L'épuration française

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L'Épuration a été un douloureux épisode de la France contemporaine et une séquelle directe de son occupation durant la Seconde Guerre mondiale. La seule évocation du verbe "épurer" fait en soi frémir, car elle est associée aux nombreux dérapages qui ont souillé l'histoire française depuis un siècle et demi. Elle rappelle la Terreur jacobine de 1793-94, la répression de la Commune de Paris en 1871, et les querelles politiques incessantes qui ont jalonné le parcours de la IIIème République et dont le point culminant a été l'émeute du 6 Février 1934. Cette envie d'en découdre manu militari n'a pas fait sombrer la France dans la guerre civile, car ce pays a rapidement été vaincu et occupé en 1940; mais elle a perpétué les rivalités intestines dans la double conjoncture de l'occupation et de la libération. L'Épuration aura son lot de règlements de comptes personnels, de petites combines, de lynchages arbitraires commis au nom du patriotisme de dernière minute, ainsi que des procédures judiciaires bâclées et des sentences rapidement exécutées. Cet épisode tragique montre à la fois le déchaînement des passions populaires trop heureuses d'oublier un certain passé et les efforts du gouvernement provisoire gaulliste pour essayer de les canaliser – tout cela sous le doux parfum de la raison d'État.
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Lois et mesures d'exception
Certes, l'occupation allemande et le ressentiment progressif à l'égard du régime de Vichy expliquent en bonne partie la nécessité d'épurer les rouages de l'État et la virulence des gestes posés à l'égard des "collabos". Cependant, il ne faut pas oublier que la notion de l'arbitraire politique et juridique est un palliatif qui a été occasionnellement utilisé par l'État français au XIXème siècle pour régler des problèmes jugés gênants, au nom de la sécurité nationale. Cette approche réapparaît durant l'entre-deux guerres. Peu avant 1939, le gouvernement Daladier va appliquer une loi d'exception à l'égard des communistes car ils sont accusés de ralentir la production dans les usines d'armements. À défaut d'inculper des individus pour des gestes précis, l'État ressuscite le délit d'appartenance des oubliettes de ses origines jacobines. Suite à cette mesure, une soixantaine de députés communistes ont été déchus le 20 Février 1940 et exclus de l'Assemblée nationale: il s'agit du premier geste d'épuration français appliqué au XXème siècle suite à une loi d'exception.
Le régime de Vichy va reprendre à son profit les pratiques arbitraires du gouvernement Daladier par son décret du 3 Septembre 1940 et d'autres mesures exceptionnelles subséquentes. Les préfets sont autorisés à écrouer tout individu jugé dangereux pour la sécurité nationale: ainsi, les juifs et les francs-maçons vont s'ajouter aux communistes déjà emprisonnés. Bien avant 1944, l'État français avait déjà pavé la voie à une politique d'épuration – celle des lois d'exception appliquées par un pouvoir légal contre des catégories de citoyens jugés menaçants. Ces mesures exceptionnelles resteront en vigueur jusqu'en Novembre 1942, avant d'être réinstituées en Mai 1943 – et reprises par l'opposition issue de la Résistance
Outre-Manche et de l'autre côté de la Méditerranée, deux conceptions opposent les "Français combattants" opposés à Vichy sur la nécessité de pratiquer une épuration lors de la victoire sur l'Axe:
Fait à noter, ces deux approches opposées correspondent à deux conceptions différentes sur l'unité nationale en temps de guerre:
Conséquemment, il y aura deux attitudes sur la nécessité d'épurer: une qui songe plutôt à pardonner, et l'autre à se montrer impitoyable. Mais les deux visent les mêmes buts: libérer le pays et rétablir l'ordre républicain. L'épuration se prépare déjà à Londres et à Alger d'une manière beaucoup plus méthodique et institutionnelle que celle de la France vichyste. Comme les Français de Londres ne sont pas un État, ils ne peuvent pas décréter des lois d'exception, mais adoptent des mesures qui auront pour effet de répudier le pouvoir légal de Vichy, le moment venu:
En Novembre 1942, cinq députés qui ont rallié de Gaulle ont signé un premier texte réclamant l'épuration: Pierre Bloch, Max Hymans, Paul Anthier, Félix Gouin, et Pierre Mendès-France. Ils dressent un réquisitoire sans appel contre Vichy et affirment que la notion d'épuration fait intrinsèquement partie des "Français combattants". Le président Roosevelt prit connaissance de ce texte durant l'Opération Torch.
En Février 1943, le juriste Félix Gouin prend l'initiative de former un groupe de parlementaires qui appuient ouvertement la France combattante. De Gaulle, soucieux de sa propre autorité, lui suggère plutôt d'en faire un Parlement en exil. Le 12 Avril 1943, un autre député en exil, André Phillip, propose d'épurer à la fois les vichystes et tous ceux qui n'ont pas été résistants, afin d'assurer les assises du futur pouvoir républicain – cette mesure veut l'élimination de tous ceux qui ont travaillé sous les ordres de Pétain.

Giraud et de Gaulle en revue à Alger
De Gaulle sait que cette mesure divise ses partisans et porte les germes de dérapages sanglants. Gouin l'informe de ce danger, et de Gaulle lui rétorque qu'il saura contrôler le jeu. Lorsque le siège de la France combattante se déplace de Londres à Alger, le vocabulaire change et les opinions se durcissent à l'égard de l'épuration: Vichy, c'est l'anti-France où il ne reste qu'un groupe de factieux, quelques 5% de traîtres, de domestiques, de profiteurs. Avant notre retour, ils essaieront de s'accrocher aux fourgons de l'ennemi pour ne pas voir les drapeaux de la libération; eux ne sont plus des Français. Non, ce n'est pas du Marat, mais plutôt un texte présenté par le responsable de la Résistance parisienne, Ferrières, à Casablanca le 20 Novembre 1943. Ce dernier se fera le défenseur d'une procédure expéditive. Le ton est donné. Il ne reste qu'à passer aux actes…
Le laboratoire d'Alger
La période dite d'Alger sera le lieu qui va définir les mesures d'exception appliquées contre Vichy. L'Algérie n'a pas été occupée par les troupes de l'Axe, mais administrée par Vichy et agitée par des luttes entre Français: Darlan vs de Gaulle, puis de Gaulle contre Giraud. Ensuite, le désaccord entre les troupes françaises fidèles à Vichy et celles des "Français combattants". Chaque camp s'affiche ouvertement comme légitime et patriote. On y voit un de Gaulle de plus en plus enclin à exiger une épuration. Le 3 Décembre 1942, il annonçait déjà au micro de Radio-Brazzaville son désir de livrer à la colère populaire le premier des "quarterons" (ce ne sera pas la seule fois où il utilisera ce mot…) qui lui bloque le chemin: la nation n'admet pas qu'un quarteron d'hommes qui symbolisent la capitulation, la collaboration et l'usurpation, et qui ont usé et abusé contre la libération de la discipline des autres en usent maintenant pour singer l'honneur et le devoir. Et il termine son discours en disant que: la nation ne veut pas, elle, qu'on pourrisse notre libération. Pour de Gaulle, la raison d'État exige que la justice reste une affaire d'État au service exclusif de la France. Il n'est pas pour le pardon des offenses car, selon lui, l'heure est à la justice de Dieu. L'épuration s'annonce plutôt rigide.
Ce discours vise directement le général Giraud et tous les hauts-fonctionnaires de Vichy d'Afrique du Nord: Noguès, Boisson, Bergeret et plusieurs autres qui seront démis et placés en résidence surveillée au fur et à mesure que de Gaulle consolide son pouvoir à Alger. L'amiral Darlan sera assassiné et évitera ainsi l'arrestation.
Outils de répression
Le 4 Juillet 1943, de Gaulle approuve la réintégration de tous les hauts-fonctionnaires civils et militaires démis par le régime de Vichy ainsi que l'annulation de condamnations et décisions administratives. Il faut ici retenir deux mesures importantes:
Une Commission d'épuration – créée le 18 Août 1943 et intégrée au CFLN. Elle va créer les procédures et proposer les sanctions. Cette commission va déterminer si tel ou tel individu sera poursuivi, inculpé ou non. Elle déterminera si l'individu perdra ou non ses droits civiques.
Un Tribunal militaire – créé le 20 Octobre 1943, dirigé par le juge de Menthon, qui a pour mandat d'inculper et de juger les crimes contre la sûreté de l'État, commis par les membres ou anciens membres de l'organisme de fait se disant gouvernement de l'État français. C'est un croisement entre un conseil de guerre et une instance judiciaire civile. Il est composé de juges militaires et de procureurs civils qui ont toute latitude pour traiter leur cas. Malgré leur parti pris, ils essaient de faire l'effort de rester des juges, en examinant les dossiers des inculpés accusés de délits politiques sans la présence d'un jury.
À Alger, ce tribunal va inculper plus de 200 officiers de l'armée française vichyste et près de 1000 civils. Les inculpés sont traités sans ménagement par la cour, au point où un cadre gaulliste démissionne pour protester contre des sanctions abusives à l'encontre de fonctionnaires accusés sans que leur dossier ait été examiné par la Commission. Il devient rapidement difficile de doser les passions de la Résistance avec la sérénité du droit…
De Gaulle est cinglant car il veut plus que la justice – il veut venger la France: Clemenceau disait que le pays connaîtra qu'il est défendu. Nous dirons que le pays, un jour, connaîtra qu'il est vengé. Une affirmation lourde de conséquences. Ce tribunal fera rouler une première tête dans le panier: il s'agit de l'ancien ministre de l'Intérieur sous Pétain, Pucheu, alors en Algérie. Inculpé pour trahison, il sera fusillé.
Une Assemblée consultative provisoire
Afin que l'épuration ne devienne pas l'outil d'un seul homme, le CFLN organise une première assemblée républicaine depuis l'instauration du régime de Vichy – une mesure souhaitée par de Gaulle: ce sera l'Assemblée Consultative provisoire (ACP) créée le 17 Septembre 1943. Elle va être composée d'une mosaïque de représentants de l'ensemble de la classe politique française: résistants métropolitains, parlementaires exilés, et fonctionnaires gaullistes. Son rôle sera à la fois de se présenter aux Alliés comme le dépositaire de la démocratie française renaissante et, surtout, comme le moyen pour de Gaulle de légitimer et de préparer l'épuration. L'ACP va permettre d'introduire une nouvelle notion dans la vie politique française: celle de l'inéligibilité – qui sera une des dispositions essentielles de l'épuration: Ceux qui se sont trop compromis à collaborer sous Vichy seront, au pire, exécutés, emprisonnés ou au mieux, exclus de la vie publique. Ainsi, peu à peu, le CFLN d'Alger prépare àpetite échelle l'épuration de la France occupée en mettant en place les structures et les outils pour instaurer une nouvelle autorité en les testant en Afrique du Nord. L'épuration gaulliste s'intéresse d'abord aux individus et par la suite aux institutions – universités, journaux, radio.
Il y aura:
Ironiquement, l'ACP permet au général de Gaulle de se sentir moins seul à la tête du gouvernement, car il doit désormais composer avec une assemblée législative de sa propre création. De Gaulle laisse à d'autres le soin de cogner verbalement sur les vichystes, ce qui lui permet de modérer ses propos qui deviendront plus respectables aux oreilles des correspondants de guerre étrangers. L'ACP permettra à de Gaulle de s'affirmer comme homme politique et comme chef d'État. Cependant, elle n'empêchera pas les excès de parole de la part des cadres gaullistes, pas plus que les excès de pouvoir. Le Commissaire à l'Intérieur d'Astier de la Vigerie affirmera aux Alliés la véritable nature de l'épuration, et la volonté de la France libre d'épurer ses opposants: il ne s'agit pas, en France, de faire une révolution. Il s'agit de faire une simple purge, et ni le Ciel, ni l'Angleterre, ni l'Amérique n'empêcheront cette purge. Avec les armes prises aux Allemands, aux Italiens, avec les poings, avant même la libération, cette purge se fera. Car les Français ne supporteront pas de vivre avec les traîtres. Je dirai à vous, Alliés, que plus vite cette purge sera faite, plus vite l'ordre sera rétabli.
Il y a des voix qui s'opposent à une épuration intégrale. Les opinions sont partagées au travers d'un éventail de sévérités progressives modérées jusqu'aux appels au meurtre. Outre Giraud, il y a l'écrivain et ex-ministre Vincent Auriol qui tient à ce que l'Assemblée Consultative provisoire ne fasse pas abstraction des règles juridiques. Il désire que les cadres vichystes soient jugés avec toutes les garanties officielles de la justice. Pour lui, l'épuration doit être douce et administrative: à délit exceptionnel, sanction grave mais normale. Mais pour les socialistes de la SFIO (l'ancêtre du Parti socialiste actuel), il faut l'appliquer avec dureté: la besogne sera faite. Paris aura éliminé les traîtres sans attendre l'institution de tribunaux, affirme l'ethnologue Paul Rivet. Les communistes seront les plus ardents propagandistes de l'épuration. Ils n'ont d'oreille que pour les exécutions sommaires et les tribunaux populaires.
De Gaulle comprend qu'il ne contrôle qu'une partie du jeu. À Alger, il ne peut pas se permettre d'ignorer ouvertement les réactions d'une opinion composée de ceux dont il a besoin pour légitimer son pouvoir. Il ne peut pas se brouiller avec ses partisans devant les Alliés sous peine d'être désavoué par le CFLN. Finalement, il y a la complexité du personnage lui-même, pris entre l'idée qu'il se fait de la France, sa volonté rigide de puissance, et son malaise devant une conjoncture complexe et fluide qui va le forcer à ne pas se figer dans des décisions trop rapides.
À Alger, les Alliés savent qu'il existe trois positions sur l'épuration française:
Pendant que la Commission traite les cas suspects et que le Tribunal poursuit les inculpés, les gaullistes vont utiliser l'arme de la séduction pour recruter dans leurs rangs des soldats vichystes et des civils sympathisants. Ils évoquent les premiers succès militaires des Français combattants sous les ordres de Leclerc et Kœnig, de même que les promotions plus rapides dans une nouvelle armée mieux équipée et qui "vaincra". Ce "débauchage" de militaires prendra plusieurs mois avant de donner des résultats pour la cause gaulliste. À la fin de 1943, de Gaulle est persuadé que l'épuration – administrative – est le seul moyen de réaliser l'union nationale. Selon son principal adjoint, d'Astier de la Vigerie, l'oppression causée par l'occupation et Vichy justifie les "décisions nécessaires" car sinon, la France résistante serait unanime à se détourner de nous si nous ne commencions pas par l'élimination impitoyable de tous ceux qu'à tort ou à raison elle considère comme des traîtres. Il est très important de soupeser le poids et la portée de ce dangereux "à tort ou à raison", car il porte en lui un risque trop évident d'appliquer des mesures arbitraires et de provoquer des excès.
La Tunisie
La libération de la Tunisie a été une opération essentiellement militaire: il n'y avait pas de maquis ni réseaux de résistance pour compliquer la reprise en mains de ce territoire français. Tout va se jouer entre les autorités militaires alliées, le CFLN et les anciens administrateurs vichystes. Lorsque Tunis est prise et que la capitulation germano-italienne apparaît comme certaine, les gaullistes en profitent pour préciser leurs intentions. Selon eux, l'administration vichyste à Tunis doit être épurée du seul fait de sa soumission à la puissance occupante. Les cadres supérieurs qui gouvernent la Tunisie – les Auphan, Bridoux, et Jenekeyn – avaient pour fonction de consolider les positions des forces de l'Axe dans ce territoire. Les gaullistes discréditent toutes les décisions prises par les cadres de Vichy en Tunisie, ce qui a pour effet de le présenter comme une entité illégale et illégitime ni légale ni légitime. Il ne leur reste qu'à choisir la méthode d'épuration.
Les gaullistes du CFLN (Comité français de libération nationale) font la distinction entre responsables civils et militaires. De Gaulle admet qu'il est plus facile de comprendre voire d'absoudre les cadres civils étant donné que des limites sont portées à leur devoir d'obéissance. Quant aux militaires, ils sont coincés entre l'obéissance absolue et la légitimité du régime qu'ils servent. Il s'agissait de persuader le plus grand nombre de vichystes de rallier de Gaulle, ce qui entraînerait du même coup l'administration à basculer dans la cause alliée. L'idée générale transmise est qu'étant donné que le régime s'est discrédité, il devient tout naturel de désobéir à sa hiérarchie militaire.
Il faut dire que la victoire anglo-américaine à Tunis a accéléré le ralliement des militaires et des fonctionnaires civils. Le CFLN établit une juridiction d'exception avec un quadruple mandat:
Selon l'historien Robert Aron dans le tome premier de son Histoire de l'épuration, cette méthode va devenir le bréviaire de l'épuration. Sa particularité était de considérer chaque inculpé comme un coupable qui devait prouver son innocence – et non le contraire. L'inculpé devait convaincre le tribunal spécial qui le juge des circonstances atténuantes qui pourraient expliquer sa conduite sous les ordres de Vichy sous peine d'arrestation, voire d’accusation de trahison pour antipatriotisme en temps de guerre. Dès son application initiale, la procédure d'épuration fonctionnera distinctement du droit normal français. En Tunisie, la seule persuasion suffit à passer d'une autorité à une autre, sans complications politiques. Parmi les cadres vichystes inculpés et condamnés par le Tribunal militaire, il y a l'amiral Derrien qui s'est trouvé, comme bien d'autres, coincé entre l'arbre et l'écorce – soit tiraillé entre l'obéissance au pouvoir légal et son désir de changer de camp – et qui a été reconnu coupable de trahison. Le général Blanc, qui commandait les troupes coloniales, sera condamné à 20 ans de prison pour avoir flirté avec les Allemands lors de cérémonies publiques anti-bolcheviques tenues à Berlin en Juillet 1942.
La Corse
La libération et l'épuration française en Corse a étédifférente de la Tunisie. Elle va créer plusieurs précédents, comme l'effondrement de l'autorité de Vichy, l'affirmation d'une résistance armée et la prise du pouvoir par des organisations clandestines. La résistance a joué un grand rôlepar le flot d'informations qu'elle a fourni aux Alliés et par son assistance directe. Conséquemment, elle veut avoir son mot à dire dans la suite des choses. Une insurrection débute contre l'occupant allemand dès le 9 Septembre 1943, grâce aux soldats italiens qui avaient rallié le réseau de résistance corse fortement noyauté par les communistes. Une fois que les résistants ont arrêté le commandant de la gendarmerie d'Ajaccio et imposé un conseil préfectoral pro-allié à l'administrateur Pellequier, ceux-ci mettent hors-la-loi toutes les organisations vichystes et saisissent leurs biens. C'est ainsi qu'en Corse, l'épuration initiale sera brève mais brutale, avec des règlements de compte et un nombre restreint dexécutions sommaires. Ils ont pour effet d'apeurer une partie de la population corse et de l'amener à changer de camp. Ces actes posés pour des raisons de résistance ou de vengeance personnelle vont annoncer ce qui se déroulera en France. La confusioncréée par l'insurrection et l'épuration est telle que les fonctionnaires de Vichy préfèrent avant même d'avoir été remplacés par des gens du CFLN gaulliste venus d'Alger.
Trois semaines plus tard, les troupes alliées débarquent en Corse et le CFLN d'Alger reprend en mains l'administration de l'île afin de rétablir l'ordre républicain et encadrer la répression politique. De Gaulle nomme André Phillip commissaire à l'Intérieur; ce dernier crée une commission d'épurationformée d'anciens juges et procureurs non compromis dans Vichy, qui ont pour tâche d'enregistrer les plaintes et d'administrer les sanctions. Avec l'US Army sur place, les gaullistes n'auront aucun mal à affirmer leur autorité et à se substituer à la résistance communiste – ce qui met fin autant à l'autorité politique de cette dernière qu'à ses règlements de comptes insurrectionnels.
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L'insurrection
La période dite insurrectionnelle est le produit direct de la résistance armée contre l'occupation allemande (voir dossier Résistances et répressions – En France). Bien qu'elle ait mis beaucoup de temps à s'organiser à cause de divergences politiques, l'insurrection était quand même souhaitée – du moins verbalement – par le général de Gaulle: l'épuration est inséparable de l'insurrection, ou encore le combat, rien que le combat, écrit-il. Toutes les opinions y sont favorables. Le journal Combat d'Albert Camus publie dans son édition du 24 Août 1944 un éditorial intitulé La nuit de la vérité. Le Figaro sous la plume de Pierre Brisson appuie l'épuration. De Moscou, Maurice Thorez incite ses compatriotes à une épuration sanglante.
Les listes noires
La presse clandestine française ne rédigeait pas que des articles pro-alliés ou appuyant la Résistance, mais publiait également des listes noires de collaborateurs et de vichystes notoires. Elle citait les noms des principaux collaborateurs de la région de Toulouse, de plusieurs trafiquants du marché noir de Périgueux et des chefs locaux de la Milice – tout en appelant les Français à éliminer physiquement Pétain, Laval, Weygand et Darlan. Fin 1943, le journal clandestin Libération comportait des listes de professeurs considérés comme trop complaisants à l'égard des occupants. Le journal Combat incitait les policiers et gendarmes à prévenir les résistants d'éventuels dangers: fouillez superficiellement, ralentissez les enquêtes et brouillez les pistes et atténuez les rapports. Un autre journal clandestin, Bir Hakeim, publiait également une très grande liste de gens identifiés à la collaboration – non seulement pour informer, mais pour frapper l'imagination populaire.
Les journaux clandestins publiaient également une liste d'écrivains et de journalistes avec la mention "condamné à mort" en guise de suffixe. On y retrouve les noms de Jacques Chardonne et Jean Giono. Ils s'en prennent également aux artistes en réclamant la condamnation à mort de Sacha Guitry, et des poursuites civiles contre Édith Piaf, Danielle Darrieux, Pierre Frenay, Henri Decoin et Fernandel. Même Maurice Chevalier était regardé d'un œil douteux par plusieurs résistants parce qu'il a accepté de donner deux récitails dans deux camps d'internement en Allemagne.
La radio clandestine et d'outre-Manche contribua à identifier publiquement les collabos jusqu'à la veille de la Libération. Dans l'émission londonienne "Les Français parlent aux Français", l'animateur André Gillois expliquait qu'il était "en mesure" d'identifier les responsables des exécutions de résistants à Nice, de même que les cadres de la Milice locale.
Les listes noires publiées par la presse et la radio clandestine contribuaient également à engraisser la banque de renseignements du CFLN gaulliste et du SOE britannique. Mais il y avait tellement de renseignements à colliger sur ces individus que le Conseil national de la Résistance (CNR) a du prendre position contre la diffusion de telles listes noires. Selon de Gaulle, elles risquaient de confondre les simples dupes du mythe Pétain avec les traîtres avérés à la solde de l'ennemi. C'est un fait que des personnes irréprochables figuraient sur ces listes – on pouvait y deviner le travail d'envieux ou de provocateurs. De Gaulle fit clairement savoir qu'il s'opposait à la fois aux lettres de menaces et aux tribunaux improvisés – l'exemple corse est éloquent à ce sujet: justice impitoyable certes, mais inattaquable au nom du droit pour lequel on a souffert. Aurait-il été plus prudent de sa part de ne pas s'en tenir au combat, rien que le combat?
Exécutions sommaires
La justice expéditive se profilait déjà dès Janvier 1941 lorsque, depuis Londres, l'animateur Jacques Duchesne de l'émission "Les Français parlent aux Français"
affirme à ses compatriotes occupés qu'à la Gestapo d'Hitler tout comme à celle de Darlan, il faut opposer votre propre police secrète, votre propre terreur secrète, La vengeance de la Résistance était déjà en branle.
Il n'est pas facile de saisir tous les tenants et aboutissants des exécutions sommaires sous l'occupation. Les sentences de mort étaient tenues secrètes et prononcées par des gens inconnus qui avaient tout intérêt à ne pas se vanter publiquement. Elles étaient précédées d'un interrogatoire et d'une cour martiale clandestine qui, parfois, rédigeait un procès-verbal. A défaut de rapports de police complets, ce sont de tels documents préservés par des résistants qui, faute de mieux, servent de maigre documentation à l'étude de cette période troublée.
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Juges, jury et bourreaux - Des FFI enlèvent des drapeaux chez un collabo
En 1944, les résistants passent à l'assassinat sélectif en épurant fatalement certains cadres du régime vichyste. Deux d'entre eux retiennent l'attention:
Cependant, la plupart des collaborateurs assassinés ont été des "lampistes" plutôt que des "gros lampions". La plupart de ceux que visaient les résistants étaient des personnages moins éminents que Henriot ou Platon: notables de village, d'une ville ou d'un département. Souvent, la victime était au mauvais endroit au mauvais moment – comme durant les parachutages – vivante, elle pouvait compromettre l'activité d'un maquis local. Il est très difficile d'avoir des chiffres définitifs sur les exécutions sommaires. Les historiens de la Résistance estiment leur nombre à 2500 entre l'automne 1943 et Juin 1944. Ce chiffre, s'il est exact, couvrirait le quart de tous les actes extrajudiciaires dont on a retrouvé une trace documentaire depuis la décennie 1970. De Gaulle et le CNL s'inquiètent de cette insurrection qu'ils ont pourtant encouragée. Une note de service rédigée par une coalition de mouvements résistants appartenant autant aux zones libres qu'occupées et adressée avant Juin 1944 à tous les chefs régionaux clandestins précise ce qu'il faut faire lorsque le débarquement allié déclenchera l'insurrection: les éléments hostiles autres que ceux ayant participé aux combats doivent immédiatement être arrêtés ou abattus en cas de résistance. Et les listes noires publiées antérieurement lui seront très utiles. Les historiens locaux ont noté, à partir du 6 Juin, un accroissement soudain du nombre d'actions contre les collabos dans plusieurs régions – une par jour dans celle de Lyon. Les moyens utilisés contre eux sont également plus définitifs: armes automatiques, grenades et engins improvisés. Ces attentats éliminent non seulement les suspects mais visent surtout à intimider la population. Cependant, les chiffresd'exécutions sont relativement bas: soit une quarantaine de cas documentés en Juin 1944. Quant aux autres, pas de traces. Ces exécutions étaient, semble-t-il, nécessaires à la survie des maquis, car il aurait été dangereux de permettre à des suspects découverts de repartir librement, même s’il n'existait aucune preuve suffisante pour établir leur culpabilité.
Chaque fois qu'ils le pouvaient, les résistants menaient des enquêtes avec leurs maigres moyens. En guise d'exemple, lorsqu'un ouvrier agricole est arrêté par des FFI et accusé d'avoir collaboré avec les Allemands, ce dernier nia mais avoua que sa sœur travaillait pour l'occupant. Le responsable FFI l'exécuta pour ne prendre aucune chance. Un cadre supérieur des FTP, Chaintron, a évoqué à quel point les cours martiales clandestines devaient être sommaires. En raison du besoin de mobilité, un maquis ne peut pas traîner de prisonniers. Cette impossibilité oblige les résistants à constituer un tribunal improvisé qui va juger, exécuter ou relâcher les suspects qu'il détient. Chaintron affirme que les FTP communistes avaient agi conformément à leur tradition de justice révolutionnaire.
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C''est difficile d'exécuter un suspect - Un usurier commente le climat social après la Libération
La radio londonienne s'étonne un peu de la brutalité de cette justice expéditive, partiale et hypocrite. En bonne alliée, elle essaie de la justifier: tous les hommes des maquis de la Résistance unie obéissent, eux, à des ordres précis, affirme un speaker durant l'été 1944. La radio vichyste de Paris affirme: ils assassinent! Quant aux petits émetteurs clandestins en France, ils répondent: que nous faisons justice! Pour lutter contre cette insurrection et ses exécutions sommaires, Vichy avait établi des cours martiales de la Milice dès Janvier 1944 afin de juger les "terroristes". La procédure judiciaire normale était suspendue, et les résistants reconnus coupables sont passés par les armes. Le responsable de ces cours était Joseph Darnand en sa qualité de chef de la Milice et de Secrétaire général au Maintien de l'ordre.
Malgré le fait que la résistance intérieure souligne le besoin de limiter les bavures et excès, l'insurrection exigeait de traiter les ennemis véritables sans aucune pitié. Un document des FTP explique l'attitude à adopter envers les collabos:
Les fusillés de demain
Au moment de la Libération, la Milice vichyste compte environ 15,000 membres, parmi lesquels il y a un certain nombre d'idéalistes déconnectés qui ont cru défendre l'Europe chrétienne en pactisant avec le nazisme, et un groupe important d'inclassables avec un passé criminel pour qui la seule fidélité à Darnand leur tient lieu d'honneur militaire. Ils vivent constamment dans la hantise d'être capturés et exécutés par les Alliés – et c'est exactement ce que la Résistance veut faire. Il faut comprendre que Milice et miliciens ne sont plus seulement des réalités concrètes, mais deviennent des entités arbitraires obsessionnelles. Pour les résistants, ce sont tous des assassins de même que, pour la Wehrmacht, les FFI et FTP sont des terroristes. En Septembre 1944, il importera peu que les Miliciens aient ou non vraiment combattu des maquis et qu'ils aient du sang français sur les mains, ou qu'ils aient été dénonciateurs au service des SS allemands.
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Darnand et des miliciens à Paris en Juin 1944 - Une école de cadres de la Milice
La chasse est ouverte, et beaucoup seront abattus sur place ou raflés pour être sommairement jugés et exécutés. Il y aura, dans le Voiron et en Haute-Savoie, des massacres de miliciens. À Annecy, une centaine d'hommes appartenant à l'École des Cadres de la Milice sont encerclés par des résistants et acceptent de se rendre. Ils sont conduits à la salle paroissiale du Grand Bornand pour y être jugés par une cour martiale improvisée. Une vingtaine d'entre eux sont acquittés et relâchés, mais 78 autres sont condamnés à mort et exécutés devant une population locale indignée. Les prisonniers sont battus et brutalisés, puis fusillés tour à tour devant cinq poteaux. Ils moururent en criant "vive le Maréchal!". Le plus jeune d'entre eux avait seize ans. _
Malheur aux vaincus...
Dans la petite ville de Guéret prises par les Alliés, la foule poussait des "à mort, vendu, salaud" devant des miliciens arrêtés par des résistants qui les exécutent sommairement devant la population délirante de joie.
À Pommeil, quelques miliciens sont cernés dans une maison en flammes et tirent sur les résistants qui les encerclent. Un responsable FFI va chercher six otages vichystes à la prison locale pour inciter les barricadés à se rendre. Les tirs reprennent. Les encerclés meurent brûlés et les otages sont abattus d'une balle dans la nuque. À Lyon, qui passe pour avoir été la capitale de la résistance armée, il y a de nombreuses exécutions sommaires et bastonnades publiques. Il a fallu beaucoup d'efforts pour que le CFLN impose l'autorité par la nomination du socialiste Yves Farge (ci-contre) à titre de commissaire spécial de la République. Ses hommes prennent le contrôle de la ville et mettent fin aux exactions. Dans cette ville, la présence du gouvernement provisoire n'assurera pas un climat de sécurité véritable avant plusieurs mois car, il y a encore des enlèvements et des règlements de compte. Le 15 Octobre 1945, Farge s'adresse à 20,000 lyonnais réunis sur la place Bellecour et leur assure qu'il contrôle parfaitement la situation. En dix semaines, il avait fait révoquer 400 policiers dont 130 arrêtés pour collaboration. Il avait fait fusiller 60 coupables d'avoir verser le sang français, dissout la Garde mobile vichyste, fermé les journaux vichystes et démis plusieurs juges. Dans son discours, il dit que les juges des cours martiales doivent opérer sous leur véritable nom. Si l'épuration doit suivre son cours sur la base de procès que nul puisse contester, il importe que chacun reprenne sa personnalité, redevienne citoyen de la République, porte un nom qui est le sien sans se cacher derrière un pseudonyme. Quand il demandait des têtes, Robespierre ne se faisait pas appeler Arthur…
Les tondues
Un autre phénomène propre à l'agressivité populaire durant la période insurrectionnelle fut le supplice de la tonte pour les femmes considérées comme collaboratrices, dénonciatrices ou ayant eu des sympathies à l'égard des occupants allemands. La population leur reprochait la "collaboration à l'horizontale", souvent pour des faveurs matérielles. Ainsi, a-t-on eu l'idée de raser les cheveux des femmes suspectes et de leur peindre des croix gammées sur la tête ou les joues. Elles étaient contraintes à défiler dans les rues des villes ou des villages où elles habitaient. C'était le moyen idéal de les ostraciser et, en même temps, de régler des petites querelles personnelles. En 1964, pour commémorer à sa façon le vingtième anniversaire de la Libération, le chansonnier Georges Brassens a dénoncé cette pratique humiliante par une chanson (clip ci-bas).
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Le supplice de la tonte
Cette pratique était répandue à de nombreux endroits, notamment dans les grandes villes. À Marseille, Lyon, Grenoble, la tonte associait l'esprit de vengeance à l'ambiance de kermesse populaire. À Paris, plus de 400 femmes ont été tondues sur le parvis de la basilique Notre-Dame. Beaucoup ont été expulsées de leur village, emprisonnées, et certaines ont été battues, voire fusillées.
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La restauration
La Normandie, qui a été la première zone libérée durant l'opération Overlord, a été le premier lieu où les dirigeants de la Résistance venus de Londres et d'Alger – et qui forment le noyau du Gouvernement provisoire – prirent contact avec les problèmes réels qui se posaient en France. Les gaullistes étaient déjà prêts à appliquer la restauration et à l'étendre au centre du territoire français, à l'insu des Allemands. Le premier problème était de savoir quoi faire des autorités de Vichy, dont le maintien était provisoirement nécessaire, pour limiter les désordres et, surtout, éviter une ingérence directe des Alliés. Ensuite, que faire des personnes qui se sont compromises avec les Allemands? Les arrêter illico ou faire intervenir l
Si l'expression à la mode de 1940 à l'heure de la débâcle était de "trouver les responsables de nos malheurs ", celle de 1944 aura été de "châtier les coupables"... Ainsi, le programme du Comité national de la Résistance (CNR) publié le 15 Mars 1944 prévoit un plan d'action nécessitant la mise en place des comités locaux pour travailler sous l'autorité des comités départementaux de la Libération. Ce sont des groupes qui opèrent clandestinement dans les villes et villages et qui font du travail d'épuration avant la dite Libération. Ils avaient pour mission d'identifiere traquer et de "punir" les miliciens de Darnand, les agents français de la Gestapo ainsi que les mouchards et les traîtres.
Les résistants gaullistes des Forces françaises de l'Intérieur (FFI), de plus en plus nombreux, avaient pour mandat d'appliquer des mesures politiques pour ne pas diviser la Résistance:
Le principal instrumentde la restauration de l'autorité républicaine sous le Gouvernement provisoire dirigé par de Gaulle sera les Commissaires régionaux de la République – sorte de proconsuls qui, dès la Libération, se verront investis de presque tous les pouvoirs dont peut se prévaloir un chef d'État. Grâce à cette invention, les gaullistes seront en mesure de renforcer leur autorité dès le moment où les Allemands et vichystes auront disparu de la circulation – et peut-être même avant. De Gaulle croit que ces commissaires pourront ainsi éviter à la France d'être dirigée par un gouvernement militaire anglo-américain, à l'image de ceux conçus par d'autres territoires libérés de l'occupation allemande.
De Gaulle va nommer 17 commissaires régionaux correspondant aux 17 préfectures du régime de Vichy. Son choix se porte sur des hommes d'action plutôt que des administrateurs. Il préfère les recruter parmi la variété de professions et d'opinions au lieu du corps préfectoral existant, et les voient comme l'incarnation de "l'esprit nouveau" de la France libre. Chaque commissaire dispose de pouvoirs d'une exceptionnelle ampleur et peuvent suspendre et promulguer n'importe qu'elle loi pour assurer le maintien de l'ordre et le fonctionnement des administrations. Il peut, de ce fait, suspendre tout fonctionnaire local, élu ou nommé, d'ordonner des opérations policières et bloquer des comptes bancaires. L'ordonnance créant ces commissaires a été tenuesecrète et ne sera publié qu'après le 6 Juin 1944 pour ne pas alarmer les Alliés qui ne sont pas préparés à une restauration aussi radicale de la France de la part des gaullistes. Il ne faut pas s'étonner que ces commissaires spéciaux vont jouer un rôle primordial durant l'épuration.
Internements
Entre le 6 Juin et le 24 Août 1944, deux organisations judiciaires vont coexister – celle de Vichy et celle du CFLN d'Alger qui verra peu à peu son autorité s'élargir. La première essaie de maintenir son autorité et la seconde passer de la clandestinité au pouvoir pour s'installer au ministère de la Justice à Paris, avant même que la capitale soit libérée. L'anarchie se résorbe progressivement et l'éventualité d'une révolution à l'échelle nationale ou même d'insurrections locales disparaît. Lorsque la ville de Vichy est libérée, les miliciens faits prisonniers furent enfermés dans un château que la Milice elle-même avait transformé en prison. Les chiffres officiels de Septembre 1944 précisent que 650 personnes ont été arrêtées à Vichy, dont 114 aussitôt remises en liberté. À Clermont-Ferrand, il y a eu 1100 arrestations et 180 remises en liberté. Dans les quatre départements avoisinants cette ville, il y est noté 2980 arrestations et 746 personnes relâchées.
Cette politique d'internement permet aux dirigeants de la "France libre" comme le meilleur moyen de et un grand nombre de suspects qui ne pouvaient manquer de tomber entre leurs mains. Ainsi, de Gaulle continue d'appliquer une politique qu'il a fait accepter par le CFLN le 18 Novembre 1943, et qui, légalement, se réfère autant aux décrets de Vichy qu'aux mesures d'exceptions prises en 1939 par le gouvernement Daladier. Le 4 Octobre 1944, une seconde ordonnance prévoyait trois façons de traiter un suspect arrêté:
Tout se fait dans un cadre trèsbureaucratique et chiant.Chaque commission de contrôle devait se composer d'un magistrat, d'un membre du comité départemental de Libération et d'un fonctionnaire de la Sûreté nationale. Toute arrestation devait leur être signalée dans les huit jours, et la dite commission avait un mois pour prendre sa décision. Au fur et à mesure que le territoire est libéré, les arrestations commencent. Au total 126,000 personnes devaient être internées sous le gouvernement de la Libération. Sur ce nombre, 26,377 ont été relâchées dès que l'opinion publique a cessé de s'intéresser à leurs cas. Sur l'internement, la première leçon qu'ont appris les gaullistes c'est qu'en détenant une personne soupçonnée de collaboration, ils pouvaient la sauver d'un lynchage populaire.
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Un suspect capturé est pendu à mort par les pieds - L'exécution de Gérard Morgan
C'est au cours des premières semaines suivant la Libération que la colère populaire est à son comble et que le plus grand nombre de suspects sont arrêtés et détenus. Certains commentateurs exagèrent quant au nombre d'internés qu'ils estiment entre 250,000 et un million. En fait, le rythme des internements est inégal selon les régions. Dans 22 départements, il dépasse le millier; en dix autres, il y en a moins de 200; moins de 100 dans six autres et moins de 50 pour sept d'entre eux. C'est dans le département de la Seine où on en compte le plus: 7998. Sur les 86,589 dossiers examinés, 34,270 ont été annulés, 36,000 autres ont fait l'objet de poursuites, 9862 suspects ont été placés en liberté surveillée, 1758 frappés d'interdiction de séjour, 2442 traités par des tribunaux militaires, et 1405 aux assises criminelles ordinaires.
Le cas de la police
Le comportement de la police française est un dossier très important qui n'a pas été étudié adéquatement par les historiens, principalement pour des raisons de documentation. Pour des raisons inexplicables, les dossiers de la police sont rarement disponibles - comme dans toute organisation semblable désireuse de protéger ses arrières. La question des abus et des brutalités est loin d'être close. Le bâtonnier de Paris, Jacques Charpentier, n'a pas hésité à critiquer la justice expéditive menée durant la soi-disant période insurrectionnelle, et dénonce tout excès commis par les tribunaux militaires gaullistes. Il a toujours réclamé un "prompt retour" aux procédures judiciaires normales et exigé la fin des longues périodes de détention. A vrai dire, la justice durant la Libération était telle que la faisaient les autorités locales – c'est-à-dire la résistance de la région concernée. Lorsque le Gouvernement provisoire s'installe à Paris au début de Septembre 1944, son autorité ne s'étend pas au-delà de la capitale, ainsi qu'à une petite zone entre la Seine et l'Oise. François de Menthon avait pour sa part l'impression (à tort) qu'une révolution était en cours et que Paris devait reconquérir le pays département après département. C'est ce que de Gaulle s'efforçait de faire. Les arrestations étaient effectuées par les forces de police déjà épurées, ainsi que par les FFI et d'autres groupes de la Résistance. Il y avait également les Commissions d'épuration. Le cadre responsable qui procédait à l'arrestation portait soit l'uniforme de la police ou de l'armée, mais ce n'était pas toujours le cas. Les préfets, ceux qui restent, reçoivent l'ordre d'arrêter et d'emprisonner tous les membres de la Milice, de la LVF, du Parti populaire français. Il ajoutait qu'étant donné l'urgence de reprendre en mains le pays, les résistants des FFI pouvaient être chargés d'effectuer ces arrestations même si, dans la "mesure du possible" il valait mieux les confier à des gendarmes ou agents de police. Les FFI insistaient sur le fait que quiconque possédait des preuves contre des suspects ne devait pas exercer la justice lui-même, mais devait informer la gendarmerie – le but étant de limiter les bavures arbitraires.
Il y a eu des excès de zèle et de l'imposture. Le fait que le premier venu pouvait durant un certain temps se considérer comme un résistant afin de régler ses comptes personnels en les associant à des actes d'épuration alimentait la confusion. Il y avait également les vrais collabos qui se cachaient sous le masque protecteur du résistant. Dans les écrits critiques de l'épuration, on peut lire que des résistants – vrais ou faux – ont été ultérieurement arrêtés et condamnés pour vols, trafic de drogue, et meurtres par intérêt personnel. D'autres résistants ont violé des femmes et tué des enfants. En fait, plusieurs villes et villages se croient menacés par la présence souvent envahissante de résistants armés jusqu'aux dents. À Bordeaux, des véhicules sillonnent la ville chargés de gars casqués de fer, bottés, mitraillette ou revolver au poing, portant le brassard marqué d'un V chargé de la croix de Lorraine

Une suspecte est interrogée par des FFI
Tout concourt au désordre. Les états-majors se multiplient, s'ignorent et parfois se contrecarrent. Des groupes armés font des réquisitions abusives qui ne sont en fait, que des vols. Beaucoup de citoyens se plaindront que les crimes perpétrés par les résistants – notamment les exilés espagnols qui ont rallié les FTP – aient été traités par des juges qui redoutaient de faire passer les coupables devant les tribunaux. Dans son histoire de l'épuration, Robert Aron fait remarquer que c'est dans les régions où avait sévi la Milice vichyste que les violences furent les plus fortes. Chez les résistants modérés, on accusait les communistes d'avoir accueilli des volontaires de la dernière heure, des opportunistesdésireux de dissimuler leurs activités douteuses et/ou cherchant à s'emparer de positions influentes. Les nouvelles autorités connaissaient ces abus et prirent des mesures destinées à les corriger. Elles voulaient initialement faire cesser les nombreuses exécutions sommaires pratiquées non seulement dans le midi de la France, mais également en Bretagne. Le commissaire spécial de la République à Rennes a estimé le nombre de ces exécutions à 50 par semaine: ce sont des assassinats purs et simples, écrit-il. Dans la région de Saint-Brieuc, le préfet se brouille avec le comité départemental dominé par les communistes. Le seul moyen qu'il a trouvé pour faire cesser "l'anarchie militaire" a été de regrouper les unités des FFI et FTP. Pour leur part, les communistes demeurent convaincus que la justice populaire devait suppléer à la justice officielle dite "trop lente". Le patron du PC, Marcel Cachin, a écrit dans le journal l'Humanité que les exécutions de collabos et le supplice de la tonte constituaient une étape préliminaire qui répondait aux exigences de la conscience publique. Pour ce dernier, ces agissements étaient une garantie d'ordre dans la cité, qui n'aurait pu vivre au contact de ces membres pourris. Cachin sait que la principale cause des exécutions sommaires est la crainte qu'un collabo n'échappe au châtiment ou ne soit pas suffisamment puni. Pendant que les Tribunaux militaires et les assises civiles ont du pain sur la planche, des collabos seront enlevés des geôles des autorités et assassinés ou lynchés. Ce fut le cas de Gaston Vannuci, un Waffen SS condamné par un tribunal militaire et abattu dans la prison de Rodez par un groupe de résistants. Dans ses Mémoires, de Gaulle a écrit sur les pressions exercées localement sur les tribunaux d'épuration, les clameurs favorisant les sentences de mort, et la vingtaine de cas où des accusés ont été enlevés et trucidés. De Gaulle demanda à ses ministres de sanctionner les fonctionnaires incapables de maintenir l'ordre. Nombreux ont été les rapports de gendarmerie sur les cas "d'assassinats inexplicables" ou la victime n'avait été ni collabo ni résistante.
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La sale besogne
Lorsque le Gouvernement provisoire français s'installe à Paris, il instaure son autorité légale en se substituant aux cours martiales improvisées et aux exécutions sommaires de la période dite insurrectionnelle. De Gaulle entreprend de juger les collaborateurs par des procès réguliers. Certes, la Cour de Justice de la Seine n'a pas été la première à siéger, mais elle va capter tous les regards, parce que c'est devant elle que seront jugés les collabos de renommée nationale. Curieusement, les premiers accusés ne seront pas des cadres politiques importants du vichysme, mais des écrivains et journalistes connus partout en France. Ils sont jugés en premier non seulement parce qu'ils symbolisent la collaboration, mais parce qu'ils l'ont prôné ouvertement dans des écrits. Leurs éditoriaux publiés étaient autant d'actes d'accusation par lesquels ils se condamnaient eux-mêmes. Quant à la Cour de Justice de Paris, elle a l'avantage d'avoir été épurée et réorganisée sans la phase intermédiaire des cours martiales ou des tribunaux militaires provisoires. Son activité peut être scrutée facilement à la loupe par de Gaulle et son gouvernement. De son côté, ce dernier sait qu'il peut être fragilisé par des procès de longue durée et avise la Cour qu'elle doit agir avec une "promptitude" qui explique l'acidité verbale et partialedes procureurs. Qui plus est, tous les verdicts de la Cour de Justice doivent être accompagnés de l'inéligibilité (indignité nationale) – une notion déjà prévue par les juristes et les chefs du CFLN à Alger
Les procès parisiens
Ils débutent le 23 Octobre 1944. Leur but est de fonder la légitimité du gouvernement provisoire gaulliste. Les procureurs qui vont besogner considèrent la cour comme un "conseil de guerre en veston". Ils vont poursuivre des gens en leur présentant des preuves de leur notoriété – c'est-à-dire que plus les accusés étaient célèbres, plus ils avaient fait le mal. Les jurés à qui étaient présentés les témoignages et preuves allaient être plus impressionnés par la performance des plaideurs que par celle des avocats de la défense
Suarez
Le premier dossier fut traité et réglé en une seule journée. Il s'agit de l'historien et journaliste George Suarez, membre du Parti populaire français de Doriot. La cour reproche à Suarez d'avoir dirigé le quotidien Aujourd'hui publié à Paris grâce à l'influence de l'ambassadeur allemand Abetz, ainsi que d'intelligence avec l'ennemi. L'avocat de Suarez proteste contre ces allégations, sous prétexte que la France avait capitulé et qu'il n'y avait pas "d'ennemi" avec qui l'accusé aurait pu transiger. Suarez fut interrogé sur sa carrière et accusé d'avoir fait l'apologie de la générosité d'Hitler après l'armistice. Son avocat énonça qu'il était intervenu pour sauver la vie de personnes arrêtées pour délit d'opinion. Le réquisitoire affirme que quels qu'aient été les services rendus par Suarez à ceux qui étaient venus témoigner en sa faveur, ça ne saurait atténuer la portée des crimes dont il s'est rendu coupable. Suarez s'estime avoir été "un Français fourvoyé mais bien intentionné" ayant eu une bonne carrière littéraire. Le jury décide qu'il est coupable d'intelligence envers l'ennemi et la cour le condamne à mort, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale. Il est exécuté au fort de Montrouge le 9 Novembre 1944
Une semaine plus tard, le journaliste Stéphane Lauzanne comparaît pour avoir rédigé des éditoriaux pro-allemands dans le quotidien Le Matin. Il rétorque n'avoir jamais été payé directement par les Allemands, qu'il n'avait pas pactisé avec l'ennemi et qu'il n'avait pas trahi. Il exprime regretter ses "erreurs écrites" et s'estime "passionnément français". Il est reconnu coupable et condamné à 20 ans de prison, à la confiscation de ses biens et à l’indignité nationale
Lauzanne
Une semaine plus tard, le journaliste Stéphane Lauzanne comparaît pour avoir rédigé des éditoriaux pro-allemands dans le quotidien Le Matin. Il rétorque n'avoir jamais été payé directement par les Allemands, qu'il n'avait pas pactisé avec l'ennemi et qu'il n'avait pas trahi. Il exprime regretter ses "erreurs écrites" et s'estime "passionnément français". Il est reconnu coupable et condamné à 20 ans de prison, à la confiscation de ses biens et à l’indignité nationale.
Béraud
En Décembre 1944, l'écrivain de renom Henri Béraud est lui-aussi accusé d'avoir rédigé des éditoriaux dans l'hebdomadaire Gringoire de 1940 à 1943. Ce romancier de l'entre-deux guerre attira beaucoup de monde à son procès. On l'accuse également d'avoir attaqué la démocratie, les Juifs, les francs-maçons, l'Angleterre, et même l'URSS. Les procureurs ont lu plusieurs passages incriminants de Béraud, dont celui-ci : qu'il faut être antisémite, avec des nuances, avec d'honorables exceptions, mais qu'il faut l'être, parce que le salut de la France est à ce prix. En pleine bataille des Ardennes, Béraud affirme en cour qu'il y a des gens qui se reprennent à prendre courage parce que l'Allemagne a repris un avantage momentané. Ce sera la déposition de l'amiral Muselier qui pourfend Béraud: vous avez insulté mes marins, sali ma famille et moi-même. J'adjure la Cour de se montrer d'une sévérité exemplaire. Celle-ci le condamne à mort, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale. Stupeur dans la salle. Lauzanne avait été condamné à 20 ans de prison pour les mêmes accusations. La presse française est étonnée. Il aura fallu l'intervention de François Mauriac pour dénoncer ce verdict fort exagéré pour ce qu'il appelle une simple erreur d'aiguillage de la part d'un grand écrivain. Mauriac lui a sauvé la vie. La peine est commuée à 20 ans, puis à 10 ans de prison et à la liberté surveillée.
Brasillach
Parmi tous les procès de Paris, celui de l'écrivain Robert Brasillach, dont la carrière littéraire était considérée prometteuse, retient une attention particulière. Brasillach est accusé de s'être fait un instrument de la propagande allemande via ses écrits, ses voyages en Allemagne et surtout dans ses éditoriaux. Germanophile, Brasillach recommandait l'envoi en Allemagne de travailleurs français, tout en faisant l'éloge des Français qui combattaient les Russes sous l'uniforme allemand. Il avait réclamé la tête des résistants et l'arrestation du général de Gaulle. Bien que défendu par un avocat talentueux, il savait que la partie était jouée d'avance contre lui. Dans son réquisitoire, le procureur Reboul présente l'accusé à lunettes rondes comme un fasciste passionné, anti-républicain frénétique qui soutient activement la cause allemande. Mais comme Brasillach avait publiquement applaudi à l'invasion de la zone sud de la France par la Wehrmacht, il ne se trouva aucun juré pour lui témoigner de la sympathie – les procureurs ont ainsi tapé à souhait sur ce clou…
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L'écrivain inquiet dans le box des accusés - Les Lettres françaises du 7 Octobre 1944
L'avocat de Brasillach insista sur les qualités littéraires de son client. De surcroît, Mauriac intervint également pour sa défense en disant que l'exécution de Brasillach serait une grande perte pour les lettres françaises. Est-ce que la Révolution française se grandit-elle au souvenir de Chénier (un poète guillotiné)? Le public se questionne. La Cour sait qu'elle doit agir rapidement. Pour la première fois, la presse française présente le cas de Brasillach comme un procès d'opinion. La défense en profite pour démontrer la relativité de la notion de trahison. Rien n'y fit: Brasillach est reconnu coupable de trahison et condamné à mort. De Gaulle refusa de commuer la sentence à cause de l'importance de l'accusé: à grand honneur, grande peine. Brasillach, condamné le 5 Février 1945,sera fusillé le lendemain au fort Montrouge.
Luchaire
Éditeur du quotidien Nouveaux Temps, il était le mentor de tous les collaborationnistes. Il était l'ami personnel de l'ambassadeur Abetz. Son cas est présenté en Janvier 1946. Il a fourni de nombreuses données économiques et militaires à l'occupant allemand, et c'est sur ce clou que le procureur Lindon va taper en affirmant que: chez ceux qui ont trahi par la plume, la trahison a été souvent inspirée par le fascisme. Chez Luchaire, elle fut inspirée par la vénalité et la pourriture. Il y a un an, je requérais contre Béraud et j'étais animé par une colère de Français et d'homme libre. C'est le même sentiment qui m'anime aujourd'hui: mais il s'y ajoute le dégoût. Son avocat a essayé de le présenter comme un homme de gauche soucieux du bien d'autrui, mais sans succès. Luchaire est condamné à mort, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale. Il est fusillé au fort d'Ivry le 2 Février 1946.
Rebaret
Le procès de Lucien Rebaret s'inscrit avec celui du journal Je Suis Partout, ouvertement collaborationniste. Ce collègue de Brasillach avait, entre autres, écrit un livre intitulé Les Décombres, et qui avait choqué jusqu'aux dirigeants de Vichy. En gros, Rebaret écrivait préférer l'occupation allemande au régime de Vichy qu'il ne trouve pas assez antisémite et antidémocratique à son goût. Les témoignages de la poursuite et de la défense allaient tous au-delà des opinions, car des documents sont présentés l'incriminent dans des dossiers de déportés. Sa hargne s'attira même les foudres de Brasillach qui réclamait sa démission. Le jury le reconnut coupable de trahison et la cour le condamna à mort, à la confiscation de ses biens et à l'indignité nationale. Son adjoint direct, Pierre-Antoine Cousteau, subit le même sort. Cependant, les peines des deux hommes furent commuées à la prison à perpétuité en 1947.De nombreux autres collabos jugés par la Cour parisienne furent condamnés à mort par contumace, notamment Claude Jeantet et Alain Laubrereaux, qui avaient fui en Espagne. Il est à noter que plusieurs autres écrivains français ont aidé leurs pairs durant ces procès. Les mémoires de Claude Mauriac témoignent à quel point son père, François, prenait toute cette affaire à cœur. Les interventions de Mauriac – un des seuls écrivains à avoir véritablement pris des risques sous l'occupation – lui valurent le surnom de "Saint-François des Assises"...
Maurras
De tous les procès de l'épuration française, nul n'a été aussi acharné et véhément que celui del'idéologue du régime de Vichy Charles Maurras. Le directeur de la revue L'Action française a été arrêté le 10 Septembre 1944 par le commissaire Yves Farge, et détenu à Lyon. C'est non seulement l’ individu que le gouvernement provisoire s'apprête à juger, mais tout un courant de pensée de la France traditionnelle, catholique, conservatrice, pour ne pas dire royaliste.
Une France dont se réclament autant les patriotes que les collaborateurs. Maurras était non seulement estimé par les écrivains et journalistes, mais aussi par des politiciens, diplomates, notables et, bien sûr, des militaires. Le pouvoir gaulliste sait qu'il doit aborder ce charbon ardent avec des pincettes.
Son procès débute le 24 Janvier 1945 à Lyon. Il y a foule au palais de Justice; à l'auditoire s'ajoute une soixantaine de journalistes, dont une quinzaine d'Américains et de Britanniques. L'accusé fait une entrée dans un grondement sourd de curieux presque remplis d'admiration. Le Tribunal est présidé par le juge Vainker et le procureur est l'avocat Thomas. Maurras salue courtoisement la cour puis se crispe, prêt à l'affronter. Son veston porte encore un écusson du symbole francisque. Le procureur fait lecture de l'acte qui accuse Maurras de trahison et d'avoir justifié par ses écrits, son approche philo-historique et son aura d'académicien (ci-contre), le vichysme et sa collaboration avec l'Allemagne nazie. L'audience s'annonce mal. Maurras intimide à la fois le public, les jurés et plusieurs procureurs adjoints. Même le juge Vainker est inconfortable. Les magistrats se croient en état d'infériorité vis-à-vis de l'accusé. En présentant le gros de l'accusation, le procureur Thomas va servir de cible verbale à l'accusé. Thomas est compétent mais mal à l'aise dans un procès qui va se situer sur le terrain des idées et des doctrines – et non sur des faits précis. Il ne se pose pas de question sur la légitimité de l'épuration. Son fils résistant avait été tué, ce qui renforçait ses convictions; mais, il ne se sent pas de taille à affronter ce polémiste. Le premier duel va commencer:
Maurras va jusqu'à s'en prendre à la crédibilité du procureur Thomas, dont il demande l'arrestation: le casier judiciaire de Thomas, encore dénué de flétrissures effectives, est fait pour supporter non pas six, mais trente-six justes condamnations pour fraudes, faux publics, impostures, détournements de pièces, abus de confiance et trahison de l'autorité légitime. Pour mettre ce Thomas en lieu sûr, d'où il se retire que pour passer devant une juridiction compétente. Puis il se tourne vers le juge Vainker en pointant Thomas du doigt:sa comédie de justice ne saurait échapper plus longtemps aux sanctions méritées, sans faire tort à la Patrie, à la Fonction, à la Profession, car il les salit toutes trois. Ça, c'est du "chiage". Jamais, de mémoire de magistrat, un tel réquisitoire ne s'était élevé d'un box d'accusé contre un accusateur public.
Malgré son fiel, Maurras n'attaque pas la personnalité du juge Vainker dont le rôle est plus effacé que celui de Thomas. Ce qu'il cherche à faire est d'orienter le procès vers les idées plutôt que les faits. Néanmoins, Vainker a sa liste de questions factuelles à poser à Maurras; ce dernier refuse de répondre à un interrogatoire aussi fragmenté. Il veut exposer l'ensemble de sa vie, de ses actes et de ses idées, sans lequel il croit que l'on ne peut comprendre son attitude sous l'occupation. Ce ne sera pas seulement le procès de Vichy, mais de l'opposition entre deux attitudes:
Cet isolement de Maurras sera une constante pendant toute la durée de son procès: il ne veut ni comprendre ni communiquer,qui sera celui de ses adversaires et de ses juges. De là toute la difficulté à conduire un procès lorsqu'il y a deux convictions incommunicables et inconciliables fondées toutes deux surr la passion politique qui défend deux conceptions opposées du patriotisme français. Aux blocages que Maurras inflige à la vérité correspondent celles que l'accusation impose à sa pensée. Il faut dire que le dossier de l'accusation pour inculper Maurras n'était pas très étoffé, si ce n'est que l'accusé dénonçait sans relâche les patriotes. La cour demande à un universitaire de Lyon, René Verdenal, de dépouiller tous les articles écrits par Maurras depuis Juin 1940 pour dénicher des écrits pouvant le compromettre. Il en résultat une compilation hâtive et inexacte de textes mal interprétés, que le procureur Thomas utilise sans grande habilité. L'avocat de Maurras, Goncet, proteste: vous avez tout mélangé, vous avez cité des textes introuvables aux dates que vous énoncez, vous avez donné des textes tronqués et des phrases qui ne sont pas celles qui ont été imprimées. En fait, Thomas agissait d'une manière tendancieuse et au-delà de la vérité pour incriminer l'accusé. Les magistrats ciblent des aspects isolés de la vie de Maurras, alors que pour ce dernier, c'est l'ensemble de sa vie, de son œuvre qui sont mis en accusation et qu'il doit défendre. Conséquemment, le procureur Thomas reçoit de nombreuses lettres de menaces qui l'avisent de ne pas imposer la peine de mort à Maurras, comme les suivantes: ne juges pas si tu ne veux pas être jugé. Ou encore: les individus comme vous qui ont prêté serment au maréchal Pétain et qui, à présent, pour être au goût sanguinaire du jour, requièrent souvent contre des gens qui ont commis le crime de délit d'opinion, ne méritent pas de vivre…
Durant une autre audience, Thomas l'accuse "d'intelligence avec l'ennemi". Ce à quoi il répondit: j'ai toujours été une germanophobe avéré. Ma revue, l'Action française s'est portée garante de l'Union sacrée durant l'autre guerre. La cour semble approuver. Cependant, il est moins convaincant lorsqu'il explique son comportement à partir de 1940: ll ne fallait pas faire la guerre, mais si on nous l'impose, la faire et écraser l'Allemagne, selon la formule de Jacques Bainville. Lorsque l'armistice est signé, les magistrats demandent à Maurras de s'expliquer. Sa réponse est sans équivoque: on parle d'un armistice, mais en fait il y a eu deux: celui de Pétain qui se veut salutaire, et celui de Laval qui livre tout aux Allemands. L'ennui pour Maurras est que ces deux armistices ne sont en fait qu'un seul, et que distinguer les "deux" est un jeu d'intelligence. Maurras ne veut pas avouer ouvertement à la cour qu'il appuyait la collaboration. Il fait état de la conversation qu'il a eu avec Pétain à ce sujet:
Selon Maurras, tout doit aller au retranchement et au resserrement. Et il dit à la cour que le maréchal est responsable il l'a admirablement dit. C'est sa manière de simplifier des problèmes complexes. Simplifié par le recours à l'autorité du chef, au loyalisme presque monarchique devant une opinion publique que rien n'y a préparé. Dès lors, Maurras va se quereller avec ses juges, parce que ceux-ci arrivent à démonter avec des faits précis que l'accusé a, à plusieurs reprises, été l'instigateur d'arrestations et de évices opérés contre des Français.
Maurras, secoué, ne nie pas les faits, mais tortille assez adroitement devant les procureurs pour fournir un explicationà la fois articulée et tordue pour les confondre. Dans le cas de l'otage fusillé, il affirme qu'il a demandé aux autorités légales (vichystes) de protéger le pays contre des terroristes en période d'occupation: que les pouvoirs compétents fassent leur devoir. Ils ne le font pas. Le terrorisme continue et il arrive alors ce qui est arrivé de tout temps entre 1940 et 1944: c'est que s'il y a une occupation, si l'étranger est là, il se propose pour rétablir l'ordre. Dans le cas des aviateurs abattus et ultérieurement fusillés, il s'explique comme suit: nous ne pensions pas, à Lyon, qu'il y ait eu des captures d'aviateurs français aux bords de la Seine, et nous ne pensions pas non plus que Paris eût été bombardé par des aviateurs français. Vainker et Thomas se grattent la tête. Maurras en rajoute: je ne croyais pas une telle chose possible et c'est pourquoi, pour gêner l'ennemi, et si possible lui fourrer le nez dans son ordure, nous décidâmes de lui demander bruyamment "des noms, des noms" – cause, parce que vous ne les avez pas, vous les Boches. Ils ne nous donnèrent pas les noms, et nous vécûmes dans l'innocente illusion d'avoir ainsi mis les Boches dans l'embarras. C'est ce qui s'appelle du "twist and shout"…
Dans le cas du banquier juif, la cour manque de précisions pour établir clairement la responsabilité de Maurras. Elle n'a pas été capable de prouver que l'article de Maurras a été responsable de l'assassinat de Worms. Ainsi, la lumière n'a jamais été faite, mais le fait même que la question reste posée prouve suffisamment quelle atmosphère de complot entourait le procès de Maurras. Le procureur Thomas est coi. Le juge Vainker est désorienté, et les jurés sont mystifiés. L'ambiguïté du cas à juger se situe entre des convictions intellectuelles et la réalité des faits. L'argumentation de Maurras est trop doctrinale et théorique pour la situer sur un terrain accessible à la cour – comme à la majorité de l'opinion publique. Le 1er Février 1945, la Cour de Lyon rend son verdict: Charles Maurras est condamné à la prison à vie fontet à l'indignité nationale pour trahison. Il a bénéficié de plusieurs circonstances atténuantes et d'un procès fort mal préparé par l'accusateur public. Certains poussent des soupirs dans le palais de Justice. Lorsqu'il quitte la salle d'audience, Maurras crie victoire en disant: c'est la revanche de Dreyfus! Certains de ses amis ont essayé de créer en Maurras l’image d’un Dreyfus de la droite, mais leur campagne n’a pas réussi. Maurras a continué d’écrire en prison, mais l’apogée de l’Action Française était fini. Il est incarcéré à la prison de Riom jusqu'en 1947, puis transféré à Troyes, puis à St-Symphorien-les-Tours où il mourut en 1952. Son nom est rayé de l'Académie française. Pour le gouvernement provisoire, le procès de Maurras – tout comme celui de l'amiral Esteva deux ans plus tôt – est un préliminaireà celui du maréchal Pétain, car il oriente la responsabilité capitale du chef de l'État.
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Mister Pétain
Selon le dicton populaire, l'enfer est toujours pavé de bonnes intentions. Cependant, on ne peut pas juger un chef d'État sur ses intentions, mais sur la politique qu'il a menée ou approuvée. Avant même de répondre de ses actes devant la France libre, Pétain savait que l'armistice de 1940 impliquait de traiter avec Hitler en position d'infériorité. Il a joué cette carte du mieux qu'il a pu jusqu'en Juin 1942. À partir de 1943, Pétain ne sera qu'un figurant qui pensait, par sa présence et son image, éviter le pire. Mais le pire ne fut-il pas de cautionner l'occupation allemande? Finalement, Pétain a cru qu'il pouvait jouer avec Hitler. Erreur: Hitler n'était pas quelqu'un avec qui jouer. Il ne le réalisera pleinement qu'au moment de son arrestation, le 27 Avril 1945: je n'ai jamais voulu ça, dira-t-il. Mais, c'est quand même arrivé
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Pétain monte dans un fourgon cellulaire - Pétain arrive en salle d'audience
Pétain est incarcéré au fort de Montrouge, un lieu qui a vu trépasser plusieurs collabos reconnus coupables de trahison.
Le gouvernement provisoire gaulliste confie la garde du prisonnier à un cadre de la Résistance, Joseph Simon (ci-contre). Pétain dispose d'une cellule qu'il partage avec sa femme. Le mobilier est spartiate, la nourriture médiocre, et le prisonnier passe par des alternances d'espoir et de découragement. Pétain prépare sa défense avec ses avocats, Lemaire et Isorni – ce dernier s'étant rendu célèbre par la défense de Brasillach. La stratégie de leur défense est de présenter le maréchal comme un chef d'Étatlégitime parce qu'il a été investi par l'Assemblée nationale pour représenter le peuple français. Conséquemment, c'est à cette assemblée que Pétain doit rendre des comptes, et non pas à une Haute-Cour formée de résistants. Les avocats de Pétain ne veulent pas que leur client âgé soit laminé par des interrogateurs professionnels et qu'il se compromette dans des réponses à l'emporte-pièce – ils vont prendre l'affaire en mains. Son procès débute le 23 Juillet 1945 et va durer presque un mois. Il se déroule cette fois devant juge et jury. Lorsqu'il arrive dans la salle d'audience, Pétain fend la foule qui s'est levée spontanément à son entrée, accompagné de ses avocats. La cour est présidée par le juge Montgibeaux. L'accusateur public est le procureur général Mornet. Étonnamment, le procès de Pétain sera le seul où les débats sténographiés seront disponibles pour consultation publique.
La déclaration de Pétain au box reste fidèle à la tactique proposée par ses défenseurs. Il affirme que c'est le peuple français qui lui a confié le pouvoir via ses représentants élus à l'Assemblée nationale: c'est à lui que je suis venu rendre des comptes. Pétain affirme que la Haute-Cour, telle qu'elle est constituée, ne représente pas le peuple français car elle est essentiellement une extension d'une résistance armée face au pouvoir légal constitué. Il ne désire pas faire d'autres déclarations: je ne répondrai à aucune autre question. Mes défenseurs ont reçu de moi la mission de répondre à des accusations qui veulent me salir et qui n'atteignent que ceux qui les profèrent.
La cour répond à l'inculpé en utilisant l'argument massue concocté par les gaullistes à Alger: que l'armistice de 1940 n'a pas invalidé l'Article 75 du Code pénal qui interdit à un citoyen français toute "intelligence avec l'ennemi" en temps de guerre. En acceptant de signer avec Hitler, Pétain et son régime ont, par ce geste, placé la France sous la botte allemande et, avec elle, ses ressources et sa main-d'œuvre. Cette fois, c'est au tour de la Haute-Cour du gouvernement provisoire gaulliste d'utiliser l'armistice de 1940 pour délégitimer Pétain. Le procureur attitré lui demande pourquoi il a songé à demander un armistice. Pétain risque une réponse, tandis que ses avocats regardent le plafond décoré de la salle: lorsque j'ai demandé l'armistice, d'accord avec nos chefs militaires, j'ai rempli un acte nécessaire et sauveur. L'Armistice a sauvé la France et contribué à la victoire des Alliés, en assurant une Méditerranée libre et l'intégrité de l'Empire.
Imputabilité
Durant la durée du procès, Pétain revendique la responsabilité des actes commis en son nom. Au box, il garde l'attitude qu'il a toujours eue – il est le patron, l'imputable. Pétain démontre une certaine sérénité de grande classe en demandant de l'accuser personnellement et non pas ses subordonnés. Les dernières lignes de sa déclaration initiale du 23 Juillet sont révélatrices: si vous deviez me condamner, que ma condamnation soit la dernière et qu'aucun Français ne soit plus jamais condamné ni détenu pour avoir obéi aux ordres de son chef légitime. Je vous le dis à la face du monde, vous condamneriez un innocent en croyant parler au nom de la justice et c'est un innocent qui en porterait le poids, car un maréchal de France ne demande de grâce à personne. Je m'en remets à la France!
Le procès du maréchal fut, en somme, très ordinaire. Les dix premières audiences sont ternes. Beaucoup de témoins avaient été appelés, dont Paul Reynaud, Édouard Daladier, Édouard Herriot qui ont essayé de justifier les changements d'humeur et d'opinion de l'accusé. Les diplomates appelés à la barre n'ont rien appris à la cour. Les notables n'ont parlé que d'eux-mêmes, tandis que les généraux ont fait bloc autour du vainqueur de Verdun. L'auditoire est déçu et se demande quand le "show" va vraiment commencer. En revanche, le témoignage de Laval à la onzième audience apporte ce qui manquait à ce procès – une passion vitrioliqued'un témoin qui se sait haï et qui n'a plus rien à perdre. Le témoignage de Laval durera trois heures. Pour le juge Montgibeaux, l'arrivée de Laval va dégeler Pétain de son mutisme, et ce dernier répondra à quelques questions.
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Témoignage de Laval en présence de Pétain - Pétain aura la vie sauve
Pendant ce temps, De Gaulle est déçudu déroulement des audiences, car il croit que le vrai procès n'a pas été fait. De Gaulle constate que la cour s'attarde beaucoup trop à faire l'autopsie de Vichy sans traiter spécifiquement du cas de celui qui a signé l'Armistice. Dans ses mémoires, il écrit que les débats prenaient l'allure d'un procès partisan et de règlements de compte. Pétain, lui, s'ennuie pendant son procès; il somnole et sursaute parfois lorsque des témoins l'agacent. Il en rabrouera trois pourtant cités par ses avocats. Entre les audiences, Pétain est d'humeur variable – tantôt allumé, tantôt inquiet. Le 30 Juillet, il demande à Simon s'il va être fusillé. Ce dernier lui répond non, car il a été avisé que quelque soit le verdict de la Haute-Cour, vous ne serez pas exécuté. Les procédures judiciaires se terminent le 14 Août. C'est le procureur général Mornet qui, un peu tiraillé, recommande la peine de mort. Lorsque les jurés se retirent pour délibérer, ils sont très divisés quant au verdict. Le juge Mongibeaux leur suggère de ne pas se prononcer pour la peine capitale. Sur les 27 jurés réunis à huis clos, le résultat du vote donna 14 voix pour la mort et 13 contre. Un des jurés – qui était pour la mort – fitune demande de grâce en faveur de l'accusé, en disant: nous devons voter ce recours en grâce pour aider le général de Gaulle. Les deux tiers des jurés votèrent cette proposition, de même que la confiscation des biens de l'accusé Le 15 Août, le juge Mongibeaux prononce le verdict: coupable d'intelligence avec l'Allemagne en guerre contre la France, et condamné à mort, à l'indignité nationale et à la confiscation de ses biens. Cependant, la Haute-Cour émet le vœu que la condamnation à mort ne soit pas exécutée. Le verdict fait sensation dans la presse française. Certains journalistes constatent l'inconfort du gouvernement provisoire dans ce dossier qui risque de devenir une sorte d'affaire Dreyfus pour de Gaulle. La raison d'État va prévaloir sur la vindicte du moment. Le journaliste André Rousseaux est proche de la vérité lorsqu'il écrit pourquoi faut-il, pour certaines gens, que Dreyfus soit coupable aussi instamment que Pétain n'ait pas trahi? Parce que c'est l'exigence d'un certain "ordre" prétendu national, dérivé, doit-on le dire, de "l'ordre" qui s'est prétendu moral. Au nom de la raison d'État, il y va, paraît-il, du salut de la France que Dreyfus soit déclaré traître sans qu'il ait trahi, alors que Pétain, qui met sa main dans la main ennemie, soit loué de sa sagesse patriotique.
Il faut souligner que la Haute-Cour avait demandé aux jurés une condamnation de principe qui, sous la forme d'un devait se muer en une demande de grâce immédiate.
La raison est que le jugement incarne l'opinion profonde des Français de l'épargner. Certes, l'image du gouvernement provisoire à l'étranger est un facteur à ne pas négliger – l'odieux d'exécuter un inculpé de 90 ans. D'autant plus que durant la guerre, Pétain n'a fait l'objet d'aucune tentative d'assassinat, contrairement à Laval et quelques autres cadres de Vichy. L'illustration la plus intéressante de cet état d'esprit majoritaire vient d'une des organisations les plus actives de la Résistance, soit l'O.C.M (Organisation Civile et Militaire) dans un écrit de sa feuille clandestine Résistance daté du 25 Janvier 1943: En raison de son grand âge, toute peine ordinaire paraîtra inutile. Ce vieillard ne peut plus être frappé que dans sa puérile vanité. Une loi le ramène du premier au dernier rang de l'État et le confère dans son domaine familial. L'histoire appréciera. Le 18 Août 1945, Pétain est informé par ses avocats que le général de Gaulle a commué sa sentence de mort à une peine de prison à vie. Le 16 Novembre, il est incarcéré à l'île d'Yeu où il n'en sortira que pour mourir, en 1951.
Darnand
ll s'agit de la mise en accusation d'un des hommes les plus détestés par la Résistance et des plus louangés par une partie de l'opinion publique. Conséquemment, le procès de Joseph Darland se déroulera dans la même atmosphère de malaiseet de dégoût admiratif que celui de Pétain. Le chef de la Milice pétainiste a été arrêté dans le nord de l'Italie par des soldats britanniques et écroué à Paris. Darland se savait condamné et il n'avait pas l'intention de s'excuser – uniquement de s'expliquer aux yeux de ses compatriotes.
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Darnand passe sur le grill - Condamné à mort
L'accusé a été inculpé et condamné en une seule journée d'audience – conformément au souci de "promptitude" émis par le gouvernement provisoire gaulliste. Le procès débute le 3 Octobre 1945 devant juge et jury dans une atmosphère lourde et sereine. Il est présidé par le juge Montgibeaux. L'accusateur public est le procureur Carrive. Darland est accusé de trahison et de collaboration active à la fois au service de Vichy et de l'occupant allemand. Après avoir émis l'acte d'accusation, la cour passe en revue les faits d'armes de Darland durant la Première Guerre mondiale, sa conduite héroïque durant la campagne de 1940, et ses sentiments antiallemands – non seulement pour étaler les faits mais pour étaler la trahison sérieuse de l'inculpé. Darland explique ce qui fut sa ligne de conduite après Juin 1940: je savais qu'en gros tous les députés avaient abandonné leurs pouvoirs entre les mains du Maréchal. Je savais que toutes les grandes puissances l'avaient reconnu. Je savais que les neutres lui avaient envoyé des ambassadeurs. Pour lui, Pétain était la seule figure de proue qui représentait légalement la France: j'avais le sentiment, comme tous les Français, qu'il n'y avait pas d'autre solution que de signer cet armistice, et je me suis rappelé le livre du général de Gaulle qui disait, en 1934, que lorsqu'on avait perdu Paris, tout était perdu. Alors, je me suis demandé pourquoi on pouvait résister de Londres avec 500 hommes et des postes de radio, alors qu'il était plus simple de s'organiser en France, derrière le seul homme qui représentait pour moi la légalité. Objectivement, le raisonnement de Darland en 1940 était celui d'une grande partie de l'opinion publique. Darland n'a jamais eu le sens politique qui lui aurait permis d'évaluer la situation à long terme et d'éviter de se retrouver dans le box d'un tribunal. À ce niveau, il a été l'archétype du baroudeur militaire dévoué, dur, mais qui se campe dans le simplisme. Peu à peu, sa loyauté envers Pétain lui fait gravir les échelons dans la hiérarchie vichyste pour ensuite faire couler le sang des Français: il a la conviction de servir la patrie, comme avant 1940.
Le procureur Carrive l'accuse d'avoir "perverti son patriotisme" en organisant le Service d'ordre légionnaire (ou SOL), puis la Légion des volontaires français (ou LVF) qui s'est muée en Waffen SS française – prêtant serment de fidélité à Hitler. Mais, c'est un autre fait, tout aussi indéniable, qui lui est reproché: la création de la Milice en Janvier 1943. Carrive en profite pour l'accuser d'excès et d'atrocité: le secrétaire général du maintien de l'ordre donne à tous les membres de la police de faire usage de leurs armes sans ménagement contre les terroristes et les membres d'autres organisations de la Résistance
Darland reste de marbredans le box. Il encaisse sans nier les faits ni les interprétations des faits, et ne rouspète pas devant le procureur Carrive, qui en rajoute: ..ici, c'est un patriote laissé neuf jours sans manger ni boire; là, un patriote enfermé de longues heures dans un frigidaire; ici ce sont des patriotes que l'on brûle avec des cigarettes; là, un patriote soumis au supplice de la dynamo. Ailleurs, un résistant pendu par les pouces de manière à ne toucher les planches que par la pointe des pieds, mais forcé à poser les talons par terre.
Le réquisitoire de la cour assomme autant l'accusé que l'auditoire de la salle d'audience: Expéditions contre les maquis, rafles de Juifs, pillage et confiscation de biens, vols de devises dans la Banque de France, sévices corporels contre des patients alités, etc. Carrive, qui avait examiné le passé militaire glorieux de Darnand, ne peut faire autrement que de recommander la peine de mort contre l'inculpé: mesdames et messieurs les jurés, non sans émotion, je le reconnais, ni la tristesse en pensant au passé militaire de Darnand, mais c'est très fermement au nom de la Justice de prononcer le châtiment suprême contre ce traître et de cet assassin qu'est Darland. Ce dernier reconnaît les faits et répond qu'il n'est pas de ceux qui ont voulu jouer un double jeu: Moi j'ai marché. J'ai marché simplement. Je suis fier de ce que j'ai fait. Je me suis trompé mais j'ai agi de bonne foi. Je crois avoir servi.
Le procureur lui demande s'il a des remords concernant les excès commis par sa Milice pour assurer l'autorité de Vichy, et d'avoir servi d'auxiliaire armé à la Wehrmacht. Sa réponse est limpide: Je ne renie rien de ce que j'ai fait. La légalité a changé de camp. Je sais parfaitement que l'arrêt a été rendu. Il n'y rien à faire et que le dévouement de mes avocats n'y changeront rien. Cela m'est égal. Ce que je vous demande, à vous tous, c'est de ne pas oublier que tous ces Français, tous ces camarades qui ont milité avec moi, ceux qui sont morts, ceux qui vivent, leurs familles, ceux qui engorgent vos prisons, qui attendent leur libération, et ce que je vous demande en grâce, c'est de penser que bientôt, tous les Français devraient se réconcilier qu'ils devraient servir le gouvernement du pays.
Le juge Montgibeaux reconnaît l'accusé coupable de trahison et de collaboration en temps de guerre et le condamne à mort. Darland se retourne vers ses avocats et leur dit: tout s'est très bien passé. Ils ont compris que je n'étais pas un criminel. N'empêche qu'il a fait tuer d'autres Français. Il sera fusillé le 10 Octobre 1945.
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Mister Laval
Contrairement à Pétain et Darnand, le procès de Pierre Laval se déroula en l’absence totale de dignité.
Si l'ancien chef de l'État avait été ménagé en raison de son uniforme, son aura et son grand âge, il n'en sera pas de même pour le chef du gouvernement. Au moment de sa chute en Août 1944, alors qu'il était cloîtré au château de Sigmaringen, sa seule préoccupation est de multiplier les initiatives politiques afin de ne pas donner l'image d'un traître. Le 28 Avril 1945, il quitte l'Allemagne pour se réfugier en Espagne. Franco ne veut pas de lui: il l'arrête et le renvoie par avion en France pour être confié aux Américains (ci-contre) qui le refilent au gouvernement provisoire (ci-bas). Le 2 Août, Laval est incarcéré à Paris. L'accusé Laval s'est présenté en Haute-Cour d'abord pour témoigner durant le procès de Pétain. Avant que le maréchal ne reçoive son verdict, il sait qu'il va payer de sa vie pour préserver celle de Pétain. Peu avant la tenue de son propre procès, tout le monde – de Pétain à de Gaulle, des Britanniques aux communistes – semble d'accord pour le désigner à la vindicte populaire. Le prisonnier de Fresnes se retrouve dans une solitude morale presque absolue. Il occupe une cellule humide et a droit à une promenade quotidienne isolé des autres détenus, dont des collabos. Il a aménagé son "logis" de portraits de famille et d'un mobilier quelconque.
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Laval est arrêté lors de son arrivée au Bourget - Première audience - Sur le procès de Laval
Sa défense a été confiée à
un trio d'avocats talentueux mais jeunes – temporairement séduits par l'éloquence de Laval: Baraduc (ci-contre), Jaffré et Naud seront ses défenseurs choisis. L'ancien premier ministre a droit à une nourriture de meilleure qualité et fume sans arrêt. Il prépare sa défense avec ses avocats en faisant confiance à sa mémoire et sa dextérité: Si Pétain n'a pas voulu parler, ça le regardait. Moi, je suis bien décidé à m'expliquer sur tous mes actes. Je n'ai rien à redouter d'une enquête poussée, dit-il. Laval estime avoir sauvé la France. En revanche, pour les prisonniers qui reviennent au pays, c'est un escroc, le patron du STO, le créateur de la Milice, le responsable de la déportation de Juifs. La poursuite est hâtivement organisée, à cause des vacances judiciaireset desélections prévues pour Octobre 1945. Avec le procès de Pétain qui bat déjà son plein, les magistrats ont hâte d'en finir avec Laval. Les procureurs organisent leurs réquisitoires en trois segments: origines de la trahison, consommation de la trahison, exécution de la trahison – trop de travail pour des gens pressés… La défense est laissée avec peu de moyens pour préparer la cause. Le juge d'instruction Béteille est parti en vacances en emportant la clé de son coffre de documents, ce qui laisse peu de matériel aux défenseurs.
De son côté, le gouvernement provisoire s'impatiente pour des raisons électorales. Le juge Mongibeaux dit qu'il faut en finir avant, la Cour dut-elle siéger jour et nuit. De l'autre, Laval qui croit encore qu'on va lui laisser tout le temps requis pour s'expliquer. Il ne craint pas d'être jugé car il croit mener le procès comme il le veut. Après tout, ses accusateurs n'avaient-ils pas exercé leurs fonctions sous Vichy, prêté serment à Pétain, et intervenus pour dénaturaliser les Juifs? L'enquête préliminaire est un fouillis accéléréde questions en rafales sur une foule de sujets. Le 22 Septembre, Laval est interrogé durant neuf heureset on lui demande de s'expliquer sur le sort de déportés, le transfert d'œuvres d'art, sur les violences de la Milice, etc. La question à se poser est comment pourrait-on concevoir qu'un tel procès – remis en Octobre – qui concerne non seulement un homme mais toute une politique ne soit pas précédé d'une préparation adéquate avec une information complète? Laval aura beau demander aux procureurs de l'interroger sur son rôle à l'Assemblée nationale. Rien n'y fait: on l'interroge sur tout, sauf l'essentiel. L'instruction est achevée le 23 Septembre. Reste le procès.
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Sur le grill - Seul dans la fosse aux lions
Celui-ci débute le 5 Octobre devant juge et un jury composé de 36 membres choisis par 50 députés et 50 résistants. Il se déroule dans la salle où a été jugé Pétain. Elle est bondée de curieux et de journalistes qui voient, avec surprise, entrer un homme seul ses avocats n'assistent pas à l'ouverture du procès car ils s'estiment incapables de l'aider, faute d'écrits: ce banc vide a quelque chose d'effrayant, écrit Claude Roy, écrivain aux Lettres françaises. Le juge Mongibeaux a bien du mal à calmer la salle devant les huées et les sifflets. Il devra même réprimander un de ses procureurs adjoints qui, cédant à l'émotion du moment, cria à Laval: on aura ta peau, mon salaud!
Dans une telle atmosphère de mépris et de haine populaire, le jury ne peut pas se permettre d'être impartial, sous peine d'être lynché par la foule – elle qui n'a pas oublié l'époque ou certains dénonçaient et s'enrichissaient par des dénonciations. Laval n'a pas gagné un sou et a pris tous les risques en jouant la carte allemande, mais le peuple tient à le présenter comme le chef des collabos et l'inspirateur des traîtres. La magistrature est écorchée par les remarques publiques de Laval. N'empêche, le juge Mongibeaux n'est pas gêné par son serment à Pétain, et va juger Laval comme un accusé ordinaire. Il sait à quel animal il va se frotter et veut lui serrer la bride: pas question pour Mongibeaux d'interroger trop longuement, d'écouter les réponses, d'attendre des témoins ou même la documentation que la défense fait rechercher dans le pays et à l'étranger. A la première audience, Laval choisit tout de suite d'attaquer en visant le procureur général Mornet avant qu'il ne donne l'acte d'accusation: pourquoi avez-vous agi à la hâte pour instruire mon procès? Qui a exercé des pressions sur vous?
C'est un Mornet secoué, déclamatoire, qui répond: l'instruction n'a pas été brusquée. Elle a commencé il y a cinq ans, le jour où, avec Pétain, Laval s'est emparé du pouvoir.
Mornet est pris de court par un adversaire qui refuse de se laisser intimider. Empêtré dans son acte d'accusation qu'il a dû remanier à la hâte, il lui sera difficile de reprendre le dessus, d'autant plus que Laval tape sur lui en réclamant, en vain, un supplément d'information. Il va réclamer un procès politique et dominer ses interlocuteurs: que pourriez-vous craindre d'une instruction véritable? Si je n'avais pas d'honneur à défendre, si je n'avais pas à couvrir ceux qui ont obéi à mes ordres, je serais presque enclin à m'incliner par dégoût devant la justice. Cette passion qui vous anime a réchauffé la mienne. En m'écoutant, vous sentirez que c'est la France que j'ai servie. Reprenez mon instruction et achevez-la!
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Laval gagne la première manche - Sa condamnation à mort est médiatisée
La presse de la Résistance est embarrassée par le procès. Le journal Combat dénonce la justice qui s'abaisse et l'accusé qui grandit. Les Lettres françaises sous la plume de Roy constatent que la Haute-Cour manque d'étoffe…En fait, ces gens expriment l'amertume d'une partie de l'opinion publique contre celui qui les a compromis. Des la première audience, les journalistes savent que Laval est condamné à mort d'avance parce qu'on ne lui a pas accordé les garanties les plus élémentaires. Pour l'instant, il a gagné la première manche et peut retourner en cellule la tête haute. Dès lors, le procès de Laval va dégénérer en une mascarade judiciaire qui fera les gorges chaudes des journaux et entretenir l'amertume du gouvernement provisoire gaulliste. Durant les autres audiences, les avocats vont essayer de jouer le seul recours juridique à leur disposition: reporter le procès après les élection afin de mieux le préparer, avec de nouveaux procureurs et un autre jury. Pour la Haute-Cour, il n'en est pas question. Pour reprendre le mot du juge Mongibeaux: cet homme s'obstine à espérer alors qu'il doit mourir. Le seul fait que Laval soit encore vivant est insupportable, comme l'affirme le procureur Mornet: Je puis vous dire que si, au lendemain de la Libération, Pierre Laval avait été appréhendé et conduit devant un tribunal militaire, qui ne juge pas avec toutes les formes extérieures auxquelles vous êtes astreints, eh bien, sa condamnation suivie de ce que vous savez, n'eut pas été une erreur judiciaire.
Devant l'éloquence de l'accusé, les jurys le menacent. Lorsqu'un homme dans la salle applaudit Laval et se fait arrêter sur place, des jurés crient: il mérite comme Laval douze balles dans la peau. Mongibeaux n'intervient pas et laisse passer l'incident, mais le juge comprend vite que s'il perd la partie dans son prétoire, Laval gagnera un jour devant l'opinion publique. Le 6 Octobre, il y a un autre incident de ce genre où des jurés crient leur haine: Salaud! Douze balles dans la peau! Ou encore: tu gueuleras moins fort dans quinze jours! Mongibeaux suspend l'audience, et Laval sort de la salle en informant le juge qu'il ne veut pas y revenir parce qu'il craint pour sa sécurité. Tant pis pour lui: Mongibeaux poursuit le procè en son absence. Plus d'avocats, plus de témoins de la défense, un box vide, et les seuls témoins sont ceux de l'accusation qui défilent devant les procureurs: c'est le cirque qui s'offre à la presse durant l'audience du 8 Octobre. L'accusé avait réfléchi et voulait revenir. Mongibeaux se crispe: Laval est sorti ou je l'ai sorti. Je n'en veux plus à l'audience. Laval et ses avocats se frottent les mains car ils ont la certitude qu'il y aura un nouveau procès. Le 7 Octobre, Laval demande à l'un de ses avocats, Jaffré, d'écrire une lettre à cet effet au garde des Sceaux, Tietgen, dans laquelle on retrouve – entre autres – les lignes suivantes: le refus de poursuivre l'instruction, autant que le fait brutal de m'avoir mis dans l'impossibilité de me défendre devant la Haute Cour, établissent d'une manière certaine que tout a été prévu et organisé pour m'empêcher de parler. C'est donc qu'on craint que je mette en cause des personnalités? C'est donc qu'on redoute la vérité? Pourquoi veut-on refuser aux Français le moyen que ce procès leur offrait de découvrir les vrais responsables de nos malheurs?
À ce moment, Laval se retrouve devant un dilemme – voire un "catch 22": s'il ne se présente pas en cour, il sera condamné. S'il désire batailler en cour, il sera également condamné. C'est la raison pour laquelle il demande un nouveau procès pour obtenir une documentation plus complète sur son cas. Dans sa lettre, Laval essaie de persuader Tietgen que les intérêts de la justice et du gouvernement provisoire seront mieux servis par sa démarche. L'ennui, c'est que ni Tietgen ni de Gaulle ne veulent un deuxième procès. Cependant, le cirque judiciaire raconté par la presse gêne de Gaulle. Aussi, fait-on à la défense toutes sortes de promesses afin de calmer le jeu, et Tietgen miroite aux avocats qu'ils auront tout le dossier de l'accusation. Et ainsi que cette phrase: je sais très bien tout ce que monsieur Laval a fait pour son pays. Mais toute la question est de savoir si, pour défendre le corps de la France, il fallait perdre son âme. Pendant que les avocats Jaffré, Baraduc et Naud travaillent déjà à préparer le nouveau procès de leur client, ils oublient que la Haute Cour siège sans eux. Le 9 Octobre, en leur présence, elle rend son verdict: Laval est condamné à mort, à l'indignité nationale et, surtout, à la confiscation de ses biens évalués à $57 millions. Laval reçoit la nouvelle en prison et est resté de marbre: c'était joué d'avance. Les gaullistes et les communistes sont contents car, comme l'écrit le journal L'Humanité, la Haute Cour a tenu bon.
Dans sa cellule de Fresnes, Laval écrit ce qui sera sa dernière lettre: ..des soldats fusillent par devoir, mais aujourd'hui leur devoir est redoutable. Il les oblige à accomplir un meurtre. Cette fois ils ne seront pas les complices, car ils vont tirer sur un homme qui doit mourir parce qu'il a trop aimé sa patrie. De la prose et rien d'autre. Cette lettre cache son désir de suicide. Il veut échapper au bourreau, tout comme Goering. Le 15 Octobre à son réveil, il avale une capsule de cyanure en présence de ses avocats. Le médecin de la prison est appelé et parvient à le sauver de la mort par des lavements d'estomac – car le prisonnier n'a avalé que la moitié de la capsule. Les procureurs de la cour sont soulagés d'apprendre que Laval vivra le temps d'être fusillé: on pourra l'exécuter sur une civière, dit Mornet. Et le médecin de la prison qui lui répond: non! C'est impossible. Il est inconscient et le code interdit d'exécuter quiconque n'est pas en état de faire des déclarations. Décidément, l'esprit français ne connaît pas de limites… Laval sera fusillé à Fresnes devant la butte où les Allemands fusillaient pendant la guerre. Son corps est enterré à Thiais et sera ultérieurement inhumé à Montparnasse.
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Une nouvelle administration
Le gouvernement provisoire prit grand soin d'épurer l'ensemble de l'administration publique civile et militaire pour consolider son autorité. Il ne faut pas oublier que la très grande majorité des enseignants, militaires et fonctionnaires ont été obligés de composer avec le régime de Vichy. Cependant, de Gaulle qui tenait à faire redémarrer l'État souverain ne fera pas le nettoyage qui s'avérait toutefois nécessaire car cela aurait, selon lui, conduit à la paralysie de l'État. Il le fera fonctionner avec les gens déjà en place, comme Papon, et bien d'autres...
Les enseignants
Ce sera la tâche la plus délicate entre toutes, parce que, sous l'occupation, l'Éducation nationale devenue pétainiste avait pour mandat de former la jeunesse. Comme Pétain donnait une grande importance à la formation de la jeunesse, il fallait que les épurateurs passent au crible les antécédents et activités des professeurs, des instituteurs et de leurs supérieurs. Cette décision d'épurer l'enseignement avait déjà été prise dès 1943 à Alger par le CFLN.
En Août 1944, un Conseil académique d'enquête est à pied d'œuvre peu avant la Libération. Lorsque le gouvernement provisoire s'installe à Paris, ce conseil se transforme en Commission d'épuration académique. Plus de 6000 dossiers furent examinés avec soin par cette Commission. Les dossiers les moins crédibles furent écartés – comme ceux portant sur des plaintes déposées contre certains instituteurs et qui dévoilaient souvent des rivalités personnelles ou professionnelles. Près d'un an plus tard, le travail a porté fruit: 2362 employés de l'Éducation nationale avaient été enquêtés; 370 d'entre eux avaient reçu des blâmes, 359 avaient été punis par des transferts; 110 autres disciplinés, 69 mis en disponibilité, 90 mis à la retraite anticipée; 194 autres chassés de l'enseignement, 18 autres arrêtés et condamnés à l'indignité nationale, et 272 inculpés de collaboration avec peine de prison et chassés de l'enseignement sans pension. De surcroît, 357 hauts fonctionnaires du ministère de l'Éducation ont été punis et 18 renvoyés sans pension.
Cette épuration administrative a pris du temps. Au début de 1948, l'État a du créer une Commission spéciale d'enquête uniquement chargée t de réviser des dossiers. Durant cette année, la Commission décida qu'un enseignant frappé d'indignité nationale ne pourrait plus enseigner, mais pourrait occuper un autre emploi dans la fonction publique et même obtenir sa pension. L'épuration de l'enseignement a suscité une vive critique dans les milieux conservateurs, qui l'impute à la "fureur résistantialiste". Ils craignent qu'elle ruine les traditions universitaires. Là comme ailleurs dans la société française, ce nettoyage des enseignants n'a laissé que des rancunes, des haines, défiances, jalousies et une atmosphère de hargne et de dénonciation constante. Des bien-pensants s'insurgent à l'idée qu'un comité d'établissement composé de concierges, d'appariteurs, de frotteurs de planchers et d'élèves pouvait enquêter et suspendre un enseignant. Il y eut également une Commission d'épuration des Archives et des Bibliothèques pour "effacer" l'influence de Vichy.
L'armée
Les forces armées françaises constituaient un vaste service qui devait être épuré, selon des disposition établies par les gaullistes du CFLN d'Alger. C'est une situation particulière: Après la défaite de 1940, l'armée ne s'est pas fractionnée en deux mais en six segments:
Dans ce dossier, le premier souci du gouvernement provisoireest de se défaire des neutres. Le 21 Août 1944 à Toulouse, les FFI émettent un ordre concernant les officiers réguliers qui n'ont pas rallié la Résistance: restez chez vous et attendez les ordres! Il leur est interdit de porter l'uniforme. Par la suite, le gouvernement provisoire émet le décret 10010 qui donne au commissariat à la Guerre les mesures que doivent adopter les militaires. Entre autres, que tous les officiers qui n'étaient pas sous les ordres du CFLN ou des FFI soient mis en disponibilité. Ils ne pouvaient quitter l'armée de leur plein gré, sauf s'ils peuvent prouver qu'ils ont combattu pour la Résistance. Ces officiers devaient remplir une déclaration sur l'honneur sur leur attitude depuis la fin de Juin 1940.
À Paris, le ministère de la Guerre annula toutes les décisions, nominations et promotions accordées par Vichy, tout en permettant aux récipiendaires de conserver le surplus de solde ainsi perçu. Le 22 Septembre 1944, de Gaulle et son ministre Diethelm instituent une Commission d'épuration et de réintégrationmilitaire qui allait étudier tous les dossiers des militaires de tous grades. Elle devait également prendre des dispositions pour réintégrer les militaires "blanchis" après l'examen de leur dossier. La Commission est présidée par le général Matter, un franc-maçon mis à la retraite par Pétain, qui reçoit l'ordre de bien nettoyer. De Gaulle lui dit: ne vous gênez pas. Regardez mes camarades de promotion. Ils sont tous en taule.
L'examen des dossiers de 253 hauts gradés débuta le 1er Novembre 1944. Aucun officier général n'a été condamné à mort, mais plusieurs dizaines ont subi des peines de prison et d'indignité nationale avec déni de pension pour leurs activités de collaborateur. D'autres officiers généraux ont été révoqués avec pension, ou mis à la retraite d'office. D'autres ont été gardés en service actif, mais sans emploi. Parmi les officiers supérieurs, le laminage a été plus sévère: sur 181 dossiers étudiés en 1944, 40 seulement furent blanchis. À la fin de 1946, 10,200 officiers avaient été enquêtés. La Commission Matter en a réintégré 6630, renvoyé environ 2500, tandis que 650 ont été mis à la retraite.
Le gouvernement provisoire devait régler le cas des prisonniers de guerre français qui reviennent au pays. Là encore, la Commission Matter examina 6160 dossiers d'anciens prisonniers et prononça 173 sanctions. Sur les 99 officiers généraux internés en Allemagne, seulement 7 ont pu retrouver leur job d'avant-guerre. Malgré la sévérité de la Commission Matter, beaucoup de résistants ne sont pas contents. L'Assemblée nationale réclame un surcroît d'épuration chez les militaires réintégrés.
La fonction publique
Les employés publics de l'appareil d'État de Paris furent rapidement épurés, de même que ceux de quelques grandes villes. En dehors de Paris, la responsabilité d'épurer se trouvait entre les mains des Comités départementaux de Libération qui transmettaient leurs avis aux commissaires régionaux de la République. Les historiens estiment que près de 50,000 fonctionnaires locaux avaient fait l'objet d'enquêtes et que 10,000 dossiers avaient été envoyés à Paris par les commissaires régionaux.
Les données sur l'épuration des fonctionnaires demeurent fragmentaires, car celle-ci a été pratiquée d'une manière inégale selon les départements. En Haute-Loire, il y a eu 13 renvois, 4 mises en disponibilité, 15 mutations et 6 poursuites judiciaires. Dans le Nord, il y a eu 24 renvois, 2 suspensions, et 8 arrestations. En revanche, dans le Vaucluse, il y a eu 74 renvois et 7 condamnations à mort pour collaboration. Le nombre total de fonctionnaires épurés est incertain. Certaines sources parlent de 120,000, d'autres de 16,000. Les fonctionnaires touchés par l'épuration administrative pouvaient faire appel via le Conseil d'État chargé d'arbitrer en dernier recours tous les litiges administratifs en France. Durant les années 50, le Conseil d'État va passer la plus grande partie de son temps à entendre des affaires ayant trait aux procédures d'épuration. Les années 50 ont également été une époque ou l'humeur populaire va s'adoucir et où on parlait volontiers de pardon
Les procès de 1947
Pendant que l'opinion publique s'interroge sur la possibilité d'amnistier ou de réduire les peines imposées à certains collabos, l'épuration se poursuit toujours, mais dans un cadre un peu différent. Il n'y a plus de gouvernement provisoire, suite à l'élection générale de 1946. Une seconde Haute Cour, élue, succède à la première issue de la Résistance. Les juges et procureurs sont plus posés et professionnels dans leur travail que leurs prédécesseurs encore agités par les passions d'une guerre à peine terminée. Ils sont recrutés dans une assemblée politique représentative. Il y amoins de communistes parmi les jurés choisis durant les audiences. Qui plus est, la vindicte populaire s'apaise progressivement. Cette nouvelle Haute Cour va juger des affairistes compromis, des industriels (Renault), des députés, des notables douteux, encore des gens de lettres, et quelques gros lampions. Les procès perdent à la fois l'intérêt des journalistes et de leur panache – à l'exception de deux exemples: de Brinon et Benoîst-Méchin.
Fernand de Brinon est un journaliste pro-allemand spécialisé en politique internationale qui avait été arrêté à Sigmaringen par les Américains en 1944 et remis au gouvernement provisoire. Il est écroué à Fresnes.
Son procès s'ouvre le 4 Mars, présidé par le juge Noguères; l'accusateur public est le procureur Fontaine. L'argument principal évoqué par la cour est que le rôle principal de l'accusé était d'assumer des rapports directs avec l'occupant
La cour confirme que de Brinon avait joué la carte allemande et qu'il a perdu. Dans le box des accusés, de Brinon n'a tout simplement pas l'étoffe verbale d'un Laval pour faire face à ses accusateurs. Ce n'est pas qu'il soit un méchant homme: il n'est pas un homme d'État. Cependant, il lui faudra être arrêté et accusé avant de prendre conscience de la portée des gestes qu'il a posé. Entre-temps, son avocat fait ce qu'il peut pour lui. Il accuse la cour d'avoir bâclé son instruction – tout comme Laval – par manque de documentation. Mal lui en pris, parce que les Américains envoient à Paris toutes les archives françaises gardées à Sigmaringen. Les documents sont soumis aux avocats, aux jurés et aux juges. Fait à noter, la cour n'a tout simplement pas le temps de prendre connaissance de l'ensemble des dossiers pertinents à de Brinon, et va porter un jugement plutôt partial.
Il ne faut pas oublier que les fonctions officielles de de Brinon sont telles que la cour ne peut pas faire autrement que de se montrer sévère à l'égard de l'accusé. Noguères et Fontaine n'ont aucune hésitation quant au choix de la peine. De Brinon est reconnu coupable de collaboration et de trahison. Il est condamné à mort et fusillé au fort de Montrouge le 15 Avril 1947
Benoist-Méchin
Cet historien germaniste livré au gouvernement provisoire en 1944 par les Américains subit son procès le 29 Mai, présidé par le juge Noguères et le procureur Frette-Damicourt. Tout comme Maurras, Benoist-Méchin présente ses arguments à la cour en formules simples pour expliquer le pourquoi de sa collaboration. Selon lui, la France vaincue avait le choix entre trois options: s'aligner, s'opposer ou coexister avec le vainqueur. Il a choisi la troisième option qui se voulait le meilleur moyen de s'accommoder de la présence allemande au mieux des intérêts français. Ce réalisme était non seulement dicté par les circonstances, mais par la géographie et l'histoire.
Il faut dire qu'il a tenu ce discours à Pétain, qui fit de Benoist-Méchin son délégué général auprès des prisonniers de guerre français et secrétaire d'État aux affaires franco-allemandes dans les gouvernements Darlan et Laval. Le procureur Frette-Damicourt le ramène sur un terrain plus précis: il vous fallait choisir la Résistance ou la collaboration. Vous avez opté pour le deuxième choix, non? Et l'avocat de la défense protesta aussitôt: si on l'admet, à quoi sert de faire un témoignage contradictoire? À quoi bon les plaidoiries? La question est jugée d'avance, dit-il. Benoist-Méchin fait ensuite la déclaration suivante: j'ai le malheur d'avoir un esprit assez indépendant. Il faut que nous arrivions à nous comprendre. Si par malheur nous ne nous comprenions pas, une hypothèque très lourde continuerait à peser sur ces débats, sur nous tous, et sur l'ensemble du pays… Les esprits commencent à s'échauffer dans l'auditoire de la salle.
Le procureur Frette-Damicourt affirme que l'accusé aurait fait adopter la décision d'entrer en guerre contre les Alliés aux côtés de l'Allemagne. Cependant, il n'avait pas été capable de le démontrer en cour. Finalement, la cour ne sait pas quel verdict à donner envers l'accusé. Pour le juge Noguères, il n'est pas question d'acquitter un ministre de Vichy. La cour reconnaît Benoist-Méchin coupable de collaboration et le condamne à mort. Ce dernier fait un grand geste d'adieu vers les tribunes où des femmes pleurent et des hommes lui répondent par des gestes silencieux. Lorsque l'audience est levée, Benoist-Méchin explose en criant: tout ceci n'est qu'un tissu de mensonges. C'est comme s'il n'y avait pas eu de procès! Des sympathisants applaudissent, d'autres sifflent. La police fait évacuer la salle. Un des jurés, bousculé, crie: nous avons des morts à venger! À venger!
L'avocat de Benoist-Méchin écrit une demande en grâce au président Auriol. Il explique la mauvaise tenue du procès et de la piètre preuve de l'accusation – surtout en regard du verdict de mort. Il fait accompagner sa demande d'un texte de Benoist-Méchin sur la nature de la collaboration, et du "malentendu" qui fut à la base de son procès: les juges qu'on nous a donné nous ont mis dans l'obligation de nous défendre avant tout d'avoir été des traîtres. De ce fait, nous avons consacré le meilleur de notre énergie à proclamer que nous l'étions pas. Aussi vigoureuse qu'ai été notre protestation, elle ne pourrait suffire à définir une politique. A force de ramener le débat à savoir si nous avions, oui ou non, trahi notre pays, les choses, loin de s'élucider, se sont encore obscurcies. Faut-il s'étonner des lors si la plupart des Français ne s'y retrouvent plus?
Benoist-Méchin a été bénéficié d'une grâce présidentielle et du retour de ses droits civiques. Cependant, il devra attendre longtemps pour être libéré et reprendre une vie normale après sa libération en 1954
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Lois d'admistie
Le gouvernement provisoire fit voter une première loi d'amnistie en 1947. Elle va s'appliquer aux mineurs de moins de 18 ans, peu importe les actes commis ou qui avaient moins de 21 ans alors qu'ils étaient membres d'organisations vichystes. Dans les deux cas, il y avait amnistie automatique. En revanche, les mineurs de moins de 18 ans reconnus coupables de collaboration et ceux de moins de 21 ans qui n'ont pas été reconnus coupables d'actes graves sont amnistiés par un décret. Les fonctionnaires sanctionnés par l'épuration administrative vont également bénéficier de cette amnistie. Au fur et à mesure que les années passent, on entend réclamer une plus grande clémence. Il y avait une raison très évidente: les prisons étaient pleines de collabos condamnés pour délit d'opinion – dont de nombreux écrivains et politiciens ayant des amis hors des murs qui exprimaient leur indignation. Il y avait également des gens arrêtés et qui étaient encore en attente de jugement – deux ans après la fin de la guerre.
Même si les gaullistes perdent le pouvoir, la France de l'immédiat après-guerre reste celle de la Résistance. Lorsque le premier président de la IVème République, le socialiste et résistant Vincent Auriol, prend le pouvoir, il doit compter sur une forte opposition gaulliste. Auriol s'aperçoit rapidement que l'opinion publique française n'était pas réceptive à oublier, et encore moins à amnistier. En 1948, un sondage révèle que 63% de la population s'oppose à des mesures de clémence, contre 24% de gens favorables. Qui plus est, 47% des répondants sont d'avis que les tribunaux de l'épuration n'ont pas été assez sévères. Un an plus tard, l'opinion majoritaire accepte d'aborder publiquement la question de l'amnistie. Les journaux en parlent à profusion. Le ministre Bidault constate l'énorme disparité entre les peines imposées par les tribunaux de la Libération et celles, plus clémentes, du gouvernement provisoire d'avant 1946. Ces écarts étaient injustes et seule la clémence pouvait y remédier. Bidault croit que l'heure était venue d'oublier et de dire ce qui pouvait être oublié: les collabos qui n'avaient ni tué, ni dénoncé, ceux qui n'avaient pas trahi, mais s'étaient laissé induire en erreur pouvaient désormais être réintégrés à la nation. Cette attitude du gouvernement socialiste déplait aux anciens combattants de la Résistance, notamment le journal Combat, pour qui les collabos demeurent de simples criminels: l'aide à l'ennemi n'est jamais une opinion d'ordre politique, mais un agissement criminel de droit commun, affirme Maurice Rolland, secrétaire du Mouvement National Judiciaire (gaulliste).
Il faudra attendre 1949 pour que le président Auriol se prononce clairement sur la question de la clémence. Dans un discours prononcé lors d'un voyage à Alger, Auriol annonce que sauf les traîtres, les dénonciateurs et les tortionnaires, les détenus coupables de collaboration seraient libérés et retrouveraient leurs droits civiques. Un sondage publié après son discours démontra que la majorité des Français est disposée à appuyer le président: 60% en faveur de l'amnistie, 23% contre, et 17% sans opinion. En outre, 61% des femmes sont en faveur, ainsi que 59% des hommes. Environ 65% des citadins et 54% des ruraux y sont favorables – c'est une pilule très dure à avaler, non seulement pour les gaullistes, mais aussi pour de vieux socialistes comme Léon Blum pour qui, à ses yeux, quiconque avait collaboré devait être ostracisé: pas pour toujours mais pour une période qui n'était pas close…
Même si elle gagne du terrain en France, l'amnistie des collabos inquiète certains journaux étrangers. Le London Times de Juillet 1949 rapporte "l'arrogance de plusieurs ex-collaborateurs à Paris et ailleurs". Néanmoins, le Times admet que "l'épuration avait été indissociable de la politique française et qu'une amnistie arriverait tôt ou tard".
La Loi de 1951
Après plus d'un an et demi de débats controversés à l'Assemblée et dans les journaux, le gouvernement Auriol fait voter la loi 51-18 qui autorise une libération anticipée des personnes condamnées pour crimes de collaboration et à des peines déterminées – sauf celles à perpétuité. Les amnistiés n'avaient plus à souffrir d'indignité nationale mais étaient seulement privés de quelques droits civiques en matière d'emploi. Encore une fois, il y eut de la grogne chez les résistants, mais il se trouva quelqu'un, issu de la Résistance, pour leur clouer le bec en la personne du FFI Rémy Roure. Selon lui, la politique d'amnistie est souhaitable pour jeter du lest, pour garder la paix sociale: En France, un citoyen pouvait croire que son devoir était d'obéir à Vichy. C'est pourquoi, si nous voulons nous débarrasser définitivement des derniers haillons de guerre civile, l'oubli bienfaisant est indispensable pour tous les "inciviques" qui n'ont pas de sang sur les mains.
La Loi de 1953
L'amnistie votée en Mars 1953 grâce, entre autres, à l'action convaincante du député Jacques Isorni – l'avocat vétéran des procès d'épuration – va mettre un terme aux mesures prises par le gouvernement provisoire gaulliste huit ans plus tôt. À l'exception des personnes jugées par la Haute-Cour, quiconque avait été condamné à l'indignité nationale était désormais amnistié. Il en était de même pour les industriels et commerçants, à condition que la condamnation n'excédait pas 20,000 francs d'amende. Cette loi 53-681 entra en vigueur le 6 Août 1953 et prévoit, également, que tout collaborateur condamné à 15 ans de prison pouvait être amnistié sur demande de leur part. La clémence était valable pour les condamnations par contumace, ainsi que pour ceux qui croupissaient en prison sans avoir été jugé.
Le bilan
L'épuration a été une expérience historique particulière pour la France. Elle n'avait rien à voir avec celle de d'autres pays occupés – comme la Belgique et le Danemark – qui subissaient que la présence militaire et administrative de l'occupant. En France, il y avait certes occupation allemande, mais aussi un État français vassalisé. Le chiffre global des tués et disparus durant la période d'épuration est difficile à évaluer définitivement pour des raisons de documentation. Initialement, certains auteurs parlent de 105,000 tués, ce qui nous paraît très exagéré. Les historiens Aron et Lottman affirment qu'il y a eu respectivement soit 40,000 ou 10,000 tués.Depuis 2015, une nouvelle évaluation la chiffre entre 10,000 à 15,000 exécutions sommaires. Environ 300,000 dossiers ont été examinés et 100,000 ont fait l'objet d'accusations. Il y a eu 97,000 condamnations à divers dergés – de l'amende à la peine de mort. De ce nombre, il y aura 769 exécutions.
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