales alliées. Lord Beaverbrook favorise une aide rapide à l'URSS et organise deux réunions économiques qui serviront de prélude à l'extension du Prêt-Bail américain aux Soviétiques – c'est-à-dire un premier prêt d'un milliard de dollars de la Trésorerie américaine à la Russie pour des commandes d'armes, de munitions, de nourriture, et de machinerie aux États-Unis. Ce sera le ciment de la Grande Alliance. Aux dires de Staline, les États-Unis et l'Angleterre fourniront pratiquement tout ce que l'URSS aura besoin. Mais à Londres, Churchill n'est pas dupe, car il sait que la situation militaire soviétique était désespérée dès Septembre. Il écrit dans ses mémoires qu'à moins qu'on arrive à ouvrir un second front européen en France ou dans les Balkans, tout en ravitaillant la Russie à partir d'Octobre, l'URSS s'écrasera, ou alors elle ne sera plus en mesure de nous aider à vaincre les ambitions hitlériennes. Bien que l'Angleterre dispose d'un léger surplus de matériel, elle n'a aucune troupe à envoyer en Russie, car la grande partie de ses divisions sont au Moyen-Orient. Il suggère de la ravitailler au plus tôt avant qu'elle ne s'écrase.

    Le meilleur exemple de coopération anglo-soviétique en 1941 sera l'occupation conjointe de l'Iran. Deux facteurs expliquent cette opération de la part des deux pays concerné:

  • Churchill veut ravitailler Staline par une route terrestre sûre.
  • Staline veut renverser le régime iranien qu'il juge pro-allemand.
  • Routes de ravitaillement via l'Iran en 1941

    Durant Juillet et Août, les deux gouvernements préparent les détails de leur intervention. Des troupes soviétiques sont concentrées à la frontière, et le 25 Août, l'ambassadeur britannique en Iran, Bullard, informe le Shah de l'entrée imminente de forces britanniques venant d'Irak. En intervenant militairement, les deux partenaires s'assurent que l'Iran ne servira pas de base allemande pour des opérations contre l'URSS et les puits de pétrole iraniens. L'opération conjointe se déroula comme prévu: la capitale fut occupée le 17 Septembre, et le Shah Rezah (le père de celui qui a été renversé par les islamistes en 1979) fut forcer d'abdiquer et de s'exiler en Afrique du Sud. Trois jours plus tard, un nouveau Shah pro-allié est intronisé et instaure une monarchie constitutionnelle. Un mois plus tard, la quasi-totalité des troupes britanniques et soviétiques évacuent l'Iran – sauf les unités chargées de protéger les voies ferrées et les ports. Les troupes quittent Téhéran le 18 Octobre.

    L'URSS et les petits États

    L'activité diplomatique soviétique ne se limite pas qu'à l'Angleterre et aux États-Unis. D'autres pays se retrouvent automatiquement en guerre contre l'URSS du seul fait qu'ils sont alliés de l'Allemagne nazie; c'est le cas de l'Italie, la Finlande, la Hongrie et la Roumanie. Le gouvernement britannique hésite à déclarer la guerre à ces pays-là – surtout la Finlande. Une semaine après le début de Barbarossa, Staline rompt avec la France de Vichy, car le maréchal Pétain avait autorité la création d'une unité de volontaires ( la L.V.F) pour combattre en Russie aux côtés des Allemands. Les autres voisins limitrophes méridionaux de l'URSS, comme l'Afghanistan, l'Iran et la Turquie, assurent Staline de leur neutralité. Le gouvernement yougoslave en exil à Londres, et des expatriés biélorusses, bulgares, tchèques et polonais, acceptent le principe d'une guerre totale contre l'occupant allemand lors d'une réunion panslaviste tenue le 11 Août à Moscou. A Londres, l'ambassadeur Maisky et le ministre tchèque en exil, Masaryk, signent un accord de coopération mutuelle qui inclut la participation de volontaires tchèques dans l'Armée rouge

    La question de la Pologne demeure toujours sensible pour le gouvernement soviétique. Juillet, Maisky signe un accord de coopération mutuelle avec le premier ministre en exil, Sikorsky. Cependant, la question des frontières entre les deux États va envenimer toutes les discussions russo-polonaises durant le conflit. Il y a également l'épineuse question du sort des prisonniers de guerre polonais internés en URSS, dont Sikorsky est sans nouvelles. Dans le cas des Polonais et des Tchèques, le gouvernement soviétique ne se borne qu'à un échange d'ambassadeurs et la signature d'accords de coopération douteux, sans plus. Suite à l'invasion allemande, l'URSS rétablit ses relations diplomatiques avec les gouvernements grecs, norvégiens et belges, tous en exil à Londres. Fait particulier, Staline sera le premier leader allié à reconnaître la France libre du général De Gaulle – ce qui fait le 27 Septembre 1941. L'URSS est soulagée d'apprendre que les ambitions territoriales japonaises visaient l'Asie du Sud-Est. Cela a permis à Staline de transférer des troupes sibériennes à l'Ouest et ainsi sauver Moscou. La signature d'un traité de non-agression entre Molotov et l'émissaire spécial Matsuoka tranquillise les inquiétudes de Staline: il n'y aura plus aucun danger d'une attaque japonaise contre l'URSS.

    L'été 1942

    Dans l'histoire de ce qu'ils appellent la "Grande Guerre patriotique", la population soviétique considère que "l'été noir" de 1942 a été la période la plus dure du conflit. Bien que l'offensive allemande ait été repoussée à Moscou, la Wehrmacht occupe une grande partie de la Russie occidentale. Néanmoins, le seul fait que Leningrad et Moscou tiennent encore contribue à maintenir un moral fragile chez les Soviétiques. Ce moral varie selon les régions et il dépend, surtout, de la quantité de nourriture disponible à consommer; il est meilleur chez les soldats que chez les civils. Les gares sont les seuls endroits où les soldats peuvent fournir et/ou troquer des denrées avec la population civile. L'ennui étant que les civils démunis n'ont presque rien à échanger avec les soldats, et, dans ce contexte de survie, l'argent ne vaut plus rien. L'attitude de la population soviétique à l'égard des Alliés est diversifiée. Beaucoup de gens apprécient l'aide parcellaire qui parvient de justesse au port de Mourmansk, mais d'autres se méfient toujours des dirigeants britanniques – et en particulier de Churchill – qu'ils ont toujours considéré comme un vieil ennemi de la Russie. Une chance qu'il n'est pas du côté des Allemands, celui-là, disent-ils. Le moral populaire oscille en yo-yo selon les nouvelles; tantôt il se ragaillardit en apprenant le premier raid aérien britannique sur Cologne; tantôt il tombe à plat devant la perte de Kharkov. Les correspondants de guerre qui observent la population sont frappés par l'absence de toute référence à Staline dans les conversations usuelles. Tout le monde se tient coit; elle sait que la Wehrmacht peut reprendre l'offensive dès que le sol sera assez sec pour la progression de ses forces blindées.

    Moscou durant la guerre

    Durant l'été 1942, Moscou est toujours menacé par une attaque allemande. La capitale redoute de nouveaux raids aériens, bien que ceux-ci aient diminué depuis l'automne 1941. Les Moscovites vivent à l'heure du rationnement. Les ventres sont creux, mais il n'y a pas de pénurie alimentaire et de souffrance généralisée comme à Leningrad. Le pain se vend toujours librement au marché à 150 roubles du kilo (0.70 cents). Les légumes se font rares et toutes les autres denrées alimentaires sont rationnées dans un certain désordre administratif. Qui plus est, la ration quotidienne était supérieure pour les ouvriers et techniciens que pour l'ensemble de la population – à l'exception des soldats – mais elle demeure maigre pour les estomacs d'aujourd'hui:

    Denrées rationnées

    Quantité

    Pain

    1½ livre par jour

    Céréales

    4 onces par jour

    Viande

    3½ onces par jour

    Matières grasses

    ½ once par jour

    Sucre

    1 once par jour

    Tabac à chiquer ou à fumer

    1 once par jour

    Thé

    1 once par mois

    Poisson

    3 onces par jour

    Légumes et/ou pommes de terre

    1 livre par jour

    Souvent, la dotation journalière des rations n'était pas toujours distribuée par les autorités municipales. Les ouvriers et techniciens en usine prenaient leurs rations à même la gamelle. La dotation illustrée ci-haut est la plus importante pour ces deux catégories de privilégiés; le reste de la population devait se contenter d'encore moins que cela. Les Moscovites deviennent plutôt pales et hagards, et beaucoup d'entre eux souffrent du scorbut. Les autres biens de consommation, comme le savon, ont presque disparu des tablettes des magasins, et ne peuvent s'acheter qu'au marché noir – qui est surveillé et réprimé par la police. Les vitrines des quartiers commerciaux n'ont plus aucune marchandise à offrir; les étalages de saucisses, de fromages et de charcuteries ont été remplacées par des sacs de sable en prévision d'éventuels combats de rue contre les Allemands. La capitale manque de médicaments, de remèdes et d'anesthésiques. Dans les cliniques dentaires, on arrache les dents à froid…

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    Obstacles antichars en bois – Ballon de barrage devant le Bolshoi

    Plus de la moitié de la population moscovite (530,000 personnes) a été évacuée durant l'automne 1941 – y compris la plupart des ministères, les archives nationales, l'Académie des Sciences, la tombe de Lénine, et le contenu des musées. Des édifices patrimoniaux ont été camouflés pour les rendre anodins du haut des airs; c'est le cas du théâtre Bolchoï. Le gouvernement s'est éparpillé à Kazan, Saratov, et Kuibyshev. Cependant, le ministère de la défense, le Kremlin et la mairie demeurent à Moscou pour superviser la défense. Le reste de la population se considère assez fière d'être restée chez elle et d'avoir été témoin de la contre-attaque de Joukov en Décembre 1941. Cependant, les Moscovites savent que les Allemands peuvent ré-attaquer. Son inquiétude s'accroît en Juin lorsqu'elle apprend que "quelque chose de grave" s'est produit à Kharkov – et son moral recommence à fléchir.

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    Gardons les yeux grands ouverts...

    Le Kremlin et les autorités municipales moscovites ont repris de justesse les choses en main en refoulant les Allemands et en améliorant sensiblement le ravitaillement de la capitale. Il y a quelques raids aériens allemands; mais, ceux-ci se heurtent à une DCA d'enfer, et ils ne feront que peu de victimes. Entre Mars et Juillet 1942, les Moscovites retrouvent un semblant de normalité dans leur vie quotidienne mais, pour le reste, elles demeurent complètement attentistes et à la merci de la conjoncture de guerre. Le Kremlin réussit à magnifier le sentiment de haine des Russes pour l'envahisseur allemand qui a "souillé et profané" le sol national. Cette haine n'avait pas besoin d'être amplifiée chez les soldats. Durant la contre-attaque de l'hiver précédent, les troupes soviétiques avaient repris le village de Krasnalia Poliana et constatent les atrocités allemandes sur des centaines de ses villageois. Staline y envoie ses équipes de cinéastes pour filmer des grappes de pendus et des piles de corps vraisemblablement exécutés à la hâte. Le but visé était de radicaliser la résistance dans la population par la diffusion d'images-choc. La Stavka (l'État-major soviétique) ordonne aux unités de l'Armée rouge de détruire tous les cimetières de soldats allemands sur le territoire national. Le premier exemple de cette politique est appliqué à Krasnalia Poliana – l'ancien PC de combat avancé du général allemand Guderian. Les Soviétiques découvrent les corps enterrés de plusieurs centaines de soldats de la Wehrmacht autour de la tombe solitaire de Tolstoï. Les corps sont déterrés, hachés, brûlés, et leurs cendres jetées au vent. Malgré une météo boueuse, les soldats soviétiques restaurent le site entourant la tombe du célèbre écrivain. Les deux sentiments dominants de la population soviétique durant la Seconde Guerre mondiale sont l'amour de la patrie et la haine de l'Allemand. Ces sentiments sont répandus dans la littérature officielle du régime ainsi que dans la poésie populaire. La Russie de cette époque est le seul pays où la poésie est lue par des millions de gens. Durant la guerre, des poètes comme Simonov, Surkhov et Ehrenburg vont fouetter le moral de la population:

    La poésie de la haine de Surkhov, surtout son fameux Je les hais est publiée presque intégralement dans la Pravda et dans l'Étoile rouge – le journal des forces armées.

    Celle de Simonov sera percutante durant l'été noir de 1942: son poème Tuez-les!, exhorte à une lutte sans merci contre l'envahisseur. Sa pièce de théâtre intitulée Le peuple russe et sera en salles pendant plus d'une année.

    Aucun poète soviétique n'a été aussi efficace pour ragaillardir le moral des soldats que Ilya Ehrenburg. Cet intellectuel journaliste francophile articule sa prose et exprime exactement les angoisses du Russe ordinaire. Sa poésie s'adresse au bon sens du fantassin démoralisé: jusqu'où allons-nous nous replier? Jusqu'où pouvons-nous nous replier? Ses poèmes furent autant radiodiffusés qu'imprimés sur des tracts destinés aux soldats du front ou publiés dans les journaux. D'autres messages exhortent la haine brutale contre l'ennemi. Lorsque les Allemands commencent à se concentrer autour de Stalingrad, Ehrenburg écrit son poème de choc dont les propos sont d'une telle violence qu'ils surprennent même les observateurs d'aujourd'hui. Le voici:

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    Un message d'Ehrenburg lu par Laurence Olivier – Ilya Ehrenburg

    Tuez les Allemands! Tuez-les nets et en grand nombre avant qu'ils ne nous asservissent tous!, disait également le poète Simonov. Les actualités cinématographiques montrent à souhait les ravages causés par les Allemands dans les petites villes et villages à l'ouest et sud-ouest de Moscou.Mieux encore, les Moscovites ont la chance de voir déambuler des cohortes de prisonniers de guerre allemands démoralisés dans les rues de leur ville. Ils sortent en grand nombre pour crier leur haine et leurs mépris contre ces "profanateurs". Alors que la population éprouvée de Leningrad se réfugie psychologiquement dans la poésie, celle de Moscou trouve son équilibre mental en exaltant sa haine à l'égard de l'ennemi – à chacun sa béquille.. Leningrad (voir dossier du même nom) et Moscou vivent différemment l'épreuve de la guerre, à cause des priorités stratégiques du Kremlin; écoutons l'historien Audet (ci-contre).Moscou sera la priorité militaire immédiate; les autres grandes villes devront serrer les dents – la ceinture, même – et attendre. Ailleurs, la population essaie de cacher vivres et bétail des soldats allemands toujours en quête de nourriture suite au terrible hiver qu'ils ont passé devant Moscou et Kharkov. Les civils russes qui se font prendre avec du bétail ou des poules sont amenés à l'arrière du front pour interrogatoire et déportation – et la nourriture est donnée aux soldats. Tant qu'aux autres civils capturés sans nourriture, ils sont souvent exécutés sur place pour "espionnage".

    Londres et le Kremlin

    Au moment où la Wehrmacht commence son offensive en Russie méridionale, l'URSS signe une alliance officielle avec l'Angleterre. Certes, les Soviétiques sont déjà dans la Grande Alliance contre l'Allemagne nazie, mais le Kremlin pense déjà à l'après-guerre et cherche à faire reconnaître ses frontières aux Occidentaux, soit celles qui existaient au moment de l'invasion allemande. Churchill n'y voit pas d'objection, mais il doit plier devant les objections de Roosevelt, car à ses yeux, l'incorporation forcée des pays baltes est contraire à l'esprit de la Charte de l'Atlantique de 1941, reconnue par Staline. Pour éviter de perdre la face devant Staline, le gouvernement britannique – lire ici le ministre Eden – profite de la visite de Molotov à Londres le 26 Mai pour signer avec lui une alliance de coopération de vingt ans qui ne fait aucune référence à l'épineuse question des frontières. Cette alliance fait plutôt allure de coquille vide, et cela pour deux raisons:

  • Staline n'a pas obtenu la reconnaissance de l'incorporation des pays baltes.
  • Churchill ne croit pas que l'URSS est un allié "indispensable" pour vaincre Hitler.
  • L'attitude de Churchill à l'égard de l'URSS en 1942 en est une de scepticisme malicieux. Il croit que Staline est le responsable de ses propres malheurs, comme il l'écrit dans une lettre à son ambassadeur Cripps. Churchill savait que si l'URSS n'était pas en guerre, l'Angleterre aurait à endurer tout le poids militaire de la Wehrmacht. Il croit que le meilleur moyen d'aider l'URSS est de pratiquer une stratégie indirecte en Méditerranée (voir opérations 1942 et Réévaluations diplomatiques), avant que les Alliés ne soient assez puissants pour ouvrir un deuxième front en France. Cette alliance anglo-soviétique fut parrainée par un Roosevelt qui persuade Churchill de poser "un geste" destiné à tranquilliser l'impatience de Staline – soit, une opération en force sur la côte française – et qui arrimerait plus solidement les Soviétiques à la Grande Alliance. Le "geste" en question (l'opération Jubilee sur Dieppe) est présenté comme le meilleur moyen, selon Churchill de transférer "au moins 40 divisions hors de la Russie". C'est dans cet esprit d'espoir et d'allégresse que fut signée l'alliance anglo-soviétique. La "sanction royale" de cette alliance n'a pas été donnée par George VI mais par Roosevelt le 11 Juin, lorsqu'il invite Eden et Molotov à Washington. Les Soviétiques accueillent avec joie la signature de celle alliance; l'espoir est à l'ordre du jour, comme le rappelle l'historien Audet. Cela sera toujours du temps de gagné sur l'impatience de Staline.

    L'après Rostov

    La chute de Rostov, qui est la porte d'entrée des richesses du Caucase, oblige le Kremlin à réévaluer de nombreux aspects politiques de la gestion des forces armées. Il leur apparaît évident que l'Armée rouge ne "fonctionne pas bien" et "ne vaut plus rien", selon les dires de Staline à l'ambassadeur américain Harriman. Depuis les Purges de 1938, la hiérarchie militaire avait non seulement été décapitée par l'exécution de milliers d'officiers professionnels de tous grades, mais l'exercice du commandement se compliquait par une dualité de pouvoirs entre l'officier supérieur d'une unité et son commissaire politique. Ce fut un jumelage catastrophique pour l'armée soviétique: des activistes civils se retrouvent à la tête d'unités militaires elles-mêmes commandées par des officiers inexpérimentés, et terrorisés par le pouvoir stalinien. L'effondrement de l'Armée rouge durant l'été 1941 sera le meilleur exemple de cette erreur. Voyons ce qu'en dit l'historien Audet (ci-contre). Ce qui est paradoxal en 1942, c'est que Staline considère cette armée affaiblie et presque vaincue comme le meilleur moyen de vaincre l'Allemagne nazie. Cette perception byzantine s'appuie sur le fait qu'aucun maréchal ou général encore en vie n'osera porter atteinte à la vie du dictateur, du moins aussi longtemps que le pays sera en guerre. Le principal outil du pouvoir stalinien est sa police et ses troupes de sécurité du NKVD – et non pas les forces armées. Comme les Purges ont nivelé tout attrait politique chez les officiers, ces derniers (en formation professionnelle) ne demandent pas mieux que de se concentrer sur les aspects techniques de leur métier de soldat. Ils ont fort à faire, puisque de nouvelles divisions soviétiques sont à l'entraînement, très loin à l'Est de la ligne de front. A l'automne de 1942, Staline se croit suffisamment sûr de lui et de l'obéissance de ses nouveaux officiers pour instituer la réforme politique de l'armée:

  • L'autorité absolue du commissaire politique est annulée dans les unités.
  • Elle ne sera limitée qu'aux questions politiques – mineures au combat.
  • La compétence professionnelle de l'officier est officialisée.
  • Le commandement des unités revient exclusivement aux officiers.
  • La liaison et la coordination des unités relèvent exclusivement des officiers.
  • Le système de grades tsariste est réintroduit, avec les gallons et épaulettes.
  • La solde (quand elle est payée..) et les privilèges des officiers s'accroissent.
  • La logistique et la nourriture des soldats s'améliorent.
  • L'identité régimentaire est réintroduite – un geste fort apprécié des soldats.
  • Un système de récompenses par médailles reconnaît l'effort des soldats.
  • L'appellation de l'Armée rouge va changer: son titre "d'Armée des ouvriers et des paysans" est remplacé par celui des "Forces armées de l'URSS"…
  • Cette réforme de l'armée va s'étaler d'Octobre 1942 jusqu'en Mai 1943, et elle sera bien acceptée chez les soldats – et trop bien acceptée par les officiers. Pendant que l'on se bat à Stalingrad et au Caucase, la réforme sera appliquée avec autant de résolution que de brutalité. Un grand nombre d'officiers en profitent pour se venger des commissaires politiques qui ont annulé leurs ordres, discrédité leurs initiatives dans des rapports écrits, arrêtés et souvent exécutés leurs collègues. C'est le cas du plus redouté d'entre eux, Nikita Kroutchev, qui a fait éliminer plusieurs généraux timorés à Stalingrad. Kroutchev sera victime de trois tentatives d'assassinat, mais échappe de près à la mort. Une centaine de commissaires seront tués par les officiers, ce qui entraîne une répression de la part du NKVD qui fusille une quinzaine de colonels. Puis, c'est au tour des soldats du NKVD d'être pris pour cible par les soldats de l'Armée rouge. Staline comprend que la situation peut dégénérer en chaos: il ordonne au NKVD de se retirer des zones de combat, et rappelle aux généraux que leur devoir est de vaincre la Wehrmacht. Bien que surpris par ces incidents, le dictateur poursuit la réforme politique de son armée.

    La "Sainte Russie"

    Durant cette période incertaine, Staline sait qu'il doit jeter un peu de lest car il doit se rallier le plus grand nombre possible derrière sa volonté de mener une guerre totale contre l'envahisseur allemand. Le dictateur va utiliser très habilement la propagande écrite et surtout cinématographique pour présenter à sa population avide de renseignements l'image d'une armée unie derrière le régime et son "petit père" bien-aimé.. Les cinéastes soviétiques vont produire de nombreux films que les Américains appellent des "moral boosters" qui ont la particularité de lier le passé patriotique au régime bolchevique, luttant pour le salut de la patrie:

  • Staline est associé à Alexandre Nievsky – vainqueur des chevaliers teutoniques..
  • L'esprit combatif de Lénine est associé à Souvorov – qui a réprimé des soulèvements paysans..
  • L'exaltation du "peuple libre" passe par les efforts de Pierre le Grand et Lénine..
  • Même Hollywood s'en mêle, et l'un de ses cinéastes produit le film "Armored attack" en 1942, qui vante la bravoure des soldats soviétiques désorganisés durant l'invasion allemande de l'Ukraine. Le vilain est incarné par l'acteur allemand Von Stroheim. Le film a un bon succès en salle et fait découvrir la Russie en guerre à l'Américain moyen. L'ambassade soviétique à Washington est agréablement surprise de l'existence de ce film. L'ambassadeur Litvinov s'écrie: hein? Un film américain sur nous, sur notre bravoure au combat? On en veut des copies tout de suite!…Entre-temps, Staline et ses fonctionnaires du Kremlin ordonnent des réformes qui sont en fait des rescrits dictés par les circonstances, et qui ont pour objectif de galvaniser la population autour de son régime:

  • A la radio, Staline parle de la "Sainte Russie" et non de l'URSS.
  • Staline ordonne la réouverture des églises et la pratique religieuse
  • Le régime stalinien avait amélioré ses relations avec le clergé orthodoxe avant la guerre. Son but était de créer un véritable sentiment d'unité nationale, car un grand nombre de soldats de l'Armée rouge viennent de familles paysannes pieuses et pratiquantes. La réouverture des lieux de culte a un effet fort positif. Les popes rivalisent entre eux pour s'afficher comme défenseurs de Staline. Leurs sermons persuadent leurs ouailles que la patrie et Staline ne font qu'un et que le devoir appelle à la résistance. Cette soudaine "réconciliation" stalinienne avec le clergé est accueillie favorablement à l'étranger:

  • Elle impressionne les alliés occidentaux – surtout les Américains.
  • Elle donne au Patriarche orthodoxe des moyens de neutraliser le sectarisme religieux.
  • Le sort des minorités

    Une des raisons méconnues qui explique l'échec de la contre-offensive soviétique de l'hiver 1942 est le transfert de plusieurs divisions dans le Caucase pour des opérations de répression. Ce redéploiement ne vise pas à achever l'armée allemande du maréchal List, mais de régler le sort de peuples jugés soit inassimilables ou suspectées de sympathies pro-allemandes. Le Kremlin ordonne la déportation en Asie centrale de la minorité germanophone habitant la Volga, des Tatars de Crimée, des Abkhaz et Tchétchènes du Caucase. Ces peuples ont offert une résistance militaire sporadique, mais celle-ci a été vite écrasée par les moyens supérieurs de l'Armée rouge et des détachements spéciaux du NKVD. Les villes sont occupées rapidement et les villages sont isolés les uns des autres. La politique du Kremlin à l'égard de ces peuples dits "réfractaires" vise à les indemniser partiellement en les forçant à se reloger ailleurs. Ces derniers peuvent garder la nationalité soviétique, mais à deux conditions:

  • Ils doivent céder leurs maisons et leurs terres à l'État.
  • Ils doivent promettre par écrit de ne pas retourner au Caucase après la guerre.
  • Près d'un million de "réfractaires" sont déportés par le rail parfois en plein hiver. Beaucoup seront relocalisés dans des zones souvent impropres à l'agriculture ou l'élevage. D'autres sont internés dans l'odieux système du goulag, où ils seront astreints aux travaux forcés. Ceux qui ne veulent pas prendre le train pour l'Est sont massacrés sur place: environ 18,000 d'entre eux ont été exécutés, mais ce chiffre doit être vérifié.

    Des populations entières sont chassées pour être déportées en Asie centrale

    Les populations dites réfractaires du Caucase n'ont jamais été pro-allemandes, mais anti-russes durant toute leur histoire. Staline désire se débarrasser de ces minorités gênantes pour consolider l'emprise du Kremlin sur cette région riche en pétrole et gaz naturel. A cette politique de déportation s'ajoute celle de russification des zones évacuées. Ces territoires ont toujours abrité des minorités russes dont le régime veut soutenir et accroître le nombre. Protégées par l'Armée rouge, les leaders de ces minorités russes reçoivent la directive d'élaborer une politique d'émigration de Russes vers leurs territoires – politique que le dictateur veut mettre en œuvre après la guerre. Les Tchétchènes qui reviendront chez eux conserveront leur amertume, parfois hostile, à cette Russie soviétique ingrate à leur égard.

    L'Ukraine occupée

    Une des raisons fondamentales qui a motivé l'invasion de l'URSS a été l'occupation de l'Ukraine et l'exploitation de ses ressources naturelles pour l'économie du Reich. Une partie de ce territoire fut occupé par l'Allemagne en 1918-19. L'Ukraine a déjà été l'objet de convoitises des pangermanistes du XIXème siècle, car ils croient que l'expansion allemande – appelée "drang nach Osten" – doit se faire à l'Est. Les terres fertiles ukrainiennes devaient être exploitées par des colons allemands au bénéfice d'une grande Allemagne qui refoulerait les habitants slaves hors de ce territoire annexé. L'Ostpolitk du kaiser Guillaume II reflète cette politique. Le livre Mein Kampf de Hitler reprend les mêmes arguments que les pangermanistes d'antan. Le Führer prévoit que l'Ukraine sera colonisée par les Allemands, et que ses habitants deviendront de quasi-esclaves pour leurs nouveaux maîtres germaniques. Les Ukrainiens auraient deux choix: travailler chez eux aux côtés des Allemands ou être déportés en Allemagne et réduits aux travaux forcés.

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    Ukrainiennes regardant leur village incendié par l'Armée rouge – Lieux de massacres

    Au début de 1941, la question ukrainienne va susciter un débat chez deux dirigeants nazis: Rosenberg et Goebbels. Pour Alfred Rosenberg, idéologue nazi mythomane, l'Ukraine est un lieu qui aurait été habité par des peuples aryens jusqu'au début du XVIème siècle. Ses habitants auraient "des vertus raciales élevées". Rosenberg fait la distinction entre les mauvais Russes communisants et les Ukrainiens, car il croit que ces derniers peuvent être embrigadés pour lutter contre les Russes. Pour Josef Goebbels, ministre de l'Information, l'Ukraine est un territoire à conquérir et à occuper, au même titre que les autres régions occidentales de l'URSS. Il n'est pas question pour lui que des Slaves portent les armes pour aider l'Allemagne contre Staline et ses bolcheviques. Rosenberg essaie de persuader Hitler en lui présentant des ébauches pour la future politique coloniale allemande en Ukraine. Il envisage de la réaliser en deux étapes:

  • Durant la guerre – l'Ukraine fournira au Reich toutes les matières premières requises.
  • Après la guerre – un État libre ukrainien sera institué par le Reich continuera de préserver l'influence allemande à l'Est contre le "judéo-bolchevisme".
  • Rosenberg prévoit également de construire une nouvelle université allemande à Kiev qui contribuera à éliminer l'emploi de la langue russe dans les affaires courantes, et d'encourager l'immersion des Ukrainiens dans la langue allemande. A son avis, les nouveaux Ukrainiens seront ainsi mieux adaptés à vivre dans le Reich. Mieux encore, Rosenberg "constate" la présence aryenne dans tout le territoire ukrainien, ce qui l'amène à redonner un nouveau nom allemand à ce territoire.

    Hitler, Goebbels, Himmler et les autres cadres de son régime ne veulent pas entendre parler du plan Rosenberg. L'attitude du Führer et de sa chancellerie inquiète les émigrés ukrainiens qui entourent Rosenberg. Pour ces derniers, les Ukrainiens ne sont que des sous-hommes au même titre que les Russes. Des pro-allemands comme le vieux collabo Skoropadsky et les leaders nationalistes Melnik et Bandera ne sont pas crédibles aux yeux des nazis. De son côté, Goering est loin d'avoir un préjugé favorable pour les Ukrainiens: la meilleure à faire, c'est encore de les tuer tous. Initialement, un petit nombre de nationalistes ukrainiens espèrent beaucoup que l'Allemagne va les aider dans leur lutte contre la Russie de Staline; ils essaient de maintenir des contacts avec la Wehrmacht, surtout dans la région de Kharkov, mais sans succès.

    L'intransigeance nazie et son caractère hautement raciste aura le dessus sur l'intelligence politique. Pendant plusieurs mois, la Wehrmacht croit qu'il serait possible de se gagner la population et, du même coup, occuper le territoire en minimisant ses pertes. Hitler choisit la ligne dure, soit l'asservissement des Ukrainiens, en nommant Erich Koch comme Reichsleiter de l'Ukraine. Cet ancien gauleiter de la Pologne occupée établit sa capitale à Rovno, et va diriger les Ukrainiens d'une main de fer en se montrant odieux avec eux. La population ukrainienne apprend de la bouche même de Goering que l'Allemagne nazie vise non seulement à les siphonner de leurs ressources naturelles, mais aussi de les affamer. L'Ukraine occupée rapidement ses illusions vis-à-vis des "libérateurs" allemands. Coincée entre la répression allemande et celle du NKVD soviétique, la majorité des Ukrainiens préférera passer dans le camp de Staline afin de lutter plus efficacement contre l'hitlérisme. Pour les nazis, a "question ukrainienne" ne dépasse pas la réalité pratique. Pour eux, l'Ukraine est le grenier à blé de l'Europe, et ce territoire ne sert qu'à trois choses:

  • Une source de nourriture
  • Une source de charbon et de fer.
  • Une source de main-d'œuvre servile.
  • C'est également un point de passage routier et ferroviaire qui permet à la Wehrmacht de lancer des attaques en Russie méridionale et en Crimée. Militairement, l'Ukraine constitue l'arrière du front allemand en URSS, et l'OKW doit consacrer des ressources importantes pour protéger et sécuriser ce territoire à la fois contre les raids de l'aviation soviétique et les coups de mains des partisans ukrainiens.

    L'occupation allemande de l'Ukraine n'amène pas les dividendes escomptés, car les exportations de blé et de matières premières vers l'Allemagne sont moins importantes que prévues. Les Soviétiques avaient saboté tous les établissements industriels qu'ils n'avaient pas réussi à démonter et transférer à l'Est, et cela dès les premiers coups de canon de l'invasion allemande. Les efforts des ingénieurs et industriels allemands pour réparer les dégâts aux mines du Donbas et du Krivoi Rog se sont presque tous avérés vains. Il en est de même pour les usines sabotées en Juin 1941. L'Allemagne a même été obligée d'approvisionner certaines villes ukrainiennes en charbon pour permettre à leurs habitants de passer l'hiver! Les récoltes ont presque toutes brûlées, et les occupants allemands constatent que les fermiers ukrainiens ne se pressent pas pour moissonner. Selon les statistiques économiques allemandes de cette période, la livraison de denrées et autres fournitures non-agricoles ne totalisent que le 1/7 de toute l'aide fournie par la France occupée durant la guerre. L'occupation militaire de l'Ukraine est un échec économique pour le Reich, car elle coûte plus cher que ce qu'elle rapporte.

    L'apathie de la population ukrainienne bascule rapidement du côté soviétique suite aux massacres de Kiev ainsi qu'aux diverses exactions commises par les soldats allemands pour trouver de la nourriture et obtenir des renseignements sur l'activité des bandes de partisans. L'occupation de l'Ukraine devient un échec politique qui dégénère dans le cycle habituel des attentats et de leur répression (voir dossier Résistance et répressions). En plus se subir la résistance passive des fermiers, les autorités allemandes d'occupation doivent composer avec l'activité des partisans qui s'en prennent aux trains de permissionnaires et aux renforts de la Wehrmacht, ce qui accroît l'insécurité sur la zone dite "arrière" du front de l'Est. En 1942-43, l'OKH doit détourner des divisions du front principal pour les affecter à la chasse aux partisans. Pour le reste, l'occupation allemande de l'Ukraine sera caractérisée par deux politiques:

  • La déportation de sa main-d'œuvre en Allemagne – faut de la faire travailler chez elle.
  • Les rafles et massacres de Juifs – ce qui aliénera d'avantage les Ukrainiens.
  • Karkhov est occupée

    Aucun cas n'illustre mieux la politique d'occupation allemande en URSS que celui de l'administration de Karkhov. Cette grande ville industrielle d'avant-guerre – dont les usines avaient conçu et produit le char T-34 – a été partiellement évacuée durant l'automne 1941. Sa population était majoritairement composée d'Ukrainiens, mais le tiers de celle-ci était russe. Bien qu'elle ne soit pas aussi populeuse que Kiev, la population de Karkhov a connu des fluctuations depuis le début de la guerre. En 1939, la ville comptait 900,000 habitants, mais ce chiffre passe à 1.3 millions au début de Juin 1941, à cause du flot de réfugiés. Elle en compte 700,000 lorsque les Allemands prennent la ville.

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    Chars soviétiques évacuant Kharkov en Mars 1942 — Scènes de rue dans Kharkov occue

    Kharkov est sous le commandement administratif de la Wehrmacht – et non de celui du reichsleiter Koch. L'autorité militaire instaure un "gouvernement local" ukrainien dirigé par Alexandre Semerenko. Ce dernier aura pour fonction de servir de courroie de transmission entre les directives du commandement allemand et la population occupée. Cette mairie donne aux Allemands les meilleurs secteurs de la ville pour installer leur QG, leurs ateliers, baraquements, dépôts, hôpitaux, cinémas, et bordels. Elle n'aura aucune marge de manœuvre vis-à-vis ses nouveaux maîtres; l'un de ses premiers mandats politiques sera de produire des listes de communistes notoires et d'appliquer les lois de Nuremberg – surtout celles applicables aux Juifs. Outre la présence et le va-et-vient incessant de troupes et véhicules, le premier signe tangible de l'occupation fut l'apparition d'affiches et de panneaux de signalisation en allemand. Le second fut l'instauration de la loi martiale dans tous les secteurs de la ville. Les cheminots de la Wehrmacht s'efforcent de remettre en état les voies ferrées sabotées par l'Armée rouge ou endommagées par la Luftwaffe. Kharkov ne sera pas seulement un centre de commandement régional avancé, mais aussi une plaque tournante pour l'acheminement des renforts allemands vers l'Est. Les Allemands font travailler les Ukrainiens de force pour réparer les voies abîmées, les ponts détruits, et routes défoncées. Les dégâts industriels furent évalués par une commission allemande qui conclut que cela ne vaut pas la peine de réparer les industries de Kharkov. Qui plus est, le complexe industriel le plus intéressant pour les Allemands – les usines de la Fabrique de Tracteurs – a été démonté à l'automne 1940 et évacué avec succès par le rail derrière les monts Oural. Les ateliers encore en état de fonctionner n'emploieront plus que 2500 Ukrainiens – contre dix fois plus avant la guerre. Kharkov ne présente plus aucun intérêt pour le Reich, autre que celui d'être une base militaire et de transit pour la Wehrmacht. Il n'y a plus de travail, ce qui veut dire qu'il n'y a plus aucune raison pour qu'elle abrite 700,000 habitants.

    Lorsque l'on étudie l'occupation allemande de l'Europe, le premier réflexe de l'étudiant est d'attribuer les atrocités nazies aux SS, aux gauleiters et autres commissaires du Reich, tout en laissant l'armée régulière hors du coup. C'est une erreur. La Wehrmacht s'était déjà livré à des crimes gratuits dans les Balkans, en Biélorussie, et elle a fait de même en Ukraine: les fusillés de Kiev sont le meilleur exemple (voir opérations de 1941 – Barbarossa). Kharkov sera la preuve que l'administration militaire allemande peut être aussi insensible et appliquer les consignes nazies avec la même brutalité que celle des gauleiters. Beaucoup d'habitants de Kharkov ont arrêté eux-mêmes des commissaires politiques et sympathisants soviétiques pour les livrer à la Wehrmacht. Plusieurs centaines d'entre eux ont été pendues à des balcons par la Gestapo, et d'autres ont été volontairement défenestrés avec une corde au cou, devant la foule qui, parfois, applaudissait la mort des "rouges". Tout comme dans les pays baltes, l'Allemagne nazie rate une occasion pour se rallier une population opprimée par deux décennies de stalinisme, et ainsi consolider son emprise en Ukraine, comme l'explique l'historien Audet.

    L'occupation de Kharkov a été caractérisée par l'application d'un modèle répressif présent dans tous les territoires occupés par l'Allemagne nazie:

  • De restrictions alimentaires – qui permettent à l'occupant d'affaiblir la santé des occupés, quitte à provoquer, volontairement ou non, une hausse de la mortalité.
  • De terreur organisée – qui est dirigée contre tous les sympathisants du régime précédent, c'est-à-dire du régime stalinien.
  • De rafles et d'extermination des Juifs – pour se conformer aux objectifs raciaux de l'idéologie nazie.
  • De tolérance au marché noir – parce qu'il rapporte aux soldats et permet d'obtenir des renseignements sur l'ennemi
  • De collaborationnisme – uniquement dans la mesure où il peut perpétuer la zizanie entre Ukrainiens et Russes.
  • Les autorités d'occupation envoient également des signaux contradictoires à la population ukrainienne:

  • Elles encouragent et appuient les artisans et marchands locaux.
  • Elles découragent toute éducation et expression culturelle ukrainienne.
  • Néanmoins, il y a chez une petite partie de la population le désir de collaborer avec l'occupant, ne serait-ce que pour survivre ou d'éviter des excès. Mais là où le bat blesse, c'est le sort réservé à la jeunesse ukrainienne; car, les enfants ne vont plus à l'école, et les adolescents et adultes sont souvent raflés pour être déportés en Allemagne. Il s'ensuivra un fort ressentiment anti-allemand chez les adolescents, et bon nombre d'entre eux fuient leur ville pour rejoindre les partisans clandestins. Le reste de la population est résigné et attend une libération de plus en plus improbable. Les autorités militaires d'occupation vont "disperser" près de 240,000 habitants de Kharkov:

  • 120,000 sont déportés en Allemagne pour travaux forcés.
  • 80,000 sont morts de faim, surtout dans le dur hiver de 1941-42.
  • 11,000 autres sont détenus en otage pour calmer la population.
  • 14,000 ont été tués par les Allemands dans des échanges de tirs.
  • 16,000 Juifs ont été exécutés.
  • La vie économique de la ville s'organise graduellement autour du marché noir avec les troupes d'occupation. Le rouble russe ne vaut plus grand chose et l'habitant de Kharkov n'a que peu de biens à vendre, mis à part quelques maigres effets personnels. Les Ukrainiens qui exercent des petits métiers au service de la Wehrmacht sont payés avec ce rouble déchu, et ils ne doivent pas rouspéter sous peine d'être battus le jour de la paye. Des milliers de gens essaient de maintenir leur équilibre mental et physique en traitant au marché noir. Ils se disent: si j'avais de l'argent fait sur ce marché, je pourrais acheter toutes les choses que je veux chez les soldats allemands. Cependant, quand la miche de pain coûte 150 roubles et que le salaire quotidien est de 1.75 roubles, il faut faire autre chose pour gagner ses kopecks. A Kharkov, la prostitution permet à une partie de la population féminine de gagner beaucoup plus qu'un rouble par jour: les roubles et les reichsmarks sont aussi répandus que les MTS.

    Malgré le caractère dramatique et parfois brutal de l'occupation allemande de Kharkov, ses habitants – bien qu'anti-allemands – n'ont pas tous la même perception de leurs occupants. Nombreux sont ceux qui considèrent que les Allemands ne sont que de la graine pourrie, et que tout sentiment contraire est antipatriotique. D'autres, parmi les plus âgés, font la part des choses et constatent que les occupants ne sont pas tous brutaux et insensibles: il y a des soldats et officiers allemands qui sont aimables et corrects avec nous, disent ces Ukrainiens qui regrettent de ne pas pouvoir s'allier avec eux pour combattre la Russie de Staline. Cependant, l'occupation allemande démoralise les habitants de Kharkov, à un tel point que les gens commencent à regretter l'époque de Staline: nos enfants ont faim et traînent dans les rues pour trouver de quoi manger. Sous Staline, ils ne manquaient de rien, et les porcs allemands se donnent même pas la peine de se soucier d'eux, disent les femmes ukrainiennes. Les deux sujets les plus angoissants des habitants de Kharkov sont de savoir quand leurs proches déportés vont revenir chez eux, et quand cesseront les exécutions publiques. Ils ne comprennent comment les occupants pourront obtenir volontairement l'adhésion des Ukrainiens à leur Grand Reich: si c'est par des pendaisons publiques qu'ils vont nous gagner à leur cause, ils se trompent, affirme le nationaliste Cherepakhine.

    Il y aura même une minorité d'Ukrainiens qui acceptent de passer du côté allemand pour faire partie de la police locale et/ou devenir des gardiens de camp (krawikis) ou des auxiliaires de la Gestapo. Ils sont ostracisés par l'ensemble de la population locale car ils deviennent les instruments de la discrimination oppressive entre Ukrainiens et Russes. Lorsque les Allemands procèdent à des exécutions de partisans capturés, ils peuvent toujours compter sur leurs auxiliaires ukrainiens pour manier les mitrailleuses devant les fosses communes – surtout s'il s'agit de partisans russes. Les Allemands préfèrent traiter avec des Ukrainiens plutôt qu'avec des Russes; mais, en réalité, la plupart des Ukrainiens haïssent autant les Allemands que les Russes.

    Les nationalistes sont dupés

    Dans un tel climat de tension oppressif, il ne faut pas s'étonner que le collaborationnisme ukrainien n'ait jamais pris son envol. A Berlin, l'Ostministerium dirigé par Rosenberg croit au discours autonomiste modéré des nationalistes ukrainiens de Kharkov. Mais, Rosenberg oublie trois éléments:

  • L'Ukraine bénéficiait déjà d'une autonomie relative dans la constitution soviétique, en dépit de la répression stalinienne du début des années 30. Qu'est-ce que les Ukrainiens gagneraient en s'incorporant au Reich, sinon de changer de bourreaux?
  • Kharkov se trouve près du front, dans une zone administrée par la Wehrmacht et non par son ministère. Les fonctionnaires de Rosenberg n'ont que peu d'influence sur les décisions ponctuelles des autorités militaires occupantes.
  • La population ukrainienne ne se fait plus aucune illusion sur le sort qui l'attend sous l'occupation allemande – famine et déportation.
  • Fait à noter, les autorités allemandes d'occupation ne considèrent pas que le nationalisme ukrainien peut leur être utile – au-delà de la stricte nécessité de maintenir l'ordre – et préfère tout diriger sans être gênés par des nationalistes. Lorsque Kharkov est occupée pour la première fois par les troupes allemandes, des intellectuels nationalistes ukrainiens fondent le journal Nova Ukraina (nouvelle Ukraine) qui se montre ouvert à l'incorporation de l'Ukraine dans le Reich allemand. La Wehrmacht se montre souriante, mais ferme le journal deux mois plus tard et fusille ses éditeurs. En Février 1942, un nouveau maire (bourgmestre), Kramarenko, se fait élire à Kharkov. Ce professeur de l'Institut technique local se fait connaître à la fois comme un ardent pro-allemand favorable au Reich, et comme le catalyseur d'une "renaissance" de la conscience nationale ukrainienne. La population se montre réceptive à ses idées, mais Kramarenko et ses militants sont outrés d'apprendre que la Wehrmacht ne veut pas une Ukraine indépendante ou même autonome. Kramarenko proteste et se fait arrêter puis fusiller. Durant l'occupation, les deux seules publications littéraires autorisées pour se changer les idées étaient Litteratura i mystetstvo et Litteraturyni iarmarok (ci-bas). A partir de l'été 1942, les nationalistes ukrainiens se font discrets car ils ont perdu leurs illusions. Ceux qui survivent aux arrestations comprennent que seuls les Allemands auront droit de regard sur les affaires ukrainiennes.

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    Exécution d'Ukrainiens par un Einsatztruppe – Ces femmes seront fusillées – Peu de publications littéraires

    La répression allemande gagne vite les milieux intellectuels ukrainiens de Kharkov. De nombreux enseignants, fonctionnaires, et universitaires sont arrêtés par la Gestapo et la police ukrainienne pour être exécutés discrètement dans la pratique du "nacht und neble", par une balle de pistolet dans la nuque. Ces intellectuels étaient considérés comme des sympathisants de la cause soviétique, alors qu'en fait, ils étaient souvent accusés par le NKVD de Staline d'être des indépendantistes… Les hôpitaux de la ville sont sous contrôle allemand et fonctionnent convenablement, tandis que les cliniques privées ukrainiennes sont presque toutes fermées à cause du manque de fournitures médicales et de personnel. L'occupation allemande de Kharkov est le microcosme parfait du bric-à-brac administratif qui sévit en Ukraine, et dans les autres zones soviétiques conquises par les Allemands. Les autorités occupantes n'ont aucun plan constructif cohérent pour reprendre les choses en mains à leur avantage, ne serait-ce que pour se gagner l'appui de sa population. En fait, les infrastructures ukrainiennes avaient été soit détruites ou dissoutes, et rien n'existait pour les remplacer. La ville est gérée par la "Kommandantur" qui se fait aider ponctuellement par des Ukrainiens et Biélorusses pro-allemands sans expérience et aussitôt limogés. L'Ukraine n'a été rien d'autre qu'une zone de pillage. Lorsque les Soviétiques reprennent brièvement Kharkov en Février 1943, ils sont en mesure de constater l'étendue du traumatisme causé par les Allemands aux Ukrainiens.

    L'aide à l'URSS

    Il y a, dans la vie d'un individu ou de celle d'un peuple, des combats que l'on doit gagner soi-même. C'est le cas de l'Angleterre de 1940-41. Les Soviétiques entendent bien gagner "leur guerre" contre la Wehrmacht. Il faut préciser qu'à l'été 1943, plus de 81% de tout l'effort militaire allemand est dirigé contre l'URSS. La Grande Guerre patriotique – nom que les historiens soviétiques ont donné au conflit germano-russe – sera, sur le terrain, la guerre d'une seule nation contre l'hitlérisme. En revanche, l'Union soviétique n'aurait probablement pas survécu aux coups de boutoir des armées allemandes, sans l'aide matérielle de ses alliés. Le moral des unités soviétiques s'améliore considérablement durant l'hiver 1942-43. Il ne leur fait aucun doute qu'elles peuvent vaincre les Allemands, d'autant plus que l'entraînement des nombreuses divisions de réserve se terminera au printemps 1943. En plus d'être très réelles, les premières victoires soviétiques (Stalingrad et le Caucase) sont surtout d'ordre psychologique. Auparavant, les soldats russes devaient affronter des unités allemandes bien entraînées, encadrées et équipées qui étaient meilleures que les leurs durant les combats. Ils ne pouvaient pas faire grand chose pour contrer la capacité manœuvrière de la Wehrmacht; car les Soviétiques manquaient cruellement de moyens et surtout de savoir-faire. Malgré ses premières victoires de 1943, l'Armée rouge n'a pas assez d'armements pour équiper convenablement ses unités et passer à des offensives soutenues. Sa production militaire restera pauvre jusqu'en Décembre 1942. La relocalisation des industries derrière l'Oural n'était pas encore complétée, ce qui signifie que la production mensuelle de chars, d'avions, d'armes et de munitions – bien qu'importante – demeure bien en-deça des besoins de l'Armée rouge.

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    Trois déracinés russes miséreux à Minsk – Une usine de chars

    Au Kremlin, charité bien ordonnée commence par soi-même. Le régime stalinien met les bouchées doubles pour exploiter de nouveaux gisements miniers dans plusieurs régions du pays, comme au Kazakhstan. Le Commissariat populaire des Charbonnages mobilise et envoie 200,000 mineurs improvisés pour extraire des matières ligneuses dans des conditions qui sont plus proches de celles du goulag que d'un chantier minier. Le Commissariat populaire aux Mines envoie également plusieurs milliers de mineurs en Sibérie pour y extraire du minerai de fer pour les nouveaux hauts-fourneaux de l'Oural. La main-d'œuvre servile provenant des groupes minoritaires expulsés et des prisonniers de guerre est également mise à contribution. La production de fer et de charbon va s'accroître rapidement durant la moitié de 1943:

    Régions houillères

    Tonnage annuel

    Karaganda (au Kazakhstan)

    9.7 millions

    Kouzbas

    25 millions

    Monts Oural

    21 millions

    Bassin de Moscou

    14 millions

    De surcroît, lorsque les Soviétiques vont reprendre le sud de l'Ukraine et réparer partiellement les mines du Donbass, la production minière ukrainienne sera de 11 millions de tonnes par année en 1944-45. La production houillère soviétique sert surtout pour l'industrie lourde qui produit des armements, et seulement une partie est acheminée vers Moscou et les autres villes pour fins de chauffage. En attendant des arrivages plus constants, les citadins doivent se chauffer au bois ou à la tourbe. Beaucoup de collégiens moscovites passent leurs vacances d'été dans des camps de bûcherons. Les Soviétiques manquent de pétrole à cause de la poussée allemande dans le Caucase. La ville pétrolière de Grozny et les champs pétrolifères de Bakou ne sont plus productifs. Le Commissariat populaire aux Mines fait faire d'intenses forages en Asie centrale et en Sibérie. Les techniciens et ingénieurs soviétiques feront rapidement construire des centrales thermiques pour fournir l'électricité aux usines d'armements. Ils construiront un haut-fourneau énorme à Magnitogorsk, de même que des routes et voies ferrées reliant les différents complexes industriels et miniers de la Sibérie et de l'Oural – et cela en dépit du climat ultra continental de la Russie. En 1943, il est raisonnable d'affirmer que l'URSS a rétabli une partie de son infrastructure industrielle qui avait été soit évacuée entre 1939-41 ou paralysée durant l'invasion. Tout comme dans le système concentrationnaire allemand, certaines usines spécialisées sont, en fait, des centres de travaux forcés qui font partie de l'administration pénitentiaire soviétique (goulag). Une de ces usines a produit le bombardier léger Pe-2 mis au point par un ingénieur aéronautique, Petlyakov, promis au poteau d'exécution. Staline lui a "fortement conseillé" de produire un appareil d'assaut tactique polyvalent. Petlyakov met au point un bimoteur résistant tout-métal capable d'attaquer autant des cibles en piqué que de bombarder horizontalement en moyenne altitude. L'appareil fut un tel succès que Staline libère Petlyakov.

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    Un bombardier conçu et produit au goulag: le bimoteur Pe-2 – Le redoutable automoteur antichar SU-85

    La production moyenne mensuelle d'avions passe à 2900 exemplaires par mois en 1943, pour un total annuel de 35,000 appareils – soit 37% de plus qu'en 1942. La proportion d'avions d'attaque au sol IL-2, Tu-2 et Pe-2, ainsi que celle des chasseurs La-5 et Yak-3 est particulièrement élevée – ce qui sera un atout capital durant la grande bataille de Koursk (voir opérations de 1943). L'industrie lourde soviétique va se distinguer dans la production de chars; celle-ci avait été ralentie par l'évacuation de l'industrie. A partir de Janvier 1943, presque tous les chars soviétiques seront construits dans trois grandes usines situées à Cheliabinsk, derrière les monts Oural. La technologie soviétique mise sur la simplicité de la conception pour favoriser une plus grande production en série – au même titre que la production américaine. En 1943, la production moyenne mensuelle de chars est de 16,000 exemplaires – dont 4000 canons autopropulsés – soit 55% de plus qu'en 1942. De très nombreux chars T-34/85 seront produits, et ils participeront à toutes les batailles entre 1943-45. Son dérivé antichar, le SU-85 (ci-haut à droite) sera très apprécié par les tankiste de l'Armée rouge durant la bataille de Koursk. La production alimentaire pose un problème plus important que celle des armements. Depuis 1941, environ 42% de la superficie cultivable est aux mains des Allemands. Lorsque l'Armée rouge chasse l'armée de List du Caucase durant l'automne 1943, cette proportion passe à 63%; mais, les récoltes ne sont pas au rendez-vous pour autant. Les Soviétiques manquent de bétail et d'engrais pour fertiliser leurs champs. Les tracteurs agricoles ont été réquisitionnés par l'Armée rouge, et il ne reste que très peu d'animaux de trait pour les charrettes et instruments aratoires. Si la situation alimentaire demeure précaire dans les campagnes non dévastées par la politique de la terre brûlée, elle est encore pire dans plusieurs villes du pays, surtout à cause de problèmes administratifs.

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    De la bouffe américaine – Famine dans une ferme collective

    Les citadins doivent eux-aussi subir les contrecoups du rationnement, avec des portions souvent misérables.  En plus d'un déficit matériel, l'agriculture soviétique souffre d'une pénurie de paysans. A l'automne 1941, presque tous les paysans d'âge militaire ont été conscrits dans l'armée, et des centaines de villages ont ainsi été dépeuplés de leurs forces vives. Ils ne s'enrôlent pas pour défendre la ferme collective stalinienne – ou kolkhoze – qu'ils haïssent, mais parce qu'ils croient que leur patrie se bat pour son existence même – et ils n'ont pas tord. La population des campagnes et des villages n'est constituée que d'adolescents, de femmes et de personnes âgées, et elle va travailler avec acharnement pour planter et moissonner des céréales et des légumes. A cet égard, l'effort féminin est remarquable. Mais, les ruraux n'ont pas assez de bras. Staline, informé, leur envoie de l'aide. Des dizaines de milliers de civils urbains s'improvisent "fermiers" pour aider les agricultrices des régions méridionales et orientales à récoler le blé et autres céréales indispensables non seulement pour nourrir les soldats, mais également les civils. Cet effort porte fruit. L'ennui est que la demande de nourriture est encore insuffisante pour un effort stratégique soutenu, ce qui obligera Staline à demander une contribution alimentaire chez ses alliés.

    L'aide étrangère

    L'aide alliée fut parcellaire jusqu'à l'application du Prêt-Bail américain à l'URSS à partir de l'été 1941. Les fournitures alimentaires et matérielles arrivent à la fois par les ports de l'Artique et par l'Iran. Les lingots de métaux sont acheminés directement dans les complexes industriels de l'Oural, et les fournitures alimentaires sont parquées dans des dépôts, avant d'être expédiés à différents endroits, selon un ordre prioritaire:

  • Les forces armées.
  • Les ingénieurs et ouvriers d'usine.
  • Les cheminots.
  • Le personnel médical.
  • Le gros de la population.
  • En 1942-43, l'Armée rouge reçoit ses premières livraisons d'avions et de chars anglo-américains. Les pilotes soviétiques aiment beaucoup les avions d'attaque au sol Hurri-Bomber britanniques, ainsi que le chasseur-bombardier P-39 Aircobra; car, ces deux modèles sont bien armés pour l'appui des troupes au sol. Fait à noter, ils sont démodés et inférieurs en performance comparés aux appareils allemands et soviétiques – mais ils sont disponibles immédiatement. Il en est de même pour le chasseur P-40 américain, surtout utilisé comme un avion d'entraînement. Cependant, les Soviétiques sont insatisfaits des chars alliés car ils sont trop légers et vulnérables: les Stuart et Matilda sont mal armés, pas assez blindés, et ils flambent comme des boîtes d'allumette, disent les officiers de blindés. Ces derniers préfèrent encore utiliser leurs chars BT-7 avec canon de 45mm dans un rôle de reconnaissance plutôt que les engins anglo-américains. Même les chars Sherman qui forment l'ossature des unités blindées alliées ne trouvent pas grâce auprès des Soviétiques: c'est un bon engin de reconnaissance en force, il est facile d'entretien, mais il n'est pas assez protégé pour combattre à armes égales avec les machines allemandes. Les Sherman livrés à l'Armée rouge seront surtout utilisés sur des fronts secondaires (Balkans, Mandchourie, etc.). Les Alliés reconnaissent que les chars soviétiques sont supérieurs, et de loin, aux leurs.

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    La production de chars BT-7 se poursuit – Bombes d'avions depuis une usine non chauffée

    En revanche, les deux plus grandes contributions du Prêt Bail américain ont été de fournir le matériel roulant indispensable pour motoriser les unités d'infanterie de l'Armée rouge, ainsi que de fournir les matières premières indispensables aux usines soviétiques. Les camions GMC et Studebaker 6x6, les semi-chenillés White et, surtout, les Jeeps Willys seront fort appréciées et permettront aux armées soviétiques de lancer leurs séries de contre-offensives stratégiques qui débuteront à partir de l'automne 1943. En ce qui concerne les armements, les Soviétiques ont surtout besoin de composantes chimiques en grande quantité plutôt que de l'artillerie et des armes légères. Staline considère que l'aide fournie par ses alliés en 1942 est insuffisante. En revanche, elle s'accroît en 1943. Par exemple, l'Angleterre seule fournira 350,000 tonnes d'équipement et de nourriture à l'URSS. La contribution américaine sera beaucoup plus importante. En Avril 1944, elle aura livré:

    Produit

    Quantité

    Avions

    6430

    Chars

    3734

    Mouilleurs de mines

    12

    PT Boats

    94

    Camions et Jeeps

    218,000

    Canons anti-aériens

    3000

    Tissu kaki

    23 millions de verges

    Essence d'avion

    476,000 tonnes

    Lingots d'aluminium

    99,000 tonnes

    Lingots de cuivre et laiton

    184,000 tonnes

    Feuilles de zinc

    42,000 tonnes

    Lingots de nickel

    6500 tonnes

    Machines-outils

    20,000

    Motocyclettes

    17,000

    Cartouches 7.62 et 12,7

    991 millions

    Poudres sans fumées

    88,000 tonnes

    TNT en vrac

    130,000 tonnes

    Fil téléphonique

    1.2 millions de km

    Téléphones de campagne

    245,000

    Bottes militaires

    5½ millions de paires

    Navires de ligne

    5

    Source: WERTH, A, "Russia at War", p.567.

    Les États-Unis fourniront également de nombreuses locomotives, du matériel ferroviaire, du matériel de forage pétrolier, des pelles mécaniques, ainsi qu'une grande quantité de matériel médical. Ces statistiques révèlent la puissance de la supériorité industrielle américaine. Fait à noter, les uniformes des soldats soviétiques sont majoritairement fabriqués avec du tissu américain; les boîtes de bœuf en conserve (corned beef) sont fabriquées au Canada, mais Staline exige que les appellations made in USA ou made in Canada ne soient pas inscrites sur les-dites boîtes. Le dictateur affirme qu'il veut éviter d'humilier les Soviétiques en leur montrant qu'ils sont nourris de l'étranger. L'aide militaire britannique à l'URSS est importance, en dépit de ses carences matérielles. De Juin 1941 à Avril 1944, l'Angleterre a fourni ou fournira:

    Produit

    Quantité

    Avions

    5800

    Chars

    4292

    Mouilleurs de mines

    12

    Caoutchouc

    103,000 tonnes

    Aluminium en lingots

    35,000 tonnes

    Cuivre en lingots

    33,000 tonnes

    Étain en lingots

    29,000 tonnes

    Plomb en lingots

    48,000 tonnes

    Jute en rouleaux

    93,000 tonnes

    Fait à noter, l'aide anglo-américaine ne représente qu'une faible proportion des armes et du matériel utilisés par l'Armée rouge durant la guerre. Il ne faut pas oublier que l'URSS produira ce qui suit entre l'été 1943 et le printemps 1945:

    Produit

    Quantité

    Chars

    100,000

    Avions

    120,000

    Navires

    60

    Pièces d'artillerie

    360,000

    Mitrailleuses

    1½ million

    Mitraillettes

    6 millions

    Mortiers divers

    300,000

    Obus de tous calibres

    700 millions

    Cartouches

    20 milliards

    Ces chiffres laissent suggérer que l'aide alliée n'a pas dépassée quart de la production soviétique. Mais, il ne faut pas oublier qu'une proportion importante des armements produits ci-hauts par les usines soviétiques n'aurait pas été possible sans l'apport de matières premières et d'outillages anglo-américains fournis par le biais du Prêt-Bail.

    Petit malaise russo-occidental

    Selon les fonctionnaires et les actualités cinématographiques démontrent qu'ils "adorent voir les Jeeps à l'œuvre"... En revanche, le régime stalinien n'aime pas s'afficher comme trop dépendants de l'aide occidentale. Les Anglo-américains n'apprécient pas "l'ingratitude" stalinienne, et il faudra attendre le mois de Mars 1943 avant que la presse soviétique parle de l'aide matérielle de ses alliés. La population russe connaîtra les grandes lignes de l'aide occidentale – y compris l'aide alimentaire – mais, cela n'empêchera pas Staline d'affirmer que celle-ci demeure insuffisante tant et aussi longtemps qu'un second front européen ne sera pas ouvert contre les Allemands. Les Anglo-Américains sont malaisés car, de l'avis de Staline, ce sont eux qui fournissent du matériel alors que ce sont les Russes qui meurent en combattant la Wehrmacht. Staline s'oppose à ce que les Anglo-Américains gaspillent leurs efforts dans la zone méditerranéenne alors que le front principal est sur le continent européen (voir conférences inter-alliées). Les Soviétiques n'aiment pas voir les Américains venir au secours des "magouilles" britanniques en Afrique du Nord et dans les Balkans.

    La politique étrangère soviétique

    La politique étrangère soviétique a souffert d'un grave problème de crédibilité à partir de 1939, et cette situation s'est aggravée à partir de Juin 1941. Les pays occidentaux ont condamné l'intervention de l'Armée rouge en Pologne, ainsi que les actions soviétiques en Roumanie et dans les pays baltes. Lorsque Staline a attaqué la Finlande en Novembre 1939, la désapprobation du cabinet britannique fut si vive qu'on aurait cru, un moment, que l'Angleterre avait virtuellement déclaré la guerre à l'URSS. Lorsque la menace allemande se détourne de l'Angleterre pour loucher vers l'URSS, la diplomatie soviétique a refusé d'écouter les avertissements des chancelleries occidentales sur l'inévitabilité d'une invasion allemande. Au moment de Barbarossa, les diplomates soviétiques et occidentaux reconnaissent jusqu'à quel point Molotov et Staline ont été dupés. En fait, la diplomatie soviétique n'aura marqué que deux bons coups entre 1940-41:

  • La signature du traité de non-agression soviéto-nippon de 1940.
  • La formation de la Grande Alliance avec l'Angleterre et les États-Unis en 1941.
  • Durant l'année 1942, l'URSS se bat pour sa survie, et sa diplomatie essaie de se présenter sous son meilleur jour. En 1943, il apparaît évident que le gros de l'effort de guerre contre l'Allemagne nazie n'est pas mené par l'Angleterre et les États-Unis, mais par l'URSS. Les victoires de Stalingrad et de Koursk signifient de facto l'entrée en scène de l'Union soviétique à la fois comme un acteur militaire et diplomatique. L'essentiel des travaux du ministère des Affaires étrangères soviétiques est de préparer le sommet de Téhéran (voir conférences diplomatiques). Cette conférence verra l'affirmation de la position soviétique et un rapprochement entre Staline et Roosevelt – aux détriments de Churchill. Cependant, le discours de la diplomatie soviétique a le désavantage de n'être que celui d'un seul homme: Staline. Il aura la particularité d'être à la fois incohérent et résolu.

    L'incohérence se manifeste par des réactions émotives variéesà l'égard des Alliés, selon les hauts et les bas de la conjoncture militaire soviétique. En guise d'exemples, nous constatons que l'humeur de Staline en 1943 est:

  • favorable aux débarquements anglo-américains en Afrique du Nord durant la bataille de Stalingrad.
  • défavorable car au moment de la perte de Kharkov il exige l'ouverture d'un second front.
  • favorable aux Occidentaux lorsqu'il dissout le Comintern .
  • défavorable aux bombardements des villes allemandes, car cette "distraction" ne remplacera pas l'ouverture d'un second front européen.
  • favorable à la veille de la bataille de Koursk, car il veut tout faire pour éviter de minimiser l'effort de guerre anglo-américain.
  • Si le climat est bon entre Staline et les émissaires américains de Roosevelt (Hopkins, Hull, Harriman), il demeure plutôt mauvais avec Churchill et ses diplomates (Cripps, Eden, Standley, etc.). Staline cherche peu à peu marginaliser le rôle de l'Angleterre, dénoncer la "politique de guerre" britannique, et traiter avec Roosevelt. Ainsi, Staline ne porte que peu de crédibilité à l'offensive aérienne alliée contre l'Allemagne (voir bombardements stratégiques), et il se désintéresse totalement du dossier de l'Italie. A Washington, l'ambassadeur Litvinov résume la position de son maître en disant qu'il faut reconnaître ces opérations pour ce qu'elles sont réellement: des "sideshows". En revanche, si Staline peut manifester verbalement sa mauvaise humeur, il n'a jamais perdu de vue à la fois la nécessité stratégique de vaincre l'Allemagne nazie et d'assurer le contrôle de l'Europe orientale pour éviter toute menace ultérieure d'invasion de l'URSS. Cela explique à la fois:

  • Sa tentative de présenter une alternative politique au régime nazi allemand.
  • Son intention de satelliser la Pologne.
  • Staline et Molotov sont assez habiles pour savoir quand ils doivent:

  • remercier les efforts alliés = à la veille d'une conférence diplomatique.
  • afficher une intransigeance = lorsque les Anglo-Américains sont impotents.
  • Agir prudemment et unilatéralement = sur la question allemande
  • La question allemande

    Staline veut non seulement vaincre l'Allemagne, mais l'éliminer comme État. Après la grande victoire de Koursk, les Soviétiques constatent l'étendue des atrocités allemandes sur des territoires fraîchement libérés, et Staline favorise l'instauration d'une politique de dureté à l'égard des Allemands et de leurs collaborateurs russes. Là encore, la politique soviétique apparaît contradictoire aux Occidentaux. Elle cherche à la fois à exterminer son ennemi et à solliciter son appui:

    D'une part, les Soviétiques jugent et exécutent une trentaine de traîtres qui ont servi d'hommes de main à la Gestapo durant des rafles et répressions à Krasnodar. Ces procès sont rapportés par la presse russe. L'Armée rouge reçoit des directives pour éliminer physiquement tout membre des SS, de la Gestapo et du SD capturé par ses soldats.

    D'autre part, comme la guerre est loin d'être gagnée, toute initiative militaire ou politique qui peut être utilisée pour discréditer le nazisme et/ou affaiblir le moral de la Wehrmacht est appliquée. C'est dans cette optique que s'inscrit un effort important de propagande soviétique sur la naissance d'un "Comité pour une Allemagne libre" (Freies Deutschland) le 12 Juillet 1943 – en pleine bataille de Koursk. Il vise à lézarder le gouvernement du Reich.

    Le mouvement Freies Deutschland est composé de prisonniers de guerre allemands anti-nazis aidés de quelques dissidents et écrivains réfugiés à Moscou avant la guerre. Il est dirigé par l'écrivain communiste Erich Weinert, et assisté par le major Carl Hetz et le lieutenant Von Einsiedel – un des petits-fils de l'ancien chancelier Bismarck. De nombreux autres prisonniers et dissidents y militeront, comme le major Heinrich Hoffman, l'ex-député conservateur du Reichstag Arendsee, ainsi que le syndicaliste Ackermann. Ce Comité signe et publie un manifeste qui est largement publié dans la presse soviétique. Cependant, sa publication a eu un effet beaucoup plus palpable dans la population soviétique que chez les Allemands. La population – du moins celle qui lit les journaux censurés – ne comprend pas pourquoi le gouvernement appuierait des Allemands anti-nazis alors que Staline veut écraser l'Allemagne. Le manifeste propose l'abolition des lois de Nuremberg, la restauration des syndicats, la libération des victimes de la terreur nazie, et un jugement sans pitié des criminels de guerre du régime hitlérien. Staline essaie de jouer cette carte unilatéralement, sans en parler à ses alliés, comme l'explique l'historien Audet. Évidemment, il n'y a rien dans ce manifeste qui ne lie le gouvernement soviétique. Le Freies Deutschland est un comité sans autorité, et jamais Staline ne lui a parlé d'une quelconque restauration de la souveraineté allemande une fois la guerre terminée. Ce mouvement ne sera pas autre chose qu'un outil de démoralisation dirigé contre les soldats allemands. Ce n'est que de la propagande, sans plus. Des présentateurs allemands s'adressent à leurs compatriotes sur les ondes de Radio Moscou, et un petit journal appelé Unser valerland (notre patrie) est largué des airs par l'aviation soviétique au-dessus des lignes allemandes. La publication de ce journal très bien rédigé présente l'URSS comme la puissance bienveillante d'une future renaissance allemande encadrée par des "bons" Allemands. Le Kremlin prend soin de ne pas donner des copies aux correspondants de guerre étrangers à Moscou et aux diplomates, de crainte d'éveiller des commentaires hostiles de la part des milieux anti-russes aux États-Unis.

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    Activistes du Comité de l'Allemagne libre – Journal Notre Patrie

    L'ennui majeur du mouvement Freies Deutschland c'est qu'il n'a pas d'appuis à l'intérieur de l'Allemagne; il lui sera impossible d'évaluer l'état de l'opinion publique allemande et d'organiser une résistance politique – et le Kremlin s'en aperçoit rapidement. Les civils allemands appuient le régime durant l'épreuve collective, et le gouvernement parvient à maintenir son contrôle politique jusqu'à la fin de la guerre. Dans les zones de combat, l'Armée rouge constate que sa propagande derrière les lignes ennemies ne produit pas d'effet démoralisateur, car le nombre de déserteurs ennemis n'a pas augmenté significativement en 1943. Qui plus est, les militants du Freies Deutschland espèrent une transformation passive des mentalités qui amènerait les Allemands à se révolter – ce qui ne se produira pas. Staline comprend également que s'il dénonce les soi-disantes tentatives anglo-américaines de signer une paix séparée avec les Allemands à Berne (voir l'Italie et la guerre), il est lui-aussi astreint à l'application de la politique de reddition sans condition (voir réévaluations diplomatiques) comme membre de la Grande Alliance. Le réalisme politique de Staline le conduira à abandonner le mouvement Freies Deutschland.

    La question polonaise

    Historiquement, les relations russo-polonaises ont toujours souffert du mauvais voisinage géographique entre les deux pays. Pour les uns, la Pologne est un corridor d'invasion en direction de la Russie ou de la Galicie; pour les autres, un territoire agricole intéressant et/ou un glacis pour protéger l'Allemagne. Cette Pologne a été partagée par ses voisins à trois reprises durant son existence, pour être finalement absorbée par l'Empire russe au XIXème siècle. Après deux décennies d'indépendance politique, la Pologne disparaît de nouveau en 1939 à cause du Parte germano-soviétique. L'existence d'un gouvernement polonais pro-occidental en exil à Londres sera le seul irritant diplomatique chronique des Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, l'URSS est envahie et l'ambassadeur soviétique en Angleterre, Maisky, est autorisé à rétablir les relations diplomatiques avec l'administration du général Sikorsky, le 30 Juillet 1941. Comme Staline manque de renforts pour endiguer les poussées allemandes vers Moscou, un accord russo-polonais est signé pour organiser une armée polonaise en URSS. Il s'agit d'un rapprochement dicté par les circonstances: Les deux hommes ont le même ennemi. Staline a besoin de soldats autant que Sikorsky recherche l'appui soviétique contre les occupants de son pays. Cette armée sera dirigée par un général polonais qui reçoit ses ordres de Londres, mais avec la permission de la Stavka… Le rétablissement des relations diplomatiques prévoit également une amnistie pour tous les Polonais emprisonnés en URSS.

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    Le général Sikorsky arrive à Moscou – Joe et Winston – Himmler devant un petit Russe inquiet

    Pendant que la Wehrmacht s'approche de Moscou, le général Sikorsky arrive dans la capitale soviétique pour confirmer l'organisation d'une armée polonaise qui se battra avec l'Armée rouge. Staline est content. Mais, malgré la bonne volonté de Sikorsky (qui mourra dans un accident d'avion en 1943), Staline lui refuse de restaurer la Pologne avec ses frontières d'avant 1939 – ce qui sera la cause de nombreuses disputes entre Staline et les Polonais "de Londres". Le problème remonte à la partition conjointe de la Pologne en Août-Septembre 1939 par l'Allemagne et l'URSS. Celle-ci avait fait disparaître la Pologne et déporté plusieurs milliers de prisonniers de guerre polonais en URSS, dont plusieurs milliers d'officiers. Le gouvernement polonais en exil à Londres exige d'être renseigné sur le sort de ses soldats prisonniers des Soviétiques.

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    Sikorsky et Anders – La mort de Sikorsky ébranle le moral des Polonais

    Une armée polonaise en exil est organisée en URSS sous le commandement du général Anders – lui-même prisonnier de l'Armée rouge en 1939. Elle est essentiellement composée de prisonniers de guerre polonais qui veulent en découdre contre la Wehrmacht, mais qui haïssent autant les Soviétiques que les Allemands. Anders est enthousiaste: il rassemble 30,000 volontaires et propose d'envoyer une division aux côtés des Soviétiques "dès qu'elle sera formée". L'entraînement des unités polonaises est supervisé par l'Armée rouge et est identique à celui des unités soviétiques; la qualité de la troupe est très bonne, aux dires du général Joukov. A la mi-Décembre 1941, l'armée d'Anders comprend 96,000 soldats répartis dans six divisions. Staline redonne aux soldats d'Anders leur nationalité polonaise – qui n'existait plus, suite à l'annexion de la Pologne orientale à l'URSS en 1939. Quelques unités polonaises participent à la contre-attaque soviétique de l'hiver 1941-42 et elles se battent bien, mais pas avec autant de zèle que leurs homologues russes. Selon les notes du ministre soviétique Vychinski, les soldats polonais n'ont pas l'intention de sacrifier leurs hommes inutilement dans des attaques frontales "stupides" pour ménager unités soviétiques. Un tel comportement n'a rien de surprenant. L'armée d'Anders n'est pas emballée à combattre les Allemands sur le front russe à cause de l'occupation de la Pologne orientale par l'Armée rouge. Beaucoup de soldats polonais se souviennent de leur internement dans les camps gérés par les troupes du NKVD; ils veulent se battre pour le rétablissement intégral du territoire polonais "historique" – qui comprenait autrefois une partie de l'Ukraine. De son côté, la population soviétique à demi-affamée n'était pas enthousiaste devant la présence de cette armée polonaise commandée par des officiers anti-russes – surtout si elle ne désire pas rester et l'aider pour combattre les Allemands. Au printemps 1942, Staline accepte la proposition de Churchill d'évacuer l'armée d'Anders via l'Iran pour le Moyen-Orient. Une partie de la population soviétique croit que c'est un bon débarras. Beaucoup de Soviétiques considèrent que les Polonais n'ont pas leur place dans le mouvement pan-slaviste – au contraire des Tchèques, Yougoslaves et des Bulgares pro-russes – car ils sont considérés comme des dissidents du slavisme. Néanmoins, l'armée d'Anders sera utilisée par les Britanniques, et combattra bravement en Afrique du Nord, en Sicile, en Italie, et partout où le War Office de Sa Majesté veut envoyer du monde à faire crever...

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    Une division polonaise de l'Armée rouge – Soldats polonais au mont Cassin

    Entre-temps, le maître du Kremlin sait quel sera le rôle qu'occupera la Pologne une fois la guerre terminée et gagnée: celui d'un pays "ami" et aligné sur les intérêts de l'URSS. Staline n'a nullement l'intention de revenir aux frontières de 1921, pas plus qu'il ne veut tolérer une Pologne dirigée par un gouvernement anti-russe. Le climat diplomatique entre le Kremlin et le gouvernement polonais de Londres s'envenime à partir de Février 1943. Staline est outré d'apprendre que les Polonais revendiquent certaines parties de l'Ukraine après la guerre. Qui plus est, les Ukrainiens croient que le sort futur de la Pologne relève de "leurs affaires", comme l'affirme l'écrivain ukrainien Alexandre Korneichuk. Le Kremlin, englué par la guerre à l'Est, essaie de temporiser et de gagner du temps. Depuis le rétablissement des relations russo-polonaises en 1941, Sikorsky a adopté une vision réaliste concernant les frontières polonaises, mais persiste à réclamer les frontières d'avant 1939. Il cherche à conserver des villes comme Lvov (Lemberg), mais il sera cruellement déçu, car Staline décide de couper les ponts avec les Polonais de Londres pour privilégier l'organisation d'un gouvernement polonais rival pro-soviétique à partir des militants de l'Union des Patriotes polonais. De surcroît, l'affaire de Katyn contribue à consolider la rupture entre les Polonais et Soviétiques (voir résistance et répressions). En gros, les grandes lignes de la politique étrangère soviétique vis-à-vis de la Pologne se résument en trois points:

  • La frontière Est correspondra à la Ligne Curzon.
  • La Pologne compensera ses pertes territoriales à l'Est par une extension à l'Ouest.
  • Le gouvernement polonais sera aligné sur celui de l'URSS.
  • A Moscou, des Polonais pro-soviétiques publient le journal Wolna Polska ou "Pologne libre" qui appuient la politique stalinienne à l'égard de la Pologne. Ses principaux articles insistent sur la mainmise de territoires à l'Ouest et un accès à la mer. La Silésie et l'embouchure de la Vistule seraient remis à une nouvelle Pologne. Le journal, parachuté au-dessus d'une partie de la Pologne, encourage les Polonais à accepter cette vision de Staline, et de devenir des "bons Slaves" unis dans un seul but commun: vaincre l'Allemagne nazie. La politique du Kremlin plait également aux Ukrainiens, car elle permet ainsi de détourner l'appétit territorial des Polonais de leur territoire. L'Ukraine n'est nullement intéressée à redevenir une province polonaise.

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    Soldats polonais lisant Wolna Polska – Donne-lui ce qu'il te demande avant qu'il n'exige tout

    L'U.P.P

    Fait à noter, les dirigeants du mouvement de l'Union des Patriotes polonais sont peu connus dans la population polonaise occupée par les Allemands. Sa présidente est Wanda Wassilewska, qui occupe curieusement un poste au Soviet Suprême. Son adjoint est le colonel Berling, responsable des questions militaires. Il y a aussi l'éditeur du journal Wolna Polska, Borejsza, ainsi qu'une kyrielle de jeunes militants ruraux et syndicaux inconnus qui se sont réfugiés en URSS pour fuir les Allemands. L'UPP rassemble également une forte proportion d'Ukrainiens, de Juifs et de Biélorusses qui font partie des minorités habitant la Pologne d'avant 1939, et qui croient qu'une organisation pro-soviétique pourra les aider à retourner en Pologne après la guerre. Contrairement au mouvement allemand antinazi Freies Deutschland, Staline a l'intention de jouer la carte de l'UPP pour contrôler et s'assurer du réalignement politique de la Pologne lorsqu'elle sera libérée de la présence allemande. L'autre fonction de l'UPP est de dénoncer le "sectarisme" du gouvernement polonais en exil à Londres, tout en faisant l'apologie des "liens étroits" entre les Polonais libres et l'URSS. La presse soviétique étale les vertus de la coopération russo-polonaise, comme elle le fait également à l'égard des Tchèques, des Yougoslaves, ainsi que des mouvements de résistance européens contre le nazisme. Staline veut présenter l'UPP à ses alliés comme un élément incontournable des négociations qui entoureront la renaissance de la Pologne.

    La Division Kosciukzo

    Comme l'armée d'Anders a quitté l'URSS pour combattre avec les Britanniques, Staline doit réorganiser de nouvelles unités polonaises également constituées de prisonniers de guerre. En Avril 1943, une division polonaise pro-soviétique est à l'entraînement près du village de Riazan et sera déclarée opérationnelle en Juillet. Cette unité va créer le nouveau noyau militaire de la "nouvelle Pologne" de Staline. Le 9 Mai, le ministère des Affaires étrangères soviétique annonce la naissance de la Division Tadeusz Kosciukzo qui combattra les envahisseurs allemands aux côtés de l'Armée rouge. Elle disposait des meilleurs armements terrestres d'une unité de la Garde soviétique – incluant une trentaine de chars T-34/85, des automoteurs antichars SU-85, un bataillon mobile de lance-roquettes Katiouchas, ainsi que de nombreux camions et half-tracks américains. La division combattit à la bataille de Koursk. Bien qu'échaudée, elle est réorganisée en Août, et retournera au combat en Octobre 1943

    Le Comité de Lublin

    Au fur et à mesure que l'Armée rouge progresse vers les frontières orientales de la Pologne et de la Silésie, Staline croit qu'il est temps de transformer l'UPP en comité national de libération. Il permet aux militants polonais pro-soviétiques de fédérer les petits groupes de résistants avec leur propre organisation pour former le "Comité de libération nationale" basé à Lublin, près de la ville frontalière de Cholm. Le ministère soviétique des Affaires étrangères fait publiquement état de l'existence de ce comité polonais; il affirme aux correspondants de guerre étrangers que le but visé par la coopération militaire russo-polonaise est de "rétablir une Pologne indépendante et démocratique". Comme les Alliés considèrent que la Pologne occupée est un État souverain, Staline ne veut pas y établir une autorité politico-militaire, et préfère laisser cette tâche aux Polonais du Comité de Lublin. Le maître du Kremlin affirme que la présence de l'Armée rouge ne se limitera qu'à la poursuite de la guerre contre les forces allemandes en retraite. Le Comité est dirigé par les deux cadres de l'UPP: Wassa Wassilewska et le général Rola-Zymierski. Ses principaux adjoints sont Osobka-Morawski aux Affaires étrangères, Witos à l'Agriculture, et le général Berling. Il publie son journal de combat appelé "Rada Narodowa" – ou Parlement clandestin – le 21 Juillet 1944. Malgré le fait que Wassilewska affirme que le Comité n'est qu'un ersatz d'autorité, elle contribue à instaurer la structure d'un État polonais vassalisé à l'URSS. Les Anglo-Américains se méfient de ce Comité parce qu'il n'y a aucun militant pro-occidental – uniquement des pro-soviétiques. Ce proto-gouvernement provisoire polonais est une bonne aubaine pour Staline, car cela lui permet d'ignorer le gouvernement polonais de Mikolajczyk exilé à Londres.  Lorsque les résistants polonais de Varsovie s'insurgent contre la garnison allemande en retraite (voir opérations de 1944), les relations entre Staline et Churchill se déroulent sur un ton exaspérant. Mais Churchill ne peut rien faire pour fléchir le dictateur, car dans les faits, c'est l'Armée rouge qui a la haute main sur la situation militaire polonaise. Churchill ne remercie Staline que du bout des lèvres pour son effort de médiateur entre Mikolajczyk et les "Polonais de Lublin". Lorsque la résistance est réprimée et Varsovie réduite en cendres, Staline peut ainsi permettre à ses Polonais de service d'occuper les rouages politiques de ce pays libéré. Inutile de dire que la marge de manœuvre politique de leur Comité restera infime, surtout dans une Europe orientale occupée par l'Armée rouge.

    Staline et de Gaulle

    La France et l'URSS ont développé des relations diplomatiques particulières durant la Seconde Guerre mondiale. Il est à noter qu'avant l'invasion allemande de 1941, l'URSS reconnaissait les gouvernements pro-alliés de Daladier et de Reynaud, tout comme il reconnaîtra celui du maréchal Pétain. A ce moment, la posture diplomatique du Kremlin était d'orienter l'appétit du Reich allemand le plus loin possible des frontières soviétiques. Néanmoins, les relations franco-russes sont plutôt tièdes. Bien que l'ambassadeur vichyste Bergery propose à Molotov de "participer à une Europe remodelée", le ministre soviétique des Affaires étrangères ne croit pas qu'il soit possible de cohabiter dans le même espace géopolitique que l'Allemagne nazie.

    Lorsque l'Allemagne attaque l'URSS, le Kremlin rompt ses relations diplomatiques avec le régime de Vichy, et il fait ses premiers contacts avec les Français libres en Août 1941. Le représentant gaullien en Turquie, Jouve, informe l'ambassadeur soviétique à Ankara que de Gaulle veut ouvrir une légation à Moscou. Le chef des Français libres veut se faire reconnaître par le Kremlin et dialoguer directement avec Staline, plutôt que par les canaux diplomatiques normaux. D'autres contacts s'établissent à Londres via la médiation de l'ambassadeur Maisky; ce dernier croit dans la nécessité d'établir une forme "quelconque" de relations diplomatiques, modelées sur celles qui prévalent entre De Gaulle et le gouvernement britannique. De Gaulle veut agir vite, mais il n'aura pas à attendre longtemps. Le 26 Septembre 1941, Maisky informe De Gaulle que l'URSS le reconnaît comme le chef de la France libre ainsi que de tous ceux qui se rallient à lui "peu importe où ils se trouvent". Ragaillardi, De Gaulle ne perd pas de temps. En Mars 1942, il envoie à Moscou une délégation dirigée par Roger Garreau et le général Petit pour organiser une coopération militaire franco-soviétique. L'initiative française inquiète les Britanniques, car De Gaulle prévoit envoyer en Russie une division française basée en Syrie – Churchill est chatouilleux lorsqu'il s'agit de protéger le Moyen-Orient. Le général se ravise et, pour éviter de froisser Churchill, opte pour l'envoi d'une escadrille – ce sera la genèse de l'Escadrille Normandie-Niémen. Il est évident que l'arrivée de cette unité n'est qu'un geste symbolique, mais les pilotes de chasse français combattent avec bravoure et plusieurs se font abattre. Ceux qui survivent deviennent les chouchous de la propagande soviétique. Trois d'entre eux deviendront Héros de l'URSS. Pour De Gaulle, il s'agit du meilleur exercice de visibilité des Français libres.

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    Pilotes français de l'Escadrille Normandie-Niémen – De retour de patrouille

    La délégation de Garreau à Moscou accorde beaucoup d'importance à l'appui du Kremlin pour la cause de la France libre. Le 23 Mars 1943, il va jusqu'à dire à Molotov que la posture diplomatique des Français libres "n'aurait pas survécue" devant celle des autres alliés en Afrique du Nord, sans l'appui soviétique au moment des conférences de Casablanca et d'Alger... En Juin, c'est l'épineuse question de la reconnaissance du Comité national de libération (CLN) qui va ennuyer les Alliés. Les Britanniques ne veulent pas que Staline reconnaisse le CLN. Staline tergiverse un peu et reconnaît officiellement le CLN gaulliste en Août 1943.

    Un an plus tard, l'URSS reconnaît officiellement le gouvernement provisoire du général De Gaulle, lorsque celui-ci s'installe à Paris. Cette initiative soviétique embarrasse les Anglo-Américains, car elle les oblige à presser le pas et à reconnaître eux-aussi ce nouveau gouvernement français qui veut restaurer la continuité républicaine. De Gaulle sera reconnaissant pour l'appui diplomatique du Kremlin, et il va à Moscou en Décembre 1944 pour rencontrer Staline. De Gaulle confirme à Staline qu'il est irrité par la position dominante des Américains dans la conduite de la guerre et dans leur interférence devant les actions de son nouveau gouvernement. Mais cette fois, De Gaulle va goûter au réalisme stalinien. Il ne faut pas oublier que la France libre (avec son grouillant parti communiste) intéresse Staline que dans la mesure où elle peut mener un effort de guerre contre l'occupant allemand. Une France libérée ne l'intéresse plus.  Staline dit à De Gaulle que sa priorité est d'achever l'Allemagne nazie avec l'aide des Anglo-Américains le plus rapidement possible. Le maître du Kremlin affirme que les communistes français doivent dès lors se subordonner à l'autorité du gouvernement De Gaulle. De ce fait, Staline ordonne au chef du PCF, Maurice Thorez, de dissoudre ses réseaux de résistance. Les propos et gestes de Staline plaisent à De Gaulle qui se voit à la fois confirmé comme chef d'État et allié de l'URSS. Les intérêts nationaux des deux pays sont ainsi préservés. Durant la visite du général à Moscou, c'est un Staline un peu amusé qui dit à De Gaulle, à la blague, de "ne pas tuer Thorez" – du moins "pas pour l'instant"… De Gaulle s'aperçoit très vite que la France ne compte plus comme acteur européen, car les événements diplomatiques et militaires se jouent hors de sa cour.  Durant l'année 1945, Staline ne rencontra plus De Gaulle, au grand désappointement de celui-ci. Il sait que la France est un allié insignifiant, tant sur le plan militaire que politique. Néanmoins, Staline cherchera à utiliser De Gaulle comme d'un outil pour semer la zizanie entre les Brits et les Américains – la zizanie n'a aucun secret pour le général – dans des dossiers frontaliers, comme celui de la Pologne. De Gaulle sera perdant dans l'arène du marchandage diplomatique. D'une part, il essaie d'amener les Anglo-Américains à forcer la main de Staline pour rattacher la Rhénanie. D'autre part, en refusant de reconnaître le Comité de Lublin comme la seule autorité légale polonaise, De Gaulle se fait dire non par Staline dans le dossier de l'annexion rhénane. Le ton est sec entre les diplomates, et les négociations sont dures, comme en témoigne les notes du ministre Bidault: Ça manque d'élégance, ça manque de courtoisie. C'est un régime brutal, inhumain, écrit-il. La France et l'URSS ne se contenteront que de bricoler un traité franco-soviétique semblable au Pacte anglo-russe de 1942.

    Une population éprouvée

    Aucun pays belligérant de la Seconde Guerre mondiale n'a autant souffert que l'URSS. La population soviétique a subi le malstrom des offensives et contre-offensives militaires des deux camps parce qu'elle habitait dans la zone des combats. Durant plus de deux ans et demi, les citadins et ruraux habitant les secteurs administrés par la Wehrmacht souffrent des affres de la faim et de la maladie, surtout à cause de la sévérité du rationnement et/ou du manque de nourriture. Comme si cela n'était pas suffisant, le froid mordant de l'hiver russe a été un élément supplémentaire de l'augmentation des décès dans la population civile. Celle-ci manque également de nombreux produits de base, ainsi que du savon et des médicaments. La Russie d'Europe en proie à la famine endémique perdra plusieurs millions de civils entre 1941-43, et cela sans aucune cruauté gratuite de la part des occupants allemands. En plus de mourir de faim et de froid, la population soviétique dans les zones occupées subit les politiques de répression et de déportation de sa main-d'œuvre vers le Reich. Environ 10 millions de civils soviétiques (Russes, Biélorusses, Baltes, et Ukrainiens) seront astreints aux travaux forcés dans les chantiers, mines et industries allemandes, et sont détenus dans des conditions abjectes. Sur chaque centaine de civils soviétiques contraints de travailler, une quinzaine seulement retourneront chez eux après la guerre. Fait à noter, cette proportion sera encore plus faible chez les prisonniers de guerre: sur chaque centaine de prisonniers capturés en 1941-2, seulement trois retournent à la maison en 1945.

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    Des prisonniers soviétiques attendent d'être déportés – Les Allemands en retraite obligent les civils à partir avec eux

    Lorsque les Allemands débutent leurs premières retraites stratégiques à l'automne 1943, ils appliquent la directive de la désertification des zones préalablement occupées par leurs forces armées; c'est l'application inversée de la politique de la terre brûlée de Staline en 1941. L'ordre hitlérien est très simple: il ne faut laisser que des ruines aux Soviétiques – tout ce qui peut servir à l'ennemi doit être détruit. Cela s'applique également aux civils qui habitent dans les villages qui sont sur le chemin de la retraite allemande: Ils doivent accompagner les unités de la Wehrmacht, sous peine d'être massacrés. Cette politique coûtera la vie à des centaines de milliers de civils soviétiques.

    Le sort du village de Pogoreloye Gorodishche illustre cette politique de désertification. Une grande partie de la population ne veut pas partir et elle est fusillée.

  • L'autre partie a été déportée en Allemagne comme main-d'œuvre servile.
  • La majorité des maisons et isbas ont été incendiées.
  • Les puits d'eau potable ont été souillés au mazout ou au purin.
  • La Wehrmacht généralise cette politique de faire le vide devant les contre-offensives soviétiques, et cela avant même les grandes batailles de l'été 1943. Évidemment, ce sont les civils qui paient le prix fort. Selon un rapport de la Stavka publié le 7 Avril, les Allemands ont littéralement nettoyé une zone conquise à l'Ouest de Moscou en déportant, fusillant et violant des dizaines de milliers de civils russes et affamant à mort un très grand nombre de soldats faits prisonniers. La plupart de ces exactions ont été conduites par la Wehrmacht, et non pas par les SS ou le SD. Plusieurs villes conquises ont été déclarées "inutiles" par les autorités d'occupation et détruites; leurs populations ont été déportées en Allemagne:

  • A Viazma, il ne reste que 51 immeubles sur 5500.
  • A Gzhatsk, 300 sur 1600.
  • A Rzhev, 495 sur 5443.
  • Cette répression sauvage dirigée contre les civils ne se limite pas qu'aux villes; car, 137 villages sur 248 ont été incendiés dans la région rurale de Sychevka. La Stavka affirme que le grand responsable de cette politique de nettoyage est le général Model, qui commandait la 9ème Armée allemande. Cet épisode n'est qu'un parmi tant d'autres dans le répertoire des atrocités et des excès commis par les Allemands dans cette Russie en guerre.

    Une occupation criminelle

    Le régime nazi n'aura pas plus de succès dans l'occupation de ses territoires conquis en Russie qu'en Ukraine. Il ne fait aucun effort pour rechercher des complicités locales qui lui permettrait de mettre à profit les acquis matériels et politiques de ses conquêtes. Conquérir un "espace vital" n'est pas suffisant, car un conquérant doit non seulement vaincre, mais aussi convaincre: il doit se mettre au service de ses populations conquises en présentant son occupation comme une alternative idéologique porteuse d'espoir. Au lieu de se gagner les populations slaves, le Reich allemand se les aliènent en prenant tout sans rien donner. Cette incapacité d'adaptation du nazisme et son insensibilité aux griefs des conquis expliquent sa gaucherie et son recours aux atrocités. En gros, les crimes nazis en URSS se recoupent en six éléments.

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    Smolensk: que faire avec eux? – Se réinstaller dans des immeubles en ruines

    Le premier élément est le mépris affiché pour les conquis. L'attitude allemande dans les zones conquises vise à dénigrer le vaincu et à lui enlever toute dignité, surtout s'il n'est pas utile à l'économie du Reich. Les nazis considèrent que le Slave est un "sous-humain" (untermensch) qui ne doit son existence qu'à ses maîtres germaniques. Cette approche est illustrée par les instructions du maréchal Von Reichenau en 1941 sur la conduite de la Wehrmacht dans les opérations militaires en URSS, de même que par celles de Himmler dans son discours de Poznan, où il affirme sa complète indifférence devant la mort "de 10,000 femmes russes contraintes à s'épuiser dans des travaux forcés". Et que dire des propos de Goering et d'Hitler qui affirment que ce n'est pas la responsabilité du Reich "de nourrir 30 millions de Russes conquis" et encore moins le million de prisonniers de guerre soviétiques. Il sera ainsi impossible pour le conquérant de se gagner l'appui et l'estime des conquis. Malgré le fait que certains nazis (comme Rosenberg) font la distinction entre leurs ennemis russes et les nationalités "protégées" du Reich – comme les Ukrainiens et les Baltes – la plupart des gauleiters (comme Koch et Terboven) appliquent aveuglément et avec zèle la férule nazie parce que les conquis ne sont pas autre chose à leurs yeux que de la marchandise.

    Le second élément est le caractère odieux des ordres répressifs. Une occupation militaire s'accompagne toujours "d'avis" aux conquis et de restrictions clairement établies qui sont punissables par des mesures répressives. Dans le cas du conflit germano-soviétique, les ordres répressifs seront d'une très grande dureté à l'égard des populations civiles. Ils visent trois objectifs:

  • Décapiter le régime politique en zone conquise.
  • Neutraliser toute velléité de résistance armée.
  • Purger la société conquise de ses éléments jugés "disparates" et "asociaux".
  • Le premier objectif permet d'établir les assises militaires et politiques de l'autorité occupante; le second cherche à éliminer toute activité armée dirigée contre les occupants – tout en intimidant la population conquise; et le troisième veut homogénéiser le troupeau des conquis par une politique d'extermination sélective de ses éléments raciaux considérés comme indésirables dirigé contre les cadres du PCUS, en particulier des commissaires politiques. Ainsi, ces derniers ne sont pas considérés comme des prisonniers de guerre, et seront abattus sur-le-champ. Bien que l'OKH ait exprimé son malaise, voire son dégoût face à cet ordre, des généraux l'ont parfois appliqué. En revanche, un autre ordre spécial, appelé Kugel, est respecté à la lettre par la Wehrmacht; il autorise les officiers allemands à tuer tous les prisonniers de guerre russes qui essaient de s'évader ou de s'organiser clandestinement dans les camps.

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    Civils russes exécutés – Heinrich "Gestapo" Muller

    Hitler ordonne également d'instituer une politique visant à affamer délibérément la population soviétique dans les zones conquises. Elle est appliquée conjointement par l'armée et le parti, c'est-à-dire la Wehrmacht et le Bureau central de la Sécurité du Reich (ou RSHA). Ses responsables sont le général Reinecke – surnommé le "petit Keitel" – qui dirige le Bureau de l'Armée en Russie au sein de l'OKW, et le général de SS Muller – surnommé "Gestapo Muller" – qui gère l'application de la politique nazie en URSS au sein du RSHA. Si les Russes ont moins de nourriture, ils seront forcément plus dociles, affirme Reinecke. Ce dernier stipule que les prisonniers soviétiques sont différents des autres ennemis du Reich et ils doivent être traités "autrement". Selon lui, les gardiens allemands (et ukrainiens) des camps de prisonniers devraient être munis de fouets et avoir la gâchette facile. La dureté dans le propos et le geste ne sont pas que le seul fait des nazis. Étonnamment, le maréchal Von Manstein – un militaire professionnel très compétent et réputé pour tenir tête à Hitler – émet une directive étonnante à forte teneur idéologique au début de 1942: le système judéo-bolchevique doit être exterminé. Le soldat allemand devient désormais le porte-étendard d'un concept racial. La situation alimentaire nous oblige à nourrir nos unités à même les maigres ressources disponibles sur place. Ce n'est pas facile, car le ravitaillement ne suit pas. Cela signifie qu'une grande partie de la population urbaine soviétique devra être affamée. Aucune nourriture ne devra être fournie aux prisonniers de guerre et aux civils, à moins qu'ils ne soient au service de la Wehrmacht. Pourtant, ce maréchal n'est pas membre du Parti nazi, mais un des cadres seniors d'une armée nationale. N'importe quel observateur averti pourrait lui demander de quoi il se mêle.

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    Russes raflés et déportés en Allemagne – Kiev: des femmes consternées

    Le troisième élément fut l'échelle des déportations. Comme ailleurs en Europe occupée, les autorités allemandes d'occupation en URSS déportent un grand nombre de conquis vers le Reich. Les historiens s'accordent pour affirmer que 3 millions de Russes, Ukrainiens et de Biélorusses ont été déportés comme main-d'œuvre servile, et qu'ils ont été traités plus durement que tous les autres civils conquis astreints aux travaux forcés. Cette politique de déportation se voulait à la fois comme un moyen de vider des zones dites "à risque" pour l'occupant, et de maintenir l'ordre public. Les résultats seront mitigés. Une partie de la population devient apathique et engourdie face à leurs occupants, et l'autre pratique soit une résistance passive ou active. Nous savons que la férule allemande en URSS a produit de nombreux excès de la part des autorités occupantes. Certains sont accidentels parce qu'ils sont causés par le relâchement de la discipline dans certaines unités dites "au repos" à l'arrière du front (voir dossier Résistance et répressions – URSS). D'autres sont délibérés car ils sont le produit de l'application d'une politique de tolérance zéro à l'égard des "sous-humains". Chaque ville importante conquise abrite son QG de la Gestapo. Les arrestations sont nombreuses. A défaut de se rallier une population, l'occupant essaie de la tenir en laisse:

  • Il prend des otages pour garantir la sécurité d'un périmètre local.
  • Il commet des atrocités sur les civils mis en "détention préventive".
  • Il exécute les détenus dans ses prisons surpeuplées, en cas de repli ou de retraite.
  • Le sort des Juifs

    En URSS, les Allemands raflent et exécutent tous les Juifs dans les zones conquises. La plupart de ces meurtres ont été ordonnés par le RSHA; ils sont commis par les SS et le SD de Himmler qui mettent sur pieds des groupes d'extermination – ou Einsatzgruppen (photo ci-contre). Néanmoins, ces derniers ne sont pas les seuls exécutants des massacres; la Wehrmacht s'est elle-aussi compromis dans les rafles, l'internement, le transport, et parfois de l'exécution de populations juives en URSS. La raison étant que Himmler ne disposait pas d'effectifs et d'une logistique suffisante pour commettre de grands massacres. Cependant, la plupart des maréchaux et généraux de la Wehrmacht affirmeront après la guerre qu'ils n'ont "jamais entendu parler" de grands massacres en URSS. Ont-ils oublié qu'ils ont été commis dans leurs zones d'opération, parfois sous leurs nez? Ont-ils même oublié leur propre implication dans le massacre de Kiev en 1941? Assurément, l'armée de terre est loin d'être un agneau sans tache dans les atrocités commises durant la guerre à l'Est. Lorsque nous parlons du conflit germano-soviétique, il y a un mythe qu'il faut dégonfler: celui du SS allemand brutal versus le gentil soldat de la Wehrmacht, comme l'explique l'historien Audet (ci-contre à droite). Beaucoup de prisonniers juifs étaient détenus dans des enclos de transit gérés par l'armée de terre, et les officiers ne savaient pas trop quoi en faire. Lorsque les trains n'étaient pas disponibles pour déporter les Juifs soviétiques vers les camps de la mort en Pologne, la Wehrmacht livrait ses prisonniers aux SS et au SD ou faisait le sale travail elle-même, sur place. Ce sont les cheminots de la Wehrmacht qui acheminent la chambre à gaz sur rails des SS qui a tué 7000 Juifs à Krasnodar.

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    Le massacre de Babi Yar – Requiem pour un massacre...

    Ce sont les soldats allemands qui ont liquidé quelques centaines de Juifs et de prisonniers de guerre soviétiques lors de la retraite de Crimée. De nombreux prisonniers ont péri dans des chambre à gaz mobiles sur camions. Ailleurs, les einsatzgruppen de Himmler raflent, pendent et fusillent 2000 Juifs en Estonie, 16,000 en Ukraine, et 9000 en Biélorussie en six mois d'opérations; ils seront à l'œuvre pour commettre leurs bassesses jusqu'à l'automne 1944. Pour tenter "d'effacer leurs crimes", les Einsatzgruppen reçoivent l'ordre de déterrer les gens qu'ils ont massacrés quelques années plus tôt afin de brûler les corps – une tâche difficile à accomplir car les contre-offensives soviétiques vers l'Ouest se rapprochent des zones où les massacres avaient été commis... Ce "nettoyage" ne passait pas inaperçu chez les villageois russes encore autorisés à demeurer à proximité des charniers: les fumées et la puanteur leur étaient difficilement supportables.

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    Des Juifs attendent le train qui les déporteront vers la mort – Un des nombreuses chambres à gaz mobiles

    Cette politique de négligence criminelle indifférente voire de génocide à l'égard des populations conquises n'a produit aucun résultat concret au bénéfice du régime nazi, si ce n'est que de permettre à sa machine de guerre de tourner pendant quelques années. Pour ces gens, l'Allemagne n'aura été que la brute de passage – mais quel passage! – et non pas la libératrice soi-disant bienveillante qui les auraient affranchis du despotisme stalinien. Elle n'aura réussi qu'à faire l'unanimité contre le nazisme et l'Allemagne.

    Orel occupée

    Cette grande ville soviétique de 114,000 habitants fut occupée par la Wehrmacht au début d'Octobre 1941 jusqu'en Août 1943. Elle a été prise par les chars du général Guderian alors en route pour Moscou, et sera placé sous commandement militaire plutôt que de celui d'un gauleiter. Orel devient rapidement une base arrière pour cantonner des troupes et concentrer des effectifs pour des attaques dirigées soit contre Moscou ou vers le sud. Elle est desservie par un éseau ferroviaire important rapidement contrôlé par les Allemands. A partir de l'été 1942, des cantonnements sont érigés en périphérie ouest d'Orel, de même que dans certains quartiers de la ville qui ont été vidés de leurs habitants russes. Plusieurs usines deviendront des centres d'entretien et de raccommodage pour les blindés et camions allemands, et elles seront quelques fois bombardées par l'aviation soviétique. Les Allemands ont également érigé un camp de prisonniers important dans la périphérie nord-ouest d'Orel. La Gestapo établit son QG régional au centre ville et gère le stalag et les prisons.

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    Soldats allemands à Orel – Le tableau intitulé mère d'un partisan

    Le fourmillement d'activités militaires a fait en sorte que les Allemands ont négligé de ravitailler en vivres la population d'Orel. Le résultat a été catastrophique; plus de 15,000 civils russes mourront de faim durant le rude hiver 1941-42, et les habitants d'Orel sont astreints à une diète sévère analogue à celle des assiégés de Leningrad (voir dossier du même nom). Les gens doivent se contenter de 7 onces de pain par jour durant ce terrible hiver, à condition de travailler pour les Allemands. Il faudra attendre la fin du printemps avant que des denrées soient distribuées aux civils russes. Durant l'automne 1942, Orel abrite le centre de commandement qui coordonne la lutte contre les bandes de partisans qui opèrent dans la région boisée de Briansk. Les habitants d'Orel observent de leurs fenêtres les partisans prisonniers qui sont amenés par camions dans les geôles de la Gestapo, et se font lever de leurs lits par les salves matinales des einsatzgruppen qui fusillent ces détenus. A l'occasion, des commissaires politiques capturés et des leaders de partisans sont pendus publiquement au square central de la ville. L'autorité militaire allemande d'occupation installe un maire russe pour diriger la ville, de même que d'anciens propriétaires fonciers anticommunistes pour servir comme conseillers et édiles municipaux. Les habitants d'Orel n'ont que mépris pour ces "Russes blancs" qui prétendent les représenter mais qui "lèchent les bottes" de leurs maîtres, en espérant obtenir des privilèges qu'ils n'auront pas. La Wehrmacht encourage le retour d'une petite activité commerciale privée, mais la rareté des ressources à vendre ou à échanger sur le marché libre l'empêche de prendre son essor. Les cinémas (soldatenkino) sont réservés aux permissionnaires de la Wehrmacht. Les écoles sont presque toutes fermées, et la population désœuvrée attend des consignes qui tardent à venir. En ville, la contestation est impossible à cause de l'énormité des effectifs allemands. Elle survit surtout via le marché noir; mais, tout trafiquant pris en flagrant délit est fusillé. La dureté de la férule nazie pousse des milliers de jeunes d'Orel à fuir la ville pour se joindre aux partisans. Ironiquement, un grand nombre d'entre eux seront capturés et ramenés à Orel pour y être torturés et fusillés. En tout, 12,000 civils et partisans faits prisonniers originaires d'Orel seront exécutés.

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    Un partisan soviétique est ramené à Orel – Des Russes renseignent les Allemands

    Le comportement politique des Allemands à Orel se caractérise par son incohérence. La Wehrmacht essaie de se gagner la population civile en rouvrant les églises d'Orel qui étaient fermées depuis plus de quinze ans. Cela fait partie des ses efforts pour saper le communisme. Les fonctionnaires nazis de la Gestapo redoutent une telle initiative, de crainte qu'une partie de la population en profite pour se réunir et conspirer contre l'occupation. Fait à noter, la réouverture des églises permet aux civils russes de développer des groupes d'entraide à la fois pour se nourrir, se vêtir, et aider les plus démunis. Ces groupes essaient également de faire ce qu'ils peuvent pour aider les prisonniers de guerre détenus dans le grand stalag. Les églises deviennent rapidement des centres de "conscience nationale" – exactement ce que craingnait la Gestapo. Ses fonctionnaires, de même que les Einsatzgruppen affirment qu'aucun effort ne doit être fait pour conscientiser les "sous-hommes". Qui plus est, les assemblées dans les églises ne sont pas sures, car dans la foule, les agents de la Gestapo et du Renseignement soviétique se pilent parfois sur les pieds… L'autorité allemande d'occupation cherche également à trouver des prêtres orthodoxes qui veulent collaborer avec eux pour "rééduquer" les Russes. Mais il y a problème, car Orel n'a aucun évêché, ce qui signifie que personne ne peut parler au nom du clergé. De surcroît, de nombreux religieux deviennent des partisans armés dont l'action est reconnue par l'Armée rouge.

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    Un pope partisan est décoré par un officier – Partisans aux aguets

    Les Allemands recrutent un fonctionnaire anticommuniste du nom de Konstantinov; ce dernier est chargé d'être à la fois l'oreille et la courroie de transmission de l'autorité allemande chez les prêtres orthodoxes. Il demande au clergé d'Orel de renier l'autorité du métropolite de Moscou au profit du métropolite de Berlin, Serafim. Son initiative ne sera pas couronnée de succès: des prêtres seront arrêtés, accusés de "sympathies soviétiques" puis torturés; d'autres vont fuir chez les partisans ou demeurer imperturbables aux demandes de Konstantinov.

    Les Allemands permettent même à quelques centaines de prisonniers de guerre d'assister sous escorte à la messe pascale d'Avril 1943, ce qui fait la joie des habitants d'Orel. Celle-ci s'empresse de leur offrir des vêtements, un peu de nourriture, et des petits cadeaux. Cependant, cette initiative ne créera aucun mouvement de sympathie populaire à l'égard des occupants. A quoi peut rimer cette ouverture des Allemands aux lieux de culte pour se gagner une population quand celle-ci crève de faim?

    Chaque occupation militaire d'un lieu particulier amène son lot de collaborateurs originaux. Ces aventuriers et "wannabees" russes croient qu'ils ont un rôle à jouer dans la germanisation de l'URSS, au moment où la victoire allemande semble certaine. À Orel, un Russe mystique qui se fait appeler Okthan accepte d'être le prêcheur de service pour l'autorité occupante. Ce personnage sait attirer les gens, et les Allemands obligent les enseignants au chômage à venir écouter ses discours dits de "rééducation pédagogique". Okthan reprend grossièrement les clichés nazis qui affirment que la véritable place du Russe dans les zones conquises est celui de subordonné docile: de par sa nature, le Russe n'est pas créateur ou novateur et sa destiné est d'obéir aux ordres. Okthan affirme à des auditeurs aussi engourdis qu'affamés que c'est merveilleux d'être un Aryen, car Wagner est le plus grand compositeur de tous les temps. Inutile de dire que les enseignants russes ne se sont pas pressés pour venir l'écouter; ceux qui l'ont fait ont rapidement été arrêtés et emprisonnés. Toujours à cours de main-d'œuvre servile, l'autorité allemande d'occupation déporte plus de 25,000 habitants d'Orel vers le Reich; moins de 3000 rentreront chez eux après la guerre. Le reste de la population demeure assujetti à un couvre-feu et reçoit une dotation minimale de denrées pour survivre. Orel accueillera d'énormes renforts allemands au milieu du printemps 1943, tous alloués à la 9ème Armée du général Model. La Luftwaffe aménage également quelques terrains terreux pour ses escadrilles de chasse et d'attaque au sol, en prévision de la bataille pour le saillant de Koursk (voir opérations 1943 – Citadelle). Les préparatifs militaires près d'Orel étaient tels qu'il devenait impossible pour les civils russes de sortir ou d'entrer dans la ville. La Wehrmacht a étalé plusieurs champs de mines en lignées successives; ils étaient destinés à engluer et stopper l'élan de l'infanterie et des chars soviétiques. Plus sérieux encore pour la population d'Orel étaient les préparatifs offensifs de l'Armée rouge qui, cette fois visaient directement la ville. Depuis plus de deux ans, la Stavka avait évité de bombarder fréquemment Orel de crainte de causer les pertes importantes chez les civils. Mais à certains endroits à l'Est d'Orel, la densité de l'artillerie soviétique serait dix fois supérieure à celle déployée devant Verdun en 1916. De surcroît, les Soviétiques craignaient que les Allemands se vengent indûment en massacrant les prisonniers russe détenus dans le stalag local...

    Août 1943

    La bataille de Koursk durait depuis plus de 50 jours, et la situation militaire devenait de plus en plus désespérée pour les Allemands. Lorsque l'Armée rouge lance sa contre-attaque massive en Août, la Wehrmacht – exténuée par un mois de combats incessants dans le saillant de Koursk – sait qu'elle ne pourra pas arrêter la ruée soviétique. Pis encore, les conditions de vie deviennent précaires pour la population d'Orel, car les tirs d'artillerie et les raids aériens soviétiques font plusieurs milliers de morts et de blessés chez les civils. Les hôpitaux sont débordés, et la plupart ont été réquisitionnés par les Allemands pour soigner leurs blessés parqués comme des bestiaux. Les hôpitaux qui soignent les Russes manquent de tout, y compris des pommades et des solutés nécessaires pour stabiliser la condition des blessés. Les médecins d'Orel se plaignent du manque de fournitures médicales auprès du général Model qui les envoient paître: on a d'autres chats à fouetter, vous savez, alors dégagez! Des chirurgiens russes trop insistants sont fusillés illico.

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    Affiche soviétique: "Dégage, racaille fasciste!!" – L'Armée rouge contre-attaque – Les Allemands se replient

    Le 2 Août, Model doit replier sa 9ème Armée d'Orel et de sa région pour éviter son encerclement. L'autorité allemande d'occupation ordonne la "désertification" de la ville et de ses alentours, afin de multiplier les obstacles devant les progressions soviétiques. Le centre-ville d'Orel est dynamité: 2800 Russes périrent. Les fonctionnaires nazis plient bagage eux aussi, et ils prennent soin d'ordonner à leurs Einzatsgruppen de liquider tous les détenus qui croupissent dans les sept prisons surchargées de la ville: environ 5000 sont exécutés; certains dans leurs cellules, et les autres d'une balle dans la nuque aux pieds de fosses communes hâtivement creusées alors que gronde la canonnade soviétique. Les victimes seront identifiées par la population locale (ci-contre) Plus de 300 chars éclopés mais récupérables sont rapidement évacués par le rail, et une centaine d'autres ont été abandonnés sur place et détruits durant la retraite précipitée. L'unité du SD qui gardait le stalag fila à l'anglaise en laissant les détenus à eux-mêmes. Le maire russe pro-allemand, et les collabos locaux quittent Orel avec la Wehrmacht.

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    Fantassins russes à l'assaut dans les champs de mines allemands – Les habitants d'Orel et leurs libérateurs

    En fait, les Allemands ont quitté Orel trop rapidement pour la détruire, au grand soulagement de ses habitants qui acceuillent avec enthousiasme l'arrivée des troupes soviétiques. Celles-ci entrent dans la ville le 5 Août, et constatent que le quart de la ville a été détruite, surtout par leur artillerie. L'Armée rouge – dont les unités blindées sont embourbées dans les champs de mines – ne peut empêcher les Allemands de désertifier la petite ville voisine de Mtsensk, ainsi que de nombreux villages ponctuant la retraite de la Wehrmacht. Les civils russes qui refusent de partir avec les Allemands sont massacrés sur place. Il faudra plusieurs mois avant que la population d'Orel retrouve une apparence de vie normale. Bien que son approvisionnement en vivres et en soins médicaux est assuré par l'Armée rouge, la ville doit être débarrassée de nombreux traquenards explosifs laissés par les Allemands durant leur retraite. Une soixantaine de civils perdent la vie à cause de ces engins. Mais la hantise des habitants demeure les champs de mines qui ceinturent la ville. A certains endroits, il y a jusqu'à 160 mines par chaque 100 mètres carrés de terrain. Les gens hurlent non seulement de douleur devant la perte d'un proche, mais aussi d'impatience; car, la contre-offensive soviétique retarde l'acheminement d'équipes de démineurs pour éradiquer ce fléau.

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    Les Allemands "désertifient" dans leur retraite tout ce qui peut être utile aux Russes

    Odessa: une exception

    Dans cette URSS en guerre, le sort de la ville d'Odessa est d'un cas d'exception, car cette grande ville de la Russie méridionale a été occupée par la Roumanie et non par l'Allemagne – sauf durant les trois derniers mois de son occupation. Hitler a remercié son allié roumain pour sa collaboration militaire contre l'URSS en lui donnant un grand territoire au sud de l'Ukraine entre la Bessarabie et le fleuve Bug. Les troupes roumaines du général Potopianu entrent à Odessa au début de l'automne 1941 et y installent une autorité d'occupation qui va demeurer en fonction jusqu'en Janvier 1944. Cette administration doit composer avec les différentes réalités d'Odessa:

  • Une ville cosmopolite – Ukrainiens, Russes, Moldaves, Grecs, Arméniens, et Juifs.
  • Une petite minorité allemande – qui habite surtout la campagne villageoise.
  • Une identité urbaine extravertie – fondée sur ce pluralisme culturel dynamique.
  • Une tradition commerciale – à la fois légitime et illégitime qui louche le banditisme.
  • Conséquemment, l'occupation du territoire annexé et de la ville d'Odessa aura son style particulier. A la différence des villes soviétiques conquises par les Allemands, Odessa n'a pas été partiellement évacuée, si bien que les troupes roumaines découvrent une ville très populeuse – avec tous les problèmes que doivent gérer des conquérants. Le premier gouverneur roumain d'Odessa est le professeur Alexeanu, et il établit ses bureaux dans le palais Vorontzov. Son chef de cabinet est Cherkavsky, un administrateur biélorusse compétent. Cependant, tous les autres fonctionnaires d'Alexeanu sont roumains. Le but de l'autorité d'occupation roumaine est de transformer Odessa en un second Bucarest et, surtout, de ne pas s'aliéner la population conquise. Elle considère que la Transnistrie fait partie de la Roumanie, et ses habitants comme de futurs citoyens roumains.  De ce fait, la grande partie de la population d'Odessa ne sera pas déportée en Allemagne pour y travailler de force. Elle ne sera pas conscrite dans l'armée roumaine, car jugée pas fiable militairement. Elle peut bénéficier d'une économie semi-controlée qui ne nécessite pas l'établissement du rationnement. Les habitants d'Odessa peuvent fréquenter les marchés, restaurants, l'Opéra, et même les hôtels – pour ceux qui ont les moyens de payer. Le prix des aliments demeure inchangé sous l'occupation roumaine. Les gens sont restreints dans leur liberté de mouvement, mais peuvent continuer à fréquenter les écoles et l'université locale; l'enseignement de la langue roumaine devient obligatoire, mais les écoliers peuvent continuer d'apprendre le russe.

    Les Roumains ouvrent les églises à la population d'Odessa, à la condition que le clergé orthodoxe rompe publiquement ses liens avec le Patriarche de Moscou et Staline, afin d'accepter l'autorité du métropolite d'Odessa, Nikodim. Cela ne se fera pas sans douleur, car une partie du clergé de Transnistrie refuse de couper les ponts avec Moscou. Plusieurs prêtres seront arrêtés, et d'autres obligés de fuir dans la clandestinité.  Fait à noter, la conséquence de cette politique d'ouverture et de tolérance d'un occupant à l'égard de ses conquis ne s'est pas traduite par une sympathie effrénée, ni même par une collaboration affichée. En revanche, elle a surtout réduit les incidents armés dans la ville et la zone conquise. Mis à part quelques lancers de grenades et certains cas de "sniping" par des partisans pro-soviétiques, la Transnistrie restera calme jusqu'à l'intervention allemande de 1944.  Les habitants d'Odessa et de cette Transnistrie se contentent majoritairement d'une sage occupation roumaine. Ils ne prennent pas au sérieux le concept de Transnistrie, tout comme les Allemands. La chute de Stalingrad et le tournant militaire de Koursk lui enlèvent toute crédibilité, car la Crimée voisine deviendra un cul-de-sac impossible à défendre pour la Wehrmacht. Les habitants d'Odessa savent très bien que la reconquête de la Crimée signifie la reprise de leur ville par l'Armée rouge. L'attentisme serein demeure de mise.

    La Transnistrie est organisée en 13 districts contrôlés chacun par un préfet roumain. Le maire d'Odessa est limogé et remplacé par un Roumain, Pintia. Les habitants, eux, sont contrôléspar une police locale épurée considérée comme "acquise" aux Roumains et modelée sur la milice soviétique d'avant-guerre; elle est dirigée par des policiers roumains. De surcroît, la police secrète d'État roumaine – la Siguranza – fait office de garantie politique à la fois pour le gouvernement roumain d'Antonescu et de son endosseur hitlérien. L'Allemagne nazie ne se préoccupe que très peu de l'occupation d'Odessa et de la Transnistrie, car cette zone n'est pas une priorité stratégique pour l'OKW, et parce que la Siguranza roumaine fait la chasse aux Juifs selon l'esprit des lois nazies de Nuremberg. Les rafles et exécutions de Juifs soviétiques par les Roumains seront le seul épisode tragique de l'occupation d'Odessa jusqu'au début de 1944. Il y avait environ 150,000 Juifs à Odessa en Juin 1941, mais les ¾ d'entre eux ont réussi à fuir en mer avec l'Armée rouge. En revanche, la Siguranza rafle 40,000 Juifs d'Odessa et les exécutent. Contrairement à la Gestapo allemande, la Siguranza était une organisation très corrompue et il était possible pour un Juif d'acheter sa survie en présentant des "papiers aryens" – ce qui permettait de quitter la Transnistrie pour la Roumanie ou un pays des Balkans.

    L'effet Badoglio

    La capitulation italienne de Septembre 1943 va sceller le sort des autorités roumaines d'occupation à Odessa. La défection de l'Italie fait craindre le pire pour Hitler, car le Führer redoute une défection de la Roumanie qui conduirait à la fragilisation de ses défenses en Russie méridionale. Les contre-offensives soviétiques de l'été 1943 inquiètent les occupants roumains de la Transnistrie et d'Odessa qui craignent de perdre leur mainmise dans cette région. Pour temporiser avec l'Allemagne, la Roumanie accepte de remplacer le gouverneur Alexeanu par le général Potopianu. L'armée roumaine resserre son emprise sur les habitants d'Odessa, ce qui conduit à certaines violences et à un regain de la résistance armée. Les partisans pro-soviétiques essaient de s'organiser dans les catacombes sous la ville. Le 28 Janvier, la Wehrmacht occupe la Transnistrie ainsi que la ville d'Odessa, et l'autorité roumaine est progressivement remplacée par une administration allemande. Dans la tête des généraux allemands, il n'y a plus de Transnistrie ni même de présence roumaine, car ils redoutent toujours la défection de leur allié. Les Allemands contrôlent toutes les routes maritimes et aériennes, de même que les voies ferrées. En Mars, l'autorité allemande d'occupation limoge le maire Pintia et le remplace par un collabo russe du nom de Petushkov; mais en fait, c'est un officier allemand qui gère son bureau. Entre-temps, les unités roumaines commencent à quitter Odessa pour se replier dans leur pays. L'occupation allemande d'Odessa sera courte, mais ponctuée de frictions et de heurts. Contrairement au climat serein qui a caractérisé la présence roumaine, ce n'est pas le grand amour entre les occupants allemands et la population de la ville. Il n'y aura pas plus de collaboration entre la Wehrmacht et les soldats roumains qui constatent que le vent a tourné contre l'Allemagne. En fait, la présence allemande déstabilise la vie des conquis: Le rationnement est institué.

  • Le prix des aliments monte.
  • Des otages sont détenus pour inciter la population au calme.
  • Impossible désormais d'acheter de la confiture à 20 roubles ou du pain frais à 10 roubles. Le prix des vêtements de base et de la lingerie fine passe de 25 à 300 roubles ($12.00 cdn d'aujourd'hui). Le marché noir et le gangstérisme s'accroissent. Bien que la coopération prudente des édiles d'Odessa avec les occupants roumains ne se limite qu'à quelques trafics commerciaux, elle cesse dès l'intervention allemande. La nouvelle autorité nazie démet le chef de la police locale et renvoie tous les cadres roumains pour les remplacer par des prévôts de la Wehrmacht. Elle recrute des auxiliaires chez les villageois d'origine allemande, et ceux-ci affirmeront leur autorité sur les habitants d'Odessa avec une grande arrogance. Un couvre-feu est imposé. Pis encore, la Gestapo installe ses pénates et la ville sombre dans un climat de terreur.

    Pour parer à une attaque de l'Armée rouge, la Wehrmacht établit quelques défenses autour d'Odessa, mais elles s'avéreront insuffisantes. Les élévateurs à grains et le port sont minés, et les prévôts interdisent l'accès des habitants aux plages pour se baigner. Une résistance locale autant pro-soviétique que mafieuse fait quelques coups de main sur des cantonnements allemands, tuant quelques dizaines de soldats. Les Allemands dispersent aisément leurs adversaires irréguliers. En fait, la Wehrmacht avait d'autres soucis que de traquer les partisans. L'Armée rouge s'apprête à chasser les Allemands de l'Ukraine, de la soit-disante Transnistrie, et même de la Roumanie. Le 2 Avril, les armées fortement mécanisées du 2ème Front ukrainien commandé par le maréchal Koniev lancent leurs assauts aéroterrestres. La Wehrmacht n'a d'autre choix que d'évacuer Odessa et sa région limitrophe pour éviter l'encerclement. Les minorités allemandes habitant les villages de la région doivent accompagner les soldats en retraite.

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    L'Armée rouge entre à Odessa – Et après, on va où?

    La retraite allemande se déroule sous le feu constant de l'artillerie autopropulsée et des avions soviétiques. Les partisans sortent des catacombes et attaquent la garnison d'Odessa au moment où celle-ci fait sauter le port, les principales usines, des immeubles administratifs, et les gares. Leur intervention sera inefficace pour sauver la ville de cette destruction: les partisans tuent 200 Allemands et une poignée de soldats roumains, en guise de baroud d'honneur. Le 10 Avril, l'armée du général Manilovsky entre dans Odessa, ce qui met un terme à son occupation. Fait à noter, Odessa connaîtra des moments difficiles avec le retour de l'administration soviétique. Une partie de la police locale est massacrée; des collaborateurs locaux et des personnages mafieux sont exécutés; le rationnement alimentaire imposé par les Allemands est maintenu. Le Kremlin veut manifester son mécontentement à l'égard des habitants d'Odessa qui, aux yeux de Staline, ont vécu des jours heureux pendant que les autres villes soviétiques pâtissaient sous l'occupation allemande. C'est probablement la raison pour laquelle la reconstruction d'Odessa a été négligée après la guerre

    Les réformes de 1944

    Au moment où la guerre sort progressivement de Russie, le gouvernement soviétique doit non seulement se pencher sur les questions militaires et diplomatiques, mais également sur des problèmes démographiques et économiques imposés par cette épreuve collective. Ainsi, le Kremlin va instaurer une série de réformes visant à redonner de nouvelles assises à la société soviétique d'après-guerre. Nous traiterons des deux plus importantes; d'abord, la politique nataliste. Sur le plan législatif, l'année 1944 voit l'application du Code familial sanctionné le 8 Juillet par le Soviet Suprême. Les deux buts politiques de ce code sont:

  • De décourager une vie dite "de luxe" après la guerre.

    Le Code familial de 1944 est plus qu'une loi; c'est un décret stalinien qui donne des primes à la naissance à toute mère de famille qui met au monde un nombre élevé d'enfants. Un Ordre de la Mère est institué en trois classes de récompenses avec des allocations appropriées:

  • L'Héroïne – pour celles qui produisent dix enfants ou plus.
  • La Glorieuse – pour celles qui produisent entre sept et neuf enfants.
  • La Maternelle – pour celles qui produisent entre quatre et six enfants.
  • A la naissance d'un troisième enfant, la mère reçoit 400 roubles; au quatrième, 1300 roubles, et la somme peut monter jusqu'à 5000 roubles pour le dixième, onzième et douzième. En ce temps de guerre, cela devient payant de porter des enfants, et le Code familial soviétique servira de base à un programme mieux établi d'allocations familiales qui sera institué en 1947. Le Code familial de 1944 complique les procédures de divorce en les rendant plus coûteuses – et l'argent est rare en 1944-45. La pension alimentaire des divorcées est abolie, et des allocations forfaitaires sont versées aux mères célibataires. Qui plus est, ces dernières, de même que des mères porteuses peuvent de leur propre gré donner leurs nourrissons aux crèches de l'État, avec l'option de les récupérer en tout temps. Cette curieuse mesure est acceptée à cause de la rareté des ressources d'accueil dans les zones qui ont été "visitées" et dévastées durant les opérations militaires. De surcroît, la proportion énorme de femmes par rapport aux hommes en 1944 encourage les naissances dites illégitimes; "confier" un bébé à l'État veut dire soulager temporairement les mères célibataires d'un fardeau financier et des responsabilités de prendre soin d'un nouveau-né. Ainsi, le Code familial reconnaît de facto un principe démographique élémentaire: vaut mieux avoir des enfants illégitimes que de ne pas en avoir du tout. Fait à noter, ce décret stalinien devient rapidement impopulaire chez les gens plus conservateurs en matière de mœurs. Un des effets pernicieux de cette politique nataliste était d'encourager les séducteurs et autres chanteurs de pommes à assouvir leurs comportements libidineux sous le parapluie légal de l'État. Le Code fut amendé un mois plus tard pour obliger les célibataires procréateurs âgés de plus de 25 ans à contribuer financièrement au mieux-être de leurs nourrissons. Cela suscite de la grogne, car les jeunes fringants croient que cette mesure n'est pas autre chose qu'une pension alimentaire déguisée et "permanente" – alors que le Code familial prévoit déjà des allocations préétablies pour les femmes enceintes. Néanmoins, l'amendement du décret est retenu, mais il sera difficile de le faire appliquer chez les contrevenants: la plupart étant des permissionnaires qui se feront tuer au combat, et les autres des sans-logis déracinés qui, souvent, fuient ou disparaissent.

    A ce problème de dénatalité s'ajoute celui de reconstruire les zones dévastées par la guerre. L'économie intérieure est ruinée, car des centaines de villes et des milliers de villages ont été détruits par les Allemands. Les troupeaux de bestiaux ont presque disparus, tout comme la plupart des instruments aratoires – ce qui n'a pas été pillé a été cassé, vendu au noir, ou est en cendres. Le gouvernement soviétique sait qu'il devra demander une aide financière à ses alliés pour redémarrer la production agricole et bovine. Staline conclut qu'il n'y a que trois moyens de ressusciter le pays:

  • Un prêt important qu'il faudra négocier avec les États-Unis.
  • Une politique de réparations qui devra être imposée aux Allemands.
  • Un accroissement de la production nationale avec des moyens réduits.
  • Lorsque la Finlande et la Roumanie capitulent, le Kremlin leur impose des réparations que ces petits pays s'empressent de payer pour ne pas se faire écraser et/ou occuper trop longtemps par l'Armée rouge. Mais les montants versés et le matériel fourni sont dérisoires, surtout à l'échelle des destructions en URSS. Durant la conférence de Yalta (voir dossier du même nom dans l'onglet Conférences interalliées), Staline a proposé que l'Allemagne verse à l'URSS une réparation financière de $10 milliards de dollars en ressources naturelles et industrielles – un chiffre qui a fait bondir Churchill.

    L'idée d'un prêt est accueillie favorablement par une partie des milieux bancaires et industriels américains qui y voient une occasion de faire de bonnes affaires. Des financiers importants comme Eric Johnston et Donald Nelson sont reçus par Staline au printemps 1944 pour étudier la demande du Kremlin d'un prêt de $7 milliards de dollars en crédits d'achats. Cependant, certains membres seniors du politburo soviétique sont embarrassés à l'idée d'emprunter une telle somme chez un allié qui demeure un adversaire sur le plan idéologique; ils craignent que leur pays ruiné devienne trop dépendant des États-Unis. A ce moment, le jeu de Staline est d'opposer les concepts de reconstruction versus ceux de la sécurité pour essayer d'affirmer son leadership et de convaincre ses endosseurs étrangers. Une aide économique rapide peut signifier à la fois une dépendance vis-à-vis des Américains et une férule soviétique adoucie en Europe orientale. Mais l'approche stalinienne n'est pas convaincante car les Américains n'aiment pas le cynisme dans le ton; d'autant plus que les diplomates soviétiques en poste à Washington et New York savent que les dirigeants américains parlent déjà, en 1944, d'une guerre "à venir" contre l'URSS "d'ici quinze ans". Finalement, l'idée d'un prêt avec les Américains sera rejetée par Staline et les autres cadres du PCUS comme étant "impraticable". En 1945, le maître du Kremlin croit que la sécurité est devenue plus importante à court terme que la reconstruction – au grand dam de la population soviétique qui désire relaxer et "souffler" un peu, maintenant que le pays goûte presque à la paix.

    Moscou en 1944

    Éloignés des bruits de la guerre et assurés de la victoire finale, la population moscovite ne rêve que de deux choses: fêter la fin de la guerre et d'améliorer ses conditions de vie. Les boutiques et commerces réouvrent en Avril 1944. Les gens qui ont des roubles à dépenser peuvent le faire librement. Les correspondants étrangers constatent que seule la minorité de privilégiés du Parti peut acheter dans les boutiques et manger convenablement dans les restaurants. Lorsque des journalistes britanniques se scandalisent de cette situation dans leurs articles, ils se font répondre par les Russes: chez vous c'est pareil. Il y a des restaurants privés en Angleterre, et même en Allemagne, alors que les rations des gens ordinaires laissent parfois à désirer – et ils n'ont pas tord…

    Néanmoins, le pouls de la population est presque léger, voire frivole. Les gens ont envie de s'extérioriser, de rouspéter, parfois même contester les directives des fonctionnaires locaux. Ils se croient presque revenus à un climat de normalité. Les Moscovites ont hâte que la production industrielle cesse de manufacturer des armements et déverse ses biens de consommation. Entre-temps, elle achète une bonne partie de ses produits de consommation courante sur le marché noir, et attend les aubaines dans les boutiques réservées à la clientèle privilégiée. Le redémarrage partiel de l'économie agricole kolkhozienne a stabilisé les prix des denrées sur le marché libre – ce qui est une étape essentielle vers l'abolition du rationnement – du moins à Moscou et dans sa périphérie.

    La bonne humeur se manifeste dans les cafétérias populaires et les bistros qui accueillent poètes et chansonniers. L'un d'entre eux, Alexandre Vertinsky, fait un tabac en attirant nombre de spectateurs à ses récitals. Ses chansons célèbrent le désir de se distraire et de prendre le large, et elles seront populaires sur disque en 1944.

    Les cinémas demeurent, à Moscou comme ailleurs, le meilleur endroit pour s'évader et se détendre. Les films musicaux et les comédies légères sont les plus populaires, entre autres Les deux amis, et Kostya. Le public féminin préfère des films à teneur romantique comme Kabatskaya melankholiya et La nuit noire. Certains films américains connaissent des succès de foules, notamment Stagecoach du réalisateur John Ford.

    Les théâtres sont également fréquentés par toutes les strates de la société moscovite. Là encore, le ton est à la bonne humeur, mais le sarcasme et le style fantastique sont aussi présents dans les scripts des pièces jouées à Moscou. En 1944, la pièce la plus populaire était Ainsi sera-t-il de Constantin Simonov; elle décrit la bonhomie de la vie moscovite chez des officiers permissionnaires dans un petit appartement de la capitale.

    Fait à noter, les autorités soviétiques sont plus pointilleuses sur ce que le citoyen lit que sur ce qu'il regarde ou écoute. Les Moscovites sont tout aussi friands de lecture que les Leningradois; ils lisent autant des auteurs russes qu'étrangers, et cela inquiète les autorités qui craignent l'influence dite néfaste de la culture occidentale. L'auteur et réalisateur de cinéma Eisenstein était reconnu pour être un grand amateur de livres occidentaux – notamment ceux à suspense. En Octobre 1944, un dénommé Solodovnikov qui écrit dans le journal du PCUS, Bolchevik, met en garde ses lecteurs: il est néfaste pour notre culture de copier la culture occidentale et allemande dans notre littérature. Il vaut mieux se référer à nos racines idéologiques et de refuser les modèles culturels étrangers, au même titre que nos icônes religieuses. Les avis des autorités ne seront que partiellement suivis en matière de lecture. Les Russes vont presque au-devant des correspondants de guerre et des attachés militaires pour s'informer de ce qui se passe ailleurs; ils veulent connaître les nouveaux livres et les nouvelles productions cinématographiques et théâtrales occidentales.

    Crise de conscience?

    Fait à noter, l'épreuve de la guerre et la rapidité de la conjoncture militaire en 1944-45 apportent d'autres problèmes aux dirigeants soviétiques, et particulièrement à Moscou. Il y a une rivalité d'influences au sein même du PCUS, tout comme il en existe une entre le Parti et l'armée. Nous savons que le régime stalinien, au début de la guerre, n'avait pas d'objection à projeter une image d'unité avec les forces armées devant le péril de l'invasion allemande. La propagande officielle avait mis de côté les références socialistes pour les remplacer par la "Sainte Russie". Les fonctionnaires du Parti avaient été exécutés par les Allemands, avaient disparu, ou s'étaient montrés fort discrets dans les zones occupées. Maintenant que le vent a tourné en faveur de l'URSS, le régime reprend en charge la société et la propagande délaisse le patriotisme traditionnel russe pour revenir aux valeurs soviétiques. Dans son numéro du 24 Juin 1944, la Pravda remet l'emphase sur le communisme (ci-bas).

    : L'importance du communisme selon la Pravda, cité par l'historien Audet

    Avec la victoire qui approche, beaucoup de Moscovites et d'habitants des grandes villes libérées voient le besoin de s'inscrire au PCUS, surtout pour bénéficier de ses avantages matériels reliés à son membership; ce dernier passe de deux millions en 1941 à 6 millions en 1944. En Juin 1945, le PCUS resserre ses critères d'adhésion et recherche la "qualité idéologique" de ses nouveaux membres: nous recherchons non seulement des candidats qui ont été de braves soldats durant la guerre patriotique, mais surtout des cadres idéologiquement convaincus et suffisamment expérimentés pour gérer la société ainsi que les nouvelles zones occupées. Ce souci de faire du PCUS une sorte d'armée de cadres soviétiques pour les pays d'Europe de l'Est est déjà publié dans l'édition du 17 Octobre 1944 du journal Bolchevik: Les gens éduqués et politisés idéologiquement sont très importants dans les nouvelles zones libérées, car ils peuvent former une nouvelle génération de communistes.

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    L'Armée rouge libère Poltava – Premières poignées de main sur l'Elbe

    En fait, le journal Bolchevik atteste que l'intention de Staline est de préparer une relève qui lui sera acquise politiquement en Europe orientale, et qui cherche à niveler progressivement les identités nationales des pays dits "libérés" par l'Armée rouge. Churchill et le Foreign Office le savent. Roosevelt aussi. Mais, il y a eu Yalta et Potsdam. La reprise en mains de la société soviétique par le régime stalinien se fera également sentir sur le plan interne. La bonhomie presque frivole qui prévaut à Moscou, Odessa, et dans certaines grandes villes va peu à peu disparaître des visages environ 18 mois après la fin de la guerre en Europe. Ce flirt si agréable et confortable avec les influences occidentales sera remplacé par la "réalité" soviétique.

    Conclusion

    Néanmoins, lorsque la guerre sort de Russie, le moral de la population soviétique est ragaillardi. Le ton est très optimiste car la fin de l'épreuve collective est en vue. Depuis la fin de 1943, la qualité du rationnement dans les villes soviétiques s'améliore de beaucoup – autant à cause de la production agricole nationale que de l'aide alimentaire alliée. L'URSS doit relever les défis causés par son énorme problème de reconstruction et de pertes humaines. Lorsque les archives soviétiques ont été déclassifiées au milieu des années 1990, les démographes et historiens ont établi que l'URSS a perdu 26 millions de citoyens sur une population totale de 108 millions d'habitants. Ces pertes incluent presque 7 millions de soldats – y compris 3 millions de prisonniers de guerre. Le nombre de civils qui sont morts du seul fait de l'occupation allemande demeure impossible à quantifier. Parmi les pertes civiles, on dénombre, entre autres, 2.1 millions de Juifs ukrainiens et biélorusses, 960,000 habitants de Leningrad et de la Carélie, près de 100,000 habitants de Stalingrad, et 33,800 habitants de Bielgorod. De surcroît, plusieurs dizaines de milliers de civils russes ont été tués par des bombardements et mitraillages délibérés ou gratuits. Cependant, la grande tueuse de civils soviétiques a été la faim, suivie de son alliée préférée, la maladie. Les blessés de guerre et autres polytraumatisés sont innombrables. Le pays est dans un état d'épuisement et de délabrement total.

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    Minsk est en ruines – Ukrainiens enfin libérés

    L'aspect le plus paradoxal de l'URSS en guerre est que l'épuisement généralisé de sa population va de pair avec son énorme sentiment de fierté et d'accomplissement suite à sa victoire sur le nazisme. Nous étions destinés à périr durant cette guerre et nous avons survécus, dit-t'elle. Les Soviétiques ont de quoi se bomber le torse. Même si l'austérité alimentaire et économique sont désormais à l'ordre du jour pour sauver le pays, les gens qui ont survécu à cette épreuve collective avaient, en 1945, toutes les raisons de fêter et d'espérer des jours meilleurs. La Grande Guerre patriotique s'est terminée par une victoire totale sur le nazisme. Staline et son politburo ont voulu souligner ce point final par une grande parade de la victoire sur la Place rouge. Il y a invité ses généraux victorieux, ses hauts-fonctionnaires, de même que les directeurs des grandes usines de l'Oural, accompagnés de ceux des principaux kolkhozes, ainsi que les cadres de l'Académie des Sciences et des Arts. Le 24 Juin 1945, des unités de l'armée, de la marine ainsi que la garnison de Moscou en tenue d'apparat ont défilées dans les rues de la capitale pour aller jeter les drapeaux, oriflammes et symboles du régime hitlérien en tas dans un grand brasier.

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    Défilé de la victoire à Moscou – Une réunion de vétérans soviétiques en 2004

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    La Seconde Guerre mondiale

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