La Chine contre le Japon

Deux puissances donnent le ton à la réalité politique en Extrême-Orient: la Chine et le Japon. L'entrée en guerre de ces deux pays va perturber toute cette région. L'Extrême-Orient et l'Asie du Sud n'ont pas de systèmes de relations internationales dans lequel coexistent des États indépendants, comme en Europe. C'est un système où des acteurs mineurs orbitent comme des satellites autour de la structure centrale formée par la Chine et le Japon. Alors que le Japon est en pleine révolution industrielle et en ajustements politiques, la Chine subit la plus grande perturbation de son histoire. La Chine était désavantagée vis-à-vis le Japon à cause sa sous-industrialisation et de son absence d'institutions modernes, si bien que l'idée d'envahir la Chine en 1937 ne semblait pas absurde pour un grand nombre de Japonais. Mais en fait, la Chine allait s'avérer un adversaire formidable pour le Japon. La Chine était non seulement une vaste contrée, mais elle avait déjà une énorme population sous-alimentée à administrer. Le Japon n'avait que le cinquième de la population chinoise. Qui plus est, l'armée et la marine impériale n'avaient pas établi de consensus quant à la pertinence d'envahir et d'occuper ce pays. Faute d'une stratégie cohérente et de buts de guerre bien définis, l'invasion de la Chine par le Japon allait s'avérer une ornière coûteuse en vies, en ressources militaires, et en frustrations. La Chine de cette époque avait de nombreuses faiblesses: Il y avait sa position économique – La Chine a un noyau industriel totalement inadéquat pour faire la guerre. A l'exception du charbon, elle n'a presque pas de matières premières. Ses ressources énergétiques sont insuffisantes. Ses routes et voies ferrées sont dans un piteux état. Le pays n'a pas les moyens d'engager des ingénieurs et des scientifiques dans un effort de guerre contre le Japon. Sa population comprend un trop grand nombre d'illettrés et une classe moyenne trop petite pour organiser une économie fonctionnelle. Lorsque Japon constate la faiblesse économique de cette grande Chine, il se laisse tenter par son désir de l'occuper. Ily avait sa position politique – En Chine, l'État ne signifie pas la même chose qu'au Japon. Malgré la désintégration de l'État central, la Chine parvient à maintenir sa cohésion à cause de la structure de la société chinoise, basée sur la cohésion des familles et des clans. Pour un Chinois, la pierre angulaire de la loyauté est la famille – et non l'État. Alors que la société japonaise ressemble de plus en plus à ses modèles politiques et économiques occidentaux, la Chine demeure encore archaïque, et se habitants se méfient de la primauté de l'État sur les individus. Face au déferlement des Japonais, l'attitude chinoise est à la fois une force et une faiblesse..

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La béquille nationaliste

Dans cette conjoncture, la population chinoise soutient les nationalistes une attitude commune à tous les peuples asiatiques de l'époque. Le nationalisme devient la béquille sur laquelle reposait les espoirs de la population, car celle-ci est rassurante et mobilisatrice d'espoirs. Cette idéologie simple ne laisse aucune culture, aucune formation sociale indifférente. C'est une force qui anime les politiciens, qui brasse les foules, et qui est le noyau de la guerre. Mais à l'heure de l'invasion japonaise et de Pearl Harbor, le nationalisme doit se contenter du second rang dans les priorités des Chinois: les obligations familiales demeurent prioritaires, surtout en zones agraires. Grossièrement résumé, la société chinoise de 1940-1 n'était qu'une fédération de familles. Et il sera très difficile de la mobiliser pour la faire bouger en temps de guerre.

La faiblesse de l'État Le problème de la Chine, c'est qu'elle est dépourvue d'une administration compétente et informée, et de leaders à l'écoute du peuple. La bureaucratie n'existe à peu près plus depuis le chaos de l'entre-deux guerres: aucune courroie de transmission pour transmettre des décrets. La meilleure comparaison de l'État chinois est celle d'un orchestre symphonique ou chaque musicien joue sa partition musicale désacordée indépendamment des autres, souvent, à la grande indifférence du chef lui-même. Il n'y a plus d'administration de la justice. Chaque leader régional (seigneur de guerre) impose sa loi. Les Japonais n'ont eu aucune difficulté à faire écrouler d'un seul coup de pied cet édifice chambranlant qu'est l'État chinois.

L'indolence de ses élites Au début de l'invasion japonaise, la Chine est gouvernée par le parti nationaliste Kuomingtang une organisation qui avait, autrefois, contribué à la chute de la dynastie mandchoue. Lorsque celle-ci fut renversée en 1912, le Kuomingtang n'était pas assez fort pour lui succéder. Fondé par Sun Yat-Sen, ce parti nationaliste fut pris en charge par son beau-frère, Tchang kai-Shek, qui, réfugié à Canton, amorce une difficile lutte pour soumettre quelques seigneurs de guerre régionaux et parvient à instaurer un gouvernement central fragile. Une fois au pouvoir, les nationalistes du Kuomingtang abandonnent une partie de leur programme politique pour régner d'une manière autoritaire et il se paient le luxe de s'aliéner une partie de ses partisans au moment où le Japon attaque. Le gouvernement perd progressivement ses moyens de lutte, et les forces nationalistes doivent évacuer Pékin, et la zone côtière pour se réfugier à l'intérieur du pays – concédant de facto toute la facade maritime et fluviale de la Chine aux Japonais. Tchang kai-Shek ne semble pas plus ébranlé que ça.

L'isolement de ses alliés – En 1940-1, non seulement la Chine est affaiblie économiquement, désemparée politiquement, et partiellement occupée militairement, elle est également isolée de ses alliés anglo-américains qui vont bientôt être temporairement chassés de leurs positions dans le Pacifique et au Sud-Est asiatique. Elle est à la merci du Japon. En 1942, l'occupation de la Birmanie par les Japonais prive la Chine et le gouvernement nationaliste d'un ravitaillement militaire indispensable pour combattre les Japonais.

La faiblesse de son armée – L'armée chinoise nationaliste est surtout formée de mercenaires. Les leaders du Kuomingtang doivent payer leurs soldats pour mener leurs opérations – ce qui n'était pas le cas des Japonais. Le mercenariat est une vielle tradition militaire chinoise. Mais cela est bizarre pour une armée qui s'est organisée sous la motivation du nationalisme afin de faire une révolution sociale. Plus bizarre encore est qu'elle doit gonfler ses rangs par la conscription au lieu du volontariat – tout comme dans l'Espagne républicaine des années 30:

En 1940-1, l'armée chinoise comprenait environ 2.4 millions d'hommes. Elle ne disposait d'aucunes réserves entrainées - sauf une dizainne d'excellents régiments; il n'y avait pas de marine; son aviation comprend une centaine d'appareils russes démodés avec une poignée de pilotes sous-expérimentés pour les faire voler. La faiblesse de cette armée est un reflet éloquent du caractère archaique de la société chinoise. C'était une armée essentiellement paysanne. Cette paysannerie avait tellement de doléances à régler auprès de l'État central et se méfiait des généraux et leaders régionaux qu'elle ne pouvait pas être considérée comme un instrument militaire fiable et tenace surtout face aux Japonais. Quant au parti nationaliste Kuomingtang, il ne faisait pas confiance en ses propres soldats, et cela va constituer la double faiblesse politique et militaire des nationalistes chinois durant toute la guerre. Néanmoins, le sentiment nationaliste reste puissant dans la société chinoise, particulièrement dans les milieux évoluant autour du Kuomingtang.

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Un briefing de soldats chinois Cavalerie chinoise en 1939

En 1940-1, la mauvaise humeur des Chinois était dirigée à la fois contre les Japonais et contre Tchang kai-Shek, parce que malgré qu'il soit le leader nationaliste, Tchang ne fait pas l'effort requis affirmer son leadership. Au lieu d'appeler sans cesse les Chinois à rallier son camp pour se battre contre les Japonais, il reste planqué en Chine centrale et demande à ses compatriotes de lutter contre les guérrillas communistes. Certains nationalistes croient que Tchang se comporte presque comme un traitre à la nation chinoise. C'est dans cette conjoncture désastreuse que le Japon va donner une grave blessure à la Chine.

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Japonais et Chinois

Les Japonais ont toujours manifesté une sorte de schizophrénie vis-à-vis les Chinois. Historiquement, le rapport de voisinage n'a jamais été très bon. Le Japon admire la Chine tout en la méprisant: il se voit lié dans un mauvais voisinage et désire s'en émanciper mentalement. Cette attitude combine la révérence presque pieuse d'un enfant devant un grand-parent avec le désir saugrenu d'agresser son ancêtre culturel. Les Japonais n'aiment pas se faire rappeler leurs origines historiques continentales. De l'autre côté, les Chinois savent que les Japonais ne sont pas capables de les chasser de leurs esprits. Au fil des siècles, les Chinois ont été conditionnés à percevoir les Japonais comme une "race de nains déformés", incapable de poésie ou de mener des relations commerciales.. Les Japonais, eux, se perçoivent comme supérieurs aux Chinois – et aux autres peuples, bien sûr – en insistant qu'ils sont d'origine divine, et destinés à gouverner le monde: après tout, ils ont réussi à devenir la première grande puissance industrielle asiatique, qui s'est donné une flotte de guerre capable de vaincre les Russes. Cette ambivalence irréelle dans la perception et l'action japonaise – jumelée au degré élevé de violence alternant avec une grande maîtrise de soi – sont des facteurs capitaux pour comprendre l'évolution des conflits en Extrême-Orient.

Les relations sino-japonaises ont toujours préoccupé Tokyo. Durant la guerre de 1914-18, lorsque les Japonais ont été amenés à entrer en guerre - via la Chine - aux côtés des Anglo-Américains, ils ont joué le jeu de la puissance qui se porte garante de la Chine. Les Japonais considèrent la Chine comme faisant partie de leur sphère géopolitique. Vingt ans plus tard, lorsque le Japon entre en guerre contre les Anglo-Américains, le gouvernement japonais exprime sa conviction qu'il agit ainsi, entre autres, pour "protéger" la Chine contre la "rapacité" occidentale. Entre 1939-41, le Japon avait de bonnes raisons d'être confiant:

 Son État est moderne, industrialisé, et reconnu par toutes les capitales du monde.

 Son appareil d'État est puissant et assez bien organisé

 La population est bien conditionnée, facilement "régimentée", et croit à l'invincibilité de la nation.

 Les forces armées avaient connues une succession de victoires militaires depuis le début du siècle.

Pour marquer des points et acquérir des gains interdits par des contraintes politiques, le Japon va mettre tous ses espoirs dans son armée:

Les jeunes hommes qui s'enrôlent ou appelés dans l'armée de terre sont entrainés dans une machine qui fera d'eux des soldats à la fois obéissants et particulièrement brutaux. Ils sont conditionnés à devenir des instruments dociles d'un corps d'officiers professionnels. Pour le reste, l'entrainement ressemble à celui des autres armées, sauf que les recrues subissent des conditions barbares qui en font, certes, des individus résistants à la fatigue et à la douleur, mais qui rejettent les valeurs de leur propre société, basées sur le contrôle de soi et la politesse. L'armée japonaise ne répond pas à la définition d'un "peuple en armes" mais plutôt de la "paysannerie en armes". Plus de 90% des soldats et sous-officiers proviennent de la paysannerie; le reste provient des villes et des classes moyennes. Les soldats évoluent dans une discipline rigide lorsqu'ils sont au Japon; cependant, celle-ci se trouve parfois "relâchée" lorsque les soldats vont opérer en Chine, dans le Pacifique, ou au Sud-Est asiatique.

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Soldats japonais à l'entraînement Soldat de l'armée du Kwangtoung

C'est une armée où aucune tête de clou ne dépasse de la planche. Les soldats reçoivent le même encadrement. Toutes leurs unités se ressemblent. L'idée d'une division d'élite est mal vue. L'armée japonaise n'a pas d'unités spécialisées superbement équipées; elle n'a jamais eue l'équivalent des unités SS allemandes, de la Garde soviétique, des Rangers américains, ou des Commandos britanniques. Tel que mentionné dans le chapitre de l'entre-deux guerres, le corps des officiers professionnels provient surtout des classes moyennes et aisées. L'ensemble produit une armée de terre qui a une tendance au "factionnalisme", comme à l'époque des samourais. Les carrières et les promotions de ces officiers dépendent souvent de la faction dans laquelle ils appartiennent. Au fur et à mesure que l'armée de terre japonaise se développe durant les années 30, celle-ci va même se permettre de s'affranchir partiellement du pouvoir politique. On est très loin du professionalisme occidental – notamment de l'uberparteilichkeit allemand. Nous savons que l'armée du Kwangtoung faisait sa propre loi en Manchourie.. Au Japon, les unités de l'armée japonaise tendent à s'isoler sur elles-mêmes et se croient ainsi investies d'une mission divine: protéger le pays (ça va de soi) et agrandir l'espace économique vital pour obtenir des ressources naturelles. Les officiers de carrière japonais reprennent à leur compte le code du Bushido (code du guerrier) des anciens samouraïs. Ce code n'a rien à voir avec le professionalisme militaire occidental ou avec celui de la chevalerie du Moyen-Âge. C'est un mélange cru de confucianisme et de nationalisme. Le Bushido régit la vie quotidienne de l'officier et du soldat sur tous les points. Le sort ultime du soldat est de se faire tuer de tuer les autres, bien sûr, mais de ne pas hésiter à se sacrifier. Le Bushido régit également les relations hiérarchiques et sociales entre les soldats, mais ignore totalement les soldats et civils ennemis. Il glorifie l'exécution d'ordres impossibles, et met l'emphase sur le devoir de commettre le seppuku un suicide douloureux à la dague si les ordres ne sont pas exécutés ou lorsqu'une mission a échouée. Le leadership doit être appliqué par le chantage et la peur de la disgrâce familiale. C'est un culte très pessimiste, qui glorifie l'horreur et le désespoir, qui privilégie l'impétuosité aux gestes réfléchis. Le Bushido ne s'intéresse qu'à l'héroisme des gestes posés, et la seule chose qui importe est le succès. Il est intéressant de constater que la récupération du code du Bushido par le corps des officiers s'associe avec la rigidité du militarisme japonais, symbolisé par le caractère sans éclat de l'uniforme du soldat japonais. Le panache ne fait pas partie de l'armée japonaise. Ce militarisme n'a pas de culte de personnalité. Bien que le grand public connaît le nom de ses amiraux et généraux, mais n'éprouve aucune affection particulière pour eux seulement du respect. Il faut également souligner que ce ne sont pas tous les officiers japonais qui acceptent de se faire régir à la lettre par le Bushido. Beaucoup d'officiers sont des citadins éduqués et considèrent ce code comme absurde, médiéval, effrayant, et irrationel. Mais, il permet de tenir la troupe; et, en temps de guerre, c'est la seule chose qui compte.

Le Japon frappe

L'agression du Japon contre la Chine se fait initialement par le biais de la diplomatie et des organisations semi-secrètes qui essaient frénétiquement de propager l'influence japonaise. Elles désinforment les gouverneurs de certaines provinces chinoises, et réussisent à contrer les effets de la propagande nationaliste du Kuomingtang. Une fois engourdis par la diplomatie de Tokyo, l'armée japonaise progresse rapidement le long de la bande côtière, mais doit parfois batailler fort contre des îlots de résistance des forces de Tchang kai-Shek.

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Soldats japonais à Hankow Fusiliers-marins japonais à Shanghai

Le 8 Novembre 1937, les unités régulières et les guérrilas du général chinois Li Tsung-jen détruisent trois divisions japonaises à la bataille de Taierchwang. Cette victoire contribua beaucoup à rehausser le moral des Chinois. Cependant, l'effet fut de courte durée car ce revers mit les Japonais de mauvaise humeur et ces derniers furent déterminés plus que jamais d'en finir avec la résistance chinoise organisée. Comme l'armée nationaliste demeure coriace, les Japonais défoulent leur stress sur les populations civiles: le massacre de Nankin en est une preuve éloquente. Les Japonais poussent jusqu'à Kaifeng et prennent l'important nœud ferroviaire de Chengchow. Désespérés, les Chinois ouvrent les digues du fleuve Jaune, noyant plusieurs unités japonaises ainsi que des milliers de civils chinois.

En Octobre 1938, les Japonais poussent leurs progressions vers Hankow, mais elles sont stoppées par une résistance furieuse de la part des meilleures unités de l'armée chinoise. La bataille dura trois mois et elle fut la plus sanglante de la guerre sino-japonaise. Le 21 Décembre, Tchang-kai-Shek doit plier bagage vers l'intérieur du pays - à Tchoungking - et son armée se replia en ordre en pratiquant une politique de terre brûlée devant l'envahisseur. Cependant, l'armée chinoise commence à s'effriter.

En Avril 1939, les Japonais s'emparent de tous les ports chinois par une série d'opérations amphibies et menacent d'isoler le pays de toute aide extérieure. Deux seules routes sont encore ouvertes: la première aboutit au port de Haiphong en Indochine française en provenance de Kunming; la seconde passe par la Birmanie britannique et lie Kunming au port de Rangoon. Le 18 Juillet 1940, les Japonais occupent l'Indochine française et le port de Haiphong. Ils exigent également que les Britanniques ferment la route de Birmanie. L'Angleterre n'avait pas les moyens de refuser: elle a d'autres chats à fouetter que la Birmanie..

Premier appui américain

Avant Pearl Harbor, le gouvernement américain n'avait pas les coudées franches pour aider la Chine. C'est le gouvernement chinois qui recrute un officier aviateur américain retraité, Claire Chennault, pour lui servir de conseiller principal en matière d'aviation. Ce dernier est nommé colonel de l'aviation chinoise. Il va travailler durant trois ans à Tchoungking et Kunming pour organiser et entrainer un groupe de pilotes mercenaires chinois dans l'art du combat aérien. C'est une tâche ardue et ingrate. Les recrues chinoises sont peureuses. Chennault manque de tout, y compris d'avions modernes capables de s'opposer aux chasseurs japonais qui ont la maitrise du ciel en Chine. Néanmoins, il fit construire un réseau de terrains d'aviation, tous reliés par radio, et protégés par les soldats chinois. A défaut de combattre efficacement contre les Japonais, les pilotes chinois de Chennault pouvaient toujours faire de la reconnaissance et informer Tchang-kai-Shek des mouvements de l'armée japonaise. A l'été 1941, le président Roosevelt accorde le Prêt-Bail à la Chine. C'est une mesure qui permet à la fois d'accroitre la légitimité de Tchang chez les nationalistes chinois tout en lui procurant la logistique américaine tant espérée - quoique limitée. Le Prêt-Bail permet à Chennaut d'acquérir des chasseurs P-40 pour le compte du gouvernement chinois, et de recruter 90 pilotes volontaires, 100 mécaniciens qualifiés, et 50 administrateurs - tous mercenaires. Ce groupe s'appelle l'American Volunteer Group (AVG). Les avions sont peints à l'emblème du Kuomingtang, mais les volontaires américains leurs dessinent un gueule de requin sous le moteur. Tchang-kai-Shek est sceptique devant les chances de réussite du projet de Chennault. L'entrainement des pilotes chinois s'améliore, et le nombre d'avions japonais abbatus – surtout des bombardiers – s'accroit. Fait à noter, aucun pilote instructeur américain n'est autorisé à combattre les Japonais; mais après Pearl Harbor, ils auront le feu vert.

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Un mercenaire de l'AVG mitraille des camions japonais Maoistes avec mitrailleuses capturées

Dans les faits, le rôle de l'AVG dans la guerre en Chine est dérisoire. Les Japonais deviennent plus craintifs dans les airs, mais ils conservent toujours leur supériorité aérienne. L'AVG est dissout en Juillet 1942 et remplacé par le China Air Task Force, dirigé par Chennault. Les Japonais n'ont pas suspendu leurs activités militaires en Chine à cause des raids de l'AVG, mais parce qu'ils concentrent l'essentiel de leurs activités dans le Sud-Est asiatique. L'effectif militaire japonais en Chine frôle le million. Ils sont déployés pour protéger les ports, les grandes villes, les axes routiers, fluviaux et ferroviaires. Cependant, les Chinois ne profitent pas de cette accalmie pour leur tomber dessus, surtout parce qu'ils sont à court d'armes et de munitions depuis la bataille de Hankow. Les soldats japonais sont parfois gênés par une activité de guérrilla. Mais ces derniers ont un avantage: ils occupent les zones agricoles du centre-nord de la Chine, et n'ont aucune difficulté à s'alimenter. En revanche, la population du sud manque de nourriture, et le commandement japonais essaie de tout faire pour l'affamer. Les Américains veulent accroitre leur aide, mais à leur grande surprise, ils constatent que Tchang-kai-Shek utilise ses divisions surtout pour lutter contre la guérrilla communiste de Mao-tsé-Toung.

La géopolitique américaine en Chine

La Chine devient un élément géopolitique important dans la projection de l'effort de guerre américain contre le Japon. Nous disons "effort de guerre américain", car les autres alliés sont hors-jeu:

Les JCS américains constatent que la Chine est la seule entité qui peut fixer sur place le maximum de troupes japonaises en évitant leur transfert vers le Pacifique Sud et l'Indonésie - et gêner la reconquête du Pacifique par les Etats-Unis. Le gouvernement américain fera tout en son pouvoir pour forcer la main au régime nationaliste pour qu'il concentre l'essentiel de ses activités militaires contre l'occupant japonais. De surcroit, les terrains d'aviation chinois, dont plusieurs ont été réaménagés par l'AVG, sont les seules plateformes avancées qui permettent des raids aériens contre les ports japonais. L'intérêt américain est triple:

Approvisionner en vivres et en matériel le régime de Tchang-kai-Shek pour démontrer le soutien américain.

Réorganiser et entrainer une armée chinoise avec des divisions repliées en Birmanie.

Cajoler, roucouler, minoucher, encourager, et soudoyer le gouvernement chinois pour qu'il attaque les Japonais.

L'ennui pour Washington, c'est que les nationalistes chinois comprennent tous les aspects de la problématique américaine. Tchang-kai-Shek est sans doute indolent, mais il n'est pas bête. Il sait que l'armée japonaise se contente que d'occuper une certaine partie de la Chine, et qu'elle ne manifeste pas l'intérêt d'occuper la totalité du territoire. Les Japonais ont énorément de difficultés à administrer les zones qu'ils ont conquises, car ils manquent de fonctionnaires.. Tchang sait également que s'il attaque cette armée d'occupation avec le peu de moyens à sa disposition l'aide américaine est encore à venir , il risque non seulement d'être vaincu par les Japonais, mais de perdre son pouvoir au sein du Kuomingtang. Enfin, il est conscient que la guerre a causé d'énormes souffrances à la population chinoise. L'intérêt chinois est de manifester qu'un minimum d'activités militaires car les Japonais pourraient toujours évacuer partiellement la Chine pour guerroyer ailleurs dans le Pacifique. Il exigera le maximum d'aide des États-Unis pour consolider son régime et lutter contre les communistes de Mao. Son but réel est surtout de gagner du temps en laissant aux diplomates et généraux alliés le soin de s'épuiser inutilement. Pas tout à fait fou, la "peanut"... Tchang-kai-Shek n'est pas pressé de voir les troupes anglo-américaines entrer en Chine du sud et le forcer à prendre l'offensive contre les Japonais pour les raisons pré-citées. Tchang envoie sa femme et son beau-frère ministre Soong aux Etats-Unis pour faire une campagne de promotion pour des bonds de la victoire destinés à aider la Chine (poster en haut de page). Madame Tchang réussit peu à peu à renforcer le lobby chinois qui, à son tour, interviendra fréquemment à Washington pour accroitre l'aide alimentaire et militaire à la Chine.

La présence japonaise sur le territoire chinois va également obliger les leaders nationalistes et communistes à se concerter pour une sorte d'effort conjoint contre un ennemi commun. Bien qu'opprimée par la présence japonaise, il ne faut pas oublier que la Chine de cette époque n'avait pas besoin de liberté mais d'unité. Le leader qui pourrait affirmer son autorité et sa légitimité deviendra le grand vainqueur des Japonais. Cependant, ni le camp nationaliste ni le camp communiste ne pouvait prétendre à une telle légitimité en 1940. Ainsi, va naître ce qu'il convient d'appeler le "deuxième front uni chinois". Initialement, les efforts de concertations avaient débuté dès 1937 suite à la prise de Shanghai par les Japs. L'union entre armées nationalistes et communistes est notamment concrétisée par les batailles dans le nord de la Chine. Les troupes communistes, médiocrement équipées, ne sont cependant pas de taille à affronter directement les Japonais, qui repoussent également les troupes nationalistes. Les troupes chinoises unies sont battues à Taiyuan et à à nouveau à Xinkou. En Septembre 1937, avec la bataille de Pingxingguan, les communistes chinois remportent néanmoins une victoire contre les Japonais. Cela n'empêche pas le Japon de prendre le contrôle du nord du pays, où les communistes poursuivent ensuite des actions de guérilla. Avec les Japonais qui s'installent à et là dans le pays, comment leur faire la guerre? Tchang privilégie l'option militaire régulière tandis que Mao veut poursuivre la lutte irrégulière. La guérilla permettrait également d'épargner les troupes régulières, tout en profitant du conflit pour consolider la mainmise des communistes sur les territoires qu'ils contrôlent. Selon lui, les forces armées communistes sont encore trop faibles et seule la pratique de la guérilla peut faire émerger une véritable armée de métier, qui sera en mesure de battre les Japonais, et à terme le Kuomintang. En 1940, contre sa volonté, les troupes communistes mènent contre les Japonais une offensive frontale, en utilisant des forces conventionnelles. Les objectifs de l'offensive sont atteints, mais les Japonais sont désormais conscients de la menace militaire concrète posée par les communistes: à partir de la fin 1941, une terrible politique de répression est menée pour réduire la guérilla communiste, causant également de très lourdes pertes parmi la population civile. Durant cette alliance, deux autres défis attendaient les "nouveaux mariés": Tchang devait essayer de gagner une légitimité et une crédibilité comme leader politique et militaire. Quant à Mao, il devait prouver aux Chinois qu'il était autre chose qu'un simple "seigneur de guerre" qui pouvait se vendre au plus offrant.

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Alliance entre Tchang et Mao L'effort conjoint aura été fructueux

Le mariage de raison ne durera pas. Les troupes communistes, théoriquement intégrées à l'armée régulière chinoise, continuent à agir de manière indépendante. Dès 1941, le front uni se fissure quand la 4ème Armée populaire communiste entre en conflit ouvert avec les troupes nationalistes. Durant le conflit, le Japon et les gouvernements collaborateurs chinois contrôlent la Chine du Nord, les grands ports et les centres industriels du pays. Le gouvernement du Kuomintang, réfugié à Tchounking (ville riveraine possédant un noyau industriel pour produire des arements) dans le Sichuan contrôle une partie de l'ouest du pays. Les communistes occupent une partie du territoire, essentiellement dans des zones rurales désignées sous le nom de "zones libérées". Cependant, bien que cette alliance n'en n'aura été que circonstancielle, elle aura permis de déloger les Japonais dans plusieurs régions sans toutefois vaincre à elle-seule les troupes du Mikado. Ce sera la généralisation de la guerre en Asie qui permettra à la Chine d'être dans le camp des vainqueurs. L'alliance entre nationalistes et communistes se terminera en 1947.

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Efforts de Stilwell et Chennault

Washington sait que pour faire bouger cet énorme agrégat chinois, il lui faut un motivateur. Roosevelt nomme le général Stilwell à la tête d'un nouveau commandement: le China-Burma-India Command. Cet officier dynamique et énergique surnommé Vinegar Joe est investi de deux énormes responsabilités: préparer l'infrastructure logistique requise pour approvisionner la Chine et aménager des dépôts et bases d'entrainement pour les troupes chinoises réfugiées en Inde. Stilwell donne le feu vert pour le ravitaillement de la Chine nationaliste. Mais tous les accès terrestres sont bloqués par les Japonais. Il faut voler au-dessus la "bosse" des Himalayas pour acheminer une aide d'urgence beaucoup plus politique que matérielle: c'est le "Hump". C'est le premier pont aérien organisé comme tel de l'histoire militaire, et sera une expérience inestimable pour les Américains durant et après la guerre le Berlin airlift, le pont aérien en Corée, etc.

Le "Hump" pour ravitailler la Chine nationaliste

Les avions de transport bimoteurs C-46 et C-47 devaient voler à plus de 21,000 pieds dans des températures glaciales; plusieurs appareils ont percutés des pics. Lorsque les avions atterissent en sol chinois, le ravitaillement alimentaire et matériel devait être acheminé par camions et charettes sur quelques centaines de milles de mauvaises routes avant d'être livré aux dépôts et bases chinoises. Dans l'ensemble, le Hump ne fut pas un grand succès logistique: peu d'avions de transport étaient disponibles pour lui assurer un caractère continu; et le tonnage acheminé était très insuffisant pour les Chinois. De surcroit, des divergences gênent l'effort américain dans l'attribution des ressources matérielles:

Chennault croit qu'il peut gagner la guerre avec l'aviation et inciter l'armée chinoise à attaquer les Japonais.

Stilwell croit qu'il faut plutôt constituer une force terrestre bien entrainée et équipée.

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Matériel américain débarqué d'avions C-24 Succès d'aviateurs américains présentés à la presse

Au grand dam de Stilwell, Tchang appuie Chennault. Le résultat est que Chennault reçoit le gros du matériel alloué pour le régime nationaliste, ainsi que qu'un nombre plus important de C-24 (version de transport du bombardier B-24) et C-47 pour les transporter. Ainsi, la moyenne mensuelle de tonnage acheminé en chine augmente à 23,000 tonnes par mois. Chennault reçoit également un grand nombre de chasseurs et de bombardiers bimoteurs tactiques B-25, ce qui permet de former la 14ème USAAF. Cette nouvelle grande unité aérienne comprenait deux groupes de chasse et un de bombardement. Entre Mars et Juillet 1943, ses chasseurs P-38 et P-40 vont s'assurer la maitrise du ciel en Chine, et faire des raids aériens jusqu'à Formose. Stilwell proteste, et pour lui, désormais, Tchang devient un fardeau, une loque, une "peanut" (à cause de la forme particulière du crâne chauve de ce dernier..). Tchang a une très bonne raison d'appuyer Chennault: aussi longtemps qu'il peut bénéficier du matériel américain et, surtout des avions, il peut minimiser ses efforts militaires au sol, ménager son armée pour lutter contre les communistes, et réduire les frictions sino-japonaises au minimum. Ce ménage à trois (Tchang - Stilwell - Chennault) n'a jamais très bien fonctionné. Conséquemment, l'effort militaire chinois va toujours demeurer partiellement engourdi. Néanmoins, Stilwell se mit au travail pour construire une route qui approvisionerait la Chine d'une manière plus régulière en tonnage que par air: la route de Ledo. Elle devait franchir les montagnes de la frontière nord de la Birmanie en direction de la ville de Mong Yu, jusqu'à Kuming. De surcroit, Stilwell avait l'appui des JCS de Washington quant à la pertinence de ravitailler la Chine par voie terrestre. Les travaux débutent en Mai 1943. Ils seront effectués par 35,000 coolies chinois et indiens supervisés par des officiers de l'US Army et de la Chine nationaliste.

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Un tronçon sinueux de la route de Ledo Coolies chinois au travail

Réponse irréelle du gouvernement nationaliste: Stilwell apprend que Tchang ne veut pas de ses troupes chinoises, car elles pourraient inciter les Japonais à attaquer en force dans le nord de la Birmanie et, peut-être, progresser en Chine du sud vers Kunming et Tchounking. Stilwell est abasourdi. C'est à peine si Tchang lui permet d'utiliser les soldats chinois pour protéger la route de Ledo en construction.

Pour Tchang, le message qu'il donne aux Américains est clair: fournissez-nous les armes et le matériel et restez loin de nos frontières.

Pour Stilwell, le message qu'il donne à Tchang est aussi clair: vous n'arriverez à rien avec du matériel sans la méthode et la supervision requise pour vous en servir: you will shoot yourself in the foot, at the end.

En fait, Tchang redoute que les divisions chinoises entrainées par Stilwell deviennent un outil américain pour le renverser. Roosevelt et le général Marshall sont sidérés de la méfiance du leader chinois vis-à-vis Stilwell.

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Stilwell avec des officiers chinois Artilleurs chinois munis de l'obusier M-101 de 105mm

Un autre problème se profile entre Stilwell et Tchang: la déterioriation du cessez-le-feu temporaire entre nationalistes et communistes. Tchang-kai-Shek reprend les hostilités contre les guérrillas de Mao-tsé-Toung dans plusieurs régions de la Chine méridionnale ce qui dégarnit considérablement la région située entre Kunming et Tchounking. Chennault craint que ses bases aériennes soient exposées à une eventuelle offensive japonaise. Tchang ne le croit pas.

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Le SEAC et Stilwell

Pour Stilwell et Chennault, une mauvaise nouvelle n'arrive jamais seule. Le 21 Décembre 1943, ils apprennent que le China-Burma-India Command est dissout et remplacé par un nouveau commandement inter-allié: le South-East Asia Command (SEAC) dirigé par le très britannique Lord Louis Mountbatten. Pour Stilwell, c'est un comble. Non seulement il a du composer avec " sa peanut" chinoise, dure et têtue, mais voilà qu'il doit traiter avec un "Limey" britannique, "accroché au cul de l'Oncle Sam". Stilwell n'a pas beaucoup d'estime pour les officiers britanniques qu'il trouve vaniteux et linguistiquement insupportables. Mais Stilwell et Chennault ne sont que des rouages dans la chaine de commandement opérationnelle, et ils doivent obéir aux ordres du nouveau patron. Pour célébrer l'arrivée de Mountbatten sur les bases alliées en Inde, Tchang-kai-Shek prend la peine d'inspecter les troupes chinoises formées par Stilwell.

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Troupes chinoises alignées pour Mountbatten – Les soldats chinois attaquent Tengyuey

Les Américains craignent que leur nouveau commandant britannique se laisse gazer par les litanies de Tchang, et retarde encore l'engagement des troupes chinoises cantonnées en Inde. Pis encore, ils craignent un apport britannique important, ce qui peut encourager le chamaillage inter-allié quant à l'attribution des ressources matérielles de plus en plus importantes. Mais pour Mountbatten, la priorité demeure la construction des routes de Lashio et de Ledo. Il fait mettre plus de 20,000 soldats du génie américain à l'avant des zones de construction, avec leurs bulldozers et autres matériels lourds. Fait à noter, la majorité des soldats du génie sont des Noirs américains commandés par des officiers Blancs. Ils acheminent leur matériel lourd auto-transportable depuis les ports de Karachi et de Bombay jusqu'à Lashio et Ledo, puis vers les zones de construction. Les deux routes s'allongent et cela inquiète le commandement japonais en Birmanie et en Chine. Le seul allié objectif des Japonais est la mousson, qui ralentit le rythme des travaux, sans les arrêter. Pendant que les bulldozers épaulent les efforts des coolies chinois et indiens, Chennault a aménagé deux grands terrains d'aviation près de Chengdou pour acceuillir les premiers quadrimoteurs B-29. Le 15 Juin 1944, ces nouveaux quadrimoteurs font leurs premiers raids décevants sur Kyushu. Entretemps, des B-24 et B-29 décollent de Calcutta pour bombarder des bases japonaises en Birmanie. Mais Chennault a quelques "maux d'estomac" causés par un ennui majeur: une offensive japonaise, déclenchée à petits pas le mois précédent.

L'opération U-Go

Le 27 Mai 1944, la 11ème Armée japonaise, forte de 250,000 hommes, menace les positions sino-américaines de la Chine méridionnale et menace l'Inde orientale. La 23ème Armée japonaise, forte de 140,000 soldats attaque les troupes chinoises près de Canton – c'est la plus grande offensive japonaise en Chine depuis 1938. La résistance chinoise est très bonne. Chennault s'aperçoit que l'offensive menace tous ses terrains et ordonne à ses groupes de chasse et de bombardement de gêner les progressions japonaises. L'armée chinoise tient Hengyang durant 11 jours avant de se replier. Les opérations d'attaque au sol font du mal aux Japonais, mais sont insuffisantes pour enrayer l'offensive japonaise. Chennault réussit à faire évacuer les avions de leurs 12 terrains, avant que ceux-ci ne soient occupés par les Japonais. De surcroit, l'armée nationaliste se replie en bon ordre, protégée par les avions de Chennault. Les soldats du génie américain doivent faire sauter en hâte les dépôts de munitions chinois. Les Japonais se tournent vers Kuming et Tchounking.

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Un dépôt de munitions chinois va sauter Briefing de Wedemeyer à des aviateurs de l'USAAF

Au même moment, une armée japonaise attaque les troupes anglo-sino-américaines en Inde orientale et convergent vers Imphal, Kohima et Lashio. Mountbatten, Stilwell et Chennault pressent Tchang-kai-Shek de contre-attaquer. Mais ce dernier, malgré sa position précaire, se laisse encore tirer l'oreille. Au moment ou tout le dispositif inter-allié menace de crouler, la "peanut" de Tchounking ne bouge pas. Des messages frénétiques sont envoyés à Roosevelt et Marshall. Washington comprend l'absurdité de la situation, et Roosevelt cable un court message à Tchang: get busy, or else. Les travaux des routes de Birmanie et de Ledo sont contrecarrés. Il faut signaler que Stilwell et Tchang étaient devenus presque des ennemis. Ce dernier demanda à Roosevelt de le rappeler. Bien que les assauts japonais sont progressivement endigués en Chine au début de l'automne, Stilwell est relevé de son commandement le 18 Octobre 1944. Il est remplacé par le général Wedemeyer. Ce dernier n'est pas sitôt arrivé en Chine que les Japonais ré-attaquent de nouveau: ils prennent Kuélin, Liuchou, et Nanning. Wedemeyer ordonne l'évacuation de la 14ème USAAF vers l'archipel des Mariannes. En Décembre 1944, les poussées japonaises se dirigent vers Kueiyang et Tchounking. Dans ces heures tragiques, il faut signaler que Wedemeyer a un tact diplomatique élevé et communique beaucoup mieux avec Tchang que Stilwell. Il parvient à le persuader de transférer deux divisions chinoises entrainées en Inde vers Kueiyang, afin de former le point de ralliement d'une contre-attaque alliée. Le 14 Décembre, la contre-attaque est lancée à Kueiyang et elle réussit à bousculer les Japonais. La situation militaire se stabilise temporairement – ce qui permet de sauver le gouvernement de Tchang-kai-Shek: je n'oublirai pas cela, dit-il à Wedemeyer.

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Équipiers chinois d'un char Stuart Encore des camions vers la Chine...

La qualité de la résistance chinoise à Kueiyang surprend les Japonais. Ces derniers s'aperçoivent qu'ils ont progressé trop en profondeur dans le territoire chinois, et se font attaquer latéralement par des petits groupes de soldats et des guérrilleros. En Février 1945, le commandement japonais en Chine reçoit également de mauvaises nouvelles du front de Birmanie: le momentum japonais a été brisé, et les Alliés ont repoussé péniblement les assauts des soldats nippons sur Lashio et Imphal. Les attaques japonaises se poursuivent toujours autour de Kohima mais ce nid de résistance britannique commence à recevoir des renforts. Les généraux japonais reçoivent l'ordre de se replier en bon ordre vers les zones côtières chinoises. Les troupes japonaises de Birmanie sont laissées à elles-mêmes. Wedemeyer avise Tchang que la victoire n'est plus qu'une question de mois.

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Tchang Kai Shek et Wedemeyer Un convoi arrive à Tchoungking

Le 31 Janvier 1945, les routes de Ledo et de Birmanie sont ouvertes. Une cérémonie est tenue à la frontière sino-birmane à Wanting, devant une nuée de correspondants de guerre et de photographes - Tchang adore se faire photographier… La 6ème Armée chinoise défile en camion devant le leader chinois, accompagné de Mountbatten, Wedemeyer et Chennault. Devant les journalistes, Ychang propose même de rebaptiser les routes de Ledo et de Birmanie sous le nom de "Route Stilwell" pour honorer le général qui a "travaillé si fort" pour briser l'isolement de la Chine.

Au moment même où les camions de vivres et de matériel s'engouffrent en Chine via ces routes, les priorités géopolitiques changent pour les Etats-Unis:

La reconquête du Pacifique permet la relocalisation des bombardiers stratégiques sur des atolls situés à 1400 milles du Japon.

La Chine ne devenait plus la plateforme indispensable pour lancer des raids aériens contre le Japon.

Pour Washington, le contingent japonais en Chine pouvait "cuire dans son jus" en attendant l'écroulement du Japon.

Ces facteurs contribuent à marginaliser la Chine comme acteur dans l'effort de guerre américain. A partir du printemps 1945, les troupes chinoises reçoivent tranquillement leur ravitaillement de l'Inde et ultérieurement du port de Rangoon, repris par les Britanniques. L'isolement de la Chine est terminé. Cependant, beaucoup de journalistes et de militaires critiquent la valeur réelle de la Route Stilwell. En fait, le temps a travaillé contre elle, à cause du changement de priorités stratégiques. Quant au Japon, son entêtement à conserver en Chine plusieurs centaines de miliers d'hommes a nui aux autres théâtres d'opération sur lesquels étaient engagés les troupes nippones. La Chine s'était, simplement, avéré un gâteau beaucoup trop gros pour digérer.

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Seconde Guerre mondiale

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