Les procès de Nuremberg

Outre la paix retrouvée, le jugement des criminels de guerre nazis a été lapremière séquelle de la Seconde Guerre mondiale. Aux yeux de l'opinion publique internationale qui savoure la fin de la guerre européenne, des mesures légales devaient être prises à l'égard des fauteurs de guerre. Néanmoins, les Alliés reconnaissent qu'il y a un danger certain à mettre la seule responsabilité de la guerre sur les perdants, car ils ne voulaient pas refaire les mêmes erreurs qu'au moment du Traité de Versailles. La seule différence c'est qu'il n'y a pas de traité de paix en 1945 – uniquement une capitulation sans conditions. C'est l'ampleur des crimes prémédités commis à grande échelle qui va convaincre les gouvernements alliés d'aller de l'avant avec une telle entreprise. Malgré quelques ratés embarrassants, les procès de Nuremberg permettront à la fois de colliger une quantité impressionnante d'éléments de preuve contre les dirigeants du IIIème Reich qui seront, pour la plupart, condamnés à mort. Nuremberg marque également le premier effort concerté pour appliquer une forme de justice internationale.

 

Genèse

C'est en 1941 que les Alliés ont décidé de juger les "criminels de guerre" de l'Axe. Après les campagnes de France et des Balkans, les services de renseignement alliés compilent déjà de nombreux rapports qui démontrent que plusieurs millions d'hommes et de femmes des pays vaincus ont été déportés en Allemagne pour travailler dans les usines et les mines. Plusieurs autres documents attestent que les autorités occupantes se servent d'otages qu'ils exécutent afin de maintenir l'ordre dans les zones qu'elles occupent. Ultérieurement, les Alliés apprennent également la décision allemande d'opter pour la "Solution finale" contre les Juifs européens. Au début de Novembre 1941, Roosevelt et Churchill avisent les Allemands et les auditeurs de l'Europe occupée dans des messages radiodiffusés qu'ils prendront des mesures pour juger les excès commis par le régime nazi.

Cet avertissement est endossé par tous les gouvernements européens en exil à Londres via la signature de la Déclaration de St-James du 13 Janvier 1942, qui stipule qu'elle poursuivra tous ceux qui seront considérés responsables de massacres, déportations, et autres atrocités. De surcroît, elle poursuivra individuellement ceux qui perpétreront de tels actes. La Déclaration sera également signée par le gouvernement chinois et par celui de l'URSS – qui n'a pas les mains blanches dans de tels dossiers.

Le 7 Octobre 1942, les Alliés créent la Commission des Nations unies. Son rôle est de concentrer et regrouper toutes les informations concernant les crimes de guerre et les suspects, afin de formuler des règles de procédures pour juger les fautifs. La commission débute ses travaux en Février 1944.

Durant la conférence de Yalta de Février 1945, les Alliés confirment officiellement leur intention de juger tous les criminels de guerre d'une manière "juste" et "prompte".

Durant la conférence de Potsdam, les quatre vainqueurs signentl'Accord de Londres qui organisera le Tribunal militaire international (ou IMT)dans la ville de Nuremberg qui a été, rappelons-le, le centre spirituel du nazisme Il se donne une Charte qui précise son rôle: juger tous les responsables majeurs du IIIème Reich qui occupaient des fonctions politiques, économiques et militaires. La liste est prête: Goering, Ribbentropp, Keitel, Kaltenbrunner, Frank, Frick, Rosenberg, Streicher, Sauckel, Jodl, Seyss-Inquart, Hess, Funk, Ley, Raeder, Schirach, Neurath, Papen, Fritsche, Schacht, Doenitz et Speer. Les assises seront menées simultanément dans quatre langues. Il en sera de même pour le procès des criminels de guerre japonais à Tokyo (voir l'onglet suivant).

Le projet du juge Roseman

C'est au mois de Janvier 1945 que le juge Rosenman, désigné par Roosevelt en qualité de conseiller spécial pour la poursuite des criminels de guerre, a spécialement été chargé d'entreprendre des négociations avec le gouvernement britannique qui avait fait connaître sa réticence à juger les cadres des pays de l'Axe suspecté d'avoir commis des crimes de guerre. Le cabinet de guerre de Churchill était persuadé qu'il était inutile de les faire passer en jugement, car la voie judiciaire offrirait une tribune politique aux chefs nazis. A son avis, la seule solution était l'exécution sans jugement, car cela permettrait de limiter le nombre des procédures devant des juridictions internes. C'est la raison pour laquelle le juge Rosenman n'est pas parvenu à convaincre les Britanniques. Les mémoires de Truman rappellent que le cabinet Churchill s'est spécialement réuni le 12 Avril 1945 – jour de la mort de Roosevelt – pour discuter de la question. Il est unanime à refuser tout procès aux cadres nazis, estimant qu'il convenait de les fusiller en exécution d'un accord politique des quatre puissances alliées. Une note de service remise le 28 Avril 1945 par Londres à Rosenman a repris cette proposition en s'efforçant de la justifier.

Le gouvernement provisoire français avait adopté une position plus nuancée. Les Français croient qu'il faut envisager une procédure à deux temps: le jugement de ces criminels par un organisme politique national, et leur renvoi ultérieur devant une juridiction internationale. C'est à la conférence de San Francisco de Mai 1945 que la situation s'est décantée. Contrairement aux autres chefs d'État qui ne voulaient pas se badrer de juger publiquement les chefs nazis et japonais, Truman demande à Rosenman pour en discuter avec les ministres des affaires étrangères britannique et soviétique. Le 30 Avril 1945, le Département d'État avait remis aux ministères des Affaires étrangères de la France, d'Angleterre et d'URSS un mémorandum commentant un projet d'accord instituant une juridiction militaire internationale pour juger les cadres de l'Axe. Rosenman réussit en six semaines à gagner son pari à la fin de la conférence de San Francisco. Dès lors, il était acquis qu'un tribunal militaire international serait constitué et que le juge Jackson, nommé représentant officiel des États-Unis pour la préparation des procès.

Vae victis?

L'organisation des tribunaux pour juger les crimes de guerre se déroule dans un climat très controversé car il n'existe aucun précédent légal à partir duquel une alliance militaire victorieuse peut s'arroger le droit d'en accuser une autre d'avoir commis des crimes en temps de guerre. La Seconde Guerre mondiale est unique car elle a été le premier conflit où la conduite des pays belligérants sera soumise à une imputabilité juridique. Cependant, il s'agit d'une imputabilité partiale: Les procès alliés de 1945-46 souffrent d'un péché originel:

  1. Qui s'arroge le pouvoir de juger? = les vainqueurs.
  2. Qui subit la justice des vainqueurs? = les vaincus.

En aucun moment, les avis et opinions éclairés des populations allemandes et italiennes qui ont subi le joug de leurs dictatures n'ont été considérées. De surcroît, aucun responsable militaire ou politique allié ne sera ennuyé ou inculpé pour des bavures ou des ordres douteux reliés à leurs actions durant la guerre. Ni les Nimitz, Portal, Badoglio, Graziani et Harris ne seront inquiétés par leurs gouvernements. Les pays occidentaux ont essayé de codifier légalement l'action de leurs armées en temps de guerre. Durant la Guerre civile américaine, l'armée nordiste impose un règlement sur la conduite des opérations militaires pour réprimer – en fait, baliser – les excès de zèle sur les champs de bataille. Après la Guerre franco-prussienne de 1870, les pays européens s'accordent pour régir le comportement de leurs armées dans des principes communs. Ce ne sera, dans les faits, que des déclarations de bonnes intentions, mais elles ont pavé la voie à la signature des Accords de La Haye de 1907 (il y en a eu quatre) et, surtout, de la Convention de Genève de 1929. Deux ans plus tard, une disposition sur le sort des prisonniers de guerre est rédigée par la Croix-Rouge internationale et elle sera annexée à la-dite Convention.

La particularité de ces deux conventions est d'établir une déontologie entre les militaires belligérants, mais cette dernière ne s'applique pas aux populations civiles: Seul les membres des forces armées peuvent être protégés par ces règles de guerre. Il faut rappeler que durant plus d'un siècle (1792-1918) la guerre à grande échelle n'impliquait surtout que des militaires, et que les populations civiles étaient peu ou pas touchées par les conflits. C'est dans cet espri que ces deux conventions ont été rédigées. En conséquence:

  • Les soldats qui acceptent de se rendre ne doivent pas être tués mais faits prisonniers.
  • Les blessés ennemis ne doivent pas être achevés.
  • Les prisonniers de guerre doivent être bien traités et, au besoin, soignés.
  • Les villes conquises ne doivent pas être pillées.
  • La force militaire utilisée doit être proportionnelle à la gravité de la menace ennemie à conjurer, etc.
  • Il n'y avait aucune règle qui s'appliquait aux marines de guerre – sauf celle qui interdisait le pilonnage de ports non défendus. Il faudra attendre la signature du Traité naval de Londres en 1930 pour formellement interdire aux sous-marins de torpiller les navires marchands avant que leurs équipages et passagers aient eu le temps de les évacuer. En gros, cela résume l'esprit des règles de guerre en usage avant 1939 et reconnues comme telles par la plupart des pays occidentaux – y compris l'Allemagne nazie. Ces règles seront plus ou moins acceptées par les lois militaires des pays belligérants au moment où la guerre éclate en 1939. La nature totale de la Seconde Guerre mondiale sera très différente des conflits à grande échelle menés depuis 1792, parce que, cette fois, ce seront surtout les civils qui feront les frais des opérations militaires et des atrocités planifiées contre eux. Les règles de guerres semblent dépassées.

    Durant l'entre-deux guerres, une commission alliée se réunit le 25 Janvier 1919 à Londres pour recommander au gouvernement britannique que des poursuites légales soient entreprises à l'égard des ressortissants ennemis accusés de "crimes et d'atrocités" et qui résident en Angleterre. Le rapport de cette commission stipule que tous les ennemis qui ont violé les règles de guerre doivent être arrêtés, poursuivis et condamnés, peu importe leur grade ou leur autorité. Pour la première fois, une commission recommande la formation d'un tribunal international et utilise les termes de "loi internationale" et de crime de guerre"pour juger les accusés. Le gouvernement britannique accepte les recommandations de cette commission, tout comme ceux des pays alliés. Fait à noter, les États-Unis refusent d'endosser les travaux de la Commission. Les délégués américains s'opposent à la création d'une cour internationale de justice parce que, selon eux, il n'existe aucun précédent légal pour l'établir…

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    Les problèmes légaux

    S'il n'existe aucune autorité légale internationale, les règles de guerre n'ont aucun statut et ne peuvent être appliquées en cas de violation. La question qui se pose pour les Alliés en 1944-45 est de savoir si les règles de guerre – écrites à l'origine pour baliser l'action des armées – peuvent être utilisées contre des États. Le principe sous-jacent à tout procès pour crimes de guerre est qu'il existe des standards de comportement qui transcendent la seule nécessité d'obéir à un ordre émis par un État en temps de guerre. La guerre oblige le soldat à tuer au nom de la raison d'État, mais elle ne l'autorise pas à tuer ou à torturer systématiquement pour des raisons personnelles. Le problème d'obéir à des ordres venus d'un supérieur n'est pas nouveau en temps de guerre. Mais les signataires de l'Accord de Londres de 1945 s'accordent sur le fait que si un accusé – civil ou militaire – sait que l'ordre qu'il va exécuter porte les germes d'un crime, il peut être accusé d'avoir commis un acte criminel. Cependant, il est difficile en temps de guerre de déterminer ce qui est ou non criminel. Un soldat doit obéir à son gradé; s'il ne le fait pas, il peut être puni, parfois même de mort. La désobéissance, dans de telles conditions, exige une forte dose de courage moral. Aux yeux des vainqueurs de 1945, le soldat ou le fonctionnaire civil ne doit obéir qu'à des "ordres légaux" – c'est-à-dire moraux…

    Dresde a été réduite en cendres par les Alliés

    Aux yeux des Alliés, certains ordres donnés par les nazis et les Japonais sont si horribles que le soldat "doit savoir" qu'il ne faut pas les exécuter. Ah oui? Est-ce que cela s'applique aussi aux équipages de quadrimoteurs alliés qui ont reçu l'ordre de détruire la ville de Dresde en Février 1945? Est-ce que les équipages "savaient" que Dresde n'avait aucune importance militaire? Nous savons que certains nazis ont appliqué des ordres odieux de leur plein gré et parfois avec enthousiasme. Il en est de même pour l'équipage enthousiaste du B-29 américain qui a largué la bombe atomique sur Hiroshima. Paul Tibbets ne s'est pas posé de questions lorsqu'on lui a confié l'attaque sur Hiroshima, et encore moins sur ses conséquences: en ce temps-là, lorsqu'un supérieur te donnait un ordre ou une mission à effectuer, on disait "oui, mon général", écrit-il. Les relations d'autorité qui existent entre le patron et les subordonnés ont eu pour effet de niveler la responsabilité individuelle dans l'exécution d'ordres douteux – et cela autant chez les vainqueurs que les vaincus.

    Les procureurs alliés de Nuremberg et de Tokyo ont été amenés, dans un premier temps, à trancher cette question: qui est responsable d'un crime de guerre? Celui qui donne l'ordre ou celui qui l'exécute? Ils affirment que c'est au responsable civil ou militaire de faire en sorte que son service ou ses troupes ne commettent pas d'excès ou des crimes. Ainsi, les procureurs vont préférer tout d'abord juger et condamner des "gros lampions" comme Keitel et Tojo avant de s'en prendre aux "lampistes" de moindre envergure mais tout aussi compromis, comme l'industriel Farben ou l'infirmière Koch – surnommée la chienne de Buchenwald – dans des procès ultérieurs.

    Le Tribunal militaire international (IMT)

    Au moment où débutent les assises du tribunal de Nuremberg, aucun représentant allemand n'est présent parce que l'Allemagne acessé d'exister comme État. La seule autorité de fait et de jure est celle des armées alliées qui se partagent le pays en quatre zones d'occupation. Cela pose un problème de légitimité et de crédibilité aux yeux des Allemands, car le tribunal siège dans une ville allemande. Sur le plan de l'impartialité, le IMT n'est pas légal, car il n'est pas autre chose qu'un tribunal d'occupation inter-allié omposé exclusivement de personnel allié – c'est-à-dire de gens provenant des pays qui ont vaincu l'Allemagne. Dans les faits, ce sont les Alliés qui font la loi en rédigeant les actes d'accusation, les preuves et les pièces à conviction. Ce sont eux qui poursuivent et jugent les accusés. Aujourd'hui, les historiens occidentaux s'accordent pour affirmer que le IMT aurait du être composé de juges provenant de pays neutres. Reste à savoir quel État en 1945 était vraiment neutre après le conflit; de surcroît, est-ce que cet État neutre aurait voulu se faire tirer l'oreille pour s'impliquer dans cet énorme dossier? Beaucoup d'Occidentaux sont indisposés de voir l'URSS siéger au IMT. À leurs yeux, les Soviétiques sont aussi coupables que les Allemands, car eux-aussi ont mené une "guerre agressive" contre la Pologne. Ne s'étaient-ils pas eux-mêmes compromis dans l'exécution de 4500 officiers polonais à Katynn 1942? Mais le Commandement Suprême allié (SHAEF) européen ignore de telles plaintes, car à ses yeux, le prix payé par l'URSS durant la guerre est non seulement énorme, mais justifie la présence de procureurs pour juger les atrocités et les excès allemands sur son territoire. Finalement, le IMT rejette l'existence même de gaffeurs ou de criminels de guerre alliés, sous prétexte qu'il s'agit d'un argument trop facile à utiliser de la part des accusés. Les procureurs affirment que les éventuels accusés ne doivent pas s'excuser de leurs crimes sous prétexte qu'ils auraient également été commis par d'autres dans le camp allié.

    Les procureurs Tranine, Nikichenko, Jowitt, Jackson et Falco

    L'article premier du statu du Tribunal militaire international institué par l'accord du 8 Août 1945 a précisé qu'il était créé pour juger et punir de façon appropriée et sans délai les grands criminels de guerre des pays européens de l'Axe. Son article 22 a fixé à Berlin le siège de la juridiction et a prévu que le procès principal se tiendrait à Nuremberg et les autres aux endroits choisis par le tribunal. En fait l'exécution de Mussolini a eu pour conséquence de limiter la compétence de la juridictionaux faits imputés aux dirigeants nazis; les Américains s'en désolent, car le sort du Duce risque d'enlever au Tribunal son caractère de solennité – ce qui ne veut pas dire qu'ils sont intéressés à voir d'autres criminels de guerre jugés devant une instance internationale. Le statut du 8 Août 1945 n'a été, en ce sens, que celui de l'IMT.

     Selon son article 2 du statut, l'IMT se compose de quatre juges assortis de quatre suppléants. Les puissances signataires (États-Unis, URSS, Angleterre et France) ayant désignées chacune une juge et un suppléant. Les mandataires américains sont:

  • Francis Biddle – ancien attorney general.
  • John Parker – ancien juge à la Cour d'appel.
  • Henri Donnedieu de Vabres – juge de paix.
  • Robert Falco – juge de paix.
  • Geoffrey Lawrence – juge à la Cour d'appel.
  • Norman Birkett – juge à la Cour suprême.
  • Le général Nikitchenko – vice-président de la Cour suprême.
  • Le colonel Volkoff – prof de droit international.
  • Les enquêtes préliminaires et la poursuite ont été confiées à la Commission interalliée des Nations unies, en vertu des articles 14 et 15 du statut, qui a eue comme mandat d'identifier sans recours les personnes désignées comme criminels de guerre. C'est elle qui va préparer les actes d'accusation et d'exercer les attributions du ministère public. Les responsables de cette commission sont: François Menthon, Auguste Charpentier de Ribes, le travailliste Hartley Shawcross, son adjoint conservateur David Maxwell-Fyfe, le général Rudenko et le juge américain Jackson.

    Fait à noter, les articles 9 à 11 du statut marquent une étape importante dans l'histoire du droit pénal international, car ils posent les conditions dans lesquelles le tribunal pouvait déclarer qu'une organisation était criminelle et dégagée des conséquenses résultat de cette déclaration de criminalité à l'égard des membres de ces groupements. La mise en cause des organisations nazies – plus conforme aux règles du droit anglo-saxon relatif à la responsabilité pénale qu'à celles, plus personnelles, du droit européen – a cependant été préconisée dès 1944 par le professeur André Gros devant la Commission des Nations unies pour les crimes de guerre.

    Ce sera lareconnaissance de 19 gouvernements qui va donner à l'IMT la légitimité internationale que sa composition n'a pas suffi à lui conférer. Qui plus est, plusieurs États américains ont fait connaître qu'ils comptaient faire respecter les engagements inclus dans la résolution sur les criminels de guerre prise par la conférence interaméricaine sur les problèmes de guerre et de la paix. Ces adhésions permettent ainsi de lever partiellement l'objection que l'IMT n'était que l'instrument juridique d'une alliance victorieuse sur une alliance vaincue.

    Les accusations

    Les accusations qui pèsent sur les accusés présents ont été créées par le tribunal de Nuremberg. Il s'agit des:

    1. Crimes de guerre.
    2. Crimes contre la paix.
    3. Crimes contre l'Humanité.

    La notion de crime de guerre sous-entend celle de faire la guerre (waging aggressive war). Pour les procureurs alliés, faire la guerre est un geste moralement répréhensible, sans être totalement prohibitif. Après tout, la guerre demeure le dernier argument des États. L'origine de cette attitude remonte à l'entre-deux guerres lors de la signature du Pacte Briand-Kellogg de 1928; ce document interdit les guerres d'agression et condamne la guerre comme un instrument de la politique – ce qui est très anti-Clausewitzien. Ce pacte a été signé par les États-Unis (qui avaient tourné le dos à l'Europe depuis 1919) et 42 pays. Est-ce cela signifiait que la guerre devenait ipso facto un acte illégal? En 1944, la Commission des crimes de guerre des Nations unies était divisée sur cette question et s'est avérée incapable de se concerter.

    Il faut souligner que les mots "agression" et "loi internationale" n'avaient pas encore été définis, ce qui empêchait de clarifier la situation. Néanmoins, la Charte de l'IMT va définir l'agression militaire comme un crime de guerre – ce qui va clore le débat chez les procureurs. Par la suite, l'intention des Alliés de juger les chefs nazis pour des crimes contre la paix ne sera considérée qu'à la fin de la guerre. Il faut dire que les nations n'ont jamais cru qu'il était criminel de mener une guerre d'agression. Cette inclusion est une création américaine (séquelles du "syndrome" de Pearl Harbor…). Pour les procureurs américains, cela signifie que si un chef d'État ou un dictateur décide de pousser son pays à la guerre contre un autre, il doit non seulement considérer qu'il peut la perdre, mais qu'il s'expose lui-même (et son gouvernement) à être arrêté et jugé comme criminel de guerre.

    Un autre problème embêtant se pose pour les procureurs alliés: si la guerre agressive n'était pas un crime en 1939, comment ses auteurs pourraient-ils en être reconnus coupables en 1945? L'IMT peut-il statuer sur un crime de guerre créé en 1945 alors qu'il n'y avait aucune loi pré-existante en 1939? Certains légistes occidentaux affirment qu'il n'y a pas de tel crime, alors que d'autres affirment le contraire. Ces derniers affirment que les règles de guerres d'avant 1939 interdisaient certains excès et ont été les meilleures balises jusqu'à ce jour – ont-ils entendu parler de l'Éthiopie ou de Guernica? Finalement, les "crimes contre l'Humanité" demeurent un concept plutôt vague pour accuser quelqu'un en 1945. Nul doute que les citoyens qui sont victimes de traitements inhumains ou de persécutions durant la guerre par un occupant étranger sont victimes de crimes de guerre. Cependant, la persécution des Tziganes et des Juifs par les nazis avantla guerre constitue-t-elle un crime de guerre? C'est la raison pour laquelle les procureurs de Nuremberg vont insister sur l'importance des "crimes contre l'Humanité".

    Mises en accusation

    Le statut du IMT a donné une solution au problème de la responsabilité juridique dont il avait été tant question durant l'entre-deux guerres. L'article 6 consacre la responsabilité pénale des inculpés en raison de leurs actes. En Août 1945, deux préoccupations animent ceux qui ont arrêtés les chefs nazis. Comme Hitler, Goebbels et Himmler sont morts, les juristes remettent le fardeau sur les cadres du régime entre leurs mains. Il leur a fallu également tenir compte du désir de chacune des puissances alliées de livrer à l'IMT les dirigeants nazis arrêtés par leurs forces armées.

    Des 24 accusés écroués à Nuremberg, seuls 21 ont comparu devant l'IMT. Le ministre allemand du Travail, Robert Ley, s'est suicidé par pendaison, tandis que Martin Bormann est présumé mort. Curieusement, un inculpé sera absents des assise: l'industriel Gustave Krupp Von Bohlen. Son cas sera traité presque secondairement par les Alliés, puisque de gros lampions attendent d'être jugés.

    La rédaction de l'acte d'accusation a été rédigée à Londres en Septembre 1945 par le juge français Menthon et ses assistants. Il a été rapidement mis au point et soumis au tribunal dans une cérémonie solonnelle présidée à Berlin par le général soviétique Mitchenko. Le document comprenait, outre les crimes reprochés aux 24 inculpés, trois appendices et l'exposé des faits mettant en cause les organisations nazies. La particularité de cet acte d'accusation est de mettre en causela notion de complot c'est-à-dire la participation à un plan concerté comme une des forme de crime, ainsi que la complicité dans le crime commis. Il s'agit d'un arrimage de la notion anglo-saxonne de conspiracy à l'accusation.

    La notion de complot/conspiracy fera ainsi partie intégrante de l'argumentaire des enquêtes préliminaires et des poursuites conduites par l'IMT, telle que résumée par cette citation: ..le Tribunal estime que ces mots n'ont pas pour objet d'ajouter une infraction distincte aux crimes précédemment énumérés, car leur seul but est de déterminer les personnes qui seront rendues responsables de participation au plan concerté. Aussi le Tribunal négligera-t-il désormais l'inculpation de complot en vue de commettre des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. Le plan concerté n'est considéré qu'à l'égard des guerre d'agression. L'acte d'accusation a trouvé sa densité dans la décision des procureurs alliés de confirmer chacune des accusations par l'énoncé des crimes les plus caractéristiques. Chacun de ses chapitres a comporté une énumération lancinante qui n'était pas limitative des faits qui, en raison de leur gravité, étaient de nature à retenir l'attention du tribunal et de la couverture de presse.

    Le docteur Gilbert, psychiatre américain attaché à l'administration pénitentiaire, a rassemblé de précieuses observations sur le comportement des prisonniers, de par sa grande connaissance de la langue allemande. Il invite les prisonniers à donner leur opinion vis-à-vis de l'acte d'accusation:

     Rudolf Hess a sa réponse toute prête: je ne me souviens de rien. J'étais en Angleterre.

     Goering affirme que: le vainqueur sera toujours juge, le vaincu accusé.

     Keitel invoque la discipline: pour un soldat, les ordres sont les ordres.

     Frank croit que le procès est: un jugement voulu par Dieu pour clore le règne d'Hitler.

     Schacht est plus laconique: je ne comprends pas de quoi on veut m'accuser.

     Von Papen se dit: effaré par la légèreté avec laquelle l'Allemagne a fait cette guerre.

     Kaltenbrunner ne se voit pas criminel de guerre: je ne veux pas payer pour Himmler.

     Ribbentrop estime être accusé à tord: on n'accuse pas les vrais coupables.

     Fritzche est mélodramatique: c'est le réquisitoire le plus terrible de l'Histoire.

     Speer sera le seul à faire preuve de courage lucide: Ce procès est nécessaire. Pour des crimes aussi horribles, il doit y avoir une responsabilité commune et collective – même sous un régime totalitaire.

    Les définitions

    Crimes contre la paix - Planifier et faire la guerre; violation des traitées de paix

    Crimes de guerre - La destruction de villes et de villages; dévastations militairement injustifiées et toutes les violations des anciennes règles de guerre terrestres et navales.

    Crimes contre l'Humanité - L'esclavage, la déportation, le meurtre prémédité et l'extermination; persécutions religieuses ou politiques ordonnées par un État, de même que tout acte inhumain commis contre des civils durant la guerre.

    Ces définitions transcendent également les barrières de la souveraineté des États, et cela a donné des arguments à tous ceux qui contestent la validité du IMT. Nous autres, Allemands, avons notre mot à dire sur les exactions commises durant cette période troublée, écrira l'historien Joachim Fest. Cependant, les procureurs alliés ont vite fait de rappeler à leurs détracteurs que les crimes commis contre les Juifs, Tziganes et Russes sont si ignominieux qu'ils vont bien au-delà de tous les principes élémentaires de justice reconnus par la plupart des pays dits civilisés. De tels crimes justifient une réponse juridiqueconcertée de plusieurs pays et non d'un seul.

    Certaines personnes affirment que ces trois définitions sontdérisoiresparce qu'elles ont été créées après la fin des hostilités – c'est-à-dire à un moment où les Alliés savaient déjà la nature des atrocités commises par les Allemands et les Japonais. D'autres critiquent le Tribunal militaire international en le qualifiant de façade légale masquant le désir de vengeancedes Alliés. Le sort des villes de Dresde et d'Hiroshima est encore dans toutes les mémoires. Aux États-Unis, le sénateur Robert Taft s'oppose à ce que les responsables vaincus soient traduits devant un tribunal "soi-disant international": About this whole judgment there is the spirit of vengeance, and vengeance is seldom justice. Le jeune John F.Kennedy – déjà actif dans les cercles du Parti démocrate – affirme que le IMT was a blot on American constitutional history and a serious departure from our Anglo-Saxon heritage of fair and equal treatment. Outre-Atlantique, le journaliste et éditeur britannique Victor Gollancz va jusqu'à écrire que l'IMT risque de nous ramener à l'époque des barbares.

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    Les conditions de détention

    Les cadres nazis incarcérés à la prison municipale de Nuremberg étaient détenus dans des conditions spartiates. La cellule est typique: 6.7 pieds de large par 12 pieds de long; une épaisse porte en bois fait face à une fenêtre grillagée percée en haut de mur. Le mobilier est rudimentaire: d'un côté un lit métallique, de l'autre une toilette murale encastrée et un lavabo à eau courante. Le détenu dispose d'une chaise et d'une table en bois. La porte comporte un judas qui s'ouvre et se ferme de l'extérieur et par lequel on fait passer les repas au prisonnier; il permet également aux gardiens de surveiller constamment le détenu. Ce n'est que lorsqu'il se trouve assis sur le siège de toilette que l'occupant de la cellule retrouve un peu d'intimité – on peut quand même voir ses pieds et ses jambes.

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    Une cellule de la prison de Nuremberg - Des détenus prennent leur marche

    Le règlement carcéral était sévère à Nuremberg. En tout temps, les prisonniers doivent dormir la tête et les mains hors des couvertures – même durant les nuits d'hiver. Un détenu qui se blottit dans ses draps peut être réveillé en tout temps pour l'obliger à montrer ses mains. Les cellules sont fouillées au moins une fois par semaine, pendant que le prisonnier est gardé nu dans un coin. On permettait une douche par semaine. Les détenus peuvent conserver un costume leur appartenant, ainsi que du linge de rechange. Les gardes américains étaient sous le commandement du colonel Andrus – un homme cordialement détesté des détenus – et avaient reçu la consigne de ne jamais communiquer avec les prisonniers, sauf pour des raisons utilitaires. Ce ne sont pas des égards auxquels les cadres nazis étaient habitués…

    L'allée centrale interne du bloc des détenus

    La principale préoccupation des détenus était de correspondre avec leur famille. Cela est particulièrement vrai de Speer, Goering et Jodl, très attachés à leurs femmes. Les épouses de Speer et Goering n'avaient pas eu directement de nouvelles d'eux depuis leur arrestation. L'interdiction temporaire d'écrire ou de recevoir des lettres était très pénible pour les détenus; mais, au fur et à mesure que se déroule le procès, les prisonniers pourront à la fois correspondre avec leurs proches et recevoir régulièrement la visite de leurs avocats – qui ne sont en fait que des "amicus curiae" désignés et approuvés par l'IMT. Certains prisonniers arrivent à entretenir des relations amicales avec leurs gardiens. Cependant, la nourriture des détenus est acceptable et leurs soins médicaux sont assurés par des médecins américains et allemands.

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    Les médecins Plufker et Muelke de la prison - Von Schirach cause avec son avocat

    Les prisonniers étaient souvent raillés par les sous-officiers américains qui faisaient preuve d'une grande sévérité à l'égard des détenus. Il n'y a pas eu d'abus physiques. En revanche, l'administration de la prison avait embauché du personnel allemand– cuisiniers, infirmiers, coiffeurs et serveurs – sélectionnés avec soin parmi des prisonniers de guerre. Parce que ces derniers avaient fait l'expérience pénible de la captivité, ils se montraient prêts à aider les détenus en leur murmurant telle nouvelle d'actualité ou de nombreux souhaits et encouragements. Les détenus de Nuremberg pouvaient consulter une liste d'avocats allemands dans laquelle ils pouvaient choisir leurs défenseurs. Durant les enquêtes préliminaires, les détenus n'avaient pas le droit de se réunir entre eux, mais cette consigne a été relâchée, si bien qu'ils pouvaient non seulement prendre l'air dans une petite cour, mais aussi discuter entre eux. Dans ses mémoires, Albert Speer écrit qu'il n'y avait aucune solidarité entre les détenus. Ils se divisaient en petits groupes – les militaires d'un côté et les civils de l'autre. Deux semaines avant l'ouverture du procès, l'administration américaine fournit des treillis teints en noir pour les prisonniers. Cependant, chaque détenu pouvait faire nettoyer son plus beau costume pour le procès.

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    Les procès

    La première session s'ouvre le 20 Novembre 1945 dans la salle de la Cour d'assises du palais de Justice de Nuremberg (ci-contre). La présidence de l'IMT est confiée au juge britannique Geoffrey Lawrence jusqu'au 31 Août 1946. Les États-Unis sont représentés par le juge en chef de la Cour Suprême américaine, Robert Jackson. Il sera le procureur le plus vindicatif des juristes alliés dans l'IMT. Les assises durent 218 jours et entendent 360 témoins, dont 236 présentent des témoignages écrits. De surcroît, plus de 200,000 affidavits seront examinés afin de trouver des éléments de preuve. Toutes les procédures juridiques s'inspirent du modèle anglo-saxon. Environ 1000 personnes – secrétaires, analystes et traducteurs – travaillent pour l'IMT. Une meute de journalistes va couvrir les travaux des assises et les filmer pour la postérité. Dans la salle du tribunal, les détenus n'avaient en face d'eux que des visages fermés et des regards froids. La cabine de traduction seule faisait exception. Les accusés pouvaient y distinguer parfois un signe de tête amical. Quelques-uns des accusateurs britanniques ou américains aussi laissèrent filtrer un peu de compassion. Néanmoins, tous étaient ulcérés d'apprendre que les journalistes avaient lancé des paris sur les peines. La première session est présidée par le juge soviétique Lola Nikitschenko. Elle portait sur les 24 principaux accusés nommés ci-haut, et visait les 6 composantes de l'État hitlérien considérées comme "criminelles" par les vainqueurs: le parti, la SS, le SD, la Gestapo, la SA, et l'OKW.

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    Les accusés entrent au box - Le juge Lawrence

    Toute la salle se lève. Les quatre juges et leurs quatre suppléants entrent en file indienne. Les six Occidentaux sont en toge noire, les deux Soviétiques en uniforme. Viennent ensuite les procureurs adjoint en veston-cravate. Les caméras tournent et les micros sont branchés. Des lunettes fumées sont distribuées aux accusés pour leur permettre de ne pas etre gênés par la luminosité du grand nombre de projecteurs installés pour filmer les audiences. La première journée est consacrée à la lecture de l'interminable acte d'accusation. Ce document est déjà connu des accusés qui l'ont étudié, si bien qu'ils s'en désintéressent. Goering est immobile dans son coin, les bras croisés sur la balustrade, et l'image même de l'indifférence résignée. Comme la plupart des autres, il fait semblant d'écouter. Papen a pris les écouteurs et tourne le cadran afin de suivre la traduction en anglais ou en français – deux langues qu'il possède à fond. Keitel, lui, est très droit et montre un visage impénétrable. Quant à Hess, il plane dans un monde irréel. Avant le début de l'assise, il a confié à Goering: vous verrez, toute cette fantasmagorie va disparaître d'un seul coup. D'ici un mois, vous serez le nouveau Führer de l'Allemagne.

    Les accusés écoutent le long réquisitoire adressé contre eux

    Le second jour, Ribbentrop pâlit et perd connaissance. Il est évacué à l'infirmerie. La cour invite les 21 accusés à prendre l'un après l'autre le microphone et à déclarer s'ils vont plaider coupable ou non coupable. C'est une formalité juridique courante. Mais les accusés la prennent très au sérieux. La plupart répondent par la formule habituelle: non coupable. D'autres vont s'exprimer d'une manière à la fois plus nuancée ou plus catégorique:

     Schacht répond que je ne suis coupable en aucune façon.

     Jodl dit que de tout ce que j'ai fait, je pourrai répondre devant le peuple la tête haute.

     Fritzche meugle: certainement pas coupable de cet acte d'accusation!

     Goering veut faire un discours: avant de répondre à la question que me pose la cour sur ma culpabilité, je tiens à souligner…Le juge en chef Lawrence l'interrompt pour lui faire remarquer que, pour l'instant, on lui demande uniquement s'il se reconnaît coupable ou non (clip ci-bas). Hess répond par un non catégorique.

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    Réponses de Goering et Hess - Hess interrogé par le colonel Amen

    Le premier accusé visé par le tribunal est Martin Bormann, l'adjoint principal d'Hitler à partir de l'été 1941 et patron de la Chancellerie. Le tribunal l'accuse d'avoir donné des ordres qui ont conduit certains exécutants à se livrer à des crimes contre l'Humanité. Les travaux de la Commission des Nations unies ont démontré qu'il n'existait que peu de preuves pour incriminer directement Bormann de tels actes. Il a été condamné à mort par contumace car, à l'époque, l'IMT croit qu'il est probablement mort durant la bataille de Berlin. Le second cas examiné fut celui de Rudolf Hess incarcéré en Angleterre depuis Mai 1941. Tous comme les autres prisonniers, Hess a subi une enquête préliminaire avant d'être ultérieurement appelé à la barre des accusés. Il était affable et répondait à ses interrogateurs. En revanche, Hess manifestait une absence d'esprit lorsque appelé à la barre. Il s'était probablement résigné à son inévitable sort. Par ailleurs, Hess sera ignoré de la majorité des autres accusés et, tout comme Ribbentrop, conservera une attitude misérable durant toute la durée du procès. Les procureurs américains et britanniques demeurent étonnamment peu volubiles pour questionner Hess à la barre. Ils se contentent de poser des questions sur son rôle de dauphin d'Hitler et de savoir s'il a émis des ordres qui pourraient avoir eu des conséquences dans des crimes de guerre. Précisez vos preuves si vous en avez contre moi, dit-il sèchement aux procureurs Jowitt et Jackson. Pour le reste, je n'ai rien à dire, ajoute-t-il. Fait à noter, il ne faut pas oublier que les circonstances de la fugue de Hess demeurent mystérieuses et connues des services secrets britanniques – dont le dossier sera bientôt déclassifié. En revanche, le procureur Nikitschenko accuse Hess d'avoir fui délibérément vers l'Angleterre pour convaincre le Foreign Office et Churchill de signer une paix séparée afin de permettre à la Wehrmacht de retourner toute sa puissance de feu contre l'URSS. Les Soviétiques veulent le condamner à mort parce qu'ils le considèrent comme un grand commis d'Hitler qui a cherché à convaincre l'Angleterre de ne pas s'opposer aux dessins d'Hitler d'envahir l'Union Soviétique. Le ton monte. Jackson essaie de temporiser un peu son collègue tout en écoutant Hess, mais le gouvernement britannique conserve son mutisme et ne présentera aucun éclaircissement sur la fugue de Hess au IMT. Les Soviétiques continueront à taper sur ce clou jusqu'à la fin du procès.

    Les procureurs: les Britanniques à gauche; les Américains au centre et les Soviétiques à droite

    Les juristes de l'IMT ont découvert des documents liant Hess à certains projets de loi discriminatoires à l'égard des Polonais et des Juifs, mais furent incapables de prouver qu'il a été coupable de tels crimes. Ce sont des mesures administratives qui auront des conséquences tragiques en Allemagne et en Europe. Ces politiques visaient à protéger le régime en permettant l'arrestation des opposants politiques et leur internement dans les premiers camps de concentration dès 1934. C'est encore Hess qui va réorganiser la procédure pénale à appliquer aux Polonais et Juifs. Désormais, toute attitude délinquante d'un Polonais ou d'un Juif peut être sanctionnée par n'importe quelle peine – jusqu'à celle des travaux forcés. Hess n'a pas toute l'information requise pour mesurer l'ampleur des mesures qu'il a signé et les excès qu'elles produiront en Europe. En 1940, l'entourage immédiat de Hitler s'aperçoit que Hess est un homme déséquilibré et qu'il a complètement perdu le sens des réalités.

    Doenitz

    Cet officier supérieur allemand devenu patron de la Kriegsmarine s'est retrouvé, à sa grande surprise, successeur d'Hitler. Lui qui n'avait jamais fait de politique active ni sous Weimar ou dans l'Allemagne nazie se retrouve dépositaire de l'autorité du Reich au moment de sa capitulation. Selon les historiens américains Thompson et Strutz dans leur livre Doenitz at Nuremberg: A re-appraisal, les procureurs de Nuremberg insistent sur le fait qu'il a été, très tôt, le propagandiste de la guerre sous-marine auprès d'Hitler comme étant le meilleur moyen de gagner une guerre avec des moyens réduits. Ils font état de sa fameuse phrase choc de 1939: donnez-moi 200 submersibles et je vous gagne la guerre. A leurs yeux, Doenitz doit être accusé et condamné pour crime contre la paix pour avoir à la fois planifié et conduit un effort de guerre stratégique. C'était plutôt costaud, surtout à l'égard d'un officier supérieur qui n'était pas à la tête de la marine allemande en 1939. Je ne suis pas certain que les juges de Nuremberg auraient pu condamner l'amiral américain Nimitz pour crimes de guerre s'il aurait affirmé une phrase semblable à Roosevelt...

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    Doenitz et Speer arrêtés à Flensburg - Une déposition de Doenitz

    Par la suite, les procureurs anglo-américains ont cherché à accuser Doenitz de crimes de guerre pour avoir mené, selon eux, une "guerre sous-marine sans retenue" à partir de 1943, contrairement aux Accords de Londres de 1930 et coulant les navires neutres et, selon certains rapports non-confirmés, encouragé ses sous-mariniers à mitrailler les naufragés dans l'eau à la suite du torpillage de leurs navires. En fait, Doenitz avait ordonné à ses équipages d'aviser tout navire marchand ennemi qu'il serait torpillé afin de laisser le temps aux marins de l'évacuer. Cette politique a été abandonné au moment ou les Alliés ont décidé d'armer les cargos et d'organiser des patrouilles aériennes pour traquer les submersibles. Les officiers alliés ont cherché dans les archives allemandes la copie écrite de la directive écrite ordonnant à ses équipages de mitrailler les naufragés des navires ennemis coulés. Ils ne trouvèrent qu'un ordre écrit interdisant de prêter assistance aux naufragés afin d'éviter la détection par les radars des avions ennemis. Qui plus est, si une telle lettre ordonnant le mitraillage des naufragés avait été trouvée, Doenitz aurait sûrement été pendu. Selon Thompson et Strutz, il n'y avait pas de preuves complètes et tangibles pour accuser Doenitz de crimes contre la paix – ce qui n'a pas empêché les procureurs de maintenir les accusations.

    Quant à celle d'avoir mené une "guerre sous-marine sans retenue"– ou unrestricted submarine warfare –, les procureurs alliés ont présenté le tableau de chasse très impressionnant des U-Boats entre 1942 et 1944. Doenitz a, en effet, ordonné à ses submersibles de couler tous les navires marchands naviguant en direction des ports alliés – qu'ils soient ennemis ou neutres. Cependant, il est porté à l'attention des accusateurs que l'amiral américain Nimitz a ordonné une telle stratégie afin, selon ses mots, "d'étrangler le Japon" et de l'isoler de tout apport de matières premières. Selon l'historien américain Zabecki, comment accuser Doenitz d'avoir pratiqué dans l'Atlantique la même stratégie navale que Nimitz a réussie dans le Pacifique? Les correspondants de guerre alliés présents aux assises hochent la tête en s'interrogeant. Les juristes alliés ne cachent pas leur embarras. N'empêche que le président du tribunal, Lawrence, va inculper Doenitz de l'accusation d'avoir commis un crime de guerre. Là ou le bat blesse pour l'amiral, c'est que les procureurs alliés vont démontrer avec succès que Doenitz doit être reconnu coupable d'un crime contre l'Humanité, parce qu'il a utilisé de la main-d'œuvre servile dans certains chantiers navals. Des ordres écrits en 1944 attestent qu'il a utilisé la force de travail de 12,000 prisonniers de camps de concentration. Le IMT a cependant établi que Doenitz n'avait aucun pouvoir sur la main-d'œuvre utilisée dans les chantiers navals. Aucune preuve n'a été démontrée qu'il a officiellement demandé des prisonniers de guerre, même s'il a avoué connaître l'existence des camps de concentration. En Mars 1945, le IMT a découvert de Doenitz s'est opposé à Hitler sur la pertinence de ne plus tenir compte de la Convention de Genève. Dans une discussion privée en compagnie du Führer et du général Jodl, Doenitz affirme que répudier la Convention serait plus désavantageux qu'utile. Conséquemment, l'Allemagne nazie n'a pas aboli la Convention de Genève. La défense a présenté des affidavits prouvant que les marins britanniques faits prisonniers ont été traités selon les dispositions de la Convention. Le tribunal accepte favorablement de prendre note de ce fait.

    Le cas de Doenitz n'intéresse pas les Soviétiques, car ses actions ont surtout été dirigées vers les Anglo-Américains. Néanmoins, ils désirent une peine sévère à son égard parce qu'il a cherché à signer une paix séparée avec les Occidentaux afin de permettre au plus grand nombre de soldats allemands (et de civils) de passer à l'Ouest.

    Speer

    Le cas d'Albert Speer est examiné avec soin par le IMT. Cet architecte promu par Hitler au poste de ministre des Armements en 1943 s'était révélé un technocrate de grande valeur. Ses talents d'administrateur ont permis à l'Allemagne nazie de prolonger sa résistance armée pendant au moins deux ans – à une époque où les bombardements stratégiques alliés meurtrissent les villes allemandes. La politique ne l'a jamais intéressé. Speer s'assoit dans le box des accusés, serein, mais convaincu qu'il est perdu. La lettre qu'il écrit à sa femme lors de son arrivée à Nuremberg témoigne de sonfatalisme: Je dois considérer ma vie comme achevée. C'est à cette condition seulement que je pourrai en modeler la conclusion comme je le crois nécessaire. C'est en tant que ministre du Reich et non pas en personne privée que je dois paraître au banc des accusés. Je ne souhaite qu'une seule chose: être assez fort pour ne pas me départir de cette ligne de conduite. Peut-être pourrai-je, par mon attitude, aider encore une fois le peuple allemand. Peut-être réussirai-je. Puis, il écrit une remarque sur ses codétenus: Il n'y en a pas beaucoup ici qui y arriveront. Le procureur américain Jackson interroge Speer sur son passé. Ce dernier admet avoir été membre du Parti nazi depuis 1932 et admet avoir occupé plusieurs fonctions au sein de l'appareil d'État du IIIème Reich. A la grande surprise du tribunal, Speer admet avoir encouragé l'utilisation de la main-d'œuvre servile emprisonnée dans les camps de concentration:oui, nous l'avons utilisé dans l'industrie des armements, dit-il à Jackson. Il reconnaît son embarras devant les traitements souvent brutaux infligés par les gardiens de camps, qu'il qualifiaient d'erronés et de contre-productifs. Il admet également avoir collaboré avec Himmler pour construire des usines à l'intérieur de certains camps. Mais, Speer insiste pour affirmer qu'il ne voulait rien savoir d'appliquer des mesures antisémites à l'égard de la main-d'œuvre juive, et refusait toute collaboration avec les entreprises d'Himmler à cet égard. Jackson et Lawrence n'étaient qu'à demi-convaincus: vous ne recherchiez que de la main-d'œuvre, n'est-ce pas?. Speer répond: c'est exact. Jackson ajoute: et vous êtes-vous soucié de la légalité ou de l'illégalité de vos démarches? La réponse de Speer fut à fois posée et directe: Compte tenu de la situation de guerre totale dans laquelle le pays est engagé, je crois qu'il était justifié d'utiliser de telles mesures pour accroître la production industrielle.

    Speer ajoute qu'il n'a pas violé aucune loi internationale parce que, selon lui, toutes les violations en question avaient déjà été commises avant mon entrée en fonction (en 1943). Speer affirme ne pas avoir utilisé de la main-d'œuvre civile: Seuls les prisoniers russes et italiens ont été utilisés dans l'industrie d'armement, ce qui a aiguisé les couteaux du procureur soviétique adjoint, Kovachenko. Keitel ne voulait pas que Speer utilise les prisonniers de guerre français parce que cela "était contraire à la Convention de Genève". Kovachenko répliqua à Speer: qu'est-ce que c'est que cette politique de deux poids deux mesures? Vous avouez ainsi avoir ménagé les prisonniers français pour mieux siphonner la force de travail des prisonniers russes, n'est-ce pas? Jackson enchaîne tout de go avec un pêle-mêle de questions et d'accusations sur l'utilisation de la main-d'œuvre sur les fortifications du Mur de l'Atlantique et sur leurs "mauvais traitements". Speer admet certaines responsabilités dans la supervision générale des travaux, mais précise qu'une partie de la main-d'œuvre française ne travaillait pas sous la contrainte mais était embauchée à salaire – ce qui est exact – et cela explique le nombre élevé d'ouvriers sur les chantiers de l'Organisation Todt. Le procureur français Falco lance lui-aussi tout de go un petit commentaire: Si vous avez payé une partie de notre main-d'œuvre, vous avez contraint le reste à travailler, qu'en dites-vous? Jackson tortille le prévenu: vous dites dans un premier temps ne pas avoir utilisé de la main-d'œuvre civile, tout en avouant avoir contraint une partie de la main-d'œuvre française à travailler pour vous sur le soi-disant Mur. Speer se crispe et avoue "ne pas avoir compris correctement" le sens de l'Article 52 des Accords de La Haye qui interdisent de contraindre les civils à travailler pour une occupant en temps de guerre. Nous avons même un de vos discours qui affirme que les agences qui ne sont pas performantes auront des comptes à rendre à Himmler… (ci-contre). Et Jackson d'ajouter: vous choisissez mal vos amis vous savez

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    Speer apporte des témoignages intéressants mais incriminants

    L'avocat de Speer, Flaschner, n'apprécie pas la candeur technocratique de son célèbre client. Assis à la gauche de Speer (photo ci-haut), Flaschner dit à Speer que s'il insiste pour prendre toute la responsabilité des excès commis à l'égard de la main-d'œuvre servile impliquée dans la production de guerre, cela le conduira à l'échafaud. Cessez d'insister à croire que vous êtes perdu. Laissez le soin à la cour d'examiner objectivement votre rôle dans la guerre, et n'ajoutez rien d'inutile, lui dit-il. Flaschner a essayé du mieux qu'il a pu pour présenter son client comme non pas le centre mais un élément de l'engrenage qui a permis à l'Allemagne d'accroître sa production de façon remarquable. Devant le tribunal, Speer reconnaît sa responsabilité dans l'utilisation de la main-d'œuvre servile que lui a fourni Sauckel: je l'ai assez souvent rendu responsable quand l'industrie d'armements ne pouvait atteindre ses buts à cause du manque de main-d'œuvre, écrira-t-il dans ses mémoires. Tour à tour, Flaschner et Speer éclairent l'IMT sur le rôle des technocrates en temps de guerre non seulement en Allemagne mais aussi aux États-Unis. Ils citent, entre autres, une déclaration de l'ancien Secrétaire d'État de Roosevelt, Henry Stimson, écrite dans la revue Foreign Affairs, qui affirme que chaque État belligérant utilise les services des technocrates: nous avons tout autant que nos adversaires apporté la preuve que le problème n'est pas la guerre ni la façon dont on la mène. L'IMT a voulu éclaircir les circonstances qui ont conduit Speer à désobéir volontairement aux ordres d'Hitler en ce qui concerne la destruction des infrastructures industrielles encore existantes en 1945. Speer a déclaré que les destructions massives ne serviraient à rien, surtout dans l'imminence de la défaite et qu'il a tout fait pour gagner du temps jusqu'à la fin de la guerre. Plus étonnant, les procureurs de Nuremberg apprennent que Speer avait même tenté d'assassiner Hitler et le personnel présent dans le bunker en utilisant du gaz toxique via le système d'aération. Le juge en chef Jackson fut très étonné de cette révélation (qui n'a jamais été démontrée ou étudiée...) En appliquant une politique de demi-mesures, Speer a contribué à sauver de nombreuses vies durant les dernières semaines d'Avril 1945. Mais, en même temps, une partie de ses usines d'armement fonctionnaient grâce à la main-d'œuvre servile. Il a même essayé de tenter de négocier une paix avec les Anglo-Américains, mais le SHAEF ne s'était pas montré intéressé…

    Au dernier jour de son procès, Speer affirme qu'il a essayé de faire son devoir. Mais je doute qu'on le reconnaisse. Il me faut suivre le droit chemin, même si aujourd'hui on ne le comprend peut-être pas. Le juge en chef Lawrence inculpa Speer de crimes contre l'Humanité, au grand dam des procureurs soviétiques qui auraient voulu un peu plus de sévérité de la part du président de l'IMT.

    Goering

    Arrêté en Bavière le 3 Mai 1945, Goering est transféré à Nuremberg en Septembre. Sa santé n'est pas très bonne. Ce morphinomane privée de sa drogue a du subir une cure de désintoxication, et il en est ressorti très amaigri. Au début de son internement, sa principale préoccupation est de communiquer avec sa famille, mais ce ne fut pas chose facile car il était un prisonnier retors. Peu à peu, la conduite de Goering devint plus aimable et il parvient même à causer amicalement avec ses gardiens, de tout, surtout de rien, et du bonheur qui attendait ces derniers lors de leur retour aux États-Unis. C'est ainsi qu'il va développer une amitié avec le lieutenant responsable de la fouille régulière de sa cellule, Jack Wheelis, qui est, comme Goering, un passionné d'aviation et un chasseur sportif (ci-contre). Le détenu Goering ne garde que peu d'effets personnels, parmi lesquels de nombreuses photos autographiées de lui-même qu'il distribue allègrement à ses geôliers. Il sera la figure la plus coriace aux yeux des procureurs alliés réunis à Nuremberg. Son procès débute le 8 Mars 1946.

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    La soupe et le mobilier ne lui plaisent pas - Goering sur le grill - Goering se fout du procuteur

    La défense de Goering a été confiée aux avocats Stahmer et Siemens de Kiel. Ces derniers assuraient également la défense de l'amiral Raeder devant un autre tribunal. Malgré la compétence professionnelle de ces derniers, Goering ne veut pas se tracasser à préparer sa défense. Sa mémoire lui suffit, et elle est – il faut le dire – prodigieuse sur les faits qu'il connaît; mais ses avocats l'implorent de prendre le tribunal au sérieux. Comme Speer, il est tellement convaincu que la partie est jouée d'avance qu'il se résigne au sort inévitable que lui destinent les vainqueurs: l'échafaud. Comme il sait que les assises sont couvertes par les journalistes et filmées pour la postérité, Goering considère que son procès n'aura qu'un seul intérêt: paraîtredevant l'IMT comme le "führer", le dernier grand représentant vivant du nazisme dont il veut perpétuer la légende – et la sienne propre. Durant les visites, Goering demeure sardoniqueet parle de tout sauf de son procès. Il va jusqu'à narguer l'un de ses avocats: Savez-vous, Siemens, que nous nous sommes lourdement trompés avec des gens comme vous. Nous aurions dû nous débarrasser de vous tous, intellectuels, qui n'avez jamais été de bons nationaux-socialistes. Un jour, nous le ferons. On croirait entendre Hitler rêver éveillé... Il a fallu plusieurs mois avant que Stahmer et Siemens persuadent Goering de s'intéresser à son propre cas. Dès lors, il manifeste une ardeur surprenante qui étonne ses avocats. Il révise le dossier d'accusation en quelques heures, y répondant point par point. Chose faite, il renvoie ses avocats, convaincu qu'il peut mener la partie sans eux – comme l'acteur d'un drame dans lequel il joue le rôle principal.

    Témoignage de Birger Dahlerus en faveur de Goering

    Le 8 Mars 1946, l'IMT entend les témoins cités par la défense pour le compte de Goering: Bodenschatz (le chef de sa maison militaire), Milch (qu'il avait invité à se suicider en 1937), l'affairiste suédois Dahlerus (qui a été son intermédiaire avec les Alliés entre 1939-41), et le colonel Von Brauchitsch. Goering se tenait au banc des accusés avec écouteurs aux oreilles et lunettes noires sur les yeux; seul Hess le séparait de son ennemi personnel, Ribbentrop (ci-contre). Le procureur Jackson ne fit qu'une bouchée du témoin Bodenschatz qui avait fait de son mieux pour défendre son ancien patron. Je suis tourmenté et désolé pour lui, mais attendez que cet Américain ait affaire à moi, dit-il au psychiatre américain Gilbert. Lorsque Milch fut appelé à la barre, Goering dit à son avocat: je vais passer un mauvais quart d'heure car on est pas en très bons termes. Néanmoins, Milch a fait de son mieux pour aider le Reichmarshall déchu. Le juge en chef Lawrence confie l'acte d'accusation au procureur Jackson. Le procureur américain a de très nombreuses questions à poser au détenu Goering. Ainsi, le tribunal et la presse apprennent de nombreux détails sur la place prédominante de Goering comme chef des SA, puis ministre de l'Intérieur, et premier patron de la Gestapo avant 1935. L'assise permet d'éclaircir certains détails concernant l'incendie du Reichstag en 1933 et les purges de 1934. On apprend que c'est Goering qui a mis le feu au Parlement avec des responsables SA de Berlin, et qu'il a été le responsable initial de la création des camps de concentration pour interner les adversaires politiques du nazisme. Cependant, Jackson n'est pas satisfait des explications "trop rhétoriques" données par l'accusé, et préfère plutôt des réponses courtes, afin de contrôler l'interrogatoire. Jackson veut en savoir plus long sur la création des camps de concentration. Voici un exemple du ton des échanges:

  • J – D'après vous, les camps étaient une institution urgente et indispensable?
  • G – C'est bien cela. Du moins au début; par la suite la situation change. Quand on a commencé à interner également pour des raisons non politiques, j'ai décrété en tant que premier ministre de Prusse…
  • J – Laissons cela, voulez-vous! Inutile de sortir du sujet. Répondez tout simplement à mes questions et on gagnera du temps. Revenons aux débuts du régime: vous interdisiez strictement toute vérification judiciaire des internements, vous teniez à ce que les tribunaux réguliers soient dans l'impossibilité de s'en occuper? C'est bien cela?
  • G – Je demande à la cour l'autorisation de faire sur ce point une déclaration qui…
  • J – Les déclarations, c'est l'affaire de votre défenseur. Ne noyez pas le poisson. Les camps de concentration…
  • À ce moment, le juge en chef Lawrence intervient en disant à Jackson qu'il estime que Goering doit avoir le droit de faire toute déclaration qui lui paraîtra nécessaire pour répondre aux questions de l'accusation. Jackson s'incline avec une mauvaise humeur évidente. Goering le nargue avec son plus beau sourire. Au lieu de débuter par le rôle important joué par Goering dans la planification de la guerre aérienne contre la Pologne, la Scandinavie, la France et l'Angleterre, Jackson met l'accent sur le sort des 50 officiers aviateurs britanniques abattus suite à l'évasion de 76 détenus du Stalag Luft 3 à Sagan, en Silésie. Jackson accuse Goering d'être personnellement responsable de la mort des aviateurs. Je suppose que vous avez des preuves pour soutenir vos accusations, n'est-ce pas, monsieur le procureur?, grommelle un Goering pincé. Là où le bat blesse, c'est que l'IMT n'avait aucun document allemand en main attestant hors de tout doute que Goering avait un lien direct avec ce crime de guerre. Jackson se tint coit.

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    Jackson harcèle Goering - Réplique de Goering à Jackson

    Dans les faits, il a été impossible de connaître son rôle autant dans l'exécution des aviateurs du camp de Sagan que du lynchage de nombreux aviateurs alliés contraints d'atterrir en catastrophe en sol allemand. Bien qu'il a été reconnu comme agressif au combat aérien durant la Première Guerre mondiale – il a même commis quelques gestes lâches –, Goering n'avait pas l'apanage d'un assassin de sang froid. Le témoignage du colonel Von Brauchitsch est très pertinent: au printemps de 1944, le chiffre des pertes civiles dues au mitraillage par les avions alliés volant à basse altitudes'accrut. Ces attaques étaient dirigées contre les civils travaillant aux champs, contre des voies ferrées et des gares d'importance secondaires et sans valeur militaire, contre des piétons et cyclistes. Ces attaques criminelles alliées ont amené Hitler à prendre des mesures contre les aviateurs eux-mêmes. Pour autant que je sache, Hitler se montrait partisan de mesures très rigoureuses. Le commandant en chef de la Luftwaffe (Goering) et Keitel exprimèrent l'opinion qu'il fallait examiner attentivement les attaques dirigées uniquement contre les civils. Cependant, la Luftwaffe tenta d'empêcher la mise en pratique des idées d'Hitler qu'elle n'approuvait pas. Le seul moyen était d'affirmer que les mesures étaient prises alors qu'elles ne l'étaient pas.

    Ainsi, Goering – par le biais de son avocat Stahmer rappelé auprès de lui par la cour – réussit à se présenter comme celui qui n'ose pas s'opposer à Hitler mais qui cherche plutôt à atténuer les effets de ses ordres en les déchargeant de sa conscience. Il y avait une part de vérité dans le témoignage de Brauchitsch et les propos de Goering: s'opposer de front à Hitler sur un ordre sensible signifie le limogeage immédiat et parfois l'arrestation. Mais les cadres nazis pouvaient toujours apaiser leur conscience par desdemi-mesures,comme le procès de Speer l'a démontré. Mais pour Goering, les demi-mesures l'avaient conduit au désastre. Néanmoins, Goering a donné sa version des faits sur l'exécution "des 50" du camp de Sagan. Il a démontré à la cour que le dossier – rendu célèbre par le film La grande évasion du cinéaste américain Sturges en 1962 – avait été transféré à Himmler et que Hitler avait donné l'ordre à ce dernier d'exécuter les prisonniers que l'on ramenait au Stalag Luft 3. De surcroît, le Parti nazi lui-même avait recommandé en Juin 1944 de lyncher les aviateurs ennemis descendus. De ce fait, le procureur Jackson a dû se replier sur un autre dossier.

    Le 18 Mars, Jackson poursuit le contre-interrogatoire de Goering, mais il va trouver à qui parler. Jackson débute sa plaidoirie sans avoir la connaissance précise des faits pour appuyer son accusation. Insuffisamment préparé,Jackson va se faire mettre en boîte par un Goering qui lui répond du tac au tac, en se fiant uniquement à sa mémoire. Goering utilise le banc des témoins non seulement pour enfoncer son adversaire, mais comme une tribune pour s'adresser au peuple allemand et au reste du monde. Fait à noter, les assises sont radiodiffusées dans toute l'Allemagne; des hauts-parleurs sont installés dans les prisons où logent les prisonniers de guerre allemands. Selon l'historien David Irving, tous s'agglutinaient pour écouter Hermann: rien d'autre que Hermann!!, disent-ils. Il dénigre avec succès les accusations souvent confuses et parfois insignifiantes du procureur américain, et embarrasse le juge en chef Lawrence sur des détails juridiques. Parfois, l'accusé ne répondait pas aux questions, mais se lançait dans des explications bien calculées pour présenter son cas sous le meilleur jour devant l'IMT.

    Jackson est au tapis. La gorge serrée, il rétorque que le témoin ne répond pas à l'interrogatoire et qu'il est parfaitement futile de perdre notre temps si nous ne pouvons obtenir de réponses convenables à nos questions. Jackson va même lancer un petit commentaire déplaisant à Goering en guise de prix de consolation: il me semble que ce témoin adopte et a adopté à ce banc une attitude arrogante et méprisante envers le Tribunal qui lui permet de se défendre, ce que lui-même n'a jamais accordé à personne. Mais en fait, la presse internationale accorde la première manche à Goering. Les journalistes sont éberlués par sa performance. Le juge britannique Norman Birkett admet que Goering est le détenu qui va dominer toutes les assises. Son procureur adjoint, Shawcross, avoue que Goering a un certain pouvoir de séduction (icône). Aux dires de ses proches, Jackson a passé une très mauvaise soirée et n'a pas dormi de la nuit… Goering est félicité par ses co-détenus, sauf Ribbentrop et, surtout un Doenitz en lunettes noires qui lui dit à mots couverts: tu fais peut-être un bon show pour sauver ta peau, mais n'oublies pas que j'essaie de sauver celle de l'Allemagne. N'empêche, la prison de Nuremberg reçoit des sacs de courrier de lettres d'encouragement destinés à Goering – aucun courrier ne lui parviendra.

    Le 20 Mars, le juge en chef Lawrence passe le dossier au procureur britannique adjoint de Jackson, David Maxwell-Fyfe, pour la poursuite du contre-interrogatoire. Avant l'assise suivante, il rencontre un Jackson encore écorché qui se plaint que Goering soit "autorisé à témoigner": S'il continue à nous attaquer avec son arrogance, je ne donne pas cher de la crédibilité de l'IMT devant les journalistes, dit l'Américain. Maxwell-Fyfe acquiesce, car il sait qu'il aura affaire à un politicien expérimenté. Il dit à Jackson que Goering fera tout ce qu'il peut pour ridiculiser les procédures à moins que le Tribunal accepte de collaborer avec lui: je vous dis que nous courons au désastre parce qu'on a permis à Goering de devenir un héros pour les auditeurs allemands. C'est comme si en vous attaquant, il donnait le change aux États-Unis. Maxwell-Fyfe lui confie un propos à la fois sincère et hargneux – en anglais: I almost felt this afternoon that it would have been wiser to have shot these men out of hand

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    Le juge Maxwell-Fyfe - L'avocat Stahlmer - Kesselring témoigne pour Goering

    Dès lors, le vent va tourner contre Goering, car Maxwell-Fyfe connaît le dossier à fond, alors que Goering ne s'était pas soucié d'en préparer un. Ce procureur britannique a également l'avantage d'avoir vu Goering plaider, et va centrer ses attaques sur ce qu'il estime être les faiblesses de l'accusé. Maxwell-Fyfe reprend méthodiquement, point par point, le dossier "des 50" en faisant reconnaître à Goering que même si le dossier avait été transféré à la SS, il en connaissait l'existence. Goering fut remis à l'ordre à plusieurs reprises par le juge en chef Lawrence parce qu'il se dérobait trop aux questions – tout en rejetant la responsabilité des exécutions sur ses subordonnés. Est-il vrai que la nouvelle des évasions fut communiquée non seulement à l'OKL (Haut commandement de la Luftwaffe) mais aussi à l'aide de camp de Goering. Coincé, Goering avoue avoir menti sur certaines de ses déclarations antérieures. Maxwell-Fyfe traita du dossier sur les négociations diplomatiques que Goering a eu avec l'homme d'affaires suédois Dahlerus, puis à celui des camps de concentration. Le procureur accula Goering au mur en établissant les liens existants entre ses industries militaires et l'utilisation de main-d'œuvre servile provenant des camps de concentration – même s'il a été établi que l'attribution de cette main-d'œuvre ne relevait pas de son autorité. Des accusations précises de crimes contre l'Humanité purent ainsi être retenues contre l'ancien Reichmarschall. Par la suite, Goering s'est vu accuser de crimes de guerre pour avoir collaboré à planifier et faire la guerre aérienne en Europe. Les exemples et affidavits étaient si nombreux qu'il fut facile pour le juge en chef Lawrence de l'inculper. Cependant, lorsque Jackson intervient pour dénoncer le caractère secret des plans nazis pour faire la guerre en Europe. Goering réplique: je ne crois pas que le gouvernement américain a publié les détails opérationnels de ses propres plans de mobilisation. Toute la salle éclata de rire spontanément, et le juge en chef Lawrence dut jouer du marteau…

  • J – Avez-vous une conscience?
  • G – Je n'ai pas de conscience. Ma conscience s'appelle Adolf Hitler.
  • Jackson est blême de rage. Il arrache ses écouteurs et les lancent sur la table. Les poings sur les hanches, il doit faire un violent effort pour se ressaisir. La presse internationale l'observe. Jackson se tourne vers la cour: Je vous dis que cet accusé est intraitable! Cet homme adopte délibérément à la barre des témoins, une attitude méprisante et insolente. C'est le juge en chef Lawrence, dépité, qui lui rétorque: euh, nous ferions mieux de renvoyer l'assise à demain?

    Finalement, Maxwell-Fyfe essaie d'indisposer et de compromettre de nouveau Goering dans l'affaire "des 50": je crois que vous avez déclaré au tribunal que votre loyauté envers le Führer est demeuré inébranlable jusqu'au bout. Est-ce exact? Goering répondit que cela est exact. Maxwell-Fyfe lui demande: continuez-vous à justifier et à glorifier Hitler sachant qu'il a ordonné l'assassinat de ces 50 aviateurs du Stalag Luft 3? Peut-être le procureur britannique espérait-il un effort de contrition de la part de son célèbre détenu, mais en vain. Vous n'avez rien d'autre à faire que de m'écœurer sur cet événement, alors que je n'ai donné aucun ordre à cet effet, et que vous le savez très bien. Maxwell-Fyfe l'exhorte à rester poli à son égard. Goering réplique: je suis ici ni pour justifier Hitler ni pour le glorifier. Je suis ici pour souligner que ma fidélité lui est demeurée acquise, car je crois qu'un serment ne doit pas être tenu dans les bons jours mais aussi dans les mauvais, quand il est beaucoup plus difficile de le faire. C'est alors que l'avocat Stahmer propose à Goering de résumer son attitude d'une manière qui lui donnerait, peut-être, du crédit auprès du IMT: parlant de responsabilité, il faut que vous fassiez la différence entre l'officielle et la réelle. Officiellement, je suis responsable de tous les services sous mes ordres; bien qu'il m'eut été impossible de prévoir ou connaître d'avance tout ce qui était fait ou discuté par eux. Je dois, néanmoins, en assumer la responsabilité formelle, particulièrement en matière de l'application des instructions générales émises par moi. Je suis responsable réellement dans les cas où je donnais personnellement des directives liées à mes ordres. Finalement, Goering ajoute sa conclusion: le Führer Adolf Hitler est mort. J'étais considéré comme son successeur à la tête du Reich allemand. En conséquence, je me reconnais responsable d'avoir tout préparé en vue de prendre le pouvoir et d'affermir ce pouvoir pour la liberté et la grandeur de l'Allemagne. Et voici la perle: ..j'ai tout fait pour éviter cette guerre, mais après qu'elle eût été déclenchée, mon devoir m'obligeait à tout tenter pour la gagner. Goering quitta la salle d'audience après son discours. Celui qui a été le plus apte à affronter ses accusateurs et à distinguer le bien du mal, ne cherchait plus à fuir les responsabilités. En cellule, Goering dit à ses deux avocats: cette fois, c'est fini. En effet, il a donné son "show", mais cela ne lui fera pas éviter le bourreau.

    Keitel

    Outre Goering, le maréchal Keitel seraun morceau de choix pour les procureurs alliés de Nuremberg. En effet, en l'absence d'un véritable ministère de la Défense dans l'Allemagne nazie – un ministère comprenant plusieurs bureaux et responsables seniors attitrés – toutes les accusations majeures à caractère stratégique et militaire vont reposer sur les épaules d'un seul individu responsable: le docile Keitel – lackaitel pour les intimes du Parti nazi… C'est lui qui a été mandaté par l'amiral Doenitz pour signer la capitulation sans conditions de l'Allemagne à Berlin, le 8 Mai 1945.

    Bien que ce soit Hitler qui dirige les forces armées via Keitel, ce dernier va cumuler trop de fonctions – et de responsabilités – durant la guerre de sorte qu'il lui sera impossible d'éviter l'imputabilité. Avec son grade de maréchal créé sur mesure par Hitler, Keitel sera beaucoup plus qu'un laquais: il sera le paratonnerre, le fusible, le porte-à-faux, le bouc émissaire du Führer dans les affaires militaires. Les journalistes présents à son procès apprennent que la position de Keitel dans l'OKW équivalait celle d'un ministre, et que c'est en cette qualité qu'il sera la courroie de transmission d'Hitler.

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    Procureurs adjoints americains - La galerie de la presse

    Les procureurs alliés accusent Keitel d'avoir "conspiré" avec le nouveau régime, et cela dès Mai 1933. L'IMT a trouvé un document attestant que Keitel avait écrit une note de service proposant aux forces armées de tromper la Société des Nations en ce qui concerne l'intention de réarmer. À cette époque, le colonel Keitel convainc Hitler de créer un Conseil de la défense du Reich au printemps 1933. Keitel sera assisté d'un autre colonel, Jodl. Les procureurs prouvent que le travail d'état-major de Keitel a impressionné le ministre de la Guerre, le général Von Blomberg. Keitel avait affirmé que le réarmement devait être conduit afin de consolider les gains politiques du pays en Rhénanie et ailleurs. Le procureur Jackson lui lance: vous conspiriez déjà pour faire la guerre avant 1939. Keitel lui répond en boudant: foutaise! L'Allemagne était en paix à cette époque

    L'IMT accuse ensuite le nouveau général d'avoir "conspiré" pour écrire la Loi secrète de la Défense datée de Décembre 1938. Ce document précise que "toutes les forces économiques du pays doivent être au besoin mobilisées pour la défense du Reich" en créant une "posture militaire défensive". Selon l'affidavit 2194-PS, c'est Keitel qui était le régisseurdu Conseil de la défense du Reich. Selon l'avis du tribunal, le travail de Keitel était considéré comme "agressif" et non pas "défensif". Le juge en chef Lawrence dit à l'accusé que ses démarches administratives d'avant-guerre étaient la preuve qu'il planifiait déjà la posture militaire de l'Allemagne nazie. Les journalistes présents croient que l'opinion du juge Lawrence n'est pas suffisante en elle-même pour inculper Keitel de crimes contre la paix. Il faudra autre chose.

    L'IMT va accuser conjointement Keitel et Jodl d'avoir conspiré et planifié conjointement des crimes de guerre, crimes contre la paix et de crimes contre l'Humanité, notamment:

    D'avoir paraphé les plans d'invasion de l'Autriche en 1938.

    1. D'avoir exé le plan d'invasion de la Tchécoslovaquie en 1939
    2. D'avoir paraphé les plans d'invasion de la Pologne et de la Scandinavie.
    3. D'avoir paraphé les modifications du plan d'invasion de l'Europe occidentale.
    4. D'avoir paraphé l'invasion des Balkans et de l'URSS.
    5. D'avoir autorisé l'exécution de civils russes sous simples soupçons.
    6. D'avoir approuvé le caractère répressif des gauleiters en Pologne et Russie.
    7. D'avoir signé le décret "Nuit et Brouillard" pour liquider discrètement des suspects
    8. D'avoir approuvé la politique de terreur dans les zones occupées.
    9. D'avoir suggéré à Hitler d'utiliser de la main-d'œuvre polonaise pour l'industrie.
    10. D'avoir appliqué l'ordre d'Hitler d'utiliser les prisonniers russes comme main-d'œuvre.
    11. D'avoir paraphé les ordres d'utiliser de la main-d'œuvre payée sur le Mur Atlantique.

    L'IMT accuse spécifiquement Keitel de crimes contre l'Humanité, parce qu'il était le responsable principal des politiques appliquées par la Wehrmacht:

    1. En approuvant l'ordre de supprimer les commandos alliés, même en uniforme.
    2. En approuvant l'ordre de lyncher les aviateurs alliés capturés en sol allemand.
    3. En approuvant la politique de dureté envers les prisonniers de guerre soviétiques.
    4. En approuvant le transfert des officiers alliés capturés au SD et à la SIPO.
    5. En appliquant la politique de détention et d'exécution d'otages: 100 contre 1…
    6. En privilégiant l'exécution d'otages démocrates, nationalistes et communistes

    L'IMT accuse spécifiquement Keitel d'avoir encouragé les soldats de la Wehrmacht à piller dans les zones de combat et à utiliser les ressources civiles ennemis dans la conduite des opérations militaires. Le juge en chef Lawrence reproche à Keitel d'avoir fortement contribué àdémonter l'outillage industriel de nombreux territoires conquis et saisi le cheptelet récoltes ennemies pour desfins militaires. Ensuite, ce fut au tour des procureurs adjoints à débouler de nouvelles accusations documentées, entre autres:

    1. D'avoir donné l'ordre d'imposer des pénalités collectives à des populations
    2. D'avoir fait la promotion de"l'aryanisation" des territoires conquisen Russie.

    Que pouvait faire l'avocat de Keitel devant un tel réquisitoire accusateur? L'ex-maréchal n’en menait pas large devant ses accusateurs (ci-contre), surtout le procureur soviétique Rudenko qui savait parfaitement qu'il avait participé à la préparation de l'Opération Barbarossa. L'IMT a rapidement établi que, malgré son grade et son poste, Keitel n'a jamais essayé d'opposer la moindre résistance aux décisions de Hitler, parce qu'il en était incapable. L'ancien ministre de la Défense d'avant 1939, le maréchal Von Blomberg, a déclaré ce qui suit à la barre des témoins: Réduit au rôle d'instrument docile, Keitel s'est laissé peu à peu placer dans une situation qui le dépassait. Keitel approuve les propos de son témoin et en rajoute: J'avais certes le droit et même le devoir d'exposer mes vues. Mais, en fait, c'était un droit théorique. Hitler, et vous le savez, permettait à peine à son interlocuteur de formuler une ou deux phrases. Très vite, il accaparait la discussion de manière à épuiser complètement le sujet à sa façon. Puis, il abordait une autre question ou encore, il mettait fin à l'entretien. Il était presque impossible de revenir par la suite à un thème qu'il avait déjà traité. Appelé à témoigner pour Keitel, Goering rappelle au tribunal qu'il l’avait supplié de lui procurer un commandement au front "ne serait-ce qu'une division": n'importe quoi n'importe où, pourvu que je puisse quitter le quartier général du Führer.

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    Keitel, Kaltenbrunner et Rosenberg causent entre eux - Auditeurs attentifs

    En somme, un faible. A un point tel que, dans l'espace extérieur de la promenade des prisonniers, il dit à Goering qu'il était prêt sur-le-champ à avouer tout le fardeau de ses responsabilités. Goering – que Keitel considère toujours comme son supérieur – lui dit de ne pas faire de tels aveux: nous sommes tous embarqués dans le même bateau. Si l'un d'entre nous quitte l'esquif, nous serons sûrs de chavirer. En fait, Keitel agissait selon les ordres qu'il avait reçu d'Hitler. Ce militaire professionnel ainsi déchiré par le conflit permanent offrira un spectacle pitoyable à ses accusateurs. Keitel se cache derrière l'autorité de son maître: j'ai dû signer les terribles directives parce que je devais obéir aux ordres. Il n'en fallait pas davantage pour faire bondir le procureur Rudenko: regardez où cela peut mener lorsque l'on se contente uniquement d'obéir aux ordres… Lorsque Rudenko lui demande s'il avait approuvé l'exécution de prisonniers soviétiques dans les camps de prisonniers, Keitel répondit: J'ai signé ces instructions. J'en porte donc la responsabilité dans le cadre de ma position hiérarchique.

    Le mot final revient au juge en chef Jackson: Devant l'étendue de vos responsabilités, ne ne vois pas comment je peux vous disculper d'avoir commis à la fois des crimes de guerre, de crimes contre la paix et sanctionné des crimes contre l'Humanité.

    Jodl

    Cet officier de métier et artilleur compétent avait été promu directeur des opérations de l'OKW en Août 1939. Il devenait, de ce fait, l'adjoint du maréchal Keitel. Le 7 Mai 1945, Jodl avait été mandaté par l'amiral Doenitz pour signer la capitulation générale de la Wehrmacht dans une petite école de Reims. Il est arrêté et envoyé à Nuremberg, un peu sonné d'avoir à comparaître devant un tribunal (ci-contre). Lorsqu'il apparaît sur le "grill", Jodl est un peu ébranlé par le poids des accusations portées contre lui par l'IMT: Conspiration pour commettre des crimes de guerre et crimes contre l'Humanité. Il est vrai que Jodl était un acteur-clé dans la planification des opérations militaires contre les ennemis de l'Axe. Ses avis de stratège étaient importants pour Hitler – même si ce dernier ne l'écoutait pas toujours. Après une recherche minutieuse, l'IMT accuse Jodl d'avoir préparé plusieurs projets opérationnels qui ont été signés par Hitler. Il s'est impliqué dans la rédaction et co-rédaction de plans opérationnels liés à la "réorganisation économique" des territoires conquis. C'est lui qui a la tâche d'informer et de fournir des directives militaires à Hitler – et ce, deux fois par jour. De surcroît, toutes les notes de service à caractère militaire proposées par des commandants de théâtres d'opérations à l'OKW étaient révisées par Jodavant d'être présentées à Hitler.

    Les procureurs Jackson et Shawcross établissent que Jodl a été gagné très tôt au nazisme, ce qui est très particulier chez les officiers supérieurs de l'armée, habitués à se considérer comme "au-dessus de tous les partis" (uberparteilichkeit). Shawcross lui pose une toute petite question:

    Sh – Êtes-vous un nazi, général?

    Jd – Mes buts personnels sont les mêmes que ceux du parti.

    L'IMT le cuisine sur son implication dans l'élaboration et/ou préparation de plans à caractère militaire, contrairement aux dispositions du Traité de Versailles de 1919:

    Sh – Quelle a été votre première implication militaire sous le nouveau régime?

    Jd – J'ai contribué à organiser le Conseil de la défense du Reich en Février 1934.

    Sh – Très intéressant. Et ensuite?

    Jd – Comme colonel, j'ai préparé un Livre sur la mobilisation des agences civiles en Avril 1936. On y lit que la planification économique doitdonner la priorité au réarmement national. Et, en 1939, je me suis retrouvé avec étonnement à l'OKW.

    La cour va ensuite l'inculper de crimes de guerre durant la conduite des opérations allemandes en Scandinavie. Deux affidavits sont présentés (754-PS et 1800-PS) qui vont étoffer l'accusation des procureurs. Jodl est accusé d'avoir écrit des ordres pour l'évacuation des villages côtiers norvégiens et leur destruction. Deux autres affidavits (1383-PS et 886-PS) concernent la conduite des troupes allemandes en Yougoslavie:

    Jodl avait émis des ordres pour l'arrestation et l'exécution quotidienne d'otages serbes.

     Jodl a préparé un ordre qui sera signé par Hitler et qui stipule que tous les civils coupables de fautes envers la Wehrmacht seront fusillés sans procès. Durant la campagne de Russie, Jodl est nommé adjoint responsable auprès de Rosenberg. À ce titre, il a préparé des directives opérationnelles et des ordres concernant la déportation des populations civiles slaves comme main-d'œuvre servile dans le Reich.

    Les procureurs soviétiques écorchent Jodl sur les ordres qu'il a préparé concernant l'exécution de tout soldat allié impliqué dans des opérations de commando – qu'ils soient ou non en uniforme. c'est un mensonge grossier! C'est faux!, réplique Jodl. Rudenko lui réplique que non: la missive a été préparée par votre département. Vous l'avez signé! (498-PS). Les procureurs anglo-américains font avouer à Jodl que les commandos alliés capturés durant un coup de main en Norvège avaient été exécutés suite à une directive qu'il avait préparée et signée le 19 Octobre 1942 – une conséquence de l'après Dieppe…

    L'IMT parvient à démontrer que l'ordre de Jodl concernant l'exécution de commandos ou de parachutistes n'avait pas été modifié, suite à l'utilisation massive de ces derniers en Europe à partir de Juin 1944. Pis encore pour lui à Nuremberg, Jodl se voit accusé d'être directement responsable de l'ordre émis aux agences allemandes de lyncher tout aviateur allié rescapé d'un écrasement ou d'un parachutage en sol allemand. Cependant, l'IMT n'a pas réussi à trouver l'ordre qui aurait été paraphé par Jodl et qui établirait sa responsabilité directe dans les lynchages. Finalement, le juge en chef Lawrence établit que les accusations dirigées contre le général Jodl doivent être maintenues. Selon l'avis des procureurs alliés, Jodl a commis des crimes de guerre, des crimes contre la paix, et des crimes contre l'Humanité.

    Seyss-Inquart

    Ce fils de bonne famille autrichienne avait été nommé tour à tour adjoint de Hans Frank en Pologne puis gouverneur en Hollande après l'occupation de ce pays par l'Allemagne. Le IMT s'intéresse tout d'abord à ses activités comme Reichsleiter – c'est à dire chancelier d'Autriche. Himmler lui donne le grade de général SS le 15 Mars 1938. Sept témoins sont entendus et 8 affidavits ont été présentés pour appuyer une accusation de crime contre l'Humanité.Le tribunal découvre que Seyss-Inquart a institué le pillage des biens immobiliers ainsi que les liquidités des Juifs de Vienne puis ceux d'Autriche. Sous sa gouverne, les Juifs autrichiens sont déportés dans des camps de concentration avec la collaboration du SD. De même, tous les anti-nazis autrichiens sont arrêtés et livrés à la Gestapo. Seyss-Inquart affirme calmement que cette politique était nécessaire dans l'intérêt du Reich allemand. Tous les procureurs sont interloqués.Après un court séjour en Pologne, Seyss-Inquart se retrouve Reichsleiter en Hollande. Il est non seulement responsable de l'occupation allemande mais aussi de l'administration de ce pays conquis. L'IMT a réussi à prouver que Seyss-Inquart a gouverné par la terreuren appliquant une politique dite "d'annihilation" de toute opposition politique. Il ordonne aux SS et policiers hollandais de sélectionner et détenir des otages au nom d'une liste nébuleuse de "crimes contre l'État" qu'il a rédigé. En fait, les gens étaient souvent arrêtés sous de simples soupçons. De nombreux otages hollandais ont été exécutés par les SS. Il n'en faut pas plus pour que le juge en chef Lawrence l'inculpe de crimes de guerre.

    L'IMT accuse également Seyss-Inquart:

    1. D'avoirpillé les ressources économiquesde la Hollande au profit du Reich – en méprisant publiquement les Accords de La Haye
    2. Accusé d'avoirutilisé la trésorerie hollandaiseà la fois pour financer l'occupation et se garnir les poches.
    3. D'avoirconscrit une main-d'œuvre pour l'envoyer en Allemagne.
    4. Rédigé et imposé des lois discriminatoiresà l'égard des Juifs hollandais.
    5. D'avoir ordonné ladéportation de 120,000 Juifs hollandais à Auschwitz.

    Le procureur Maxwell-Fyfe lui demande comment peut-il esquiver sa responsabilité devant de tels crimes. Seyss-Inquart répond qu'il n'était pas entièrement responsable des gestes commis sous l'occupation, parce qu'il fallait appliquer les politiques établies par le Reich dans tous les territoires occupés. Maxwell-Fyfe lui rétorque: vous étiez quand même le grand patron en Hollande. L'accusé réplique que c'est vrai. Mais n'oubliez pas que l'application des lois d'occupation a été faite autant par les SS que par l'armée de terre, voire par la police hollandaise. Le ton devient plus corsé:

  • MF – Et à qui ces agences devaient-elles rendre des comptes? À Hitler ou à vous?
  • SI – Euh, je, à moi, bien sûr…
  • MF – Bien sûr… (of course…)
  • SI – Je suis moi-même intervenu pour modérer l'application de certains décrets.
  • MF – Nous le savons. Le nombre d'otages a diminué, mais ils ont quand même été tués.
  • SI – C'est la guerre, vous savez?
  • SI – Vous aboyez, procureur. J'ai empêché la Wehrmacht d'appliquer une politique de terre brûlée en 1944-45. L'avez-vous oublié?
  • MF – C'est moi qui vous poursuit ici, monsieur Seyss-Inquart, ne l'oubliez pas.
  • SI – Alors, n'oubliez surtout pas que j'ai sauvé la Hollande d'une destruction certaine.
  • MF – Non sans l'avoir siphonnée de ses ressources et d'une partie de sa main-d'œuvre.
  • Finalement, le juge en chef Lawrence établit que Seyss-Inquart a agi de son plein gré et en toute connaissance de cause sur tous les dossiers dont il avait la responsabilité. L'IMT le considère comme un exécutant volontaire de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité.

    Kaltenbrunner

    Ernst Kaltenbrunner était le patron du SD et le grand responsable de la Sécurité du Reich (RSHA). C'est un pur produit créé par la SS de Heinrich Himmler. Lorsque l'Autriche est annexée au Reich, Kaltenbrunner devient le haut responsable des S.S dans ce pays. L'IMT l'accuse de crime contre la paix, car il a, selon le juge Lawrence, conspiré pour renverser le gouvernement du président Schussnigg. L'avocat allemand de Kaltenbrunner trouve qu'il s'agit d'une accusation plutôt molle, car la ré-annexation de l'Autriche n'est pas, à proprement parler, un acte de guerre. De surcroit, l'IMT n'a aucune preuve que l'accusé a conspiré pour "mener une guerre agressive" telle que définie dans les statuts de Nuremberg.

    Cependant, il y avait suffisamment de preuves pour inculper Kaltenbrunner de crimes de guerres et de crimes contre l'Humanité. Patron des SS et de la Gestapo en Autriche, il avait l'autorité de tous les détenus qu'il fera déporter dans les camps d'extermination; il connaissait la réalité des conditions de détention dans les camps. La poursuite a présenté de nombreux affidavits et notes de services signés de sa main et autorisant les dites déportations et exécutions. Lors d'une visite au camp de Mathausen, Kaltenbrunner a lui-même ordonné l'exécution de prisonniers de guerre en guise de démonstration. En 1945, Kaltenbrunner avait signé des ordres pour évacuer plusieurs camps de transits et effacer les traces des exécutions commises. Dans d'autres camps, il a ordonné à ses SS de liquider les prisonniers avant leur libération par les Soviétiques

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     Kaltenbrunner fait une déposition passionnée mais pas convaincante - Affidavit presenté

    Les effectifs régionaux de la Gestapo sous les ordres de Kaltenbrunner ont participé de facto à l'application de la "Solution finale" décrétée au printemps de 1942. Toutes les méthodes de torture et "d'actions spéciales" contre des détenus ont été signés de sa main. L'IMT a démontré sans difficulté que Kaltenbrunner avait laissé les Eisatzgruppen faire leur sale boulot. L'accusation la plus sérieuse de crime contre l'Humanité portée contre Kaltenbrunner est celle qui le rend directement responsable de la mort de 3.8 millions de Juifs qu'il a à la fois fait détenir etdéportervers les camps d'extermination d'Auschwitz, de Mathausen, de Treblinka et de Sobibor. Durant son plaidoyer de témoin, Kaltenbrunner nie fortement avoir signé un tel ordre de déportation. Il essaie avec éloquence de démontrer que le programme d'extermination – qu'il qualifie lui-même de "criminel" – avait commencé bien avant qu'il soit nommé dans ses fonctions: je ne connaissais que très peu ce qui se passait vraiment, vous savez. Les procureurs alliés n'en croient pas un mot; ils en profitent pour faire visualiser à la cour des films et des tableaux (ci-contre) sur les camps et les exécutions…

    Le juge en chef Lawrence tranche le cas en déclarant que Kaltenbrunner ne doit pas être inculpé de crimes contre la paix faute de preuves solides. Cependant, il recommande à l'IMT de l'inculper de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité: les affidavits présentés sont limpides, et les preuves sont indéniables.

    Sauckel

    C'est un autre morceau de choix pour l'IMT, car il était le ministre du Travailà partir de Mars 1942. Il avait plein pied dans le régime nazi en sa qualité de cadre supérieur dans la SA et la SS. Il était le gauleiter du Thuringe depuis 1933.

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    Sauckel sur le grill - Malmené par les procureurs soviétiques

    L'IMT l'accuse d'avoir organisé le programme de mobilisation de la main-d'œuvre du Reich et, de ce fait, d'exploiter la force de travail dans les pays occupés par l'Allemagne.Il a signé les décrets autorisant les gauleiters à déporter les civils conquis vers les usines et les fermes du Reich selon une politique de quota. Fait à noter, les accusations ne portent pas sur les milliers de travailleurs volontaires qui ont accepté de travailler en Allemagne moyennant salaire, mais de la main-d'œuvre qui a été forcée à travailler dans des conditions de servage. Les procureurs alliés s'intéressent surtout aux moyens utilisés par les agences de Sauckel pour rafler, détenir, et déporter la main-d'œuvre servile en Allemagne. Ils ont produit de nombreux affidavits signés par Sauckel pour l'incriminer. Sauckel dit tout bonnement aux procureurs soviétiques (ci-contre) que l'agriculture et l'industrie du Reich nécessitaient un nombre important de travailleurs, mais que la détention et le transport de cette main-d'œuvre ne dépendait pas de lui mais des responsables régionaux dans les zones occupées, dit-il. Sauckel minaude la cour en lui disant que les travailleurs qui ont été placé sous ma responsabilité ont toujours été nourris "équitablement" et la supplie de le traiter humainement. Mais pour Rudenko et Lawrence, il ne fait aucun doute que Sauckel avait la main haute sur toutes les activités reliées à l'allocation de main-d'œuvre servile dans les autres ministères. Des affidavits signés de sa main démontrent le modus opérandi de ses requêtes. Il connaît également la dureté des méthodes utilisées pour rafler autant les civils conquis que les prisonniers de guerre.

    L'IMT a produit d'autres notes de service signées par Sauckel prouvant que le dernier souci de son ministère était de traiter "équitablement" la main-d'œuvre servile. Les procureurs soviétiques présentent à la cour une lettre de Himmler écrite à Sauckel concernant l'attitude à adopter pour épuiser la main-d'œuvre en l'usant au travail. On y retrouve le passage suivant:tous les hommes doivent être nourris et logés de manière à exploiter leur force de travail au coût unitaire le plus bas possible. Cette lettre avait été contresignée par Sauckel. Il n'en fallait pas plus au juge en chef Lawrence pour inculper Sauckel de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité.

    Raeder

    Le patron de la marine allemande a été accusé d'un crime contre la paix pour avoir "conspiré" dans le but de "préparer une guerre d'agression". Bien qu'il a toujours été un promoteur d'une stratégie navale agressive, Raeder n'a jamais eu les moyens de ses ambitions. L'accusation demeurait très difficile à soutenir à cause du fait que l'expansion navale n'était pas la priorité d'Hitler. Néanmoins, le juge en chef Lawrence l'inculpe officiellement de crimes contre la paix.

    Rosenberg

    Alfred Rosenberg fut beaucoup plus que l'idéologue attitré du Parti nazi (NSDAP). Ce balte a été l'architecte du racisme imbriquée dans l'idéologie nazie. Il a été, après Goering, le deuxième fidèle d'Hitler. Il a aidé ce dernier à peaufiner son programme politique alors intitulé "Principes et buts du national-socialisme", et cela dès 1922. Durant les années 20, il publie un ouvrage remarqué intitulé "Les mythes du 20ème siècle" qui met l'emphase sur l'importance du racisme dans l'éveil de l'Europe. C'est également Rosenberg qui a remis à la mode le concept "d'espace vital (lebensraum) si cher aux pangermanistes du XIXème siècle, pour le peuple allemand. L'IMT l'accuse d'avoir produit ces deux écrits qui ont été à la base de la politique d'expansion de l'Allemagne hitlérienne. Rosenberg est un partisan ouvert de l'abolition du Traité de Versailles. L'IMT l'accuse d'avoir conspiré pour commettre un crime contre la paix.

    Les procureurs alliés parcourent les écrits de l'idéologue nazi pour le compromette davantage. Ils trouvent des textes et des notes attestant sa participation dans la mise au ban du clergé allemand ainsi que de l'enseignement. Rosenberg est prolifique dans ses notes de service à partir de 1941 – surtout celles concernant le problème juif. Selon lui,la question juive sera définitivement réglée lorsque le dernier Juif quittera le sol allemand, écrit-il en Mars 1941. Il a recommandé par écrit que des Juifs français influents soient arrêtés et exécutés. Le juge en chef Jackson veut l'inculper également de crimes de guerre parce qu'il croit que Rosenberg a créé un proto-politique extérieure agressive dans le parti et cela dès 1933. Il a également été impliqué dans la politique de planification économique en cas de guerre européenne. Rosenberg sera très actif dans les Balkans, en Roumanie, et jusqu'en Iran.Vos intrigues prouvent hors de tout doute que vous étiez fortement impliqué dans la préparation d'une posture agressive pour votre pays, lui dit le juge en chef Lawrence.

    Là ou le bat blesse pour Rosenberg, c'est sa participation organisationnelle dans les territoires conquis en Russie et dans les Balkans. Les procureurs soviétiques l'accusent de crimes de guerre en URSS pour avoir déporté et maltraités ses ressortissants. Vous vouliez germaniser nos gens, crie Rudenko. Ils le conspuent pour avoir siphonné les ressources matérielles soviétiques, établi des camps de transit pour déporter des civils "chez Sauckel" et, bien sûr, d'avoir persécuté les Juifs. De nombreux affidavits signés par Rosenberg ont été présenté en cour. C'est vous qui avez formulé la politique sur les exécutions par les agences dont vous aviez la responsabilité. Vous êtes pire que Seyss-Inquart, crie encore Rudenko.

    Le juge en chef Jackson inculpe officiellement Rosenberg de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité: En Russie, vous avez utilisé votre autorité de manière purement criminelle. Plusieurs millions de Juifs slaves ont été exécutés; plusieurs millions de civils ont été raflés comme main-d'œuvre servile. La populace dans les zones occupées était affamée, dégradée, souvent bastonnée, et assassinée. Vous avez saisi les propriétés soviétiques et juives par le biais de décrets iniques. Vous êtes allés jusqu'à regretter de ne pas avoir mis la main sur les dents et couronnes en or de 516 Juifs de Minsk qui avaient préalablement été exécutés. Et vous êtes finalement un pilleur économique de premier ordre.

    Streicher

    C'est un personnage très connu dans la ville de Nuremberg. C'est lui qui en a fait un bastion du nazisme, surtout après la prise du pouvoir d'Hitler. Il était un agitateur nazi très actif en Franconie durant les années 20. Il mit sur pied un journal antisémite appelé Der Sturmer ou il décrit, entre autres, les soi-disants rituels et crimes sexuels des Juifs européens. Son éloquence populiste combiné à un très bas quotient intellectuel en a fait une figure populaire en Allemagne. Il occupait conjointement les postes de député au Reichstag et de cadre supérieur chez les S.A. L'IMT accuse Streicher d'avoir fomenté et entretenu les persécutions juives en Allemagne et de les avoir exclus de la vie publique. Son avocat allemand dit au juge en chef Jackson qu'il n'y avait rien qui prouvait sa responsabilité dans des accusations de crimes de guerre ou contre l'Humanité. Les procureurs alliés affirment qu'aucun gouvernement avant 1939 ne s'était livré à un effort concerté pour diffamer une minorité bien identifiée: vos écrits ont servi de socle et de motivation à une bande de meurtriers! Vous n'avez pas honte?, s'écria le juge Nikitchenko. Le juge en chef Lawrence croit que Streicher a "perverti" tout un peuple avec son journal raciste. En fait, sans la propagande de Streicher, il n'y aurait probablement pas eu de zèle meurtrier chez les Himmler, Kaltenbrunner, et Stroop.

    Fritzsche

    Fait curieux, le dernier des quatre grands propagandistes du nazisme, Hans Fritzsche, le commentateur officiel de la radio de Berlin, n'adhéra au Parti nazi qu'après la prise du pouvoir par Hitler. Ses causeries et discours politiques le rendirent vite populaire. Il aura rapidement la haute main sur l'ensemble de la presse allemande – soit 2300 journaux et périodiques. Fritzsche devient le bras droit de Goebbels, et va occuper la place de ce dernier au banc des accusés de Nuremberg. Fait prisonnier par les Russes, il est détenu à Moscou avant d'être envoyé à Nuremberg. Le IMT lui reproche d'avoir propagé des nouvelles fausses et déformées, mais constate rapidement l'impossibilité de prouver qu'il le faisait en toute connaissance de cause. Durant son interrogatoire, Fritzsche avait signé des aveux écrits aux Soviétiques, mais va renier ses aveux sous prétexte qu'ils ont été arrachés sous une mauvaise détention. Cette déclaration fait bondir le procureur Rudenko: auriez-vous cru sérieusement qu'on vous placerait dans une maison de repos? Votre activité du vivant de Hitler devait tout naturellement vous conduire en prison, il me semble. Le juge en chef Lawrence demande à Rudenko des précisions sur les aveux écrits de Fritzsche: où et quand fut rédigé les aveux? Rudenko répond: à Moscou. Puis, le procureur soviétique précise que Fritzsche était déjà prisonnier de guerre. Soupçonneux, le juge Lawrence affirme que les preuves soviétiques lui apparaissent un peu suspectes.

    Néanmoins, Rudenko réussit à compromettre Fritzsche sur ses propos qui expliquaient le débarquement allemand en Norvège, et lui demande si son discours est "un tissu de mensonges". Fritzsche reste de marbre et ne répond pas. La cour sait bien qu'en temps de guerre, la propagande officielle échappe forcément aux critères traditionnels de l'honnêteté journalistique. Il est de même dans le camp allié. Le IMT ne parvient pas à retenir des accusations précises de crimes de guerre, crimes contre la paix ou crimes contre l'Humanité envers Fritzsche. Les autres procureurs alliés ne poseront pas de questions. Le procès de Fritzsche n'aura duré qu'une seule journée.

    Von Papen

    La présence de Von Papen à l'IMT cause un certain étonnement chez plusieurs journalistes occidentaux, car son opposition à Hitler était déjà connue. Cet aristocrate de vieille souche, membre du Parti conservateur, avait été le vice-chancelier d'Hitler en 1933 et a dû, par la suite, se contenter d'un rôle de second plan. Ni l'ambassade de Vienne ni celle d'Ankara n'ont pu constituer des fonctions dignes de lui. D'autant moins qu'il les a acceptées à la façon d'un simple valet que les cadres nazis surnomment "le fourrier d'Hitler". Avant et durant la guerre, Papen a toujours su se taire, aussi bien devant les excès du régime que devant la répression interne qui aurait dû révolter ce catholique pratiquant. C'est à ce propos que le procureur britannique Maxwell-Fyfe va lui poser quelques questions gênantes:

  • MF – Vous rappelez-vous, à Vienne, avoir présenté le cardinal Innitzer à Hitler?
  • VP – Oui.
  • MF – Vous ne l'avez pas protégé lorsque des militants nazis ont cassé son archevêché, le 9 Août 1938. Vous l'aviez présenté à Hitler, il était votre protégé. Ces incidents, vous en avez eu connaissance, je suppose?
  • VP – Oui mais plus tard.
  • MF – Quelles ont été les protestations que vous avez faites?
  • VP – je me permets de vous rappeler, Sir David, que j'avais quitté la carrière d'État six semaines plus tôt. Je n'avais aucun rapport avec ces événements.
  • MF – Vous ne répondez pas à ma question. Prétendez-vous qu'il y avait en Allemagne un seul évêque ou curé à ignorer les exactions à l'égard de l'Église?
  • VP – Je ne prétends rien de tel. Vous pouvez difficilement demander à un simple particulier d'entreprendre une action publique.
  • MF – Vous auriez pu vous donner le mal d'intervenir auprès de Hitler. Or non seulement vous ne faites rien, mais, en plus vous acceptez six mois plus tard le poste qu'il vous offre.
  • À ce moment, l'avocat de Papen intervient pour remettre les pendules à l'heure. Il a demandé à l'IMT quelles étaient les charges retenues contre son client, et la raison de sa détention à Nuremberg: Est-ce que mon client a commis des crimes de guerre, contre la paix ou contre l'humanité? Je vous le demande? Qu'est-ce que vous lui reprochez exactement? Le juge en chef Lawrence répond que Papen a été un de ceux qui ont aidé Hitler à se mettre en selle. L'avocat de la défense répond que si c'est le cas, vous devriez inculper les deux tiers du peuple allemand, car jamais Hitler n'aurait fait ce qu'il a fait s'il n'avait pas eu derrière lui le consentement d'une grande majorité de la population. Les procureurs furent très embarrassés. Stalhmer a frappé dans le mille. La présence de Von Papen à l'IMT n'avait rien à voir avec l'acte d'accusation.

     Schacht

    Hajmar Schacht est très intelligent. Cet économiste de réputation internationale est accusé par le tribunal d'avoir aidé Hitler à employer les ressources économiques de l'Allemagne pour arriver à ses fins politiques. C'est un homme calme, modéré et très analytique. Alors que le juge en chef Lawrence accusait Von Papen "d'avoir aidé Hitler à se mettre en selle", il reproche à Schacht "de lui avoir tenu l'étrier". Dans les faits, Schacht est un véritable sorcier de la finance qui a effectivement mis ses compétences à la disposition d'un homme dont il ne pouvait guère ignorer les tendances et visées criminelles. Lorsque s'ouvre l'accise, Schacht est interrogé par le procureur Jackson qui ne demande pas mieux que de taper sur ce clou. Cependant, Schacht n'est pas un homme facile à troubler.

  • J – Vous saviez que Hitler et ses compagnons étaient des criminels.
  • S – Oui.
  • J – Vous faites partie de ces criminels, n'est-ce pas?
  • S – Vous êtes libre de vos opinions. Moi, j'étais le président de la Reichsbank, ministre de l'Économie, responsable de la mobilisation économique. Mais en 1939, j'ai du abandonner la présidence de la Reichsbank, et à partir de 1943, je perds tous mes ministères d'État, tout en restant au gouvernement mais sans attributions bien définies.
  • J – Pas si vite je vous prie. Une question pourtant. Pourquoi n'avez-vous pas approuvé la nomination de Goering comme responsable de plan économique de quatre ans en 1936?
  • S – Goering n'était pas l'homme qu'il fallait pour cette tâche. Ce plan de quatre ans inaugurait une politique opposée à la mienne – c'était le réarmement à outrance, alors que je favorisais un réarmement modéré.
  • J – Ahhh! Je savais que vous étiez le responsable du réarmement allemand!
  • S – Quand même…
  • I – Vous avez produit du matériel militaire pour l'Allemagne.
  • S – Mais bien sûr, pour qui voulez-vous que j'en produise? Pour l'armée américaine?
  • (rires nourris dans la salle…)

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    Schacht s'explique - L'avocat Dix défend Schacht

    Si l'Américain croit que Schacht va s'avouer vaincu, il se trompe. Tout en restant impassible, il va protester énergiquement et méthodiquement contre cette affirmation. Qui plus est, Schacht est défendu par l'avocat allemand Dix qui est un criminaliste réputé. Ses arguments sont à la fois si subtils et serrés que l'IMT finit par les admettre. Néanmoins, le juge en chef Lawrence persiste à définir Schacht comme le personnage central de la politique de réarmement, mais lui donne acte de ce que ce réarmement ne fut pas un geste criminel à proprement parler. De leur côté, les procureurs soviétiques n'ont pas posé de question. Dix sait que Schacht va s'en sortir vivant.

     Funk

    Il ne s'en tirera pas aussi bien. L'IMT a monté un dossier important contre lui avec des témoignages et affidavits irréfutables. Qui plus est, Funk a prononcé plusieurs discours radiophoniques discriminatoires, notamment sur la question juive. Voici un extrait du discours qu'il prononça le 17 Novembre 1938: l'État et l'économie constituent un ensemble. Leur direction doit s'inspirer des mêmes principes. La meilleure preuve en est la récente évolution du problème juif en Allemagne. Il est impossible d'éliminer les Juifs de la vie politique tout en leur laissant le droit de participer à la vie économique. Lorsque l'IMT énumère toute l'étendue de l'univers concentrationnaire et ses liens directs avec l'économie de guerre du Reich, Funk reconnaîtra que la liquidation économique des Juifs – et de leurs biens – fut essentiellement son oeuvre. Il a tout fait pour que le butin mobilier et immobilier des Juifs allemands, ainsi que leurs liquidités, reviennent à l'État. Jackson l'interrompt en lui demandant: vous saviez, bien entendu, que le pillage, les déportations, les massacres se faisaient selon les directives du parti? A la surprise générale, Funk baisse la tête et éclate en sanglots: c'est exact!! C'est à ce moment-là que j'aurais dû démissionner en 1938. C'est pour ça que je suis coupable! Je suis coupable! J'avoue que je suis coupable!

    La collusion entre les chefs du IIIème Reich et les maîtres de l'économie allemande apparaît flagrante dans ce qu'on appelait l'affaire de l'or de la Reichsbank. L'IMT fait entendre le témoignage du fonctionnaire Puhl. Le tribunal apprend que Funk avait promis à Himmler de garder l'or et les bijoux de l'organisme central S.S dans les coffres de la Reichsbank. De son avis, Funk savait que cet or provenait, lui a-t-on dit, d'objets saisis dans les territoires occupés à l'Est. Funk avait reçu l'ordre de ne pas poser de questions. Puhl fit une déclaration au tribunal qui a fait rétrécir Funk comme une peau de chagrin dans le box des accusés: les dépôts des S.S comprenaient des bijoux, montres, colliers, brochettes, montures de lunettes et prothèses dentaires en or. On a vu tout cela parce que les S.S voulaient vendre ces objets, et ils avaient demandé l'aide du personnel de la Reichsbank, toujours avec l'accord de Funk. J'ai visité les coffres, dit Puhl. Un enfant aurait compris qu'il s'agissait du butin ramassé dans les camps de concentration. La vente de ces objets alimenta, sous les ordres de Funk, un compte courant qui fut créditeur de 10 millions de marks, et dont le service économique S.S pouvait disposer pour financer la création de ses propres usines, exploitées avec de la main-d'œuvre servile provenant des camps de concentration. Le juge en chef Lawrence se retourne lentement pour regarder Funk, et lui dit: il est vrai que l'argent, ou l'or, n'a pas d'odeur…, lui dit-il d'un air dégoûtant.

     Von Neurath

    Ce diplomate de carrière avait travaillé dans le régime de Weimar, et avait été nommé Protecteur de Bohême-Moravie avantl'assassinat de Heydrich en 1942. Il ne garda pas longtemps son job. Neurath ne voulait pas traiter les Tchèques avec dureté. Cependant, l'IMT lui reproche d'avoir dissout le parlement tchécoslovaque et instauré les Lois de Nuremberg – ce qui va ouvrir la porte aux abus et répressions dans ce pays. La preuve fournie est la publication en Août 1939 d'une proclamation avertissant les Tchèques que tout sabotage aurait pour conséquence une punition collective

    L'IMT l'accusa de crimes contre la paix. L'avocat de Neurath réplique que son client n'était pas d'accord avec le protocole signé à Hoszbach en 1937 et qu'il a souffert d'un malaise cardiaque. Les procureurs alliés lui répondent qu'il avait quand même donné son aval à la "digestion" de la Rhénanie en 1936: une pure affaire allemande, rétorque Neurath. Ils l'accusent de ne pas avoir utilisé son influence pour contester la dissolution du ministère de la Défense au profit d'un OKW docile: Hitler vous faisait assez confiance pour vous garder près de lui, il me semble. Et Neurath de rétorquer du tac au tac: tu parles! Comme ministre sans portefeuille… L'IMT l'accuse d'avoir été l'un des organisateurs de la réunion de Munich de Septembre 1938 – pour persuader Hitler de modérer son appétit par des mesures diplomatiques, s'empresse de préciser son avocat. Les procureurs l'accusent de négligence dans une répression d'étudiants en Novembre 1939 – des leaders étudiants avaient été arrêtés et abattus par le SD. Je n'étais pas au courant de cela, dit-il. Jackson se fâche: mais les affiches d'interdiction de manifester ont été placardées avec votre signature, lui dit-il. Neurath affirme que dans ce régime aux autorités multiples cette répression s'est faite sans mon autorité. L'IMT lui accorde le bénéfice du doute. L'avocat de Neurath précise à la cour que l'autorité réelle de ce dernier était érodée par la présence du S.S Carl-Herman Frank qui, comme chef du SD en Bohême-Moravie, était directement responsable devant Himmler et passait au-dessus de la tête de Neurath. Cela me place dans une situation bizarre, affirme Neurath. L'IMT prend également en considération le fait que Neurath a intervenu fréquemment auprès de Himmler pour libérer de nombreux otages tchèques détenus à Prague par le SD. Neurath a essayé en vain de dissuader Hitler de le remplacer par Heydrich et, après l'assassinat de ce dernier (cf. dossier Résistances et répressions – Daybreak), il a refusé de réoccuper son poste.

    Les procureurs alliés sont mal à l'aise pour le poursuivre et se retournent vers les juges. Le juge en chef Lawrence dit à Neurath: comme cadre responsable, il m'est difficile de ne pas vous inculper de crimes de guerre et de crimes contre l'Humanité. Mais vous êtes indirectement imputable.

    Von Schirach

    Ce Germano-Américain était le leader des Jeunesses hitlériennes du Parti nazi depuis 1931. Il a pris en charge tous les mouvements de jeunesse afin d'en faire une organisation unique dédiée au NSDAP qui préparerait les recrues pour la S.S. Schirach se livre aux Américains le 4 Juin 1945, dès qu'il apprend que l'IMT désigna les Jeunesses hitlériennes comme une organisation criminelle. Il est interné dans un camp près d'Innsbruck avant d'être transféré à Nuremberg. L'IMT s'intéresse à son cas car le régime nazi a utilisé des jeunes soldats en masse à partir de 1944, mais il n'a aucune preuve pour l'inculper de crimes de guerre.

    Le juge en chef Lawrence l'accuse d'avoir contribué indirectement à contribuer à des déportations de Juifs. Des documents à cet effet – mais non signés par lui – avaient été préparés par une agence dirigée par Schirach. L'IMT l'inculpe de crimes contre l'Humanité pour avoir ainsi déporté 185,000 Juifs viennois à Auschwitz. Schirach avoua être d'accord avec la politique dite de "relogement" sans toutefois savoir de quoi il en était exactement. Les procureurs alliés lui reprochèrent sa naïveté. En Février 1945, il sombra dans une profonde dépression nerveuse lorsqu'il prit connaissance de la réalité des camps de concentration et du génocide organisé contres les Juifs, Tziganes, Russes et autres slaves.

    Déposition de Von Schirach à la barre des témoins

    Le juge en chef Lawrence l'inculpa officiellement d'avoir commis un crime contre la paix – pour avoir joué un rôle néfaste dans l'embrigadement de la jeunesse allemande – et d'une inculpation réduite et de crimes contre l'Humanité.

    Von Ribbentrop

    L'ex-ministre des Affaires étrangères du Reich est arrêté le 14 Juin 1945 à Hambourg. Il savait qu'il figurait sur une liste de cadres nazis recherchés, et il se croyait déjà condamné par un tribunal allié: ce ne sera qu'une parodie qui aboutira à la condamnation à mort pour tout le monde, dit-il à l'officier britannique qui l'emmène en captivité.

    Cet importateur de vins polyglotte avait toujours rêvé d'être diplomate, mais n'a pu se qualifier aux examens d'entrée de la Wilhelmstrasse. Malgré le fait qu'il gagnait assez bien sa vie durant l'entre-deux guerres, Ribbentrop entretenait une mauvaise image de sa personne car il se perçoit comme un raté. Malgré le fait qu'il n'était pas un aristocrate ou un spécialiste de la politique internationale, c'est un type qui se présente bien; il s'était servi de ses contacts en affaires pour s'approcher d'Hitler et exerça une influence grandissante auprès de lui. Hitler est assez perspicace pour considérer Ribbentrop comme une émule syncopant – voire une apparence. De son côté, Ribbentrop partagera les mêmes défauts que son maître: c'est un mégalomane ambitieux qui aime s'écouter parler et qui adore formuler de grandes visions historiques. C'est avec de pareils antécédents qu'Hitler nomma Ribbentrop – un individu très mal préparé – à exercer le poste de ministre des Affaires étrangères, job qu'il a accompli avec une grande incompétence

    Le procès de Ribbentrop débute en Mars 1946. La première accusation que fait porter l'IMT à Ribbentrop est, naturellement, celle d'avoir conspiré pour commettre des actes de guerre – c'est-à-dire des crimes contre la paix. Le juge en chef Lawrence lui fait part de sa contribution dans l'occupation de Prague en Mars 1939 et, plus brièvement, les tractations entourant la signature du Pacte germano-soviétique – un sujet sensible à traiteren présence de procureurs russes. Interrogé à ce sujet, Ribbentrop répondra avec des arguments mastiqués par Staline en 1941: un pacte de non-agression est un acte de paix et non de guerre. Aucun État épris de paix n'a le droit de refuser un tel pacte avec un pays voisin, même si les dirigeants de ce pays sont des criminels… Lorsque la clause secrète du Pacte germano-soviétique est connue de l'IMT, le juge Lawrence ne peut cacher son embarras autant pour le procès de Ribbentrop que pour la crédibilité de la cour. Le procureur Rudenko est si ébranlé qu'il téléphone à Moscou pour des instructions.

    Jusqu'à présent, les procureurs alliés ont accusé Ribbentrop d'avoir "préparé une guerre d'agression". Si, maintenant, les avocats allemands peuvent établir à participation de l'URSS à cette guerre d'agression, tout l'échafaudage du procès va s'écrouler.

    L'avocat allemand de Ribbentrop, Seidl, va donner du fil à retordre à Rudenko:

  • R – J'ignore l'existence de ce document (l'accord secret signé par Staline).
  • Sd – tiens donc! Dans ces conditions, je me vois obligé d'appeler Molotov comme témoin
  • Lawrence – pas question! Votre document russe n'est pas traduit en anglais…
  • Sd – C'est le préambule de l'accord secret signé le 23 Août 1939.
  • R – La défense s'efforce à nous détourner de notre but.
  • Sd – Le "but" recherché ici est la justice. Et il y a là de quoi prouver que vous, les Russes êtes à la fois juge et parti. Ce qui est contraire à l'esprit de la justice.
  • Puis, c'est au tour de Ribbentrop d'attacher le grelot. Comme vous le savez, désormais, la partie orientale de la Pologne a été rattachée à l'URSS et la partie occidentale à l'Allemagne. Il est hors de doute qu'en ce qui concerne la Pologne, Staline est mal placé pour reprocher à l'Allemagne d'avoir mené une guerre d'agression – s'il y a eu agression, elle est imputable aux deux côtés, n'est-ce-pas monsieur Rudenko?

    Cet événement devient une autre bombe médiatique embarassante pour l'IMT. Le juge en chef Lawrence préfère écarter le dossier du Pacte de 1939 et de poursuivre l'accusation de Ribbentrop sur les dossiers de la signature du Pacte tripartite avec le Japon, et l'invasion de l'URSS. Le procureur britannique Maxwell-Fyfe lui demande s'il avait dit que l'Allemagne veut la guerre. Ribbentrop, un peu insolent, répondit: il est absurde de m'attribuer une telle phrase. Aucun diplomate ne peut dire une chose pareille, même devant un confident – et certainement pas devant un homme comme Ciano (le ministre italien des Affaires étrangères). On l'accuse d'avoir entretenu une "correspondance criminelle" avec l'ambassadeur japonais Matsuoka et avec le gouvernement roumain, en lui reprochant ce mot d'accueil particulier: aucune puissance au monde ne peut aujourd'hui changer le fait que la dernière heure de l'Angleterre est venue. L'Empire britannique est battu.

    L'IMT l'accuse de s'être avachi devant Hitler et de cautionner ses directives. Un témoin appelé par la poursuite, l'ancien secrétaire d'État Von Steengrach, affirme que Ribbentrop avait une dépendance hypnotique à l'endroit d'Hitler. Le psychiatre américain Gilbert affirme également que, contrairement aux autres accusés de Nuremberg qui se réfugient derrière leurs barrières mentales, Ribbentrop n'avait aucun refuge mental où se replier après la mort d'Hitler: sa personnalité n'est ni assez solide et suffisamment affranchie de ses doutes pour faire face au vide psychique laissé par la disparition d'Hitler.

    Le juge en chef Lawrence a été pressuré par les procureurs soviétiques pour qu'il inculpe officiellement Ribbentrop de "fauteur de guerre", c'est-à-dire de crimes contre la paix et de crimes contre l'Humanité.

    Frick

    C'est le principal bureaucrate du régime nazi. Il a été le ministre de l'Intérieur jusqu'en 1943, puis nommé "protecteur" en Bohême-Moravie, suite à l'assassinat de Heydrich. Pendant dix ans, il réunit en sa personne les fonctions de: ministre de l'Intérieur du Reich et de Prusse, directeur du Service des élections, inspecteur général de l'administration, et de l'organisme de coordination de l'Axe. En ces qualités, Frick va organiser la main-mise du parti nazi sur les institutions allemandes et sur le peuple; c'est lui qui a supprimé la semi-autonomie des Landers – c'est-à-dire des anciens États allemands (Bade, Bavière, Wurtemberg, Saxe, etc.) – qui forment le Reich. Frick va surtout signer la loi fatidique de Juin 1936 qui permet la réunification des corps policiers allemands sous une seule direction – celle de Himmler et de ses adjoints.

    Le tribunal apprend que la subordination théorique de Himmler à Frick a créé une situation cocasse. Comme Frick essaie sans succès d'endiguer les constants abus de pouvoir de Himmler, ce dernier envisage de l'assassiner. Ce qui prouve une fois de plus que dans un régime policier, la police essaie de prendre le pas sur l'ensemble de l'administration: en URSS, Staline disparu, ses successeurs ne pourront gouverner qu'après avoir liquidé Béria – le boss du NKVD. Il faut ajouter que Frick s'efforce de contenir Himmler non pas pour des raisons humanitaires, mais seulement pour affermir sa propre autorité. L'IMT s'intéresse à Frick surtout à cause de son rôle comme ministre de l'Intérieur, car c'est lui qui exerce le contrôle direct de l'univers concentrationnaire(voir dossier du même nom en page d'accueil). Il est à l'origine de la législation antisémite et à celle qui autorise l'euthanasie contre les malades mentaux. Le tribunal l'accuse d'avoir signé en 1943 un décret mettant hors-la-loi les derniers rescapés des exterminations de Juifs polonais. Le procureur soviétique Rudenko lui demande de s'expliquer sur ces accusations. Frick répond tout simplement: Heil Hitler!, sans faire le salut au bras tendu. Le tribunal met facilement en évidence la componction glaciale de ce haut-fonctionnaire qui a agi comme une véritable machine qui broie indifféremment des statistiques et des vies humaines. Après trois jours d'assises, les procureurs alliés sont unanimes quant à la responsabilité criminelle et sans remords de Frick dans les accusations qui lui sont reprochées.

    Le procureur Jackson lui dit: c'est grâce à des hommes comme vous, des organisateurs de valeur mais dépourvus de scrupules, que le régime nazi a pu fonctionner jusqu'à la fin, sans heurts, presque sans grincements. Des hommes qui ne se sont jamais demandé si leurs actes étaient compatibles avec la morale la plus élémentaire, qui n'ont jamais songé à faire leur examen de conscience, doivent être accusés de crimes contre l'Humanité.

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    Les verdicts

    Le procès des principaux accusés du IIIème Reich est, pour ainsi dire, terminé. Les accusés, sauf quelques-uns, savent qu'ils ne doivent pas se faire trop d'illusions. Leurs crimes et responsabilités sont trop manifestes, trop horrible et massifs pour qu'ils puissent croire à une forme d'indulgence. Les journalistes qui attendaient les déclarations des accusés sont très déçus. Seul Hess fera une déclaration incohérente sur la responsabilité de la "juiverie internationale" et des francs-maçons qui auraient brouillé l'esprit des hommes de bonne volonté. Frank reconnaît sa faute. Funk admet s'être laissé entraîner. Keitel et Raeder déclarent n'avoir fait que leur job de soldat. Von Papen évoque "Dieu seul qui a droit de juger". Tous accablent Hitler et protestent leur ignorance des crimes perpétrés en son nom.

    Le 30 Septembre 1946, le palais de Justice de Nuremberg est assailli par une meute de journalistes et de curieux. Des voitures de police et même un char léger Chaffee en protègent l'accès. Il y a de la nervosité et du tumulte. Les MP américains sont partout. Dans la salle d'audience, les accusés apparaissent en petits groupes et sont pour la plupart de bonne humeur. Seuls Schacht et Funk sont graves et silencieux. Goering est le dernier à entrer en salle vêtu de son uniforme bleu clair; il tend la main à Schacht et Von Schirach et s'assoit à sa place. Ce jour-là, les accusés connaissent une partie de leur sentence. Ce sera le lendemain que, uns à uns, ils seront introduits dans la salle pour entendre individuellement la sentence

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    Un char Chaffee devant le Palais de justice – Goering et Hess reçoivent leurs sentences

    C'était joué d'avance, grommelle Goering. Son voisin, Hess, ne semble même pas se rendre compte qu'on parle de lui. L'air absent, il griffonne on ne sait quoi sur une feuille de papier. Il a dédaigné les écouteurs. Comme Goering se penche vers lui pour lui chuchoter les attendus, il hoche à peine la tête et continue à gribouiller. Keitel est très raide. Kaltenbrunner broie du noir. Frank secoue la tête en entendant son nom. Streicher a les bras croisés. Funk est tiraillé de tics. Schnact est impassible et presque souriant. La presse n'a pas l'impression d'assister au dernier acte d'une effroyable tragédie.

      Fritsche et Von Papen

    Les deux hommes reçoivent un verdict d'acquittement. Ils saluent le tribunal et sortent brusquement de la salle en serrant la main de Goering et de Doenitz.

    Schacht

    Il reçoit un verdict d'acquittement. Il se dit heureux d'avoir survécu à l'épreuve de l'IMT. Assailli par des journalistes et des chasseurs d'autographes, il déclare: j'ai deux enfants de trois et quatre ans. Ils ignorent ce qu'est le chocolat. Je vendrai ma signature contre du chocolat. Au milieu des rires, éclate la voix indignée d'un journaliste français: c'est écoeurant.

    Goering

    L'ancien Reichsmarshall est condamné à mort par pendaison. Très calme, il enlève se écouteurs et sort de la salle.

    Hess

    L'ancien dauphin d'Hitler refuse les écouteurs. Il est condamné à la prison à vie. Un MP américain lui touche l'épaule pour lui faire comprendre qu'il doit se retirer.

    Ribbentrop

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison.

    Keitel

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison

    Kaltenbrunner

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison.

    Rosenberg

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison.

    Frank

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison. Il hoche la tête pour approuver…

    Frick

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison.

    Streicher

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mortpar pendaison.

    Sauckel

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison. Il grimace de rage.

    Jodl

    L'IMT l'informe qu'il estcondamné à mort par pendaison.

    Seyss-Inquart

    L'IMT l'informe qu'il est condamné à mort par pendaison.

    Von Schirach, Speer et Doenitz

    L'IMT l'informe qu'ils sont condamnés à 20 ans de prison.

    Von Neurath - L'IMT l'informe qu'il est condamné à 15 ans de prison.

    Dans la prison, le psychiatre Gilbert se promène de cellule en cellule. Goering essaie de prendre un air dégagé, mais ses mains tremblotent; ses yeux sont humides et sa respiration haletante témoignent de sa nervosité. Il a fait cette remarque au coiffeur de la prison: eh bien, qu'ils me pendent. De toute manière ce sont de piètres tireursc'est pour ça qu'ils ne veulent pas me coller au mur. De son côté, c'est un Ribbentrop visiblement éprouvé qui arpente sa cellule en murmurant: je ne pourrai même pas écrire mes mémoires. On me hait donc tant que cela? Keitel, Kaltenbrunner et Jodl donnent libre cours à leur indignation. Non pas parce qu'ils sont condamnés à mort, mais parce que la pendaison leur apparaît infamante: Ils pourraient au moins nous faire passer au poteau d'exécution.

    Les exécutions

    Deux semaines s'écouleront encore avant que le bourreau commence le travail. Le 15 Octobre, les condamnés devinent que le grand moment approche. Presque tous lisent ou écrivent leurs dernières lettres. Vers 22H00, le médecin Muecke, comme tous les soirs, apporte un somnifère à Goering. Ce dernier avale le comprimé puis, d'un ton désabusé, demande si cela vaut la peine de se déshabiller. Quarante-cinq minutes plus tard, la sentinelle affectée à la garde de Goering observe parle judas que le prisonnier est en proie à des convulsions. Le MP américain entre et constate que les spasmes s'apaisent et que le corps étendu se raidit. Le médecin, prévenu entre-temps, croit qu'il s'agit d'un malaise cardiaque. Un dernier râle, et c'est fini. Lorsque le patron de la prison, le colonel Andrus, arrive, Goering est mort. Muecke dit à Andrus que Goering leur "avait échappé" grâce à une capsule de cyanure.

    Goering a échappé à ses geôliers en se suicidant

    La sentinelle remit à Andrus une douille de cartouche en laiton. Il s'agit de l'étui qui a contenu une ampoule de poison (ci-contre). Ultérieurement, on découvrira des éclats de verre dans la bouche du mort. Andrus fulmine: d'ou vient cette ampoule? Qui l'a donnée à Goering? On ne le saura jamais avec certitude. Jusqu'à preuve du contraire, tous les soupçons se portent sur un autre détenu de Nuremberg, le général S.S Bach-Zelewski (celui-là même qui a écrasé Varsovie en 1944), qui côtoyait Goering régulièrement et qui lui aurait refilé la douille vide en lui serrant la main. Andrus ordonne à son personnel de fouiller systématiquement les cellules et les prisonniers. Le "butin" recueilli – lacets, poinçons, fils de fer, etc. – aurait permis à tous les détenus de se suicider. Le suicide de Goering ne changea pas l'horaire prévu pour les exécutions. Le 16 Octobre à 01H00, deux MPs ouvrent la cellule de Ribbentrop et l'empoignent pour le conduire au gymnase de la prison. Là, il y a trois échafaudages accessibles par 13 marches. Le condamné est placé sur une trappe avec une corde de chanvre autour du cou. Lorsque s'ouvre la trappe, la chute correspond à la hauteur d'un étage. La nuque se brise et le condamné perd connaissance; parfois il meurt immédiatement, mais dans la plupart des cas la mort n'est pas immédiate. La base de l'échafaud est masquée par des draps noirs. Deux médecins américains constatent le décès.

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    Les suppliciés Sauckel et Keitel

    Dès lors, tout se déroulera avec rapidité. Les quelques témoins se trouvent dans une zone d'ombre: 4 généraux américains, le médecin-chef de la prison, et le ministre-président de Bavière, Hoegner, qui assiste aux exécutions en tant que représentant du peuple allemand. Le bourreau est le sergent-chef John C.Woods, un Texan qui sait se montrer expéditif. Il a été "breifé" par nul autre que le bourreau Reichhart qui, d'ailleurs, exécutera près d'une centaine de sous-fifres nazis dans la prison de Landsberg sous supervision américaine... Ribbentrop sera le premier à y passer: j'exprime l'espoir que l'Allemagne puisse conserver son unité. La trappe s'ouvre. Les déclarations des autres sont de la même veine. Cependant, Streicher pousse un Heil Hitler juste avant l'ouverture de la trappe. Dehors, la meute de journalistes doit se contenter d'entendre le bruit sourd de la trappe. Tous les autres y passent, tour à tour. Peu après que la mort du dernier condamné – Seyss-Inquart – a été confirmée, on apporte le corps de Goering sur une civière pour le placer au début de la rangée des suppliciés. Puis, un photographe de l'US Army prend deux photos. Ces images classées "Top secret" resteront durant 10 ans dans les archives américaines, jusqu'au moment ou elles aboutissent – quelques jours plus tard – sur le bureau de la rédaction d'une grande revue américaine qui s'empresse de les publier illico…

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    Le sergent-chef américain Woods - Le supplicié Frick - Un gardien SS est exécuté

    A 04H00, les Américains chargent 11 caisses en bois sur deux camions. Ils seront escortés par un convoi armé commandé par un général français. Les journalistes les prennent en chasse. Le convoi file à tout allure sur la route de Furth. Les Américains pointent leurs jeeps armées de mitrailleuses sur les journalistes; un officier averti ceux-ci que désormais, il serait très dangereux de les suivre. Peu après, les corps sont incinérés dans les fours – toujours fonctionnels – de l'ancien camp de concentration de Dachau, et les cendres sont dispersés dans la rivière Isar. A l'époque, les autorités alliées craignent que des fanatiques n'élèvent une sorte de mémorial à l'endroit ou ont été dispersés les restes de leurs idoles. Ce ne sera pas le cas.

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    La réclusion

    Les cadres nazis qui ont été condamnés à des peines de réclusion sont incarcérés dans la prison de Spandau, en banlieue de Berlin. Ce sera le seul endroit ou, même durant la guerre froide, les anciens alliés collaborent comme au temps de leur victoire commune. Elle est administrée par l'URSS et les États-Unis. Les gardes soviétiques et américains armés s'y côtoient pacifiquement.

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    Images de la vieille prison de Spandau

    C'est un antre de l'oubli ou personne en Occident ne s'inquiétera du sort des sept condamnés nazis. Von Neurath, âgé de 81 ans, a étégracié en 1954. Par la suite, ce sera au tour deRaeder d'être gracié en 1955. Un an plus tard, vient le tour de Doenitz et deFunk.Quand à Speer, il purgea sa peine complète et fut accueilli par une meute de journalistes lors de sa sortie de prison. Ce dernier restera un an en Allemagne de l'Ouest avant de partir pour l'Espagne ou il fera une brillante carrière dans les affaires. Shirach va également purger une peine complète.

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    La libération de Speer a été remarquée par la presse allemand

    Des médecins des juristes, des militaires – comme le vénérable maréchal Von Rundstedt (ci-contre à gauche) –, des hommes d'affaires sont jugés entre 1946 et 1949. Il y eut 24 condamnations à mort dont 12 exécutées. Trente-cinq autres accusés sont acquittés et tous les autres sont condamnés à des peines de prison qui seront annulées en 1956. Le procès des militaires apportèrent un éclairage intéressant sur les opérations de la Wehrmacht, mais peu de soldats professionnels ont été raclés par la potence. Curieusement, les procès des juges allemands n'intéressent guère la presse internationale qui ne s'interroge à peine sur le fait que la moitié des juges de paix ayant officié pour le Reicha été graciée– et pourtant, il y avait du blé à moudre chez ces gens-là. En revanche, les tribunaux se montreront intraitables à l'égard des Waffen-SS et auxiliaires de la Wehrmacht. Les procureurs soviétiques avaient exigé que les Anglo-Américains leur livrent tous les Slaves réfugiés à l'Ouest et qui avaient combattu sous l'uniforme allemand – comme les Russes de l'armée Vlassov. Le procès des "docteurs" ont été les plus courus par les journalistes, car il y avait matière à sensationnalisme. Il s'agissait des médecins qui avaient pratiqué des expériences de stérilisation sur des détenus, malades mentaux ou des prisonniers de guerre. Sept d'entre eux seront reconnus coupables de crimes de guerre, et pendus. Pour le reste, beaucoup de nazis ayant commis des crimes de guerre vont s'échapper via la filière ODESSA vers l'Argentine et le Moyen-Orient. D'autres seront retrouvés à l'étranger et exécutés – comme Rudolf Hoess en 1947, Junger Stroop en 1951, ou Adolf Eichmann en 1961 (ci-contre à droite).

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    Médecins nazis accusés d'avoir commis des atrocités sur des détenus

    L'héritage de Nuremberg

    Le procès de Nuremberg a été la première application pratique d'une forme de justice internationale. Les verdicts créèrent de l'insatisfaction chez les Alliés. Certains journalistes et politiciens occidentaux ont été étonnés qu'un individu comme Streicher ait été condamné à mort, alors que les Soviétiques auraient voulu exécuter Speer, parce que ce dernier a permis à la machine de guerre allemande de mieux résister aux poussées de l'Armée rouge. L'examen de cet événement avec nos yeux d'aujourd'hui donne un certain crédit à la démarche alliée de juger les criminels de guerre allemands, mais cela n'était pas le cas à l'époque. Il ne faut pas oublier que les inculpations sont été fabriquées sur mesure pour ledit procès et que, objectivement, le tribunal de Nuremberg n'avait pas été organisé pour appliquer une justice impartiale, mais pour régler définitivement une guerre terrible. Un écrit du juge britannique Birkett datée d'Avril 1946 résume parfaitement la problématique: the trial is only in form a judicial process,and its main importance is political. Argument confirmé par le bouillant procureur Jackson qui écrit en Juillet 1946 que l'IMT is not bound by the procedural and substantive refinements of our respective judicial or constitutional system.

    Autant en emporte le vent...

    Il est à remarquer que les procureurs français et soviétiques ont surtout présenté des preuves et affidavits concernant les crimes de guerre et contre l'Humanité, alors que les procureurs américains et britanniques se sont surtout concentré sur la nature même du régime nazi et sur la Shoah. Certains juristes américains qui avaient auparavant exprimé des doutes sur la rectitude de l'IMT avant 1945 sont encore plus mal à l'aise. Le juge Charles Wennerstrum qui a présidé le procès des généraux en 1947 écrit que If I had known seven months ago what I know today, I would never have come here. Après les exécutions des 11 cadres supérieurs nazis en Octobre 1946, il déclara à la presse que: The high ideals announced as the motives for creating these tribunals have not been evident. Il en a été de même pour plusieurs membres du Congrès, comme Lawrence Smith du Wisconsin. Néanmoins, les procès de Nuremberg ont eu une influence sur l'administration de la criminalité internationale. En 1950, l'ONU met sur pied sa Commission pénale internationale qui va codifier des principes de droit reconnus par les États-membres. Quelques années plus tard, l'ONU organise une Cour criminelle internationale – l'ancêtre du Tribunal pénal international. Mais, à la lumière de tous les crimes de guerre commis au Cambodge, en Bosnie ou au Soudan, est-il juste de parler d'une justice internationale? En 1946, qui sait… Autant en emporte le vent…

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